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ET SON SIKCM-:. — - LIVUE HI. ao3
lie cette seconde sédition, saint Bernard avait cherché à gagner les Romains, soit en flattant leur orgueil, soit en les intimidant par des menaces. Dans ce hut il leur avait écrit la lettre suivante: « Frère Bernard, «abbé de Clairvaux, exhorte les grands et tout le « peuple de Rome à fuir le mal et à pratiquer le " bien. — Je vous écris , peuple illustre et puissant , « bien queje ne sois qu'un être vil. Mais je préfère être «couvert de confusion devant les hommes, que d'ê- « tre condamné, par mon silence criminel, au tri- « bunal terrible du Seigneur. Malgré mon indignité et « ma bassesse, je prends la liberté d'écrire, d'un pays « éloigné, d'au delà des monts, à un peuple célèbre, « aux. habitants de Rome 5 je leur écris pour leur re— «présenter les dangers auxquels ils s'exposent, la «faute qu'ils font ; pour les engager à revenir sur «leurs pas, et à rentrer dans le devoir. N'a-t-on pas «vu autrefois, à Babylone, un peuple séduit par les « témoignages mensongers de deux infâmes vieillards, «revenir, à la voix dun jeune enfant, sur un juge- « ment qui avait été prononcé contre la vérité et la «justice, et délivrer l'innocence sacrifiée (i)? Cette «raison est -elle insuffisante, j'en ai une seconde. « En effet, il s'agit ici d'une affaire qui regarde tout " le monde; les petits et les grands y sont intéressés. « Quand la tête est malade , il n'est point de partie
(1) Duiikl, XIII.
« sui' tout le corps, quelque petite et éloignée quelle soit, qui ne participe à sa douleur. Mais, o citoyens de Rome! à quoi avez-vous donc songé , lorsque vous vous êtes déterminés à outrager les princes de l'Eglise, vos protecteurs pariiculiers? O peuple insensé et imprévoyant! ô colombe égarée et privée de sentiment ! vous ne voyez pas que le pape est votre tête, et que les cardinaux sont vos yeux! A quoi peut-on maintenant comparer la ville de Rome? à un corps sans tête, à une tête sans yeux et sans lumière. Cependant ce n'est là que le commencement de vos maux , car, j'en redoute pour vous , de bien autrement graves. Hélas ! si vous persistez dans votre malice, je vous vois marcher à votre ruine. O Rome ! nouvelle Sunamite , rentre donc en toi-même, et considère, quoique un peu tard, la grandeur de tes malheurs, et les personnes qui te les ont attirés ; rappelle à ton esprit ces temps de triste mémoire, où les trésors précieux de toutes les Eglises furent indignement pillés: dis-moi quelle fut la cause, la fin, les auteurs et l'emploi de cette sacrilège déprédation (i). Tout ce qu il y avait de précieux sur les autels pour le service divin, les vases sacrés, les statues d'or et d'argent, tout fut enlevé, et devint la j^roie des impies. Or , que possèdes-tu maintenant de toutes ces richesses sacrées ?
(i) Ceci a ra])porl au schisme sous Pierre de Léon.
« Que sont-elles devenues ? N'ont-ils point été perdus « à jamais , ces onienients magnifiques qui décoraient "la maison du Seigneur? Connnent as-tu pu renou- « vêler tes plaies, en te livrant aux mêmes excès? « Dans la circonstance présente , trouves-tu ties avan- « tages plus considérables, en prévois-tu de plus cer- « tains? Mais quoi! ta conduite actuelle n'est-elle pas " plus insensée et plus téméraire que celle que tu tins « dans le temps dont je te parle ? Alors ce n'était pas « seulement le peuple , mais encore quelques mem- « hres du clergé et quelques princes qui favorisaient "tes désordres; aujourd hui tu es seule contre tout "l'univers, et tout l'univers est contre toi. Malheur « donc à toi , ville criminelle! et doublement malheur! «car ce ne sont pas des nations ennemies, des peu- « pies barbares, des armes étrangères qui font ta " ruine ; tu te détruis toi-même : ce sont tes propres « enfants, tes amis qui te renversent. Je vous en con- «jure, au nom de Jésus-Christ, Romains, réconcin liez-vous avec Dieu, réconciliez- vous avec les apo- " très Pierre et Paul, protecteurs de votre ville. Vous " les avez honteusement chassés de votre cité dans "la personne d Eugène, leur vicaire et leur succes- " seur. Réconciliez-vous avec les princes chrétiens, « car vous êtes menacés par les armes de l'univers «entier; que votre folie criminelle ne vous attire « pas ce malheur ! Ignorez-vous cond)ieu vous êtes « peu de chose , s'ils sont vos ennemis , cond)ieii vt)us
20() SAINT BFRNAnn. LlVKE III.
«êtes puissants, s'ils sont vos amis? Ah! sous hi «protection des rois chrétiens vous n'avez rien à « craindre, lors inêiue que d'innombrables bataillons «d'ennemis vous assiégeraient. Citoyens d'une ville « illustre, et enfants des héros, réconciliez-vous donc « avec eux, réconciliez-vous avec tant de milliers de « martyrs dontles cendres reposent dans l'enceinte de a vos murs , et que vous avez irrités par le crime « horrible que vous avez commis , et plus encore par « votre opiniâtreté à y persévérer; réconciliez-vous « avec tous vos frères dans la foi , que vous avez « scandahsés par votre injuste rébellion. Si vous ne « le faites pas, cette lettre déposera contre vous ; vos « apôtres et vos martyrs s'élèveront contre vous qui « les avez déshonorés, et qui leur avez ravi le fruit « de leurs travaux (i). »
Les représentations de l'abbé de Clairvaux étant restées sans succès, il écrivit (ii46) à Conrad pour l'exhorter à défendre le pape: « Le siège apostolique, «lui manda-t-il, n'est-il pas la capitale de votre eni- « pire , comme il est la capitale du peuple chrétien ? «Eh! certes, quand même il ne s'agirait pas ici de "l'Église, serait-il convenable à l'Empereur d'avoir « des Étals et un empire mutilés ? J'ignore les con- « seils que peuvent vous donner, sur cette affaire, « vos minisires et les grands qui vous entourent, mais
(i) Ep. CCXl.lI.
ET SON SIECLE. MVnE HT. lOy
«je ne saurais vous cacher mon opinion. (Joignez «donc votre épëe , prince très-puissant, pour vous « faire rendre, en votre qualité de César, ce qui ap- « particnt à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. « Comme souverain , vous devez faire respecter votre « couronne; comme avocat et protecteur de l'Eglise, « vous devez la défendre. J'ai confiance dans le Sei- « gneur, et j'ose prédire une victoire certaine à vos «armes. Vous le savez, les Romains, pleins d'or- « gueil et d'arrogance, manquent d'énergie et de «courage. Trouverait - on dans tout l'univers un « grand , un puissant, soit parmi les rois ou les empe- « reurs, qui eût osé entreprendre contre l'empire et « le sacerdoce une action aussi abominable que celle «dont ils se sont rendus coupables? Mais ce peuple " qui ne se plaît que dans le trouble, qui ne sait ni « mesurer ses forces, ni connaître ce qu'il se propose, « ni prévoir les conséquences funestes de ses dé- « marches, n'a suivi, dans la conjoncture présente , « que les mouvements d'une fureur aveugle et in- « sensée. Soyez convaincu que cette populace témé- « raire et mutinée ne saurait tenir un seul instant en « présence des armées de Votre Majesté (i). »
Conrad ne répondit pas à cet appel, et des événements d'un ordre supérieur détournèrent l'attention générale de la lutte «'levée cnivo le pajie et les
(i) Ep. CCXLIV.
2o8 SAINT BERNARD. LIVRE III.
Romains. Le saliit-père ne devait plus attendre la considération dont il jouissait de sa prépondérance à Rome 5 les yeux se fixaient désormais sur lui comme chef d'une expédition grande et sainte, il pouvait donc abandonner à leurs passions les Romains, dont l'insolence devait tomber d'elle-même. On avait appris, en Occident (i i45), que le nouvel empire chrétien fondé en Orient gémissait sou.s une oppression profonde. Edesse, dont les rois passaient pour avoir été convertis par Jésus-Christ lui-même; Edesse, boulevard de cet empire, et, suivant la tradition, la plus ancienne ville romaine, était tombée au pouvoir des Sarrasins (i) ; Antioche et Jérusalem étaient menacées. A cette époque, Louis VII, qui se
(i) La tradition attribue la fondation de celle capitale de l'Osroène à Nemrod , ce grand chasseur, qui le premier usurpa la puissance souveraine sur les hommes. Les Édesséniens rendaient, dans le principe , un culte au soleil, mais ils se converlirent au christianisme sous Ahgar V, dit le INoir, l'ini de leurs rois. Ctlui-ci, souffrant de la goutle , el ayant entendu parler des prodiges de Jésus-Christ, lui écrivit, pour le priei- de le guérir, une lettre qui se trouve, ainsi que la réponse, dans lîusèbe. Avant l'arrivée d';Mexandi'e dansées contrées, Edesse était oigauisée en république; à la mort de ce conquérant , elle échut à Séleucus. Placée entre deux ennemis puissants, les Parthes el les Romains, elle eut à soutenir des guerres nombreuses, et ri eut des souverains parthes, arabes et syriens, jusqu'à ce que Caracalla en fil une province romaine. En 10^)7 , elle ouvrit ses portes à Baudouin, frère de: Go.lefroi de liouillun , et devint, sous le titre de comté, i'iuie des principales colonies des Etats chrétiens en (")rienl. Deux Baudouin avant successivement déposé la conroiuie de comte pour régii r sur la cité sainte , Jossclin de Courtenay fut mis en possession d'Édesse ; Josseliu II , son fils, hérita de ses États, mais
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reprochait amèrement les cruautés commises pendant la guerre contre le comte Thibaut de Chanipaone, desu-ait soulager sa conscience par une œuvre pie. Des députes étant venus d'Antioche et de Jérusalem pour demander protection aux princes chrétiens, il se montra très-disposé à marcher au secours du saint sépulcre. Il communiqua ses intentions, à cet é^ard,
non de ses verlus guerrières. Retire, avec ses chevaliers, à Turbessel , sur les bords de l'Euphrate , il y menait «ne vie de délices , quand Zengui , politique aussi profond que général habile , qui exerçait à Mossoul l'autorité suprême , tout en ne se présentant sur la scène que comme vizir d'un prince de la maison des Selgialbides , vint nietire, en 1144, le siège devant sa capitale, et le forcer à être spectateur de cette conquête. Le vingt-huitième jour les remparts, totalement minés par les sapeurs alepins que Zengui tenait à sa solde, étaient aux mains du vainqueur , qui faisait mettre à mort une grande partie des habitants de la ville, et réduire l'autre en esclavage. Si nous en jugeons par les écrits des chroniqueurs arabes, la prise d'Édesse dut avoir autant de retenlissement en Orient qu'en Décident. « Après celte conquête, dit, en effet, Ibn-Alalir, auteur d'une histoire desAta becs, prnices qui s'emparèrent successivement de Mossoul, d'Alep et de Damas l'islamisme aoa,/ça ses cornes dans la contrée ; il déploya sa force et les signes de sa victoire, conformément à ces paroles du Coran : « Dieu a promis à ceux qui croient en lui, et qui font le bien, .. de les laisser sur la terre pour qu'ils la gardent jusqu'au jo.u- du « trépas. » Et ailleurs , en parlant de la mort de Zengui , l'un des plus fermes protecteurs du mahomélisme : « Privé d'ini tel soutien , l'isla- .. misme /7»«/-r// et montra un regard sombre. L'infidélité (parlant du .< chnstianisme), délivrée de son plus cruel ennemi , apparut pleine « de joie, et prit de l'embonpoint. »
Josselin ayant recouvré ses États par surprise, Nourredin, second fils du sultan de Mossoul, vint combler l'.puvre de destruction de son père; après s'être repu du sang des chrétiens, il fit abaltr.- Kdes.se l'une des plus belles cités de l'Orient; cet événement détermina In seconde croisade dont saint IVrnard fut le promoteur. (Ih Via! )
aux grands du royaume, lorsque, réunis autour de sa personne à Noël (ii45) , il se faisait couronner, pendant cette solennité, comme c'était l'usage des rois de France. D'après le conseil de saint Bernard, une ambassade fut envoyée au pape Eugène, qui se trouvait encore à Viterbe, pour le prier de convoquer, dans le même but, les chrétiens d'Occident. Ce pontife, ayant approuvé le plan qui lui fut soumis, adressa une circulaire au roi, aux grands, et à tous les fidèles delà France, pour les exhorter à marcher contre les ennemis de la chrétienté. A l'exemple d'Urbain II , et en vertu de son autorité apostolique, il promit 1 absolution à tous ceux qui, après s'être confessés avec un cœur contrit et humilié, prendraient part à cette expédition , ou y perdraient la vie. « Nous-mêmes nous aurions désiré nous « rendre en France, écrivait-il, pour convoquer les fi- « dèles, comme le fit Urbain notre prédécesseur (i) ; « mais la lutte que nous avons à soutenir avec les <c Romains s'opposant à notre projet, nous confions « nos pouvoirs apostoliques à l'abbé de Clairvaux. »
Celui-ci devait donc, lors d'un concile tenu à Vézelai,àla fête de Pâques (i i46), donner le signal de cette expédition. La réunion était si nombreuse que le
(i) Urbain II avait, en effet, passé lui-même les Alpes, et était venu ttnir à Cleimonl en Auvergne (1075), après avoir parcouru le midi de la France , le célèbre concile où les croisades furent décidées. (Th. Vial.)
château ne put contenir tout le monde, et qu'on fut obligé de s'assembler en plein air et au dehors de la ville. Louis se plaça , avec saint Bernard , dans une tribune en bois, qu'on avait fait élever, et ce dernier parla en ces termes à l'assemblée : » Si l'on venait vous « annoncer que l'ennemi fût entré dans vos cités, qu'il « eût ravi vos épouses et vos filles, profané vos temples, «qui de vous ne volerait aux armes? Eh bien, tous « ces malheurs , et des malheurs plus grands encore, n sont arrivés : la famille de Jésus-Christ , qui est la « votre, a été dispersée par le glaive des païens; des « barbares ont renversé la demeure de Dieu , et se n sont partagé son héritage. Qu'attendez-vous donc « pour réparer tant de maux , pour venger tant d'ou- « trages ? Laisserez-vous les infidèles contempler en « paix les ravages qu'ils ont faits chez des peuples « chrétiens ? Songez que leur triomphe sera un sujet •' de douleur inconsolable pour tous les siècles , et « d'éternel opprobre pour la génération qui l'a souf- « fert.Oui, le Dieu vivant m'a chargé de vous annoncer « qu'il punira ceux qui ne l'auront pas défendu contre n ses ennemis. Volez donc aux armes. Qu'une sainte « colère vous anime dans ce combat, et que le monde «chrétien retentisse de ces paroles du prophète: « Malheur h celui qui n^ ensanglante pas son épée !
«Si le Seigneur vous appelle à sa propre défense, « ne croyez pas que sa main soit devenue moins «puissante. Il ne tiendrait ([u'à lui d'envoyer douze
«légions d'anges, ou de dire une parole, et les « ennemis tomberaient en poussière. Mais Dieu a «regardé les fils des hommes, et il veut leur ou n vrir le chemin de sa miséricorde; sa bonté a fait « lever pour vous le jour du salut. C'est vous qu'il a « choisis pour être les instruments de ses vengeances; « c'est à vous seuls qu'il veut devoir la ruine de ses «ennemis, le triomphe de sa justice. Oui, le Dieu « tout-puissant vous appelle à expier vos péchés « en défendant sa gloire et son nom. Guerriers « chrétiens , voilà des combats dignes de vous, des «combats où la victoire vous attirera les bénédic- « lions de la terre et du ciel ; où la mort même « sera pour vous comme une autre victoire. II- « lustres chevaliers, généreux défenseurs de la croix, « rappelez-vous l'exemple de vos pères qui ont con- « quis Jérusalem, et dont le nom est écrit au livre « de vie; abandonnez, comme eux, des biens péris- « sables pour cueillir des palmes éternelles, et pour « conquérir un royaume qui ne finit point. »
Ce discours fit un tel effet sur l'assemblée , qu'elle s'écria, d'une voix unanime. Dieu le "veut^ a la croix l a la croix ! Tous se portèrent vers la tribune pour recevoir, des mains de saint Bernard, le signe de la croix ; il fut obligé , comme le rapporte un contemporain , de la semer plutôt que de la donner. Celles qu'il avait à sa disposition ne suffisant pas , il fut obligé de déchirer ses vêtements pour en faire des
signes de ralliement. Louis le Jeune, animé d'une véritable piété, vivement ému des paroles qu'il venait d'entendre, adressa aussi, en cette circonstance, le discours suivant aux grands de son royaume: «Quelle honte rejaillirait sur vous, si le Philistin « allait vaincre la famille de David ; si la nation du « démon s'emparait de l'héritage que posséda long- « temps le peuple voué au culte divin ; si des chiens « morts se jouaient du courage vivant, et surtout du , « courage des Français , dont la vertu reste libre n môme dans les fers ! Cette vertu ne sut jamais sup- " porter les outrages ; elle est accoutumée à secourir «les amis de la France; à poursuivre ses ennemis «jusqu'au delà du tombeau. Que la vertu française «soit toujours forte et puissante; qu'elle aille rele- « ver les amis de Dieu qui sont aussi nos amis; qu'elle «aille épouvanter et détruire nos vils ennemis, in- « dignes du nom d hommes. Marchons , guerriers « courageux ; marchons contre les adorateurs des « idoles. Partons pour cette terre que foulèrent jadis « les pieds de 1 homme-Dieu, pour cette terre con- « sacrée par la présence corporelle du Sauveur. Dieu « se lèvera avec nous ; ses ennemis seront dissipés , <■ et ceux qui le haïssent fuiront devant notre face. « Ils seront confondus , dis-je, ils seront mis en fuite, «tous ceux pour qui Sion est un objet de haine, si '«notre courage est inébranlable, ainsi (jue notre «confiance en Dieu. Sachez que je suis déjà tout dé- « voué à celte guerre ; c'est pourquoi je vous prie et
2l4 SAINT BERNARD. MVKE III.
« VOUS conjure de fortifier ma volonté par votre as- « sociation et vos secours (i). »
Saint Bernard, qui s'intéressait vivement à la croisade, insista auprès du pape Eugène, pour qu'il le soutînt encore plus énergiquement qu'il l'avait fait. « Je « ne peux que louer Votre Sainteté, lui manda-t-il , « d'avoir écrit aux évêques de France, car, dans les «circonstances graves et importantes où se trouvent «les affaires générales de l'Eglise, il ne faut pas se « laisser abattre, mais il faut montrer delà fermeté et « de la constance. Je me rappelle avoir lu dans un an- ■' cien philosophe : Un homme de coeur sent croître son o courage en présence des difficultés (2). Pour moi, « je dis que c'est surtout le chrétien fidèle et ver- «tueux, dont le cœur doit se remplir de courage et 'i de force dans l'adversité. Puisque le divin Sauveur « est condamné à souffrir une seconde passion sur « les lieux mêmes où il a enduré la première, il faut « tirer du fourreau les deux épées de saint Pierre. « Votre Sainteté tient en son pouvoir ces deux glai- « ves ; elle doit donc , selon la nécessité, se servir de « l'un en exhortant et en sollicitant , et de l'autre en « agissant elle-même. Mais remarquez que lorsque
(i) J'ai cru devoir intercaler ici les discours prononcés par saint Bernard et par Louis le Jeune. Ils ne se trouvent , le premier, que dans l'histoire des croisades, le second , que dans la chronique de Morigny (de H08 à 1147) ) écrite par Teulfe et d'autres religieux de ce monastère. Les sources de nos annales sont recherchées avec tant d'enipressemeut aujourd'hui , qu'on me saura gré, je le pense, de cette interpolation. (Th. Viai.)
(a) Scneca, ep. II, ad Lucil.
'< Pierre voulut employer le glaive qu'il ne lui con- < venait pas d'employer , il lui fut dit : Remettez «■ votre épée dans le fourreau (i). Cette ëpée lui ap- '< partenait donc; mais il ne devait pas s'en servir « lui-même (2). »
Ce saint abbé, qui, selon l'expression d'un contemporain , cachait dans un corps faible et presque mourant une àme forte et ardente, se mit à parcourir la France ; ses harangues causèrent partout un enthousiasme tel qu'il put bientôt écrire au pape, que les villes et les châteaux se vidaient, que sept femmes avaient peine à trouver un mari , et qu'elles étaient veuves du vivant de ceuxci (3). Dans une assemblée tenue à Chartres, le troisième dimanche après Pâques , il fut choisi, d'une voix unanime, pour commander l'armée, ce qu'il refusa. Ayant visité les diverses parties de la France, il se hâta dépasser en Allemagne , pour engager les princes et les peuples de ces contrées à prendre la croix, et pour lever les obstacles qui s'opposaient à ce que l idée d'une croisade y fût généralisée. Là, en effet, les princes et les grands, en guerre entre eux , ne songeaient point à la cause commune.
Dans les environs de Reims , un fanatisme sauvage s'était mêlé à l'enthousiasme qu'inspirait la
(i) Jean XYIIl.
(2) Ep. CCLVI.
(3) Ep. CCLVII.
SAINT ItEKNAUn, — MVKE III.
croisade; mais ce fanatisme, détruisant toute espèce d'ordre , s'opposait à une réunion solide et régulière. Un moine inconsidéré, nommé Raoul, y était monté en chaire, et était parvenu à réunir autour de sa personne des milliers d'hommes accourus de Cologne, de Mayence, de Strasbourg, de Worms et de Spire. Ayant excité le peuple contre les juifs, qu'il considérait comme les ennemis du Christ, des bandes considérables de fanatiques étaient tombées sur ces malheureux qu'ils avaient égorgés. L'abbé de Clairvaux blâma ces cruautés, avec une vive indignation, dans une lettre qu'il adressa à Henri, archevêque de Mayence. «La personne « dont vous me parlez, dans votre lettre , écrivait-il , « n'a reçu pour prêcher aucune mission , ni de Dieu •< ni des hommes. Si donc cet homme allègue avec «ostentation, pour justifier sa conduite, qu il est «moine ou ermite, il peut et doit savoir cette sen- « tence : Le devoir tCuii moine ne consiste pas à ^^ prêcher et a donner des leçons, mais a s'humilier et « à pleurer ; le séjour des 'villes doit être pour lui •< comme une 'véritable prison , et la solitude comme •^^ un paradis [i). Mais ce Raoul, au contraire, fuit « la solitude comme upe horrible prison , et regarde « le séjour des villes comme un paradis délicieux. — « Et puis l'Église ne triomphe-t-elle pas tous les jours « d'une manière plus glorieuse des juifs , en les éclai-
(i) Saint Jérôme contre A'igil., chap. VI.
ET SON SIECLE. LIVRE III. 2iy
«rant et en les convertissant à la loi , qu'en les fai- «sant exterminer dans un massacre général. Est-ce «en vain que, depuis l'orient jusqu'à l'occident, « l'Eglise adresse à Dieu ses prières en faveur des juifs; « est-ce en vain qu'elle conjure le Seigneur de lever le « voile ténébreux qui leur cache la lumière, et de les «tirer de leur fimeste aveuglement? Ses prières ne « signifieraient rien , si elle n'avait lieu d'espérer « que ces infidèles embrasseront un jour la foi : mais « elle sait que le Seigneur rend le bien pour le mal , «l'amour pour la haine. Que deviendraient d'ail- « leurs ces paroles de l'Ecriture : Ne les faites pas « mourir (i); quand la plénitude des Gentils sera en- « trée dans V Eglise, tout Israël sera saui'é {i) ; puis «enfin celles-ci : Le Seigneur bâtit Jérusalem^ et il « rassemblera tous les enjants d'Israël Çi^?
«Or, misérable, ferez-vous mentir tous les pro- « phètes ? anéantirez-vous les trésors inépuisables de « la bonté et des miséricordes de Jésus-Christ ? La «doctrine que vous enseignez ne vient pas de vous, « mais de votre père, qui vous a envoyé pour la ré- « pandre, et je crois que, comme disciple, vous n'a- « vez d'autre ambition que de ressembler à votre «maître; or, dès le commencement, il a été honii- «cide. Oh ! que votre science est affreuse, que votre
(i) Ps. LVIII.
(a) Rom. XI, 26.
(3) Ps. CXLVI.
-' sagesse est infernale ! elles sont, l'une et l'autre, op- « posées aux prophètes et aux apôtres; elles ne ten- « dent qu'à bouleverser la piété , et à renverser les « trésors des grâces célestes. Cette doctrine sacri- " lége, formée par l'esprit d'erreur et de mensonge, « ne peut produire que des fruits funestes et dou- « loureux. Je m'arrête : les paroles et les actions de « cet homme montrent qu'il cherche à se faire un «grand nom dans le monde, mais les moyens lui « manquent pour y parvenir (i). »
Tandis que saint Bernard prenait ainsi la défense des juifs, non-seulement en Allemagne, mais encore en Angleterre, où la persécution était furieuse , Pierre de Cluny, d'ordinaire si tolérant et si modéré, ne montrait point, à leur égard un esprit, très-évangélique. Après avoir dit au roi de France combien était grande l'entreprise à laquelle il s'était voué, il s'exprimait dans les termes suivants sur les Israélites : « Mais, que servira-t-il de poursui- « vre les ennemis des espérances chrétiennes dans les « contrées lointaines , si , au milieu de nous , les juifs «criminels et blasphémateurs, bien pires que les « Sarrasins , blasphèment , foulent aux pieds , et « souillent impunément le Christ et tous les sacre- « ments chrétiens ! Comment le zèle de Dieu dé- «vorera-t-il les fils de Dieu, si les juifs, ces grands
(i) Ep. CCCLX.V.
ET SON SIECLF.. — MVRE III. 2IQ
« ennemis du Christ et des chrétiens , sont ainsi « épargnés et respectés ? Le roi des chrétiens a-t-il « donc ouhhé ce que disait, autrefois, un saint roi des «juifs: ]\'e haïssais-je pas ^ ô Seigneur, ceux qui te « haïssaient ? Ae séchais-je pas de douleur à l'aspect t^de tes ennemis ? Oui, je les haïssais de toute ma 'chaîne. Si nous devons détester les Sarrasins, qui , « tout en avouant avec nous que le Christ est né «d'une vierge, et en partageant plusieurs de nos «croyances sur le Sauveur, nient pourtant qu'il soit « Dieu, et surtout fils de Dieu , et qui contestent sa «mort et sa résurrection, dans lesquelles se résume «notre salut, combien ne devons-nous pas haïr et «exécrer les juifs, qui, ne partageant aucun de nos « sentiments sur le Christ et sur la foi chrétienne, re- « jettent, blasphèment et raillent la conception de la « Vierge et tous les sacrements de la Rédemption « humaine? Et je ne dis pas cela pour aiguiser contre « eux le glaive des rois et des chrétiens, pour deman- «derlamort de ces grands coupables; car je sais qu'il «est écrit dans le divin psaume où le prophète parle « selon l'esprit de Dieu : Le Seigneur m\i rendu iiiai- ■>.tre de mes ennemis, afin que y épargne leur -vie. « Car Dieu ne veut pas la mort et la ruine entière « des mauvais ; mais il les réserve , comme Caïn le « fratricide , à un plus affreux supplice, et à une plus «grande ignominie; il les condamne à une vie « pire que la mort. Lorsque Cnïn , après avoir ré-
«pandu le sang de son frère, disait à Dieu: Tous « ceux qui me rencontreront voudront me tuer^ Dieu «lui répondit: Tu ne mourras point, comme tu le « crois, mais tu seras gémissant et -vagabond sur cette « terre qui s^ est abreuvée du sang de ton frère, et quia « reçu, dans son sein, le corps que tu as tué de ta main. « C'est ce même arrêt que la juste sévérité de Dieu a « prononcé , dès le jour de la passion et de la mort « du Christ, et qu'il exécutera jusqu'à la fin du monde, « sur les juifs coupables et réprouvés. Puisqu'ils ont « aussi versé le sang du Christ , leur frère selon la «chair, ils demeureront esclaves, misérables, hon- « teux, gémissants , errants sur toute la terre, jus- « qu'à ce que, selon le prophète, les débris de cette « nation lamentable se convertissent à Dieu awec tout nie reste des nations, et qu ainsi, selon U apôtre, « Israël tout entier soit sauvé.
« Je ne demande donc pas qu'on tue les juifs, mais « seulement qu'on leur applique une peine en har- « monie avec leur méchanceté. Et quelle manière plus •< convenable de les punir, que derecourir à cellequi, « tout en condamnant l'iniquité, viendrait en aide à la « charité ? Quoi de plus juste que de les priver de ce «qu'ils ont gagné frauduleusement, et de leur enle- «ver, comme à des voleurs, et, |ui plus est, des « voleurs audacieux et impunis , ce qu'ils ont crimi- « nellement volé ? Ce que je dis est connu de tout « le monde : car ce n'est point par les simples tra-
«Vaux (l'agriculture, ni par le service militaire, en- « core moins par d'honorables et d'utiles fonctions, « qu'ils remplissent leurs greniers d'abondantes ré- « coites , leurs caves de vin , leurs bourses d'ëcus , «leurs coffres-forts d'or et d'argent; mais c'est à « l'aide de ce qu'ils dérobent indignement aux ser- « viteurs du Christ, et en achetant à vil prix des « choses très-précieuses que leur vendent furtivement « ceux qui les ont volées. Si quelque voleur nocturne « brise les portes des églises chrétiennes, et que, dans «son audace sacrilège, il enlève les candélabres, les «vases saints, les encensoirs, et jusqu'aux croix « saintes et aux calices consacrés, il fuit les chré- " tiens et se réfugie auprès des juifs. Parmi eux il «jouit d'une indigne sécurité; ils le reçoivent et «le recèlent, puis il vend aux synagogues de Satan « ce qu'il a volé aux églises consacrées. Il trafique « des vases qui ont contenu le corps et le sang du « Christ, avec ceux qui ont tué le corps et versé le « sang du Christ, avec ceux qui l'ont couvert, autant «qu'ils l'ont pu, d'injures et d'outrages, lorsqu'il « vivait au milieu des hommes , et qui ne cessent « de le poursuivre de leurs audacieux et insolents «blasphèmes, maintenant qu'il est assis dans la « majesté de la divinité éternelle. Les vases sacrés « eux-mêmes, qui sont en quelque sorte en captivité « chez eux , comme autrefois chez les Chaldéens, ne « sont pas à l'abri de leurs outrages, tout insensibles
«qu'ils soient. C'estdans ces vases qui lui sont con- -< sacrés, que le Christ subit encore les avanies ju- « daïques que les vases ne peuvent ressentir, car je '<■ tiens d'hommes dignes defoique ces misérables font « servir ces vases divins, à la honte de Jésus et à notre « grande honte; qu'ils les font servir à d'épouvantables « usages sur lesquels la pensée se porte avec horreur, n et qu'il est détestable de nommer. Bien plus, pour « donner plus de sécurité à ce criminel commerce « des voleurs et des juifs , une loi déjà ancienne , « mais une loi vraiment diabolique, a été rendue par « les princes chrétiens, qui déclare que si une chose « d'église, ou, ce qui est pire encore, quelque vase « sacré est trouvé chez un juif, celui-ci ne sera pas « forcé de rendre la chose qu'il possède par suite « d'un vol sacrilège , et qu'il sera dispensé de « découvrir le voleur. On laisse ainsi impunie dans « le juif une action exécrable, qu'on punit chez les « chrétiens par l'horrible supplice de la pendaison. «Ainsi, là où le juif s'engraisse et s'entoure de dé- « lices, le chrétien est pendu.
«Que l'on enlève donc aux juifs, ou que du moins « l'on diminue considérablement, cet excès de riches- «ses mal acquises, et que l'armée chrétienne, qui, « dans son amour pour le Christ , son Seigneur, « n'épargne pas son argent et ses terres pour vaincre «les Sarrasins, n'épargne pas non plus les trésors «des juifs, si détestablement accumulés. Qu'on leur
« laisse la vie, mais non la fortune , afin que les Sarn rasins infidèles soient défaits , par les mains cliré- « tiennes , avec le secours de l'argent des juifs blas- « phémateurs. Que les richesses juives servent aux « peuples chrétiens , même malgré eux , comme au- « trefois, lorsque les ancêtres des juifs plaisaient au «Seigneur, les richesses des Egyptiens leur furent «livrées par ordre de Dieu, pour qu'ils en fissent » usage. Je vous ai écrit cela, 6 excellent roi, par «amour du Christ, de vous et de l'armée chrétienne; « il serait insensé, en effet , et presque offensant , à «mon avis, pour la Divinité, que les richesses des «profanes ne fussent pas employées, à plus forte « raison , dans une expédition sainte à laquelle toutes «les ressources des chrétiens vont équitablement « contribuer. >-
Cependant saint Bernard était allé en Allemagne, tant pour calmer le soulèvement contre les juifs , que pour ramener la paix au milieu des princesgermaniques, et pour déterminer l'Empereur et les princes les plus considérables à s'enrôler dans la milice sainte. Partout il fut reçu avec respect ; dans les villes où il se présentait, la foule se portait à sa rencontre, lui amenait des malades pour les guérir, ce qui répandit bientôt au loin le bruit de ses miracles. Le moine Raoul étant un vrai démagogue, auquel le peuple était tout dévoué , il fallait , pour le faire rentrer dans l'obéissance du cloître, un homme jouissant
d'une aussi grande considération que saint Bernard, et ayant une aussi grande énergie que lui. Ce dernier parvint difficilement à décider l'empereur Conrad, qui ne se souciait nullement alors de quitter son royaume, à prendre part à la croisade. Il eut d'abord une entrevue particulière avec lui à Francfort-sur-le-Mein ; mais l'Empereur lui ayant manifesté peu de goût pour cette expédition, il n'insista pas. Cependant, ayant rétabli la paix entre plusieurs princes, il prononça , à la diète de Spire , tenue lors de la fête de Noël, un discours public, dans lequel il exhorta l'Empereur et les grands à se joindre à la croisade. Trois jours après , il vit l'Empereur seul et l'engagea amicalement à ne pas laisser échapper l'occasion d'une pénitence si courte, si légère, si salutaire et si glorieuse. L'Empereur, déjà plus favorablement disposé, lui répondit qu'il consulterait son conseil , et qu'il lui rendrait réponse le lendemain.
Au milieu de la célébration des saints mystères , à laquelle il se livrait à Spire, l'abbé de Clairvaux se mit à prêcher sans qu'on s'y attendît. Il avait pris pour texte de son sermon l'expédition sainte. Quand il fut achevé , il alla trouver l'Empereur , et lui parla avec une liberté évangélique. Il lui rappela le jugement dernier, les biens que Jésus-Christ avait répandus sur lui, le rang auquel il l'avait élevé, et il ne lui laissa point ignorer qu'il lui demanderait compte de
ses richesses, de ses conseils, de son courage, de sa puissance. I/Einpereur , touché jusqu'aux larmes, s'écria alors : « Je reconnais les dons de la ^ràce di- «vine, et je ne me montrerai point ingrat. Je servirai « Dieu, puisque lui-même me l'ordonne.» Ces paroles répandirent une allégresse générale ; Conrad reçut immédiatement la croix des mains du saint abbé ; il en fut de même du jeune Frédéric, son neveu, et d'un gi-and nombre d'autres princes. Puis saint Bernard ayant pris sur l'autel 1 "étendard qui avait été bénit, le remit à l'Empereur, pour que celui-ci le portât à la tête de la croisade.
Ayant, comme nous venons de le voir, terminé les différends élevés entre les princes allemands, il revint en France, où le pape avait cherché un refuge. Cependant, avant de quitter l'Allemagne, il avait nommé, pour le représenter dans ces contrées, l'abbé Adam d'Eberach, qu'il avait chargé de prêcher et de distribuer la croix. 11 lui avait aussi laissé l'appel suivant, rédigé pour le peuple germanique, et qu'il devait lire quand les grands du pays seraient assemblés : « L'abbé Bernard souhaite la plénitude « de l'esprit de force à. ses chers seigneurs et pères , «aux archevêques, évêques , au clergé et aux peu-
<• pies de la Franconie et de la Bavière orientale.
"Je vous parle de la cause du Christ, auqtiel nous «devons notre salut; je le dis, afin que l'autorité du «Seigneur justifie l'indignité de l'orateur. S'il eut
ij
'226 SAINT BERNAKl). I,IVKE II/.
'< été possible , j'aurais préféré m'entidenir oralement «avec vous. La terre est agitée et s'ébranle, parce '< que le Dieu du ciel est en danger de perdie (Son empire; son empire, dis-je, où la parole du « Père céleste fut enseignée pendant plus de trente «ans au milieu des hommes; son empire, glorifié «par ses miracles, sanctifié par son sang, et où les « premiers symptômes de la résurrection se mani- « festèrent. — Maintenant, pour nous punir de nos «péchés, les ennemis de la croix ont relevé leur <c tête profane , ils ont dévasté la terre promise. Ils « sont prêts à entrer dans la ville du Seigneur vin vant , si personne ne leur résiste , à ravager l'œu- « vre de notre rédemption, les lieux teints du sang « de 1 agneau sans tache. Ils ont même l'audace « de vouloir surprendre et combler la retraite où « décéda , à cause de nous , celui qui est notre vie. « Que faites-vous, hommes de cœur ? Que faites-vous, «serviteurs de la croix? Combien de pécheurs ont « obtenu dans ces contrées le pardon de leurs pé- « chés , en les confessant les larmes aux yeux, avant < que l'épée de nos pères y eût anéanti l'abomi- « nation des infidèles ! L'ennemi pervers s'en aper- « coit , dessèche de rage , agite l'instrument de l'ou- « traffe, et il ne laissera subsister dans ces lieux aucun '< signe , aucune trace de cet amour divin , s'il par- « vient, ce dont Dieu nous garde, à s'emparer du « saint des saints! Ce serait pour les siècles avenir,
r.T SON SIÈCLE. MVRE III. 22^
«une douleur éternelle, une perte irréparable, et
n particulièrement pour cette race impie, un oppro-
« bre infini, un affront éternel. A quoi songeons-
«nous, mes frères? le bras du Seigneur s'est-il rac-
«courci, ou est-il devenu impuissant, qu'il charge
« de misérables vers de défendre et de rétablir son
«héritage? N'est-il pas en son pouvoir d'envoyer plus
«de douze légions d'anges? est-il besoin d'autre
« chose que de sa parole, pour délivrer le pays?
« Certes il a ce pouvoir, s'il le veut ; mais le Seigneur
"3 pitié de son peuple, et offre un moyen de salut
«à ceux qui ont fait une chute grave. En effet, on
« doit considérer comme une occasion de salut of-
«ferte par Dieu lui-même aux hommes, qu'il daigne
« rappeler à leur devoir , comme il le ferait à l'égard
«d'un peuple légitime, des meurtriers , des voleurs ,
«des adultères, des parjures et. d'autres criminels.
«Votre pays étant riche en hommes courageux, et
«possédant une jeunesse pleine d'énergie, il convient
«que vous vous prépariez comme des hommes, et
«que vous preniez avez zèle les armes pour soutenir
«le nom chrétien. Cette mauvaise guerre que vous
«vous faites , par laquelle vous vous détruisez
«mutuellement, doit avoir un terme. S'exposer,
«comme vous le faites, aux dangers de Tâme et du
«corps, ce n'est point du courage , mais de la témé-
«rilé et du délire. Au contraire, courageux guer-
« riers, vous pouvez combattre sans danger dans cetlr
'< lutte sainte, car il y a gloire à vaincre et profit à > mourir. Du reste , mes frères, je vous exhorte, ou « plutôt l'apôtre vous exhoi'te avec moi, à ne pas croire "atout esprit. Nous avons appris avec joie le zèle <' qui vous enflamme pour la cause de Dieu , mais il «faut encore que les lumières ne vous manquent «pas. Il ne faut pas persécuter les juifs, répandre « leur sang, elles chasser : réfutez-les par les saintes « Ecritures. Les juifs sont pour nous des images vi- " vantes de la passion de Notre-Seigneur; ils sont « dispei'sés en tous pays, afin que, portant la juste « peine d'un si grand forfait, ils soient témoins de " notre rédemption. Cependant Dieu dirigera aussi «ses regards vers eux, quand leur temps sera venu. «S'il était permis d'espérer, de la même sorte, la .• conversion des Sarrasins , il vaudrait mieux les to- «lérer que les poursuivre avec l'épée; mais ils ont n commencé les violences 5 que ceux qui ne portent « pas sans motifs l'épée repoussent donc la force par « la force. Il est de la charité chrétienne de com- « battre ainsi les arrogants , d'épargner ceux qui sont « assujettis , surtout ceux auxquels des promesses «avaient été faites, ceux dont les anciens pères et «Jésus-Christ, suivant la chair, tirent leur origine. «Je ne veux pas rappeler que, malheureusement, «là où les juifs manquent, les usuriers chrétiens « sont pii'es que les juifs , et qu'ils devraient être « nommés juifs baptisés plutôt que chrétiens.
"Je dois encore vous annoncer, mes très-chers «frères, qu'il est défendu de prévenir, par des exn péditions partielles, l'armée envoyée en terre sainte^ « Si quelqu'un prétend être envoyé par nous, la chose « est controuvée; s'il montre de nos lettres, considérez- « les comme fausses et supposées. Il est nécessaire « d'élire pour chefs des guerriers consommés ; et -< tous ceux qui composent l'armée du Seigneur doi- « vent être réunis pour entrer en campagne , afin de <- présenter une armée formidahle. Lors de la pre- « inière expédition , et avant la prise de Jérusa- '< lem , un nommé Pierre , dont vous avez sans doute «entendu souvent parler, se porta en avant avec « les siens, et mit le peuple qui avait cru à ses paroles « dans un si grand péril, que peu d hommes échap- « pèrent à la famine ou à l'épée. Il serait donc à « craindre que le même sort vous fûtréservé, si vous '■agissiez comme eux, ce dont Dieu vous garde; « la récompense soit dans l'éternité. Amen. »
Immédiatement après son arrivée en France, au conunencemont de l'année 1 147, saint Bernard assista, à Etampes, à une assemblée n()nd)reuse des seigneurs français. Lors de cette réunion, l'on choisit les personnes préposées à l'administration du royaume pendant labsence du roi. Une assemblée plus solennelle encore eutlieu, à Pâques, à l'abbaye de Saint-Denis; ce fut là que Louis reçut du pape la bénédiction et l'étendard sacré. Eugène vint à Saint-
23o SAliNT 13EHNAKD. LlVKt 111.
Denis , accompagné de l'abbé de Clairvaux. Le roi étant tombé à leurs pieds, et leur ayant demandé leur bénédiction, ils ouvrirent un coffret d'or, qu'ils avaient apporté, et en tirèrent des crucifix afin de le fortifier, par cette vue , dans sa résolution. Le pape conduisit ensuite le monarque à l'autel, lui remit l'oriflamme et !e bourdon, puis il lui donna sa bénédiction (i). Un corps nombreux de croisés se rendit donc en Orient, dès l'année i i/^y. A cette époque le sentiment religieux était si prononcé, que les personnes élevées, tout aussi bien que celles appartenant aux conditions inférieures, abandonnaient leurs biens et leur patrie, et faisaient volontiers le sacrifice de leur vie, pour arracher aux infidèles des lieux qui leur semblaient, avec raison , consacrés par ce qu'il y avait de plus sublime, et pour en faciliter l'accès à la piété. Mais il y avait erreur à vouloir conquérir par la violence, et en répandant le sang, des lieux d'où la paix aurait dû venir au genre humain. Aussi, des hommes grossiers passèrent-ils, dans les guerres qui furent soutenues, des sentiments de la piété qu'ils ne surent pas assez
(i) Il reçut aussi la permission de partir pour la terre sainte (licentiam abewidi). Cet usage venait sans doute de l'obligation imposée à chaque pèlerin de se munir d'une espèce de passe-porl religieux qui constatait son élat et appelait sur lui les libéralités des fidèles. Consultez, du reste, pour de plus amples renseignements sur le voyage de Louis YII, en Orient, le livre d'Odon de Deuil , placé en tête de l'ouvrage intitulé : Sancti Dernardi , Clarevallensis abbalis , gi'iiiis illiislre assertum , par Pierre-François Chiflet. (Th. Vial.)
ivr SON SIECbK.