‹ Histoire de Saint Bernard et de son siècle, traduite de l'allemand, augmentée d'une introd., de notes historiques et critiquesChapitre 23 sur 31 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

De 1 1/|5 à II 5"^.

Lucius ayant succombé dans la lutte, les cardinaux s'assemblèrent à la hâte pour élire un nouveau pape. Ils ne choisirent pas, comme ils l'avaient fait précédemment, l'un d'entre eux, mais ils élevèrent à cette dignité l'abbé Bernard , supérieur d'im couvent romain , ami et disciple de l'abbé de Clairvaux. Celui-là, pour se livrer, sous la direction de ce dernier, à la vie du cloître, s'était démis de l'intendance (i) des biens épiscopaux de l'église de Pise, charge aussi lucrative qu'honorable. Innocent ayant voulu fonder un cloître cistercien à Rome, après l'extinction du schisme , avait donné des pouvoirs à cet égard à l'abbé de Clairvaux , qui avait placé à la tête de ce cloître l'abbé Bernard, de Pise. Il fut élevé, de simple moine qu'il était, à la dignité suprême , et il est connu dans l'histoire sous le nom d'Eugène III. Les Romains ayant voulu le forcer à renoncer au gouvernement de leur ville, et à accepter

( I ) Ficedominus.

KT SON SIECLE. MVIiE III. iq.>

leur constitution j il fut obligé de quitter Rome poui échapper à leurs violences, et, accompagné des car* dinaux, il se rendit dans un cloître voisin de cette capitale, où il fut sacré pape. Les troubles ayant continué à Rome, et ne pouvant y rentrer, il fixa sa résidence à Viterbe.

Mais les idées d'Arnaud de Bresce ne pouvaient se produire, dans toute leur pureté, à Rome, cet ancien foyer de corruption ; il se trompait donc en espérant y trouver des hommes purs , et capables de comprendre sa doctrine. Là dominaient un esprit de sédition et des passions humaines ; aussi , des violences y furent-elles commises , les palais de plusieurs cardinaux et autres grands seigneurs y furent-ils pillés et démolis. Il est difficile, d'après les documents que nous possédons , d'indiquer la part qu'Arnaud prit aux troubles, car ici le témoignage d'un historien qui le détestait , comme hérétique, ne saurait être décisif. Il est probable que s'il eût continué, à cette époque, à jouer un rôle principal, saint Bernard ne l'eût pas épargné dans sa lettre aux Romains j et cependant celui-ci ne s'éleva, dans cette lettre , que contre les grands qui avaient trempé dans le schisme. Sous les papes Eugène et Anasthase , Arnaud resta paisiblement à Rome jusqu'en l'année ii 55, la protection de quelques grands seigneurs de cette capitale le mettant à l'abri de tous dangers. Mais, plus tard, le pape Adrien recourut;» des

ip6 SAINT BERNARD. MVRF. Itl.

mesures énergiques pour s'emparer tle sa personne, parce que, sous son pontificat, l'occasion sembla favorable. En effet, un cardinal ayant été attaqué, en pleine rue, par un soi-clisant Arnudiste, et ayant été mortellement blessé, il se détermina à étendre un interdit sur toute la ville. Ce moyen fit, au cas particulier, une profonde impression sur le peuple. Son mécontentement retomba sur les sénateurs qui protégeaient Arnaud ; ils furent contraints de promettre, sous serment, qu'ils cbasseraient de Rome cet hérétique et ses partisans , s'ils ne rentraient dans l'obéissance. L'interdit ne fut levé que lorsqu'ils eurent exécuté leur promesse, et Arnaud dut quitter Rome. Cependant un cardinal s'étant emparé de sa personne lorsqu'il fuyait, il n'obtint sa liberté que par suite de l'intervention de trois seigneurs italiens qui le vénéraient à l'égal d'un prophète. L'empereur Frédéric I " étant venu à Rome sur ces entrefaites, le pape demanda l'extradition d'Arnaud, qu'on avait signalé à cet empereur comme un hérétique et un séditieux : livré au préfet de la ville éternelle, il fut condamné à la potence et exécuté. Crainte que le peuple ne réunît ses ossements, et ne les vénérât comme étant les reliques d'un martyr, ils furent brûlés, et les cendres furent jetées dans le Tibre (ij.

Les principes émis par Arnaud touchant les rela-

(i) Cf. Acia Vatican., ap. Baron., ad ann. ii55. Oonlliior LIgurin. OUo Frising , de Gest., F. 1, 1. ii , c. 20.

lions entre l'Eglise et l'Empire, jnoduîsirent peutêtre quelque impression sur Frédéric qui lavait fait livrer à ses ennemis; le développement de ces principes contribua sans doute à la lutte qui s'éleva, plus tard, entre les Hohenstaufen et les papes. Ce qui prouve qu'Arnaud était doué d'autre chose que d'une éloquence populaire, c'estque ses idées se maintinrent longtemps dans les contrées qu'il avait habitées, bien que le clergé mît tout en œuvi-e pour les faire oublier (i).

Mais revenons à Eugène; l'anarchie qui régnait à Ironie devait se détruire elle-même. De Viterbe, il excommunia les fauteurs des troubles et leurs adhérents, et il recourut aux armes temporelles, après avoir employé celles de l'Eglise. Allié aux Tiburtins, qui étaient , comme nous l'avons vu , les ennemis des Romains, il soumit ces derniers, et ne leur donna la paix qu'à condition de rétablir l'ancienne forme (le gouvernement. Il fut donné à ce f)on^ife de célébrer paisiblement, à Rome, la fête de Noël.

Saint lîernard , qui s'occupait avec tant de sollicitude des affaires de l'Eglise, participa dune manière d'aulant plus active à l'élévation, sur le siège poHti-

(i) Oonlliier dit , an siijrt de l'extension que sa doctrine prit en Tyrol : « Quod adhuc ni fallor in illa génie noret uinltnni(|ne sat ro delnnical lionori. .. Kl, en parlant de la Suisse : « Inde vencrato diiilum rori'iipta sapote, et niniiuiu t'aisi doctrina' \alis iuliai'ens sei\al adliuc \ila' tjesluni ç,vus illa paleiiia'. -

iy8 SAINT BERNARD, LIVRE III.

Hcal, <le son élève et ami, qu'il espérait lui voir réaliser quelques-uns des projets qu'il avait formés pour le bien général. « Je n'ose plus vous nommer mon «fils, lui écrivit-il, puisque vous êtes devenu mon «père, et moi votre fils; mais je ne suis pas jaloux « de votre élévation ; j'espère trouver en vous ce qui « me manque , car si vous êtes placé au-dessus de moi, «je puis dire que c'est moi qui vous ai formé. Daignez « vous rappeler que je vous ai engendré par la vertu « de l'Evangile. Combien ne doivent pas être grandes « mes espérances ! la sagesse d'un fils ne fait-elle pas «honneur au père.*' Toutefois, je ne vous appellerai « plus mon fils, car le Seigneur vous a çlonné lui- « même un nom nouveau ; c'est la main du Très-Haut « qui a opéré ce changement, et bien des peuples en « concevront de la joie. Ainsi , comme autrefois , « Abram fut appelé Abraham; Jacob, Israël ; et, pour « citer vos prédécesseurs, Simon, fut appelé Pierre, et « Saûl, Paul ; de même, mon fils Bernard, par un heu- « reux changement qui, j'espère, sera utileà l'Eglise, se «nomme Eugène, et par là il est devenu mon père. « Après ce changement en votre personne, il convient « d'en opérer un autre quant à l'épouse que vous te- « nez du Seigneur : que désormais elle ne s'appelle « plus Saraï, mais Sara; le Seigneur vous donnera " lui-même l'intelligence de ce que je veux vous insi- ■' nuer. Si vous êtes vraiment l'ami de l'époux , ne « nommez pas son Eglise la vôtre , seulement dans.

ET SOiN SIECLE. HVHE UI. igg

« ce sens que vous seriez disposé , s'il le fallait, à lui « faire le sacrifice de votre propre vie. Si vous avez « réellement reçu votre mission de Jésus-Christ , « vous serez bien convaincu c[ue votre élévation « n'a pas eu lieu pour que vous soyez servi , mais « bien pour que vous serviez vos frères. L'héritier et «le successeur de saint Pierre doit dire avec lui : « No/is ne devons pas dominer sur r/iéritage du Sei- »g/icur y mais nous devons être les modèles du trou- '^peau{i).u En agissant ainsi, l'Église, d'esclave " qu'elle est , deviendra libre. A Dieu ne plaise que " vous recherchiez vos propres intérêts dans l'héri- « tage du Seigneur, vous qui aviez si heureusement «appris, non-seulement à ne pas conserver vos pro- « près biens , mais encore à renoncer à vous-même !

■< L'Eglise fonde donc sur vous des espérances « qu'elle n'a pu, depuis longtemps, fonder sur aucun " de vos prédécesseurs; elle tiessaille de joie et dal- « légresse; elle bénit le Seigneur, etse glorifie de votre « exaltation ; mais c'est la portion de l'Eglise univer- « selle , qui vous a porté dans son sein , qui vous a « nourri du lait de ses mamelles, qui se livre surtout à «à ces joyeux sentiments (.i). Ne ni'est-il pas donné «de me réjouir avec ceux qui sont dans la joie, de «partager lallégrcsse générale? Je l'avoue, jai Ires-

(i) 1, fier. V.

('}) Kiif;tae avail clcclc\e ;i l.liiii\du\.

'<. sailli de plaisir, mais la crainte et la terreur se sont « emparées de moi 5 car, si j'ai perdu pour vous le titre « de père, je ne me suis pas dépouillé des craintes , <( des anxiétés, des sentiments et de la tendresse d'un « père. Je considère avec admiration la dignité à la- «. quelle on vous a élevé, et je redoute une chute ter- '<, rible ; je contemple votre grandeur suprême, et je « vois en même temps à vos pieds un abîme profond; "je regarde avecétonnementla puissance souveraine « que vous avez reçue, et je frémis à la vue du danger « que vous courez. S'il est vrai que la place que vous « occupez soit plus élevée que celle des autres , elle "pi'ésente plus de dangers ; si elle est plus sainte et «plus respectable, elle n'offre guère de sécurité. « Oui, oui, le lieu où vous êtes à présent doit vous '■effrayer; c'est une terre sainte, c'est la place de " saint Pierre , c'est là où s'est fixé le premier des ■•apôtre; c'est là où le Seigneur l'a établi maître de « sa maison , et chef de son héritage. Si vous vous «écartiez de la route tracée par le Seigneur, sou- « venez-vous que Pierre repose dans le lieu où vous n vous trouvez , et qu'il viendrait témoigner contre «vous. Cène fut pas sans raison que, pendant que a l'Eglise était comme dans l'enfance. Dieu la confia «aux soins d'un tel pasteur, et lui donna un père " si tendre et si dévoué. Elle avait besoin d'appren- » dre , d'un maître si saint et si parfait, à fouler aux «pieds toutes les choses de ce monde. Oh! com-

n bien ce grand apôtre était loin de se laisser cor- « rompre par des présents ! combien son cœur et sa « conscience étaient purs , lorsquil disait : Je nai ni « or ni argent (i)! »

Puis , ayant exhorte le nouveau pape à prouver à révêque de Winchester et à larchevêque d'York, qui persécutaient larchevêque de Cantorbéry, qu il y avait un prophète dans Israël, le saint continua : a Que je m'estimerais heureux, s'il m'était accordé , «avant de quitter la vie, de voir 1 Église dans l'état «où elle était autrefois, lorsque les apôtres, niépri- « sant l'or et l'argent, ne s'appliquaient qu'à conver- « tir les cœurs et à sauver les âmes! Combien vivement «je désire que vous puissiez dire avec l'apotre auquel «vous avez succédé: « Que votre argent périsse avec «vous (2); paroles magiques et puissantes, pro- « près à épouvanter et à confondre les ennemis de " Sion ! Ce que votre mère, la sainte Église, attend de « vous, ce qu'elle demande avec instance et autorité, « ce que ses enfants, soit petits, soit grands, dési- « rent avec ardeur et souhaitent avec passion , c'est « que vos mains sacrées arrachent impitoyable- « ment toute plante que le Père céleste n'a point «plantée. En effet, vous n'avez été placé au-dessus " des peuples et des empires, ({ue pour arracher et

(i) AcI. 111, \.(i.

(2) AcI. Mil , V. 9.0.

«pour détruire, que pour édifier et pour planter. « Bien des personnes, en apprenant votre exaltation, ont dit : La cognée est à la racine de l'arbre. Mais ne perdez jamais de vue, dans toutes vos œuvres, cpie vous n'êtes qu'un faible mortel ; que la crainte de celui qui fait disparaître, quand il lui plaît, les princes de dessus la terre, habite continuellement dans votre cœur. Hélas ! en peu de temps , combien n'avez-vous pas vu mourir de papes; combien éloqueinment la mort de vos prédécesseurs vous parle de la vôtre , et vous la montre comme très-certaine et très-prochaine! Oh! que la brièveté de leur règne vous dépeint vivement le peu de durée qu'aura le vôtre! Or donc, au milieu des prétendus charmes d'une gloire passagère, songez sans cesse à votre fin dernière, et rappelez-vous que vous ne tarderez pas à suivre au tombeau ces différents « pontifes (i). »

Mais saint Bernard fut bientôt réuni à Eugène, et mis à même de l'aider de ses conseils et d'agir dans ses intérêts. Ce pape ne partageant pas la haine indélébile que les Romains portaient aux Tiburtins , ceux-là se soulevèrent de nouveau, et l'obligèrent d'abandonner une seconde fois le siège pontifical , au commencement de II 4^ ; il se réfugia en France, où plusieurs de ses prédécesseurs s'étaient déjà retirés. Lors

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