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CHAPITRE IX

Histoire de Robert. — Lettre de saint Bernard. — Premiers monastères de la filiation de Clairvaux. — Chapitre général de l'ordre de Citeaux.

Le jeune Robert * , cousin de Bernard , avait été consacré à Dieu dès sa naissance, et ses parents l'avaient destiné et promis à l'abbaye de Cluny. Mais s'étant attaché à saint Bernard, et ayant en quelque sorte identifié son âme avec la sienne, il le suivit à Citeaux, quoiqu'il n'eût pas atteint encore sa quatorzième année. Ne pouvant vivre séparé de

de, de notre profond respect pour le révérend Abbé et les dignes religieux de ce monastère qui nous ont accueilli avec tant de bonté et nous ont donné tant de sujets d'édification, que jamais nous n'en perdrons ni le fruitni le souvenir. Parmi les diverses réformes de Citeaux qui se sont ramifiées à travers les siècles, celle de la Trappe est sans contredit la plus identique à l'esprit primitif de Tordre de saint Benoît. Elle a eu pour instituteur le célèbre abbé de Rancé, mort en odeur de sainteté l'an 1700. C'est un spectacle touchant, et qui communique les plus vives émotions à tous les visiteurs , que cette assemblée de moines vénéraliles , soit qu'ils travaillent silencieusement dans les champs, soit qu'immobiles comme des statues dans les stalles de leur humble église , ils exhalent une grave psalmodie. Voilà des écoles où il serait bon d'apprendre à devenir chrétien ! — * Il était fils d'une dame de grande qualité , nommée Diane, sœur de la 6, Elisabeth, (Voy. Ann. Cist. , lib, I , cap, 2, passim.).

lui, il obtint la faveur de domomor dans le monastère, sans prendre l'iuibit et sans incnic être admis au nombre des novices , à cause de sa trop grande jeunesse. Ce fut deux ans plus tard, lors de la fondation de Clairvaux, qu'à force de prières et d'instances * , liobcrt , à peine âgé de seize ans, prononça ses vœux solennels entre les mains du saint abbé. Ce moine adolescent, modèle de pureté et de candeur, fleurissait comme le lys dans la vallée de bénédiction ; et les plus anciens religieux le comparaient à cet enfant évangéliquc que le Seigneur présenta aux apôtres comme le modèle de la perfection chrétienne. Aussi était-il pour saint Bernard un objet de prédilection et de tendresse particulière.

Le choix que Robert avait fait de l'ordre de Cîteaux offensait depuis longtemps les religieux de Cluny, qui croyaient avoir des droits sur cet enfant. De plus, Robert était riche, et sou héritage excitait la convoitise de ces moines dégénérés. Ils cherchèrent donc l'occasion de le gagner; et, pour mieux réussir, ils abusèrent de la confiance du Saint-Siège, et obtinrent un décret qui permit à Robert de passer de Clairvaux à Cluny. Munis de ce litre, et profilant de l'absence de Bernard, les émissaires de l'abbé Pons de Cluny se rendirent auprès du jeune moine, lui persuadèrent que son père spirituel le tyrannisait par des excès d'austérités, et enfin ils réussirent à l'emmener avec eux , {frinsu de l'abbé de Clairvaux.

Qu'on juge de la douleur de Bernard! Que l'on se figure les angoisses de son cœur maternel, quand, à son retour au monastère, il chercha l'enfant de son cœur, l'enfant qu'on lui avait enlevé ! Une mère seule est capable de comprendre de semblables douleurs. Bernard demeura longtemps muet , se reprochant d'avoir découragé peut-être cette àmc qui aurait eu besoin de plus de tendresse ; et ne s'adressant qu'à Dieu seul pendant près d'une année, il lui redemandait sans cesse, par ses gémissements et ses larmes, son enfant bien-aimé, son fils qu'il avait cngeudré à Jésus-Christ! Enfin, sortant un jour dans les, champs avec le moine Codefroy , il ne put contenir dans son sein la plé-

* Quxsisti , petisli, pulsasti ; scd pio lui atlhuc teneriliuHne , te licot invito, dîlatus es pcr biennium. (Ann. upud Mabill. lib. LXXII, n. 98).

niludc de charité qui débordait comme une eau profonde. H dit au moine d'écrire; il lui dicte cette admirable lettre, chaleureuse effusion d'une âme brûlante , et qui est regardée, ajuste titre , comme un chef-d'œuvre de tendresse et d'éloquence*. Nonsen traduisons ici les principaux passages. 1 J'ai assez attendu , mon cher fds Piobert , et peut-être » ai-je attendu trop longtemps que Dieu daignât toucher » ton cœur et le mien, en l'inspirant le regret de ta faute » et en me donnant la consolation de ton repentir. Mais » puisque mon attente est vaine, je ne puis plus cacher ma » tristesse ni retenir ma douleur. C'est pourquoi , tout mé- » prisé que je suis, je viens rappeler celui qui me méprise, » et je demande grâce à celui qui devrait me demander » grâce le premier. Une affliction extrême ne délibère point, » ne rougit point , ne raisonne point, ne craint point de T> s'avilir ; elle ne suit ni conseil , ni règle , ni ordre , ni » mesure : toutes les facultés de l'esprit ne sont occupées » que des moyens d'adoucir le mal qu'on endure et de y> recouvrer le bien qui peut vous rendre heureux. Tu me » diras que tu ne m'as point méprisé , que tu n'as olfensé » personne! Je le veux bien, j'en conviens. Mon dessein » n'est pas de contester , mais de finir toutes contestations. » Oui , l'on doit rejeter les torts sur celui qui persécute , » et non pas sur celui qui fuit la persécution. J'oublie le ï passé ; je ne rappelle point le motif et les circonstances » de ce qui s'est fait, je n'examine pas qui de nous deux a » sujet de se plaindre ; j'en veux effacer jusqu'au souvenir. » Je ne parle que de ce qui m'afflige uniquement, malheu- » reux que je suis de ne plus te voir , d'éîre privé de toi , » de vivre sans toi ! toi pour qui la mort me serait une vie, 1 et sans lequel la vie m'est une mort ^! Je ne demande pas r> pourquoi tu es parti ; je demande seulement pourquoi tu » n'es pas revenu. Reviens , je te prie , et tout sera en paix;

* La tradition rapporte que , durant que saint Bernard dicta la lettre en plein air, il tomba une pluie battante, sans que Bernard voulût discontinuer, et sans que le papier en fût mouillé. Cette circonstance , jointe au caractère sublime de la lettre elle-même , fut regarde'e comme miraculeuse ; et , dans la suite , on construisit un oratoire au lieu même où le saint était assis lorsqu'il dicta Tépître. (Voy. Hist. de Cît. , vol. III, cb. 8, p. 138). — ^ Me miserum quôd te careo , quod te non video, quèd sine te vivo , pro quo mori, mihi vivere est; sine quo vivere , niori.

)> reviens, et je serai heureux, cl je chanterai avec allé- » gresse : // éitnl mort, cl il cul rcssnschr; il clall perdu , el il > csl retrouva ' ! Je veux que ta sortie soit de ma laute; oui, » j'étais trop rigide, trop sévère; je ne ménageais pas assez » un jeune homme tendre et délicat. Je pourrais peut-être » alléguer pour ma justification que je devais user de fermeté » pour réprimer les saillies d'une jeunesse bouillante, pour » former à la vertu un adolescent novice , et l'habituer à la » discipline, suivant ces avis de l'Ecriture : Cliâ'icz voire fils , » cl vous sauverez- son âme ^. Le Seujneur corrige celui qu'il ■» aime , cl cliàlic celui quil reçoil au nombre de ses cnfunls ^. » Les chùlimeuls d'un anii sonl plus saluiaires que les caresses » d'un ennemi '*. Mais encore une fois , je consens à passer » pour coupable!.... 0 mon fds! considère par quelle voie » j'essaie de te rappeler! Ce n'est pas en l'inspirant la « crainte d'un esclave , mais l'amour d'un fils qui se jette » avec confiance dans les bras de son père ; et au lieu d'em- » ployer la terreur et les menaces , je ne me sers que de » tendresse et de prières pour gagner ton ûme et guérir ma » douleur. D'autres peut-être tenteraient une autre voie : » ils croiraient devoir t'eflVayer par l'image de ton péché, » par la crainte des jugements d'un Dieu vengeur. Ils le » reprocheraient sans doute l'horrible apostasie qui t'a fait » préférer un habit fin , une table délicate , une maison opu- » lente, aux vêtements grossiers que tu portais, aux sim- » pies légumes que tu mangeais, à la pauvreté que tu avais » embrassée. Mais, sachant que tu es plus accessible à l'a- » mour qu'à la crainte, je n'ai pas cru opportun de presser » celui qui s'avance de lui-même, d'épouvanîer celui qui » tremble déjà; de confondre celui qui est déjà confondu... » Au reste , s'il est étrange qu'un jeune religieux , plein de » retenue et de modestie, ait osé violer ses vœux et quitter » le lieu de sa profession, contre la volonté de ses frères et » le consentement de ses supérieurs, combien est-il plus » étrange que David ait succombé malgré sa sainteté, Salo-

* Blortuus fueral , et revixit ; perlerat , et inventiis est (lue, XV, 32). — * Si percusseris eutn virga, non moiietur. (Prov. XXIII, 13). — ^Quein enim (liligît Domiiius castigat; flugellat autein omnem filiuni quem recipit. (!lôb. , XII ,6). — ^Meliora sunt vulneru diligentis, quàui fraudulenta oscula uilicnti?. (Prov. XXVII, 6).

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» mon malgré sa sagesse , Samson malgré sa force! Est-il

» surprenant que celui qui eut le secret de corrompre nos

» premiers parents au sein du paradis, ait séduit un jeune

» homme au milieu d'un aftVeux désert? Encore n'a-t-il pas

» été séduit par la beauté , comme les vieillards de Baby-

» lone ; suborné par l'avarice , comme Giezi , aveuglé par

» l'ambition , comme Julien l'Apostat. Il n'est tombé que

» pour s'être abandonné à la lueur éblouissante d'une fausse

» vertu, et par les conseils de quelques hommes d'autorité.

» Hélas! un loup déguisé s'introduit auprès d'une pauvre

» brebis, qui ne le fuit pas, faute de le connaître ! Et quoi ,

» lui dit-il. Dieu se plaît-il dans nos souffrances? l'Ecriture

» commande-t-elle d'abréger nos jours? Observances ridi-

» cules de bêcher la terre , de couper du bois , de porter du

» fumier! D'ailleurs, pourquoi Dieu crée-t-il les viandes,

» s'il défend d'en user? Pourquoi nous donne-t-il un corps ,

» s'il n'est pas permis de le nourrir? Quel est l'homme sensé

» qui haïsse sa propre chair? Tels furent les discours spé-

B cieux qui frappèrent un jeune moine trop <;rédulc. Egaré

» par le séducteur, il se laisse mener à Gluny. Là on lui

» coupe les cheveux , on le rase , on le lave , on lui ôte ses

» habits grossiers et usés; on lui en donne d'autres de

» grand prix, et on le reçoit ensuite au nombre des reli-

» gieux ; on le place même au-dessus des autres , oA lui

s donne la préséance sur plusieurs vieillards : toute la com-

» munauté l'applaudit, le félicite , et triomphe comme d'une

» victoire dont elle possède le butin. 0 doux Jésus! Que

» n'a-t-on pas fait pour perdre une pauvre âme? Et com-

ï ment n'eût-elle pas été amollie par tant de flatteries,

» exaltée par tant de prévenances ! Pouvait-elle alors ren-

» trer en elle-même, écouter la conscience, connaître la

» vérité, demeurer dans l'humilité?... Pauvre insensé ! Qui

» donc t'a ensorcelé jusqu'à te rendre sourd à mes prières?

» Pourquoi t'inquiéter des promesses qu'a faites autrefois

î ton père * dont tu n'es point responsable , et oublier les

» vœux prononcés par toi-même et dont tu rendras compte

* La promesse simple des parents a' engageait pas l'enfant ; il fallait , selon la règle de saint Benoît , qu'ils en fissent l'oblation solennelle dans les formes prescrites, et alors on le revêtait de l'habit monastique (Voy. Regul. S. Bénéd., cap. 59).

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» à Dieu? En vain on te flatterait d'èlre absous par la dis- » pense de lionie : lu es lié par la parole de Dieu même. » Quiconque , dil-il, met la main h la charrue cl recjarde cn- » !>uitc derrière soi, nest point propre au roijaume de Dieu.... " Que si lu n'es sorti d'i(;i (pic pour mener une vie plus » parfaite , plus austère , demeure en assurance, et dis avec ï l'Apùtre (jue lu oublies ce qui est derrière toi pour avan- » cer vers le but de la félicité à laquelle Dieu nous destine, » Mais si cela n'est pas, rougis et tremble; car n'est-ce pas » regarder en arrière, n'est-ce pas être prévaricateur et » apostat (souflVc que je tranche le mot) que de dégénérer

> de ton ancienne voie, soit par la table et les habits, soit » par une manière de vivre oisive, dissipée, vagabonde et » licencieuse? Je ne prétends pas l'intimider, mais t'ins- » Iruire comme un fds que j'aime avec tendresse; car, au- » rais-lu plusieurs maîtres, lu n'as pourtant pas d'autre » père que moi. Oui, qu'il me soit permis de le dire! C'est )' moi qui t'ai enfanté à la religion par mes leçons et mon ^ exemple ; c'est moi qui l'ai nourri de lait, prêt à le don- » ner une nourriture plus forte , si tu avais eu toi-même » plus de force. Mais , hélas! tu l'es sevré loi-même avant » le temps; et maintenant j'appréhende que tout ce que j'ai » gagné par ma patience, fécondé par la parole, soutenu » par la prière, ne se perde et ne se dissipe .' Et à quoi suis- » je réduit? Je déplore moins l'inutilité de mes peines que j> le malheur d'un fds qui se perd ; je me plains de ce qu'un j> étranger me dérobe la gloire de l'avoir formé sans qu'il » ne lui en coûte aucune douleur ; malheureux comme cette » femme dont l'enfant fut enlevé pendant son sommeil et

> mis par sa compagne à la place du sien qu'elle avait » étouffé! Tel est l'ouvrage qu'on m'a fait en l'arrachant de ï mon sein ; telle est la perle que je pleure ; tel est le bien » que je redemande. Et pourrais-je oublier mes propres en- » Irailles? Pourrais-je ne pas sentir les déchirements les ï plus cruels, lorsqu'on me sépare de la moitié de moi- » même?.... Allons, soldat de Jésus-Christ, lève-toi , secoue 1- ta poussière, retourne au combat, et fais oublier par un » redoublement de couiage la honte de ta défaite ! 11 y a » beaucoup de condjattauls (pii persévèrent jusqu'à la vic- » loiro; mais il en est peu (jui, après avoir lâché le pied,

5) retournent dans la mêlée. Puis donc que la rareté donne » du prix à toutes choses , quelle joie serait-ce pour moi de » te voir d'autant plus brave qu'il en est peu qui en soient » capables ! Après cela , si tu manques de courage , d'où » vient que tu crains là où rien n'est à craindre , et que tu » ne crains pas là où il faudrait craindre tout? Espères-tu » par la fuite échapper à l'ennemi ? Déjà ta maison est in- » vestie; déjà l'ennemi s'est saisi des dehors; il monte à » l'assaut, il pénètre jusqu'à toi ; et tu dors! Et tu te crois » plus en assurance tout seul qu'au milieu de ta compagnie, » sans armes que revêtu de ton armure ? Réveille-toi , hâte- » toi , rejoins ceux que ttt as quittés, et tu seras invincible... » C'est Jésus-Christ qui combat à notre tête ; c'est lui qui » nous crie : Ayez confiance , j'ai vaincu le monde ! Et si » Dieu est pour nous , qui sera'contre nous? Oh ! l'heureuse ï guerre qu'on fait pour Jésus, avec Jésus! Là , ni les bles- » sures, ni les défaites, ni la mort, rien enfin, hors une » fuite honteuse , ne peut nous ravir la victoire ! On la perd » en fuyant; on ne la perd point enïiiourant. Heureux celui » qui succombe les armes à la main : il ne meurt que pour » être couronné ! Malheureux celui qui abandonne en fuyant » et la victoire et la couronne ! Plaise à Dieu, mon fils bien- » aime , de te préserver de ce désastre et d'ouvrir ton cœur » à ma parole. S'il en était autrement, hélas ! cette lettre ne » ferait qu'ajouter à ta funeste condamnation * ! »

Ces paroles vives et incisives ne produisirent point toutefois un effet immédiat. Elles ne parvinrent peut-être pas directement à Robert. Quoi qu'il en soit , saint Bernard les écrivit vers la fin de l'année 1118 ; et ce ne fut qu'en 1122 qu'il eut la consolation de voir revenir son jeune disciple que Pierre le Vénérable, successeur de Pons, renvoya à Glairvaux dès la première année de son administration. Nous apprenons par une de ses lettres que non-seulement il lui tenait à cœur d'accomplir cet acte de justice ; mais que de plus, l'estime particulière qu'il professait pour saint

* (s. Bern., Ep. I, ap. Mabill.). Malgré l'étendue de cette lettre , nous aurions souhaité , pour l'édification des lecteurs, la transcrire en entier , mais il faudrait des volumes pour exhumer les trésors enfouis dans les œuvres de saint Bernard et des autres Pères de l'Eglise. Ce serait un beau travail que de remettre en vogue ces vieux livres qu'on ne lit plus : nous croyons qu'ils remplaceraient avantageusement ceux qu'on lit,

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liiMiiaril le poi'tait à lut envoyer encore plusieurs aulres religieux lie Cluny qui désiraient passer dans le monastère de Clairvaux *. Après son retour , Robert vécut soixante-cinq ans dans une régularité parfaite, selon le témoignage de Jean l'Ilermitc , auteur contemporain; et, dans la suite , il l'ut choisi pour gouverner l'abbaye de Maison-Dieu, dans le diocèse d(; Besançon ■*.

Depuis longtemps la vallée de Clairvaux n'était plus assez vaste pour contenir les fervents religieux qui se pressaient chaque jour en plus grand nombre autour de l'àme sainte et paternelle de Bernard. Il devenait nécessaire de creuser des canaux à cette source surabondante afm d'arroser les terres de l'Eglise et de propager au loin ses vertus.

Dès l'année 1118, Clairvaux donna naissance à deux maisons qui reproduisirent merveilleusement l'esprit et l'image de la maison-mère. La première fut établie , sur la demande de Guillaume de Champeaux , dans le diocèse de Châlons, et reçut le nom de Trois-Fontaines. Saint Bernard y envoya, selon la coutume de l'ordre, douze frères, et leur donna pour abbé l'illustre Roger, celui-là même qu'il avait converti à Chalons peu auparavant , et qui était généralement estimé par sa science et son humble piété. La seconde suivit toutes les phases de la fondation de Clairvaux. Saint Bernard envoya le nombre ordinaire de moines chercher dans le diocèse d'Autun quelque lieu propre à leur.établisgement. Ils s'arrêtèrent àFonlcnay, et y bâtirent, avec le secours des habitants, un sanctuaire à la gloire de Jésus crucifié. Le moine que l'abbé de Clairvaux mit à la tête de cette colonie fut Godefroy , l'un de ses premiers compagnons. Ce parfait disciple d'un si parfait maître, dit la chronique , établit à Fontenay une vie tellement conforme à celle de Clairvaux , qu'on n'y pouvait remarquer aucune différence; Fontenay, aussi bien que Clairvaux, mérita ce mot d'un grand pape ^ : c'est la merveille du monde.

Guillaume de Champeaux avait puissamment secondé Bernard dans toutes ses œuvres; il avait lui-même érigé près de Paris la célèbre Abbaye des chanoines réguliers de Saint-Victor, où il enseigna longtemps avec éclat les scicn-

* Petr. Cluniuc. lib. VI, cp. XXXV. — 2 Joau. Eremit,, Vitu t. Bcrn., lib. I, n, 5. — 3 lanocent III.

CCS sacrées. Mais, à la fin de celte môme année 1118, le prélat, rassasié de jours et de mérites, acheva heureusement sa course, et entra dans la joie du Seigneur.

Au commencement de l'année suivante , le saint abbé de Cîteaux, Etienne, convoqua dans son monastère tous les abbés de l'ordre , alors au nombre de douze. Cette assemblée, qu'on désigne dans l'histoire ecclésiastique sous le nom de premier chapitre général de Cîteaux , donna une forme définitive aux constitutions de l'ordre , et régla , dans la grande charte de cliariic , les usages des monastères de la filiation de Cîteaux, afin de les transmettre purs et intègres à la postérité *.

L'institution de ces chapitres , destinés à entretenir l'union et les liens de la fraternité entre les diverses maisons d'une même congrégation , parut si belle que les plus anciens ordres religieux l'imitèrent dans la suite, et acquirent par là une immense autorité. On vit des évéques, des papes, des rois et des empereurs solliciter leur assistance, et se mettre sous la protection de ces hommes vénérables qu'on appelait à juste titre les hautes colonnes de l'Eglise ^.

Bernard n'avait à cette époque que vingt-huit à vingt-neuf ans; mais sa sagesse et son expérience lui tenaient lieu de cheveux blancs ; et sa parole prépondérante avait brillé d'une si vive lumière dans l'assemblée des vieillards, que désormais on l'écoutait , on le consultait comme l'oracle de Cîteaux.

Après donc qu'il fut de retour dans son monastère , il s'appliqua avec un nouveau zèle a l'avancement de ses frères; et non content d'assurer la prospérité de son ordre , il conçut le dessein de travailler à la renaissance de l'ancien esprit monastique dans toute l'Eglise, et de rétablir partout la pureté des siècles primitifs. Renouveler le monde par la piété chrétienne, et pour cela former des hommes capables de servir d'instruments à l'Esprit-Saint : telle était sa pensée; tel était l'objet de son ardeur.

* Ce recueil volumineux et plein de détails intéressants porte le titre da Livre des Us. Nous en avons trouvé un exemplaire au couvent des trappistes d'Oelenberg. — ^ les chartreux tinrent leur premier chapitre, à l'instar de Cîteaux, l'an 1151 , sous le huitième prieur de la grande chartreuse. Cluny imita cet usage en 1232 et 1290, selon la teneur des bulles de Grégoire IX et de Nicolas IV. « Statuimus ut générale capitulum opud Cluniacum célèbre tur ad instar Cisterciencis ordinis, etc, , etc. »

Maislant d'eUorU sans auiun repos ébranlèrent de rechef sa IVêle sanlé. Il l'ut obligé de se séparer une stîconde lois de sa chère coniniiinaulé , et de suspendre, pour un temps, son laborieux ministère. Cette séparation fut pour lui un sacrilice douloureux ; il voyait ses desseins, ses travaux, ses entreprises subitement arrêtés par une longue maladie; cl laisser là tant d'œuvres commencées pour demeurer dans l'inaction , c'était pour lui une inconsolable peine. Toutelois la maladie même entra dans le conseil de la Providence et concourut à préparer un nouvel ordre de choses : du fond de la cellule où le saint moine gisait sur un triste grabat, on allait voir se déployer un centre d'activité dont la sphère, de jour en jour plus vaste, dut s'étendre graduellement aussi loin que l'Eglise.

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