LIVRE m. 23l
t'ompiviulio, parce que celle-ci ne les pénétrait point intérieurement, à des passions brutales et sensuelles. Cependant il faut reconnaître que l'enthousiasme qui s'emparait alors de nations entières décelait des tendances vers un but extraordinaire, que cet enthousiasme était un symptôme de lorigine sublime des hommes. Mais vient ensuite la froide raison, qui nie la noble origine du genre humain, qui prend en pitié une époque comme celle dont nous nous occupons; non que la raison soit animée par la réalité, mais parce qu'elle ne considère comme réelles que les choses les moins sublimes, et parce qu'elle regarde comme étant le fait d'insensés ce que cette époque présente de beau, c'est-à-dire , travailler et exposer sa vie pour une chose qui ne vit etna de valeur que dans le cœur de l * homme.
Les affaires de l'Eglise étant terminées en France, saint Bernard se rendit à Trêves, avec le pape , suivant l'invitation de 1 archevêque Adalbert. Son intention était de prendre certaines dispositions au sujet de l'Eglise d'Allemagne , et d'user de la haute considération dont il jouissait pour trancher quelques cas litigieux. Il avait beaucoup entendu parler, lors de son précédent voyage en Germanie, d'une abbesse, habitant un cloître sur le mont Rupert, près Bingen , que l'on vénérait comme sainte et prophétesse (i). Les jugements des honnues différaient
(r) Siiiiilc lliMf^.inlc ; elle Hit liiil a iiii inollU' « «' i|iic lui in-pir-iit
SAINT BJiRNAKD. LIVRE III.
sur son compte j un grand nombre d'entre eux admiraient la grâce divine qui, à une époque croissante de corruption pour l'Eglise, avait fait d'elle une prophétesse, pour éclairer l'Église, punir les vices et les abus dominants, et pour annoncer la vengeance imminente de Dieu. D'autres attribuaient ses discours souvent inintelligibles, et ses visions énigmatiques, à un dérangement d'esprit, ou bien ils les considéraient comme le résultat de l'influence de l'esprit malin, cherchant à tromper les hommes, et à les égarer dans leur orgueil. L'âme étant en rapport avec deux mondes , l'un caché , mais auquel elle atteint, en quelque sorte, par sa partie la plus sublime, et auquel elle appartient par son essence, l'autre étranger à sa véritable essence , mais auquel elle est
l'esprit, el celui-ci traduisait ses pensées d'après les règles du langage. Je cite, ci-après, quelques passages de ses écrits, comme justification du jugement que j'émets. Resp. ad. ep. 5i , dans Paez, Tlies. anecd., I. II : '■ D:eu est cette raison sans commencement ni sans fin , par laquelle riiomme est aussi raison. La Bible, miroir à Iravers lequel nous considérons Dieu au moyen de la foi , découle de celte raison qui est Dieu même. » Resp. ad ep. iSa , ihid. : << L'homme possède le souffle auquel Dieu a communiqué la vie éternelle, et auquel il a donné l'aptitude à la foj ; élevez-vous donc par la foi, et par un désir ardent, vers la Divinité; confessez le Dieu dans la pensée duquel vous vivez, et auquel vous devez votre origine. » Collect. Colon, laiidat., p. io3 : <« Celui qui nie dans son âme l'existence de Dieu , celui-là nie l'existence du ciel , de la terre et de tous les êtres vivants , qui sont en Dieu el avec Dieu ; il nie sa propre exislence. C'est grande folie de voir l'homme qui est certain de son existence, douter de cette même exislence. »
ET SON SIÈCLE. LIVKE IIÏ. 233
maintenant incorporée, d'après les lois de son développement pour arriver à sa connaissance intime , il est naturel qu'elle subisse l'influence de ces deux mondes. Mais ces deux influences peuvent facilement se confondre et se troubler, si les lapports de l'âme avec ces deux mondes s'opposent à ce qu'elle se forme d'après la loi qui préside, dans cette vie, à son développement. L'expérience nous montre aussi que le penchant pour la contemplation peut exister isolément, prédominer sur les autres aptitudes de l'esprit; que 1 ànie peut être modérée ou gênée dans son perfectionnement par la prépondérance des aptitudes inférieures. A diverses époques on vit des hommes chez lesquels le penchant à la contemplation était indépendant de toute culture de l'esprit, et ces hommes, quoique dépourvus d'éducation, eurent au sujet du monde supérieur de grandes idées, auxquelles d'autres hommes n'arrivaient que par des méditalions lentes, et en suivant les routes ordinaires de la science humaine. Ceux-là , chez lesquels la puissance de l'âme n'est pas régulièrement coordonnée, sont plus sujets que d'autres à confondre la fantaisie et la sensibilité avec cette révélation du monde supérieur , et, étant incapables de descendre en eux-mêmes , ils prennent souvent pour immédiates, des choses qui ont médiatement pris naissance chez eux , par suite de cette infériorité de la puissance de l'âme. En effet, dans des
0,34 SAINT BERNARD. LIVRE llî.
questions aussi délicates , un examen rigoureux de l'esprit est nécessaire pour séparer ce qui est céleste, de ce qui est humain et naturel ; et à l'époque où vivait l'abbé de Clairvaux , on était peu capable de se livrer à de semblables examens. Puis ces mêmes personnes ne peuvent communiquer clairement leur pensée intérieure , parce que , étrangères au langage des hommes et à ses limites, elles cherchent à exprimer immédiatement ce qui est immédiat, et à former un langage qu'elles tirent d'elles-mêmes. L'abbesse dont il s'agit, et qui se nommait Hildegarde, était de ce nombre. Depuis sa jeunesse, son âme était nourrie de contemplations et d'images, et cependant elle n'avait pas reçu l'éducation qu'on donnait alors d'ordinaire dans les cloîtres. Pendant de longues années elle avait concentré ses pensées contemplatives; mais, troublée intérieurement, son corps avait fini par succomber dans la lutte qu'il soutenait contre l'âme, et elle avait dû s'épancher. Ce fut alors seulement qu'elle se trouva allégée.
Pour se faire une idée de cet épanchement extérieur, il convient de lire ce qu'elle dit à cet égard, ainsi que ses contemporains. Suivant elle, une voix divine lui avait ordonné de communiquer aux hommes les révélations qui lui avaient été faites ; la honte l'ayant empêchée d'obéir à cette voix , elle était tombée malade , et n'avait été guérie qu'après
i;t son siècle. — livre m. 2^5
avoir exécuté l'ordre reçu. Bien que les agitations extraordinaires de son ànie dussent réagir sur sa nature corporelle, et que sa nature corporelle dût réagir sursonànie, elle parvint à l'âge de quatre-vingts ans. Un sentiment intime de l'affinité de l'esprit humain avec la Divinité, une tendance religieuse et morale se révélaient lians ses discours; elle recommandait une piété active aux hommes , et réprimandait , sans considération de personne, la corruption du clergé , même chez les hommes les plus haut placés ; aussi mourut-elle dans la haine de ceux-ci. Les plaintes que la corruption du clergé soulevait alors provoquèrent naturellement des prophéties, et firent naître l'idée dune lutte constante et croissante entre le bien et le mal , lutte dans laquelle le bien obtenait une glorieuse victoire , comme le prouvent toutes les pages de l'histoire; cette idée avait été inculquée aux juifs , elle le fut par le christianisme. La corruption faisait donc présager une hitte imminente entre le bien et le mal, une épuration de 1 Eglise , enfin le triomphe du bien et l'anéantissement du mal.
Quand saint Bernard avait appris, lors deson premier voyage en Allemagne, le genre de vie que menait Hildegarde, la vénération dont elle jouissait, il lui avaittémoigné, dans les lignessuivantes, 1 intérêtquil lui portait (ii46):«Il faut attribuer, non point à mon mérite ni à mes vertus, mais à un faux préjugé,
la bonne opinion que , contrairement au témoignage de ma conscience, certaines personnes ont de moi. Je m'empresse de répondre à votre lettre, qui exprime toute la bienveillance et toute la charité que vous avez pour moi , bien que la multiplicité des affaires me force à le faire en peu de mots. Je vous félicite sincèrement de l'abondance des grâces que vous avez reçues de Dieu, et je vous exhorte affectueusement à répondre avec ferveur et humilité à toutes ces grâces précieuses, et à vous en regarder toujours comme très-indigne. Rappelez-vous constamment ces paroles : « Dieu résiste aux superbes , et donne ses grâces aux humbles (i). »
« Suivez cette marche. Mais , après tout , puisque vous avez un maître intérieur dont les divines instructions éclairent votre esprit sur toute chose , et dont l'onction fortifie votre cœur pour le bien, doisje m'amuser, ici, à vous donner des leçons de vertu, et vous exciter à la pratique du bien.*' Je n'ignore pas, en effet, que le Saint-Esprit, par ses illuminations , vous explique les secrets du ciel, et vous révèle des choses qui dépassent les forces de l'intelligence. Je vous prie et je vous conjure donc de vous souvenir, auprès de Dieu, de moi et des personnes qu'une société toute spirituelle réunit à moi , car je suis convaincu qu'étant si intimement unie à Dieu, vos prières nous seront d'un très-grand secours (2). »
(1) Jacq. IV.
(2) Ep. CCCLXII.
ET SON SIÈCLK. I,IVR1- III. 23^
Il fut question de cette célèbre nonne au synode de Trêves présidé par le pape ; saint Bernard exhorta celui-ci , pour que la grâce de Dieu ne restât pas cachée, et pour qu'Hildegarde ne fût point persécutée et calomniée, à approuver ses discours et ses écrits. A la suite de cette démarche le pape envoya dans le cloître qu'elle habitait quelques hommes dignes de foi , qui lui apportèrent les écrits de cette sainte. Il les fit lire en public, et relut lui-même certains passages qui le surprirent grandement. Les écrits d'Hildcearde furent accueillis avec une bienveillance marquée; comme ils étonnèrent Eugène, il écrivit lui-même à cette sainte les lignes suivantes: " Je suis plus surpris qu'on ne peut l'exprimer, ma fille; à notre époque, Dieu a donc déjà fait de nouveaux miracles, car il t'a comblée à un tel point de son esprit , que tu connais et révèles les choses cachées. Des personnes dignes de foi , qui t'ont vue et entendue parler, m'ont assuré qu'il en était ainsi. Que pouvons-nous ajouter , nous qui possédons les clefs de la science, nous qui pouvons fermer et ouvrir; tarderions-nous follement à le faire ? »
L'approbation solennelle qu'elle avait reçue à Trêves de l'homrne qui était 1 oracle de son temps, et du chef de l'Eglise , avait beaucoup augmenté la considération dont jouissait Ilildegarde. Des théologiens la consultèrent désormais au sujet de leurs controverses; des évêques et des papes, des princes et des empereurs, lui témoignèrent verbale-
238 SAINT BERNARD. T.IVRE lîl.
ment et par écrit leur respect, et lui demandèrent conseil. Parmi ces derniers, on compta même Frédéric P"^ , qui ne s'inclinait pas superstitieusement devant lautorité reçue, et qui résista , avec une complète indépendance , aux prétentions des papes. Il est vraiment beau de voir les grands de la terre se plier ainsi devant une puissance qu'ils considéraient comme supérieure aux choses concédées par les hommes, de les voir déposer leur magnificence aux pieds d'une chétive religieuse, qu'ils regardaient comme l'organe de la révélation divine j il est beau de voir ceux qui s'attribuaient le pouvoir de lier et de délier au ciel et sur la terre, s'humilier à la voix venue immédiatement de l'empire dont, suivant l'opinion du temps, ils avaient la clef.
Eugène ayant passé trois mois chez l'archevêque de Trêves, retourna en France au commencement de 1148, car il avait convoqué à Reims un concile pour le mois de mars. Ce concile devait prendre des mesures pour que les sectes hérétiques ne s'augmentassent pas, et il devait veiller au maintien de l'orthodoxie que la spéculation menaçait de nouveaux dangei's. Saint Bernard, qui avait à cœur de maintenir le dogme dans toute sa pureté , prit une grande part aux négociations. Dans cette circonstance , il combattit de nouveau les doctrines de la théologie dialectique , doctrines qu'il avait vainement cherché à étouffer dans la lutte soutenue contre Abailard. Ce-
KT son SIKCI-K. I.IVKE III. '2;iq
petitlant le parti attache à la théologie spéculative et dialectique se propagea, hien qu'Abailarcl n'eût laissé aucun successeur qui pût lui être comparé pour la profondeur et la hardiesse de la pensée. L'un des chefs de ce parti était Gilbert de la Porx'ée, qui, s'étant livré à l'étude de la dialectique et de la philosophie, et ayant enseigné cette dernière science dans plusieurs villes de France, avait fini par s'adonner à la théologie. La considération qu'il avait acquise était telle, qu'en ii4i il avait été nommé évêque de Poitiers (i). La philosophie plastique s'occupait alors, comme au temps de Socrate, de 1 opposition existant entre les méditations humaines et le monde extérieur, entre l'unité et la multiplicité de la conscience hu maine; elle s'occupait à rechercher les rapports des "idées et des notions générales de l'esprit humain et du monde extérieur; ces questions laissaient à résoudre si ces idées avaient une réalité (substantielle dans le monde ou dans Dieu), ou si elles émanaient d'une synthèse arbitraire et des abstractions de l'esprit humain. Les reproches adressés par Platon aux sophistes de son époque, pouvaient s'appliquer aux philosophes du moyen âge dont il est question, llaromentils s'élevaient à la hauteur de la difficulté que soulevait la discussion. Lornudistes dans leur dialec-
( i) Consultez sur la vie de Gilbeit, Boulay, Hist. univers. Parisiens., I.III, p. 9,<)^ ; sur sa docIriiuMles notions générales , Joli. Salisb. Mclalog., I , II , r. i\.
24o SAINT BERNARD. LIVRE III.
tique , ils s'égaraient dans des sophisnies et des distinctions inntiles , et ne pouvaient s'arrêter à la distinction réelle des notions et des idées. Les discussions philosophiquesdevaient donc donner ouverture à des discussions théologiques , car les différents partis appliquaient , comme cela avait eu lieu au sixième siècle , dans l'Eglise grecque, après les discussions sur le nionophysisme , leurs preuves sur les idées générales à des matières théologiques.
L'on avait ainsi été amené à déduire l'hérésie d'Abailard, dans l'étude de la Trinité, de son nominalisme. Et cependant Abailard avait établi une distinction entre les notions et les idées , et il avait soutenu que celles-là n'avaient rien de réel par ellesmêmes, mais qu'elles étaient des abstractions et des assemblages de l'esprit, utiles seulement pour penser et pour parler ici-bas, parce que les mots ne présentaient que les diverses formes sous lesquelles, d'après la logique, on pouvait envisager les objets (i). De même que l'on avait été amené à déduire du nominalisme d'Abailard, son prétendu sabellianisme, de même on déduisit le trithéisme de Gilbert de son réalisme. Gilbert, que l'on peut comparer à Jean Philoponus, soutenait, d'après la doctrine d'Aristote sur les connaissances générales (2), que l'esprit humain
(i) On jieut donc prélendre qu'il avait considéré les nolions générales comme de jurs se;mons. V. Joli. Salisb. Metalogic, I, II, c. 17.
(2) E'iÔY).
seul séparait les notions des individualités, comme celle.s-ci divisaient à leur tour celles-là. Il soutenait que les notions n'avaient leur réalité que dans les individualités, etquellesn'obtenaientquepar celles-ci leur existence déterminée et particulière ; que, dans toute chose créée isolément, un grand nombre de notions devaient se rencontrer pour obtenir leur destination positive; que l'unité de la divinité résultait de ce qu'elle était née d'une seule notion, la notion de la divinité ; que toutes les autres choses que Ton attribuait à la divinité, la sagesse, la bonté, la toute-puissance, par exemple, n'étaient que des éclaircissements de cette notion générale ; que cette notion générale de la divinité n'était point , comme notion , vine chose subsistant par elle-même , mais qu'elle avait sa réalité dans les individualités, le Pèi'e, le Fils et le Saint-Esprit. Le sabellianisme, qui ne considérait le Fils et le Saint-Esprit que comme des manifestations diverses du Dieu unique, ou comme des démonstrations de sa force, mais non comme étant lies personnes particulières dans la divinité , naquit de limpossibilité où l'on fut d'établir une distinction dans la double signification de la nature divine (i). Quoique Abailard eut combattu les doc-
(i) Saht'llius roinparait le logos à iinra\on lancé j)ar li' soleil pour répandre la lumière; ci la rhaleur; il croyait, en conséquence, que ce logos , ou rayon de la force divine primitive, n'avait eu d'action que Jans Jésiis-Chiist el par Jésus-Christ, l'ail lionnne poui- accomplir
trines de Gilbert de la Porrée sur les notions générales et sur leur application au dogme, ils s'étaient néanmoins rapprochés dans un intérêt commun. L'amour de la philosophie les avait unis, et ils se soutenaient pour défendre cette science contre leurs ennemis. Quand celui-là eut été condamné par le concile de Sens, il en donna avis à Gilbert, et, l'invitant à se tenir sur ses gardes, il lui cita ce vers de Virgile :
Tune tua res agitur, paries cum proximus aidet.
Cette citation devint par la suite une prophétie.
Deux ecclésiastiques relevant du diocèse de ce même Gilbert avaient trouvé sa doctrine dangereuse ; !a discussion ayant encore augmenté leur éloignement, parce que Gilbert, qui attachait un grand prix à ses définitions, les défendait avec zèle, ils se rendirent en Italie pour le dénoncer. Eugène, préoccupé alors de son voyage en France, remit, à son arrivée dans ce pays, l'examen de cette affaire. Mais , dans l'intervalle, les dénonciateurs parvinrent à déterminer saint Bernard à s'unir à eux contre Gilbert, qu'ils représentaient comme corrompant la vraie doctrine. La cause fut exammée au concile de Saint-Denis, tenu, pendant la semaine de Pâques de l'année n^Jj sous la présidence du pape Eugène 5 là, saint Bernard , assisté de deux maîtres en philo-
l'œuvre de la rédemption. Il ne lui attribuait pas une existence séparée et distincte du Dieu unique. (Th. Vial.)
Sophie, se posa comme l'adversaire de l ëvêque de Poitiers. Toutefois, il triompha difficilement de ce dialecticien subtil, et le pape renvoya la décision de l'affiiire au grand concile de Reims, parce qu'il était décidé à entendre, alors, les deux partis en présence des cardinaux et des hommes les plus instruits de la France. Saint Bernard avait choisi un adversaire plus difficile à combattre que ne l'était A.bailard ; en effet, Gilbert s'était soumis, dans ses études, aux règles de l'école, et avait eu pour maîtres les théologiens les plus célèbres. Ne s'étant pas écarté du dogme dans ses recherches, il jouissait d'une considération générale, comptait parmi ses disciples les hommes les plus distingués , et avait de nombreux amis parmi les cardinaux. Il réclama la protection de ces derniers, qui détestaient saint Bernard à cause de la grande influence qu'il exerçait sur le pape.
Toutes les causes portées devant le concile de Reims ayant été vidées, on s'occupa de celle de Gilbert de la Porrée ; elle devait être scrupuleusement examinée par les prélats les plus instruits, qui seuls étaient restés à cet effet. Déjà une journée entière avait été consacrée aux controverses , quand le pape , peu habitué aux subtilités qu'elles engendraient, dit u l'évèque de Poitiers : •<■ Vous avez des connaissances étendues, mon frère, et vous citezjustement des passages que nous ne comprenons pas. Mais dites-nous, sans détours si vous nommez Dieu,
244 SAINT BERNARD. - — LIVRE lll.
cet Etre suprême par qui les trois personnes ne font qu'un Dieu. » Gilbert, fatigué par une longue discussion , répondit non, sans hésiter, car, suivant lui, la divinité commune aux trois personnes était une idée générale. Saint Bernard demanda acte de cette déclaration, afin de pouvoir saisir un adversaire avissi glissant que l'était le sien. Le lendemain la conférence fut reprise; saint Bernard répondit à l'évêque de Poitiers , de manière à blesser les cardinaux. Gilbert l'arrêta à son tour , en lui disant : « Ecrivez aussi que la divinité est Dieu. » « Oui, s'écria saint Bernard sans s'émouvoir, qu'on l'écrive avec une plume de fer, avec la pointe d'un diamant; qu'on grave sur la pierre la plus dure, que, la forme, la nature, la divinité, la bonté, la sagesse, la force, la puissance, la grandeur de l'essence divine et tous les autres attributs, sont véritablement Dieu. »
Les cardinaux déclarèrent enfin quils étaient suffisamment instruits, et qu'ils décideraient. Cette déclaration, par laquelle ceux d'entre eux qui étaient favorables à Gilbert, s'nttribuaicnt de résoudre la difficulté, inspira des craintes à l'abbé de Clairvaux : il résolut de prévenir leur jugement , et d'user à cet effet du crédit dont il jouissait auprès du pape et du clergé français. Il réunit en hâte les prélats , les abbés et les maîtres qui n'avaient pas assisté à la discussion, et il les invita à rédiger, et à remettre au pape et à son consistoire, un symbole de foi répondant
fortement aux erreurs de Gilbert; il pensait que c'était le moyen de préserver 1 Eglise gallicane de ces erreurs. Ceux-ci décidèrent donc à l'unanimité, que la confession suivante, sans doute rédigée par saint Bernard, serait remise au pape :
« Nous croyons fermement que la nature divine est Dieu, et qu'on ne saurait nier, d'après les principes de l'Église, que la divinité soit Dieu, et que Dieu soit la divinité. Mais, s'il est dit que, malgré sa sagesse , sa grandeur , sa divinité , Dieu est sage , grand et divin, nous devons ainsi interpréter ces paroles -j il n'est sage , grand et divin , que par la sagesse, la grandeur, la divinité, qui sont Dieu même, c'est-à-dire, que, par lui-même, il est sage, grand et Dieu. Si nous parlons des trois personnes de la divinité , nous reconnaissons qu'elles sont un Dieu , une essence divine ; et si nous parlons d'un Dieu , d'une essence divine, nous reconnaissons que ce Dieu unique , cette essence divine unique sont trois personnes. Mais, nous croyons que la Trinité seule est éternelle , et qu'on ne peut citer aucun objet, aucun rapport, aucune faculté ou unité qui, existant de toute éternité, ne soient pas Dieu. Nous croyons que la divinité elle-même, ou, si l'on veut, que la substance et la nature divine , se sont converties en la chair du Fils de Dieu. »
Hugues, évê({ue d'Auxerre, Milon , évêque de Terouane , et Suger , abbé de Saint-Denis , aussi
2^6 SAINT BERNARD. MVRE Kl.
illustres par leurs vei'tus, leur bonne réputation, que par leurs connaissances, présentèrent au pape ce symbole de la foi catholique, et s'exprimèrent ainsi ; « Par respect, nous n'avons pas murmuré en entendant soutenir des opinions erronées. Comme vous voulez les juger , nous vous offrons notre confession de foi , afin que vous puissiez comparer. Vous avez la confession de notre adversaire , il est juste que vous ayez la nôtre. En vous remettant la sienne, il a dit qu'il était prêt à corriger ce qui vous semblerait mal : nous n'en dirons pas autant. Nous vous offrons, ici, nos vrais sentiments; nous y persévérerons, et nous n'y changerons absolument rien. « . Cette profession de foi satisfit le pape, qui la déclara conforme aux doctrines de 1 Eglise romaine. Cependant les cardinaux , vivement irrités de la démarche de saint Bernard , et jaloux d'ailleurs, depuis longtemps, de l'influence qu'il exerçait sur le pontife, se rendirent auprès de ce dernier, et lui parlèrent de la sorte: «Choisi par nous, qui sommes les pôles de l'Eglise universelle, pour gouverner l'Eglise , vous êtes devenu , de Père particulier que vous étiez, Père commun. Vous n'êtes plus à vous seul , mais vous êtes à nous , et vous ne devez pas préférer à des liaisons nécessaires et générales, des affections particulières, qu'il vous est libre de ne point avoir. Placé au premier rang de la cour romaine , vous devez agir dans l'intérêt général ,
et être altentif aux obligations de votre charge. » « Que vient de faire votre abbé de Clairvaux , et, avec lui, toute l'Eglise gallicane ? Avec quelle insolence et quelle hardiesse ose-t-il s'élever contre la suprême dignité du siège apostolique ? N est-ce point à cette seule autorité qu'appartient la puissance de lier et de délier? A ce siège seul est commis l'examen de la foi catholique 5 nul tribunal ne peut usurper un honneur qui n'est dû qu'à la cour de Rome. Cependant ces Français, au mépris de notre présence , ont, sans nous consulter, mis leur profession de foi par écrit, comme si, par une décision sans appel, ils voulaient définitivement prononcer sur les propositions agitées devant nous. Si une semblable affaire se traitait en Orient, à Alexandrie ou à Antioche, devant tous les patriarches, rien ne serait définitivement arrêté sans nous, et, suivant les exemples des anciens Pères, on laisserait la décision à l'examen de la cour romaine. Comment donc ces gens-ci osent-ils, en notre présence, s'arroger un droit que n'ont pas les PZglises les plus considérables et les plus éloignées ? Nous désirons que vous vous éleviez contre ime innovation si téméraire , et que vous punissiez sans retard leur ari'ogance. «
Eugène, n'osant contrarier les cardinaux , et ne voulant non plus blesser son ancien maître, fut trèsembarrassé; il mit tout en usage pour apaiser ceux-là, et il fit appeler saint Bernard, qu'il pria d'arranger
'uqO SAINT BERNARD. LIVRE III.
l'affaire. L'abbé de Clairvaux calma les cardinaux par la modération de sa conduite ; il prétendit que son intention et que celle des évêques français n'avaient point été de définir les propositions agitées ; que Gilbert ayant exigé de lui une profession de foi écrite , il s'était contenté de la faire , et qu'il y avait joint l'autorité et le témoignage des évêques, ne voulant pas s'expliquer seul. Cette réponse , humble et modeste, fut bien accueillie. Cependant les cardinaux furent d'avis de ne considérer l'écrit remis au pape que comme une opinion privée, afin qu'il ne passât point pour un symbole, semblable à ceux qu'on avait coutume de poser dans les conciles, pour détruire les hérésies. Ce motif ne fut qu'un prétexte , mais ils avaient raison. Pourquoi, en effet, surcharger le dogme de définitions dialectiques, que la masse ne pouvait comprendre 5 de définitions qui devaient, en définitive, rétrécir le cœur et l'esprit, et détacher les théologiens de ce qu'il y avait d'essentiel dans la religion ? L'autorité des cardinaux s'opposa donc à ce qu'une sentence décisive fût rendue contre Gilbert de la Porrée. Le pape ne se prononça que contre le premier article de sa doctrine, d'oii découlait toute sa théorie , et il posa en principe qu'il n'y avait aucune différence entre la nature divine et les personnes; que, dans le sens véritable, la divinité était nommée Dieu. L'évêque de Poitiers accueillit avec respect la sentence papale, et, ses
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archidiacres s' étant réconciliés avec; lui, il rentra dans son diocèse avec tous les honneurs dus à son rang. Cependant, suivant la relation des amis de saint Bernard, et suivant le sermon prononcé par celuici(i), Gilbert se serait rétracté. Le pape, de son côté, avait défendu la transcription et la lecture du livre condamné et qui contenait les erreurs de Gilbert. L'abbé de Clairvaux n était , du reste , pas ennemi de la science ; il ne s'élevait que contre la dialectique orgueilleuse qui prédominait de son temps. Lui-même, il a fait, sur l'utilité de la science, un sermon où nous trouvons les passages ci-après : « Pierre, André, les fils de Zébédée, et tous les autres disciples , ne sont pas sortis des écoles des rhéteurs et des philosophes , et cependant le Rédempteur a fait par eux le salut du monde. Leur sagesse, plus grande que celle de tous les autres hommes, n'avait pas fait d'eux des sain ts et des docteurs du genre humain ; ce fut leur foi et leur bonté. Ils n'annonçaient pas aux hommes le chemin de la vie, par de sublimes discours, par la science de la sagesse humaine ; d'après la volonté de Dieu , ils cherchaient, par la folie de leurs sermons, à conduire les croyants au ciel , parce que le monde, dans sa sagesse, ne le reconnaissait pas. Mais , ajoute-t-il , je vais trop loin dans le blâme de la science. Telle n'est point ma pensée; je sais combien les savants ont été utiles è^
(t) Sciiiio in rantica, So, JÇ •'^
a5o SAINT BERNARD. LIVRE III.
l'Eglise, combien ils le sont encore, tant pour réfuter ses adversaires , que pour instruire les simples d'esprit. » Puis, établissant la différence qu'il y a entre l'usage raisonnable de la science et l'usage pernicieux, il cite trois manières pernicieuses d'étudier. <' Les uns, dit-il à cet égard, ne veulent savoir que pour savoir, ce qui est une mauvaise curiosité; les autres veulent savoir pour faire montre de leur science, ce qui est une sotte vanité; enfin, d'autres, encore, ne cherchent la science que pour la changer contre de l'or et des honneurs. Cependant l'usage raisonnable de la science consiste à s'édifier et à édifier les autres. Celui qui s'adonne à la polymathie, et néglige la chose la plus essentielle, la connaissance de soi-même, suit une fausse route. L'édifice spirituel ne peut être solide s'il n'est élevé sur le sol de l'humilité, et rien ne contribue autant à l'humilité de l'âme que la connaissance de soi-même. Comment ne serait-elle pas humiliée , puisqu'elle est surchargée de péchés, oppressée par le poids d'un corps terrestre et enveloppée de Sioucis terrestres? Mais, si elle élève les yeux vers la miséricorde divine , la vue ravissante de Dieu adoucira bientôt l'amère connaissance de soi ; la connaissance de soi-même est donc un degré pour arriver à la connaissance de Dieu, et avec cette connaissance l'homme reconnaît Dieu dans l'image de la divinité qui s'est rallumée en lui. »
L'esprit de l'époque s'opposa à ce que la théologie spéculative fi\t entièrement étouffée. Les luttes soutenues par Abailard et par Gilbert firent d'abord restreindre les limites de cette théologie, qui se défendit, désormais, ens'appuyant de l'autorité de docteurs recommandables, et en se renfermant dans les limites du dogme. Cette nouvelle marche imprimée aux études produisit le livre des sentences, de Pierre Lombard, qui servit d'enseignement aux générations suivantes (i).
Il ne fallait donc point attendre de la théologie spéculative, une réforme de l'Eglise, un changement dans son système d'enseignement concernant les choses humaines et divines. Les théologiens spéculatifs acceptèrent le dogme tel qu'il leur avait été donné, et, en vertu de la faculté qu'a l'esprit de tout construire et de tout déduire, ils élevèrent un système organique où le vrai et le faux se confondaient, et, par ce moyen, ils captivèrent le cœur et l'esprit des hommes. Les personnes pour lesquelles la spéculation avait le plus grand charme, n'étaient généralement pas en état d'opérer sur tous les esprits, de sorte à réveiller des idées de vraie religion. Puis, connue une opposition en amène une autre, il se produisit,
(i) L'ouvrage des sentences, qui valut à son auteur le nom de Maître des sentences , est divisé en qiiatre livres. Il a été commenté par une foule de théolof^iens céichres , et on peut le rcf^arder couune étant la source de la thé()lot;ie srolasti(|ue dans rÉ(;lise latine. (Th.A'ial.)
aSa SAINT BERNARD. LIVRE III.
à l'époque dont nous parlons, des personnes qui, ne cherchant dans la reUgion que le dégourdissement, la consolation et l'édification du cœur, furent amenées à aspirer après le christianisme primitif. Cellesci, dont l'activité était très-énergique, et dont les idées furent bien accueillies, devinrent plus dangereuses pour l'Eglise que les théologiens adonnés à la spéculation. C'était principalement dans le sud de la France que ces apôtres d'une religion en quelque sorte nouvelle comptaient de nombreuses sectes ; saint Bernard, qui tenait tant à l'orthodoxie, devint leur plus ardent adversaire.
Cependant, avant d'entretenir nos lecteurs de la lutte que l'abbé de Clairvaux soutint contre ces sectes, et avant de nous étendre davantage sur leur caractère, il semble utile de reproduire les principaux traits de la théologie de saint Bernard, parce qu'elle est opposée à l'esprit de ces sectes. Cette théologie pouvant êti'e considérée comme résumant les principes des théologiens les plus considérés de l'époque, nous pourrons nous faire une idée juste des rapports existant entre elle et le christianisme pur, pour lequel ces sectes combattaient. Si nous procédions autrement , les plaintes parfois fondées et les accusations passionnées de ces sectes nous rendraient injustes envers les théologiens, et nous ne trouverions bientôt plus dans leur théologie que superstition, qu'idolâtrie, qu'esclavage de cœur et d'esprit.
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On ne saurait attribuer à la théologie d'alors les opinions et la superstition du moyen âge. A cette époque, les théologiens en renom combattaient, au contraire , avec un zèle pieux , comme nuisibles à la morale , le culte des cérémonies et la superstition. L'état pitoyable dans lequel se trouvait la majeure partie du clergé, qui ne portait aucun intérêt à la religion et qui manquait de connaissances pour enseigner au peuple les vérités de la religion , était le motif le plus puissant du mal qu'éprouvait l'Eglise. Cependant, il s'agit de savoir si la théologie de l'époque, bien qu'elle conservât dans sa pureté primitive l'idée qu'on attachait à la divinité, ne renfermait point le germe des idées qui occasionnaient et favorisaient la superstition. En effet , la superstition consiste moins dans une espèce de culte qu'on rend en soi-même, que dans le rapport où ce culte se trouve avec le sentiment religieux intérieur.
Saint Bernard indiqua la source de la corruption intérieure de l'humanité, ainsi que le moyen d'arriver à la véritable conversion intérieure; mais la superstition, considérant tout isolément et extérieurement, ne chercha qu'en dehors de 1 homme ce qu'elle devait trouver dans son intérieur. Ce Père de l'Eglise regardait l'amour de Dieu comme l'âme et la source de toute action vraiment salutaire; l'égoïsme, comme le principe de tout mal. La superstition, ne s'élevant jamais au delà derégoïsme, n'oublie jamais, suivant lui, le mo/ ((ni provoque ses
terreurs , et qui le pousse à recourir à toutes sortes de moyens extérieurs pour apaiser Dieu qu'il craint. 11 pensait que le sentiment qu'a l'homme de son commerce avec Dieu, l'élève, au contraire, naturellement au-dessus d'une superstition étroite. « Si nous re- « nonçons à notre propre volonté, dit-il dans l'un « de ses sermons (i), nous ne perdons rien et nous « gagnons beaucoup, car nous la convertissons en « une volonté meilleure ; et ce qui était notre vo- « Ion té particulière, devient celle générale; cette « volonté générale , c'est la charité. Comment « l'homme, enseveli dans sa propre volonté, et ne « pouvant partager un sentiment étranger , pour- « rait-il avoii- pitié de ses frères ? Ou bien, comment « celui qui n'aime que le moi , pourrait-il aimer le « bien et haïr le mal "^ Je nomme donc volonté pei- « sonnelle, celle qui ne nous est pas commune avec « Dieu et avec tous les hommes ; celle où le mobile « de nos actions n est point l'honneur de Dieu, le « bien de nos frères , mais notre propre avantage. « Dieu déteste-t-il et punit-il autre chose que cette « volonté personnelle ? qu'elle cesse, et il n'existe « plus d'enfer ; toutes les punitions et toutes les pei- « nés ne s'adressent qu'à cette volonté ; anéantie, il « n'y aurait plus pour nous ni punitions ni peines. La « volonté personnelle ne connaît pas de limites; le « monde ne lui suffit pas; elle veut annihiler l'essence « de la divinité, car elle désire que Dieu ne soit ni
(r) Opp. p. 907.
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« sage, ni puissant, ni juste; elle désire qu'il ne voie « point le mal, qu'il ne puisse ni ne veuille le punir.» Saint Bernard définit la paix intérieure , une tranquille confiance en Dieu , d'où découle un libre amour pour le bien. «Tu as raison de croire, dit-il, n que tes péchés ne peuvent êtie détruits que par « celui à l'égard duquel tu as péché , et qui est plus « sublime que le mal ; mais il faut croire en outre « qu'il t'a pardonné, car cette croyance prouve que « le Saint-Esprit est descendu dans ton cœur : il faut » aussi que le témoignage du Saint-Esprit te révèle « la vie éternelle, pour que tu puisses y atteindre par « la grâce de Dieu (i).» Il soutenait, d'après ces principes , que, sans cette véritable conversion , toutes les cérémonies extérieures n'étaient qu'hypocrisie; que la confession et la pénitence ecclésiastique , quoique moyens nécessaires de correction , étaient inutiles sans ce rapport avec le sentiment. « Une conduite pieuse, qui n'est qu'extérieure et superficielle, écrivait-il, ne saurait exister avec l'esprit de Dieu, qui pénètre partout et qui habite < l'intérieur des cœurs. Une semblable conduite n'est autre chose qu'une horrible hypocrisie, travaillant à éloigner les péchés de la superficie , et non point « à les déraciner intérieurement .•' Pour voir une habitation nette, parée, et cependant vide, considérez un homme qui s'est confessé , qui a abandonné ses péchés, qui ne remue les mains que pour rem-
(i) (^|)|). |>. in**- — iin)^-
« plir les commandements, de sorte que, chez lui, « les mouvements sont devenus mécaniques sans que « son cœur y ait part. Il n'omet pas un iota de tout « ce qui est extérieur et d'une utilité secondaire ; « il avale un chameau, mais il aperçoit une mouche; « car, dans son cœur, il est esclave de l'égoïsme et « de l'ambition. La bassesse s'en impose ainsi à soiamême, mais Dieu ne se laisse point tourner en « dérision ; trop de personnes, ainsi déguisées, se K trompent elles-mêmes , sans faire attention au ver « qui dévore leur intérieur. »
Ces idées n'étaient point entachées de superstition ; elles n'avaient rien que de conforme à l'esprit du christianisme. C'était, suivant nous, une coutume respectable, et élevant l'âme, que celle, contractée par la vieille Église, de célébier à leur jour de mort la mémoire des hommes saints , qui avaient beaucoup fait pour le royaume de Dieu, que celle de louer la grâce divine qui avait opéré par eux, que celle de les donner pour exemple. Saint Bernard envisageait sous ce point de vue les fêtes des saints, dans les sermons qu'il prononçait aux jours de ces fêtes. « Nous « devons moins nous étonner, disait-il à ce sujet, de « la puissance de Dieu qui agit par l'intermédiaire des « saints que nous instruire par leurs vertus , et nous « fortifier par leurs exemples. Efforçons-nous d'imi- « ter leur caractère, puisqu'il nous serait impossible « d'imiter leurs merveilles (i). » L'opinion que tous
(0 ()p|). ep. 970.
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les membres de l'Eglise invisible étaient unis par le lien (le la charité , qu'ils se soutenaient comme les membres dun même corps , que la mort au lieu de rompre le lien, le fortifiait , que ceux qui avaient soutenu la lutte de la vie temporelle, et qui avaient obtenu la couronne de la vie éternelle , conservaient de leui's faibles frères d'ici-bas un souvenir vivace, et qu'ils les aidaient avec des forces supérieui'es dans la lutte qu'ils avaient encore à soutenir, cette opinion, qui s'appuie sur le christianisme, est belle j saint Bernard l'exprime ainsi : « Le saint n a pas obtenu la « grâce de la gloire pour oublier notre misère et la « charité. Le pays qu'il habite n'est pas celui de n l'oubli ; ce n'est point la terre, mais le ciel , et l'é- « tendue du ciel ne rétrécit point les cœurs ; elle « les agrandit. Ces esprits supérieurs qui habin tent depuis le principe le ciel, méprisent-ils pour « ce motif la terre.'' Tous sont des esprits servants , « envoyés pour aider ceux qui obtiennent l'héritage « du ciel ; ceux qui sont sortis de la lutte ne re- « connaîtraient-ils pas le pays où ils étaient eux- « mêmes? Maintenant qu'ils habitent la source de « la miséricorde, ils seront encore plus miséricor- « dieux. «Mais, il y avait danger à vouloir ériger en dogme ce qui n'était qu'un pressentiment de l'esprit humain, à considérer conmie nécessairement imie à la religion une présupposition particulière de l âme, à l'égard de laquelle les hommes n'avaient aucune
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certitude. La révélation divine, dans sa plus pure splendeur, dans la vie de Jésus-Christ , devait inspirer aux hommes une confiance juvénile dans l'origine de leur être; elle devait combler l'abîme existant entre Dieu et les hommes. Mais, au lieu de s'abandonner entièrement à cette confiance, et de s'élever au-dessus d'eux-mêmes, ceux-ci, neconsidérantleurs fautes qu'avec une fausse humilité , cherchèrent des médiateurs plus directs entre eux et les plus purs. n Le Christ, dit saint Bernard (i) à ce sujet , est le « plus parfait dans ses deux natures, car il n'a pas '< commis de péché. Comment oserai-je , pécheur '< endurci , m'approcher de lui , tandis qu'il ne peut « être plus pur qu'il ne l'est; moi, plus impur que je « ne le suis? Je dois craindre de tomber sous la « main du Dieu vivant, si j'ose m'approcher ou me « tenir près de lui, car un abîme, aussi grand que « celui qui sépare le bien du mal, nous sépare. C est « par ce motif que Dieu a donné ces hommes , qui , « hommes et pécheurs , et en vérité les plus grands « pécheurs, ont pu apprendre, en eux-mêmes, à être « miséricordieux envers les autres. « Ces idées , qui portaient déjà les hommes à aimer Dieu et le bien pour eux-mêmes, ne nuisaient pas immédiatement au sentiment religieux intérieur. En effet, la confiance qu'ils plaçaient dans ces médiateurs ne leur faisait rien négliger pour arriver au bien. Ils n'ou-
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bliaient pas le seul médiateur existant entre Dieu et les hommes , et ils honoraient l'amour de Dieu , le Père , dans les saints auxquels ils attribuaient tous les sentiments du bien. La foule grossière, chez laquelle la religion avait encore a taire naître le sentiment moral , et dans le cœur de laquelle l'image de Dieu était encore opprimée par une brutale sensualité, pouvait, d'après cette théorie, se faire une fausse idée de la justice de Dieu et de la réconciliation. Des hommes qui pensaient que la réconciliation avec la Divinité était un acte extérieur , et pour lesquels tout appui était dès lors bon, se l'eposaient donc sur l'intercession de médiateurs étrangers , au lieu d'aspirer à la communauté intérieure avec Dieu que désavouait leur conduite. Les meilleurs docteurs de l'Eglise combattirent, à la vérité, ces fausses doctrines, comme nous avons déjà eu occasion de le signaler, mais la foule suivait l'avis des hommes dont elle s'approchait, et puis le nombre des bons ecclésiastiques était trop faible pour obtenir des résultats satisfaisants.
Cependant le christianisme , qui résistait à cette corruption du clergé, se confirma dans tous les temps et dans tous les lieux comme le véritable sel de la terre. Désormais nul pouvoir ne put totalement dépouiller l'humanité de ce qu'il avait produit de saint, dans l'intérêt général ; la pensée intime de l'esprit humain s'était épanouie par la religion , et ,
si celle-ci fut opprimée pendant quelque temps, ce fut pour se produire plus tard avec plus de force. S» ceux auxquels la clef de la science avait été confiée, ne s'efforçaient pas de l'acquérir, et s'ils en privaient les autres , la doctrine essentielle du christianisme, que son mélange avec les institutions humaines ne pouvait rendre entièrement méconnaissable, conduisit cependant les plus parfaits à une intelligence plus élevée, plus claire, plus intime que celle enseignée par les docteurs , et elle produisit un mysticisme qui éclaira l'esprit par le cœur. La Bible, répandue isolément, conduisit aussi les hommes qui Tétudièrent sans savants commentaires, et sans préoccupations des rapports de temps et de lieu qui avaient présidé à sa rédaction , à une connaissance plus approfondie de leur cœur et de l'essence divine. Les premières incitations d'un sentiment religieux , manifesté avec plus de chaleur et avec plus de liberté que ne l'auraient voulu certains docteurs , vinrent aussi d'Orient , terre qui avait d'abord produitle soleil du monde intellectuel. C'était là qu'avait pris naissance la lutte contre les restrictions des institutions humaines. Malgré de fortes persécutions, des sectes manichéennes et gnostiques (1}
(1) Suivant l'opinion générale, Cuibicus, esclave persan émancipé, se posa comme chef de la secte manichéenne , pendant le règne de Mardis Auréhus Probus (280), ce fils d'un jardinier de la Pannonie, devenu empereur romain par ses vertus el ses talents. Curbicus , pour
s'y étaient longtemps maintenues 5 l'orthodoxie littérale du catholicisme , son égoisme toujours croissant, la froide dialectique de l'Eglise, avaient enfin porté ces sectes à s'étendre et à se multiplier. Chassées de certaines provinces de l'empire grec, elles s'étaient surtout rassemblées en Arménie; pendant la persécution elles s'étaient purifiées, et avaient adopté un mysticisme chrétien plus pur. Ainsi réformées , elles apparurent, vers la fin du septième siècle , sous le nom de pauliciens. La connaissance
faire oublier son origine, prit le nom deManès, et, se disant apôtre de Jésus-Christ , prétendit, à l'instar d'un grand nombre de docteurs originaires de l'Orient , modifier ou compléter le christianisme. Puisant , dans les livres de Terebinllius , cabaliste de la Judée , dans la doctrine des Perses, des Chaldéeus et des Indiens, son système et ses erreurs, il y ajouta queUpies priii('i[)es empruntés aux chrétiens, ses plus redoutables ennemis, afin de se les concilier. Novateur plus hardi que Basilide et Cerdon , ses devanciers , il ne se contenta pas d'enseigner la doctrine des parfaits , il se proclama la troisième personne de la Trinité chrétienne, le paraclet (TtapaxXiQTOi;) lui-même, rejeta l'Ancien Testament, fit de nombreuses suppressions au Nouveau et eut une foule de partisans. Le système de cet hérésiarque était \^ panthéisme ; mais ayant lu, dans les livres sacrés, (|u'un bon arbre ne peut produire de mauvais fruits, ni un mauvais arbre produire de bons fruits, il crut pouvoir, sur ce passage, modifier ce|système par le dualisme, celte théorie du bien et du mal que professa jadis tout l'Orient. Choyé d'abord parle fils de Sapor pr^ Hormidas, roi des Perses, il vit bientôt diminuer son crédit sous son successeur , auquel il avait promis de guérir un fils qui mourut |ieu de temps après. Ayant succombé plus tard dans inie conférence qu'il eut avec les mages , en présence de Behram l*^"", roi de Perse, il fut écorché vif, et son corps livré aux bétes. (Th. Vial.)
intime que leurs membres avaient de la Bible, leurs tendances bibliques, leur avaient donné une onction chrétienne, un esprit religieux pratique, qui devaient attirer à eux un grand nombre d'hommes, et qui devaient produire beaucoup de bien. Ils rappelèrent aux laïques les sources de la religion, et contribuèrent à propager la lecture de la Bible, que les prêtres pharisiens défendaient au peuple. Les doctrines qui leur étaient particulières avaient une base profonde dans l'esprit humain; nous y distinguons cette idée sublime , que toute vie spirituelle est une participation de l'essence divine, destinée à révéler la Divinité, que l'haleine de l'Etre suprême est la vie, son amour la création; enfin nous y trouvons l'idée de l'émanation. Toutes ces images sont sensibles, si on les saisit sous le point de vue spirituel, qui peut si facilement troubler notre esprit. Il était bon, toutefois, que les docteurs chrétiens des premiers siècles, qui , dans leur doctrine du Xo'yoç, avaient une théorie de l'émanation , repoussassent en majeure partie la doctrine de l'émanation; car, généralement, les hommes n'étant pas capables de la comprendre, auraient pu être entraînés à des écarts fanatiques, comme le furent quelques sectes gnostiques. En effet , la doctrine chrétienne conduit par une route autre, et plus sûre, à la croyance principale , l'alliance de Dieu avec les hommes. Si l'homme ne peut comprendre une création aussi positive , découlant de l'essence de
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la Divinité , il peut cependant la pressentir , s'en taire une idée, par une certaine analogie de sa propre essence divine. Au contraire , il ne considérera pas comme compatible avec l essence de la Divinité, avec l'amour qui se conmiunique éternellement , le monde temporel ou matériel, loi de la nécessité substituée à la liberté , loi étrangère à l'essence de l'esprit. Par ces motifs , les sectes dont il est question enseignaient un empire du bien et de la lumière , opposé à un empire du mal et des ténèbres ; elles enseignaient un esprit de lumière devant triompher un jour complètement du génie des ténèbres sur lequel il avait une haute supériorité. La croyance à la participation de l'essence divine éleva donc les âmes au-dessus des peines de la vie, les fortifia dans leur lutte pour le bien. Ce fut sous l'empire de semblables idées que la secte manichéenne se propagea, quoique, pendant les huitième et neuvième siècles, des milliers de ses membres périrent sur les bûchers, victimes d'un despotisme de fer qui haïssait tout libre essor de l'esprit. Pendant la persécution , les sectaires se répandirent dans les pays circonvoisins de l'Arménie. Ils trouvèrent facilement laveur en Bulgarie, où l'Eglise chrétienne, nouvellement établie, n'était pas encore solidement assise, et ce fut sans doute là que prirent naissance les bugari(i), qui
(i) Us iiiaienl Ih iiiressilcdii b.i|)lérne. Comme riii» de leurs ailicles
plus tard combattirent l'Église. Au milieu des désordres qui se produisirent pendant le dixième siècle, il leur fut possible de s'étendre de la Grèce, en Italie, dans le sud de la France, dans les Pays-Bas et dans l'Allemagne; delà Bulgarie, en Autriche, et dans d'autres contrées de l'Allemagne. Les causes qui avaient accéléré leur propagation en Orient, amenèrent les mêmes résultats en Occident ; les bouleversements auxquels ces contrées étaient livrées, leur permirent même d'y rester plus longtemps ignorés qu'en Orient. Il est vrai qu'au onzième siècle des membres de ces sectes , qui s'étaient étendues en Sardaigne et en Espagne (i), avaient été découverts dans plusieurs pays , et conduits à la mort , comme hérétiques, par les peuples et par les rois, Orléans, ville possédant alors une école célèbre, avait vu exécuter, en 10 17, des ecclésiastiques instruits et considérés, dénon ces par un e personne qu'ils avaient voulu initier aux principes qu'ils professaient , et qu'ils tenaient d'une secte d'origine orientale (2). Huit années plus tard , on avait découvert dans l'Artois une association semblable , d'oi^igine italienne, qui plaçait l'essence de la
de foi ôlait tout espoir de salut au mari qui remplissait ses devoirs naturels envers sa femme, ils furent soupçonnés d'un vice infâme qui leur fit donne)- l'épithète de bugari ou bngeri. (Th. Vial.)
(i) Rodolphe Glaber. I. IF. c. 12.
(2) Gesla synodi Aureliauensis ap. d'Achery Spicileg. Ed. nov. sol. I. Rodolphe Glaber. I. III. c i8.
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religion dans la piété évangélique, etqui considérait les pratiques extérieures comme inutiles. Des catharéens avaient été découverts etexécutés àGoslaren io52(i). Enfin , une secte, protégée par le comte de Soissons, et appartenant à cette famille , avait été découverte au commencement du douzième siècle dans les environs de Soissons. Les sectaires se mettaient particulièrement en rapport avec les gens de la campagne; ils avaient des réunions secrètes dans des souterrains et dans des cavernes, ce qui fit ci'oire au peuple qu'ils se pointaient à des extravagances dans leurs assemblées. Deux de ces sectes ayant soutenu devant l'évêque qu'elles étaient orthodoxes, furent obligées de se soumettre au jugement de Dieu {^judicium aquœ exorcisatœ ). Quand on les crut convaincues par ce moyen, quand certains sectaires eurent confessé leur hérésie, ils furent incarcérés, et un concile tenu à Beauvais, eut mission d'examiner la cause. La foule fanatique, craignant de voir mollir le clergé (2), prévint le jugement des évêques, et les conduisit au bi\cher sur lequel ils montèrent avec résolution (3). Cependant l'hérésie se propagea extraordinairement au douzième siècle, non-seulement dans les classes
(i) Hermann Coutract. ad. h. ann. ap. Pislor, paj;. \l^Z. — D'Ari;entré. Collcclio jiidicionim de nov. errorib. pag. 9.
(2) Verens inollitieni riericalem.
(3) niiihtil. Noviiigciil. de Vila >iia .s. moiiod. T. lU. r. iS el i(i
inférieures, mais encore parmi les religieux et parnu les moines, Çà et là elle fut protégée par des seigneurs puissants , qui trouvaient dans les doctrines des nouveaux apôtres, plus de bonheur pour leur cœur que dans les lois de l'Eglise , ou qui étaient portés à se mettre en rapport avec eux, par suite de la haine générale qu'inspirait le clergé.
Ces différentes sectes , connues sous le nom générique de Cathares, n'étaient pas toutes de même espèce et de même origine. En Allemagne , leurs membres se nommaient principalement cathares , catharins , ou même chazares^ nom qu'on a fait dériver de ketzer , mot allemand qui signifie hérétique. Il est possible cependant que ce nom soit d'origine grecque (i). Les pauUciens avaient pris le nom de 'vrais, par opposition à l'Eglise catholique dégénérée; ils pouvaient donc être nommés toÙç xr^c, xaOapa; IxxXv]diaç, Toùç xaOapoù:; , nom qu'ils prirent aussi parmi les nations de l'Occident, et qui leur resta sans que la signification en soit généralement comprise. En France, ils s'appelèrent tisserands, parce qu'un grand nombre de sectaires furent découverts dans ce corps de métier, et piiblicains ou pop/ icains,sa.x\s doute du nom des provinces méridionales de la France que l'on
(i) Cette deraièie version nous paraît probable. En effet, les hérétiques «oca^iew^, qui, au troisième siècle, s'élev èrent contre Corneille I*^"^, avaient pris le nom de cathares on purs (y.aOapoç), et affectaient le rigorisme outre qui fut, huit siècles plus tard, le caractère distinctif des cathares d'Allemagne. (Th. Vial.)