‹ Histoire de Saint BernardChapitre 11 sur 55 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Nouvelle maladie de sùnt Bernard. — Vision. — Fruits de sa retraite.

Les maladies sont pour les âmes vulgaires des occasions d'alîaissement et d'affadissement qui relâchent les ressorts de la vie spirituelle. Pour les âmes fortes, au contraire , ce sont des exercices de courage et de patience au moyen desquels le chrétien se surmonte lui-même, dompte sa nature inférieure, et imite la douceur de Celui qui a souffert pour nous, afin de nous laisser un exemple *.

Saint Bernard, contraint par ses cruelles infirmités de s'isoler encore une fois de ses frères et de s'abstenir de toute activité, entra , pour ainsi dire, dans l'esprit de celte situation forcée , et en pratiqua les devoirs avec une vertu mâle et magnanime.

Se croyant inutile à tout, et comme frappé de stérilité, il renonça plus que jamais à lui-même , porta sa croix, et se prépara tranquillement à la mort dont la pensée animait son espérance et le remplissait de joie. Mais plus la mort agissait en quelque sorte en cet homme extraordinaire et Icdépouil-

* IPetr., 2, 21.

lait de sa propre vie , plus l'esprit de Dieu redoublait et multipliait les forces surhumaines de son âme.

Un jour cependant ses maux devinrent excessifs ; et, ne pouvant plus y résister , il appela deux de ses frères et les pria d'aller à l'église pour demander à Dieu quelque soulagement. Les frères , émus de compassion , se prosternèrent devant l'autel et prièrent avec une grande effusion de larmes. Pendant ce temps , Bernard eut une vision qui le ravit hors de lui-même : la Vierge Marie , accompagnée de saint Laurent et de saint Benoît, sous l'invocation desquels il avait consacré les deux autels latéraux de son église , apparurent au malade. « La sérénité de leur visage, dit Guillaume de Saint-Thierry , était comme une expression de la souveraine paix qui les inonde au ciel. Ils se manifestèrent d'une manière si distincte au serviteur de Dieu, que dès leur entrée dans sa cellule , il les reconnut parfaitement. La Vierge Marie, ainsi que les deux saints, touchèrent de leurs mains sacrées le corps de Bernard aux endroits où la douleur était la plus vive ; et, par l'eftet de ce saint attouchement, il se trouva subitement délivré de son mal ; et la salive qui jusqu'alors n'avait cessé de couler de sa bouche comme un ruisseau intarissable, se sécha à l'instant même *. »

Saint Bernard avait eu précédemment un songe qui déjà lui avait ôté la perspective d'une mort prochaine. 11 s'était vu transporté sur les bords de la mer, attendant un vaisseau pour s'embarquer ; mais le vaisseau , qui approchait sans cesse , faisait d'inutiles efforts pour aborder au rivage ; il s'éloigna enfin sans que Bernard eût pu y entrer. Ce songe, confirmé par une vision merveilleuse, sembla annoncer au Saint que le temps de son départ de ce monde n'était pas encore venu. Toutefois la faiblesse de sa constitution et son épuisement extrême ne lui permirent pas de longtemps le ministère actif et l'administration de sa communauté, il dut demeurer renfermé dans sa cellule où la méditation des saintes Ecritures et l'oraison continuelle le remplirent de plus en plus de lumière et de splendeur.

Ce fut à cette époque qu'il composa son Traité sur les différents degrés de lliumiUté et de l'orgueil ^ ; et cet ouvrage ,

* Vit. S. Bern., LI, cap, 12, n. 58. — Tract, de gradibus humilitatis et superbias.

le promior qu'il piiltlin, dovint pour lui une source de peines et do coiilradic'lioiis.

Dans cet admirable écrit, saint Bernard ramenait la science dans une voie depuis longtemps obscurcie, en la rattachant aux bases de la vie intérieure , et en la fondant sur l'expérience ascétique, justifiée et confirmée par la parole divine.

L'humilité est son point de départ : elle est, selon lui , la condition pour acquérir la science de la vérité. Mais ellemême préstipposo la connaissance de la vérité ; car elle se forme de trois manières: par la connaissance de soi-même, par la connaissance du prochain et par la connaissance de la Vérité absolue. Ceci posé , il montre les rapports et les degrés réciproques de la science avec les degrés correspondants de l'humilité ; d'où il déduit, avec une puissante force de logique, les douze degrés d'humilité de la règle de saint Benoît , qu'il met en regard avec autant de degrés d'orgueil.

Cet ouvrage , entrepris pour l'instruction des moines, fut immédiatement suivi d'un autre qui n'est qu'un recueil de quatre homélies , vulgairement connues sous lenomde super missiis est. Bernard les intitula : Louanges de Marie *. Ce dernier opuscule, production d'un cœur aimant et tendre, ne put être goûté que des hommes de cœur. Aussi les savants qui se livraient exclusivement à l'étude de la dialectique , l'accablèrent de leurs aiuères censures. Nous lisons dans l'histoire de Cîteaux le récit des attaques violentes auxquelles saint Bernard fut en butte. « Comme il se trouve tou- » jours dans le monde, dit l'historien, des gens qui n'ont » nulle autre affaire plus agréable que de mordre sur les ou- » vragos des autres et de s'en rendre les rigoureux censeurs, » il y eut des personnes qui condamnèrent ce traité {deGrns dibus huiniiuaiis...) Mais il ne fut pas seulement exposé à » la censure des curieux : même des docteurs illustres et » célèbres y trouvèrent à redire '^. »

En effet, parmi ces docteurs se trouvait le savant Hugues de Saint-Victor , justement célèbre par son érudition et sa profonde piété. Mais celui-ci , à la différence des détiacteurs obscurs, s'adressa directement à saint Bernard et lui demanda des explications sur certains passages dilUciles à * De Laudibus Mari». — 2 nist. de Cit. , vol. Kl , p. 182-3.

comprendre. Il fut aussi le seul auquel saint Bernard répondit ; car jusqu'alors il s'était renfermé dans un silence humble et constant. Mais, dans sa lettre à Hugues, il met le sceau de l'humilité sur l'ouvrage même qui traitait de cette vertu, en rétractant un passage où il citait le sens d'une parole de l'Ecriture en place du texte sacré. Il déclare de plus qu'en parlant des anges il avait émis une opinion qu'il n'avait pas trouvée dans les Pères. «Cependant, ajoute-t-il, bien que » les explications qu'on donne aux paroles de l'Ecriture ne » soient point tirées des saints Pères, elles ne laissent pas 1" d'être licites à tout le monde, pourvu qu'elles ne soient » pas contraires aux sentiments des Pères et aux règles de » la foi ^ B

Malgré ces discussions, et peut-être même à cause de ces discussions, par lesquelles les ennemis de saint Bernard clierchaient à le déconsidérer aux yeux de l'Eglise , son nom acquit une plus grande célébrité , ses ouvrages se répandirent au loin et obtinrent bientôt l'assentiment universel. Beaucoup de monde voulut connaître l'homme dont les écrits onctueux et lucides avaient excité des clameurs si injustes ; et de là le grand nombre de visites qui , à dater de cette époque, se succédèrent à Clairvaux. On ne se lassait point d'admirer l'humble moine qui, si jeune encore, avait peuplé le désert d'une troupe nombreuse d'anges plutôt que d'hommes ; et qui , du fond de sa retraite , projetait sur toute l'Eglise une si douce lumière. On le regardait dès lors comme un saint ; on le citait comme le modèle de l'ordre monacal , comme la gloire du sacerdoce , comme le marteau des hérétiques '. Toujours malade , et hors d'état de monter en chaire , il vivait séquestré dans la môme cellule que l'Evêque de Châlons lui avait fait construire autrefois; et là , profondément occupé des vérités éternelles, il était pourtant accessible à tout le monde, et accueillait sans distinction, avec une cordialité sereine et aifectueuse, tous ceux qui accouraient pour le voir et le consulter sur toutes espèces d'affaires. Il ne se passait presque pas de jour qu'il ne reçût des hôtes nouveaux ou des lettres qui demandaient de longues réponses. Souvent il gémissait en secret de celle

* Eplst. LXXVII. In subscrip. ad Eomil. super missu3 est. Voir aussi Hist. de Cit. , vol. m, p. 182. — 2 Henrlquez, Annal. Cist.

nmlliplicUc! tle soins qt-ii no lui laissaient plus do repos '. Mais il se rappelai! aussi (juo l'amour divin no pouvait ni no devait rosier oisif, et que , sacrifier son propre repos à la paix du prochain, c'était servir Dieu et imiter Jésus-Christ.

Cette charité sincère, jointe à une complète abnégation de lui-mcme et à une rare capacité pour les aCTaires , lui attiraient une foule de personnages considérables qui le prenaient pour arbitre de leurs dilfércnds. Les ecclésiastiques et les laïques venaient également le consulter , bientôt les princes et les prélats , les rois eux-mêmes recoururent aux oracles de l'homme de Dieu , dont la lumière commence à poindre comme l'aurore quand elle éclate au matin. Tout ce qui était juste, utile, légitime , avait accès auprès de lui, enflammait son zèle, provoquait un dévouement sans bornes ; et, dès qu'il s'était chargé d'une cause, de quelque peu d'importance qu'elle fût , il la prenait à cœur et la poursuivait avec une infatigable activité. C'était surtout envers les pécheurs qu'il exerçait son ardente charité. Il les pressait, comme saint Paul, à temps et à contre-temps, par les sollicitations les plus ingénieuses de la tendresse , par les plus vives représentations de la vérité. Mais aussi, quand il se trouvait aux prises avec l'arbitraire , ou qu'il soutenait les droits de l'innocence et de la justice, il devenait inflexible comme un roc, et sa volonté demeurait ferme comme une colonne inébranlable. 11 l'avoue lui-même dans une de ses lettres: « La voie de la tendresse, dit-il, est celle qui » m'est la plus habituelle... mais lorsque les hommes abu- » sent de la douceur et que l'huile des remontrances chari- » tables se répand inutilement sur eux , il faut se servir de » remèdes plus vigoureux et employer la force du vin;... » que si les adversaires du bien et de la justice ont le front » dur , il faut l'avoir plus dur qu'eux, parce qu'il n'y a rien » de dur qui ne le cède à ce qui est plus dur ; et que Dieu » lui-même , parlant au prophète Ezéchicl , lui promet qu'il » lui donnera un front plus dur que celui de ses ennemis -...»

Cette sévérité chrétienne , inséparable d'ailleurs de la

* Convenerat enini multitudo magna fere ex omni nalione quae sub cœli) erat. — Me oportct omnibus respoadere , etc. (S. Bern. , Ep. ad Petr. Clua. , 589. — Vid. Guill. de Tli. , p. 1 101 , 1 102). — - Epist. CCXXXII. — Vid. ctiam serni, in Caut. 44 ; et de Consid , lib. IV , cap. 3.

vraie charité, produisit dès ce temps de nombreux résultats. Nous n'en citerons ici que deux exemples tirés des lettres mêmes de saint Bernard.

Le comte de Champagne , Thibauld , prince juste et vertueux, avait, par suite de faux rapports, ordonné la confiscation des biens de l'un de ses vassaux; et, sans vouloir entendre de justification , il le bannit et le réduisit à une telle misère que sa femme et ses enfants durent mendier leur pain. Ce malheureux vassal, nommé Humbert, avait vainement épuisé toutes les tentatives pour apaiser le prince; il vint enfin à Clairvaux et supplia le saint abbé de s'intéresser à son sort. Bernard , touché de compassion , pria d'abord deux prélats d'écrire en son nom au comte de Champagne en faveur de Humbert; mais comme leur lettre n'obtint point de succès , il écrivit lui-môme en ces termes : « Je suis sensible à l'intérêt que vous avez pris à ma mala- » die , parce que l'amour que vous avez pour Dieu vous l'a » inspiré. Cependant j'ai lieu d'être surpris de ce que , » aimant Dieu et m'aimant pour Dieu, vous me refusiez une » grâce que Dieu seul m'avait inspiré de solliciter.

» Certes, si je vous avais demandé de l'or, ou de l'argent, » ou quelque autre faveur de ce genre , vous ne m'auriez » point refusé , puisque tant de fois vous m'en avez prodi- » gué. Pourquoi donc me jugez-vous indigne d'une grâce » que je sollicite moins dans mon intérêt que dans le » vôtre?... Ignorez-vous cette menace que Dieu vous fait: » Le temps viendra où je jiKjercà les jusiices? A plus forte » raison les injustices! Ne craignez-vous pas ce qui est » écrit : Vous serez mesuré à la mesure dont vous aurez » mesuré les autres ? Doutez-vous qu'il ne soit plus facile à » Dieu de dépouiller un prince qu'il n'est facile à un prince » de dépouiller son sujet *?...»

Cette lettre, dont nous ne citons qu'un seul passage , produisit un eifet immédiat. Le comte de Champagne examina l'affaire de son vassal , et rendit une ordonnance qui le rétablit dans ses droits et ses biens. Toutefois des conseillers du prince, intéressés à maintenir la première sentence, suscitèrent des entraves à la réhabilitation de Humbert. Alors saint Bernard lui écrivit de nouveau : < ... Quel est le con-

* s. Bern. Ep. XXVII.

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\> seiller iulidèle qui a essayé d'ébranler, par ses lâches cori- D seils, rinvincibic fermeté de votre âme? Que) qu'il soit, f c'est un Taux ami , un traître, un dangereux courtisan qui » sacrifie votre gloire à sa passion.... Je vous conjure , par » la miséricorde de Dieu, d'empêcher que l'impie ne se » prévale de l'alïliclion du pauvre , et veuillez ordonner » qu'on restitue sans relard à la femme et aux enfants de » Humbert les biens qu'ils ont droit d'hériter *... »

Cette affaire était à peine terminée que saint Bernard, dans une autre circonstance, fit encore une fois entendre la véi'ité au comte de Champagne. Le prince avait rendu des ordonnances très-sévères pour réprimer les intolérables abus des duels judiciaires; et les ordonnances , encore imbues des préjugés du moyen-âge , frappaient surtout les victimes de ces combats. C'est de quoi saint Dernard se plaint au comte Thibauld : « Il y a quelque temps déjà que , dans » un duel qui eut lieu en présence du prévôt de Bar , celui » qui succomba fut condamné , par votre sentence , à per- » dre les yeux. Mais, comme s'il n'était pas assez mal- » heureux de sa défaits et d'être privé de la vue , vos offi- » ciers se sont encore emparés de ses biens. Il est cependant » de votre justice et de votre charité de lui laisser de quoi » entretenir une vie triste et languissante. D'ailleurs la faute » du père ne doit point retomber sur les enfants , ni leur » ôter les biens qu'il possédait '^... »

La franchise de saint Bernard et la sainte hardiesse avec laquelle il élevait sa voix en faveur de la justice, étaient d'ailleurs accompagnées d'une douceur si profonde, d'un si parfait désintéressement, que sa parole avait l'autorité d'un oracle. Le jeune abbé avait conservé, de son éducation première, une noblesse exquise de ton et de bonnes manières , et une délicatesse de langage qui, s' ajoutant aux dons de l'esprit, captivaient spontanément les âmes. Chacun de ses regards, chacun de ses mouvements répandait la grâce, la bienveillance , la vie célcstôL autour de sa personne ; et chacune de ses paroles portait un fruit. « Il avait toujours, dit un ancien écrivain , des consolations pour les aiUigés, des secours pour les opprimés, des conseils pour les esprits in-

* Ep. XXXVIII. — 2 Idem , XXXIX.

quiets, des ressources pour toutes les nécessités, un baume pour toutes les maladies ^ »

Tant de vertus et de qualités éminentes, consacrées à Dieu et au service de l'Eglise, ne purent rester cachées; elles éclatèrent plus vivement de jour en jour ; et , à l'époque dont nous parlons, on voit grandir le nom de saint Bernard qui apparaît comme un astre bienfaisant à l'horizon de son siècle. Sa correspondance constate les relations qui se formaient entre lui et les principaux personnages de son temps , non-seulement en France , mais en Italie , en Allemagne, en Portugal et jusqu'en Asie. Le monastère de Clairvaux était devenu la terre sainte où la curiosité aussi bien que la piété attiraient une foule d'étrangers illustres : on venait contempler au sein de la France les anciennes merveilles du désert. Outre ce spectacle d'édification , on parlait aussi de plusieurs miracles opérés par le saint. Il était notoire qu'un enfant des environs de Clairvaux avait été présenté à Bernard dans un état de souffrance extrême : son bras était paralysé, sa main était desséchée. Bernard pria , fit le signe de la croix sur l'enfant, et le rendit à sa mère parfaitement rétabli ^. Une guérison non moins extraordinaire fut celle du riche Humbert , celui qui plus tard se fit religieux et devint le premier abbé du monastère d'Igny ^. Cet homme , auquel Bernard portait une affection particulière, était si malade d'cpilepsie qu'il en tombait jusqu'à sept fois par jour. Bernard pria pour celui qu'il aimait. Dès ce moment Humbert est guéri , et n'éprouve plus une seule attaque de ce mal jusqu'à la fin de sa vie *. On rapporte aussi que, se trouvant à Foigny , dans le diocèse deLaon, le jour où l'on célébrait la dédicace delà nouvelle église du monastère qu'il avait fondé ^ , cette église fut remplie d'une si incroyable quantité de mouches, que leur agitation et leur bourdonnement troublèrent les fidèles; et, comme on ne savait aucun moyen de s'en délivrer, le saint s'écria : Excoinmunico cas ! Et le lendemain on les trouva toutes mortes ; et leur nombre était si grand , qu'elles noircissaient le pavé ; il fallut des pelles pour les jeter hors de l'Eglise. A quoi un

* Gaudf. , 1145. — 2 Guill. de S. Th., cap. 9 , p. 1097. — ^ Diocèse de Reims. — * Ex manuscript. , edit. Horst. Voir aussi Guill. de S. Th., cap. 9, p. 1097. Voir encore Sermo de Humberto. — ^ En l'anne'e 1121.

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chroniqueur ajoute que « ce uiiraclc fut si connu et si cé- » lèbre que la malédiclion des mouches de Foigny passa en » proverbe parmi les peuples d'alentour, parce que de » toutes paris on était venu assister à la dédicace de cette » église *. »

Un jour , plusieurs chevaliers , se rendant à un tournoi , prirent le chemin de Clairvaux. et demandèrent un gîte au monastère. C'était vers la fin du carême ; et Bernard, tout en prodiguant à ses hôtes les devoirs de l'hospitalité, ne leur cacha point la peine vive qu'il ressentait envoyant de jeunes chrétiens animés de dispositions si frivoles à l'époque la plus sérieuse de l'année , alors que l'Eglise gémit dans la retraite et la pénitence. « Je vous demande une trêve, leur dit-il, » jusqu'après la sainte quarantaine. » Mais les chevaliers , impatients de se signaler au tournoi , ne purent se résoudre à déférer à celle prière. « En ce cas, leur dit saint Bernard, V je demanderai celle grâce à Dieu, et j'ai la ferme confiance » que je l'obtiendrai. » 11 leur fit ensuite servir à boire, bénit la coupe , et leur dit : « Buvez à la santé de vos âmes! » Ils burent; et bientôt après ils prirent congé du saint abbé. Mais à peine eurent-ils fait quelque chemin que leur conscience se troubla , et ils se communiquèrent l'un à l'autre les émotions qu'ils éprouvaient et les étranges anxiétés de leur esprit. Cequ'ilsavaient vu à Clairvaux, ce qu'ils avaient entendu absorbait tout leur être ; et des larmes de regret et d'attendrissement mouillaient leurs yeux , quand ils comparaient la vanité de leur vie avec la vie grave et digne des serviteurs de Dieu. Tous, d'un commun accord, retournent aussitôt sur leurs pas ; et, enflammés d'un saint désir, ils se dépouillent de leurs armures, déposent leurs riches vêtements et se prosternent aux pieds de Bernard pour se consacrer à Dieu. « Ils vouèrent le reste de leur vie aux exercices » tranquilles de la guerre spirituelle des enfants de Jésus- » Christ. Quelques-uns d'entre eux, ajoute le biographe, » combattent encore aujourd'hui pour le service de Dieu ; » plusieurs autres régnent déjà avec Jésus-Christ au ciel , » ayant été délivrés en ce monde des liens de leurs corps » mortels ^. »

* Guill., cap. 10, n. 32, —Idem, cap. 11 , n. 55, p. 1099.

CHAPÎTIEi: XI.

Travaux de saînt Bernard. — Ses relations avec les Chartreux. — Voyage à Grenoble et à Paris. — Services que rendent les couvents.

Doux et humble au milieu des respects qui l'environnaient ; simple , calme , patient, au milieu des affaires et des soins multipliés qui absorbaient son temps, Bernard, à mesure qu'il vit grandir sa sphère d'activité, se concentrait davantage dans son for intérieur, et entretenait avec plus de vigilance la communication incessante et vivante de son âme avec Dieu. L'amour, comme un feu dévorant et lumineux , neutralisait en lui les dangereuses influences d'une immense popularité, en même temps qu'il donnait à sa parole uiw force et une clarté onctueuse. Ses disciples, de jour en jour plus'nombreux, peuplaient la vallée de Clairvaux; et malgré les agrandissements successifs des bâtiments , le monastère ne suffisait plus à la multitude des nouveaux moines dont le nombre s'éleva jusqu'à sept cents *. Il fallait même que les plus anciens se tinssent hors de l'église ; les novices seuls y trouvaient place pendant les offices. Une si prodigieuse fructification dut nécessairement porter au loin sa semence féconde. De tous côtés d'ailleurs on demandait des religieux formés à l'école de saint Bernard ; et les provinces s'estimaient heureuses quand elles obtenaient quelques-uns de ces hommes, riches en vertus et doués de cette grâce attractive qui fait descendre la bénédiction du ciel et la répand avec abondance sur la terre. Déjà Paris, Ghâlons, Mayence, Liège, plusieurs villes en Flandre, en Allemagne, en Italie, dans la Guienne, possédaient des maisons issues de Clairvaux ; et dès l'année 1122 , Bernard voyagea dans ces différentes contrées pour y fonder des établissements et les lier entre eux par les liens sacrés de la fraternité chrétienne. Sa sollicitude, loin d'abattre sa frôle existence, semblait au contraire le remplir de forces toujours croissantes. Il était devenule centrcet l'âme de tout l'ordre deCîteaux ; et, pour

» Gaudfr. , Vit. S. Bern., lib. V, n. 20.

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nous servir des expressions lU; l'un de ses anciens biographes, comme les fleuves retournent à la mer d'où ils sont sortis, de menu; tout ce qui arrivait d'heureux ou de malheureux àses enfants lui revenait sans cesse par les nouvelles qu'il en recevait et par les avis qu'il leur devait transmettre.

Mais outre ces travaux, outre ces voyages et la vaste correspondance qu'il entretenait avec les maisons de son ordre, avec les prélats qui réclamaient ses conseils, avec les savants qui lui soumettaient leurs doutes, avec une foule de personnes qui lui ouvraient leur conscience, il trouvait encore moyen d'écrire longuement à ses amis et de leur envoyer des traités qu'il composait pour nourrir leur piété.

C'est dans ces écrits,- fruits spontanés de l'elfusiondeson cœur, qu'il faut surtout étudier l'esprit de saint Bernard. Nous citerons ici la célèbre lettre qu'il adressa en 1122 aux religieux de la grande Chartreuse , près de Grenoble ; on y admirera sa douce sérénité au milieu des occupations les plus assujettissantes , et la hauteur sublime à laquelle il s'élève sur les ailes de la contemplation. L'étendue de cette lettre nous force de l'abréger.

« Frère Bernard de Clairvaux souhaite le salut éternel à » ses très-vénérables pères et très-chers amis , Guignes , » prieur de la Chartreuse, et tous les saints religieux de sa » commmunauté.

» Votre lettre m'a donné d'autant plus de joie que je s souhaitais depuis longtemps d'en recevoir, A mesure que » je la lisais, j'ai senti dans mon ame un feu qui s'allumait et » qui m'a paru un rayon de celui que le Seigneur a apporté » sur la terre. Oh ! quel doit être le feu de la charité divine j) dont Dieu consume vos cœurs, puisque les étincelles qui » en jaillissent sont si ardentes !... Soyez bénis du Seigneur r> d'avoir eu la bonté de m'écrira les premiers et de me » donner la hardiesse de vous écrire à mon tour ! Je n'aurais » jamais osé commencer , quelque grande envie que j'en » eusse. J'appréhendais de troubler votre saint repos , de » suspendre vos secrets entretiens avec Dieu , d'interrom- » pre ce perpétuel et sacré silence qui vous cnvirotnic , de » distraire enfin, par d'inutiles paroles, des oreilles tou- » jours attentives à la voix du ciel... Mais la charité est plus > hardie que moi; elle est la mère dos plus tendres amitiés;

» el quand elle frappe à la porte , on ne doit point craindre » d'être rebuté !... Que je suis heureux d'avoir visité en » passant vos chères montagnes d'où je tire un si grand » secours !... Oui , je compterai parmi mes jours les plus » solennels , et je ferai une éternelle mémoire de ce jour » où je fus introduit dans vos cœurs... »

Après ces doux préliminaires, saint Bernard traite de l'amour divin et des différents degrés par lesquels on s'y élève :

« Dieu est amour, dit saint Jean (I , iv, 16). L'amour est » cette loi éternelle qui a créé l'univers, qui le gouverne et » le règle par sa sagesse. Et rien n'est sans loi , pas même » cette loi suprême dont je parle, qui, tout incréée qu'elle » est, reçoit pourtant sa loi d'elle-même. Mais l'esclave et » le mercenaire se font une loi différente de celle du Sei- » gneur; en ce que celui-là n'aime point Dieu, et celui-ci » aime autre chose plus que Dieu. L'un et l'autre se sont » fait une loi particulière, mais ils n'ont pu la rendre indé- I pendante de l'ordre immuable que la loi éternelle a établi. » Ils imitent ou parodient, en quelque façon, le Créateur, » en se servant de loi à eux-mêmes et en prenant leur vo- » lonté propre pour règle de conduite. Mais ce joug est » pesant , insupportable ; car c'est un effet de la loi divine T> que tout homme qui refuse de s'y soumettre devient son B propre tyran; et en secouant le joug de la divine charité , y> on tombe nécessairement sous le poids accablant de sa » propre volonté... Cependant , comme nous sommes char- » nels et nés de la concupiscence , il est inévitable que notre » amour commence par la chair; mais s'il est conduit par » l'ordre et rectifié par la grâce , il s'élèvera par divers » degrés et progrès jusqu'à la perfection de l'esprit... Ainsi, » l'homme commence à aimer pour lui-môme, parce qu'il » est charnel et ne goùlc rien hors de lui. Ensuite, voyant » qu'il ne peut se soutenir seul , il est poussé à recourir à » Dieu , à le chercher par la foi ; et il l'aime comme un bien » qui lui est nécessaire. Dans ce second degré, il aime » Dieu , à la vérité ; mais il l'aime pour soi-même , et non » encore pour Dieu. Enfin, pressé par ses propres besoins, » il continue à rechercher Dieu ; il s'en occupe dans ses » pensées, dans ses méditations, dans ses lectures, dans la

» pratique tic l'obéissance , en sorte que ce commerce et » celte familiaritr, si j'ose parler ainsi, Ini apprend à mieux » connaître Dieu, et par conséquent à le trouver aimable. » 11 goûte combien le Seigneur est doux, et c'est là le pas- » sage au troisième degré, où l'on aime Dieu, non plus par » rapport à soi, mais pour lui-même... Le quatrième degré » arrivera sans doute quand le serviteur fidèle sera introduit » dans la joie de son Dieu et enivré de ses chastes délices. » Alors celte sainte ivresse le plongera dans un entier oubli » de lui-même, et il ne sera plus qu'un même esprit avec » Dieu '. »

Saint Bernard ne se contenta point d'entretenir par le commerce épistolaire , lés sentiments d'amour et d'estime qu'il portait aux religieux de la Chartreuse. Cet ordre avait pris naissance peu d'années avant celui de Cileaux -; et tous deux, menant un genre de vie analogue, s'étaient développés dans la solitude, au milieu des souirrances et des persécutions. C'est pourquoi saint Bernard portait un attachechement particulier aux disciples de saint Bruno; et, vers la fin de l'année 1123 , ne pouvant résister aux sollicitations dont il était l'objet , il profita d'un voyage que les intérêts de son ordre l'obligeaient à faire, pour se rendre à Grenoble , où l'évêque saint Hugues , qui gouvernait le diocèse, le reçut comme un envoyé du ciel. Ce prélat, vénérable par sa sainteté autant que par son extrême vieillesse, se prosterna devant l'abbé de Clairvaux , qui alors était dans la trente-deuxième année de son âge , « et ces deux » enfants de lumière, rapporte un contemporain, s'unirent » de telle sorte qu'ils ne formèrent plus dans la suite qu'un » cœur et qu'une âme, s'étant liés et attachés par les liens » indissolubles de la charité de Jésus-Christ. Ils épronvè- » rent tous deux les scnlimenls de la reine de Saba dans le » jugement qu'elle fit de Salomon ; chacun d'eux étant ravi » de trouver beaucoup plus que ce que la renommée avait î> publié de l'un et de l'autre ^. »

Le serviteur de Dieu , accompagné de plusieurs moines.

Op. s. Bern. , Epit. XI. Cette lettre fut adressée à Guignes, cinquième général de l'ordre des Chartreux, (jui mourut en 1137, c'est-à-dire cinquantetrois ans après la fondation de cet ordre. — 2 £„ 1Q84. — 3 Guill. , lib. III, cap. 2. — nist, deCît , vol. III, cli. 7, p. 231.

ne tarda point à gravir les rochers et les sauvages montagnes sur la cime desquelles les Chartreux avaient planté leur croix et leurs cellules. Sa visite y causa une impression de joie si profonde, qu'aujourd'hui encore le souvenir y est resté tout vivant , et les siècles n'ont pu en effacer les traces ^

Cependant, à l'occasion de cette mémorable visite, la chronique rapporte une anecdote qui ne doit pas être omise. Il y eut un chartreux; c'était, dit-on, le prieur même du monastère , qui se montra scandalisé à la vue du brillant équipage de saint Bernard. Celui-ci , en effet , arriva sur un cheval magnifiquement caparaçonné; et ce luxe avait péniblement affecté le bon religieux qui ne comprenait pas une pareille ostentation dans un moine qui passait pour saint et faisait profession de pauvreté. Le chartreux, ne pouvant dissimuler son sentiment, s'en ouvrit à un moine de la compagnie de saint Bernard , et lui confessa franchement sa pensée. Mais le saint abbé de Clairvaux , ayant appris la chose, demanda aussitôt avoir l'équipage sur lequel il était venu, avouant avec ingénuité qu'il n'y avait fait aucune attention , et qu'il l'avait accepté pour sn route tel qu'un moine de Cluny le lui avait prêté. Cette naïve explication, qui montre à quel point saint Bernard avait mortifié ses sens, réjouit grandement la pieuse communauté, et fut pour elle un sujet d'édification.

Dans le même temps, au commencement de l'année 1123, Bernard fit son premier voyage à Paris où l'appelaient les affaires de son ordre. A peine arrivé dans la capitale du royaume, où son nom jouissait d'une juste réputation, on le pressa d'entrer dans les écoles de philosophie et de théologie pour y tenir un discours. Il se rendit à cette invitalion ; et devant parler devant une nombreuse assemblée , il

* Lors d'un voyage que nous eûmes le bonheur de faire récemment à la Grande Chartreuse , près de Grenoble , nous avons pu constater ce fait , et il est impossible de passer quelques jours dans cette édifiante communauté sans entendre parler de saint Bernard et des détails qui se rapportent à sa visite. On dirait que ces pieux solitaires sont aussi élevés au-dessus du temps qu'ils le sont au-dessus de l'espace; et que les moines qui aujourd'hui encore accueillent les hôtes avec une charité si affectueuse , sont les mêmes qui reçurent saint Bernard au douzième siècle. Il y a dans l'Eglise certains hommes et certaines choses qui semblent participer à l'immutabilité de l'éternité.

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se prépara avec soin, et piononça une savante dissertaliun sur les plus liantes questions de philosophie. Mais , ayant achevé son discours, et l'auditoire étant demeuré froid et impassible, saint Bernard se retira triste et confus; il s'enferma dans un oratoire où il gémit devant Dieu et répandit des larmes abondantes. Le lendemain, Bernard se présenta dans la même école; « mais cette fois, rapporte l'auteur de » l'Exorde de Cîtcaux, le Saint-Esprit parla par sa bouche » et conduisit sa langue; et le discours admirable qu'il pro- » nonça fit une impression telle, que plusieurs ecclésiasti- » ques, vivement touchés, se mirent sous sa direction et le » suivirent à Clairvaux pour y servir Dieu sous sa conduite ^ » Bernard, chargé de ces précieuses dépouilles, revint à Clairvaux, où il reprit aussitôt le gouvernement du monastère, et s'appliqua, par l'exemple et par la prédication quotidienne , à l'instruction de ses frères et à leur perfectionnement dans la voie des saints. Mais les soins spirituels auxquels il se livrait avec un zèle sans borne, ne l'empêchèrent point de pourvoir aussi aux besoins matériels du pays dans des circonstances malheureuses. Une longue sécheresse , suivie d'une terrible disette , désolait depuis quelque temps la Bourgogne; et ce fléau s'élant appesanti sur le reste de la France, les peuples, toujours cruels quand la faim les presse, s'agitaient sans frein et proféraient des menaces. Dans ce triste état de choses, Dieu sembla renouveler à Clairvaux le prodige qu'il avait fait éclater autrefois en Egypte. Ce désert , grâce à la prévoyance de saint Bernard, devint comme le grenier d'abondance de toute la Bourgogne ; et nous lisons que Bernard adopta jusqu'à trois milles pauvres qu'il marqua d'un signe particulier [acccjj'u sub sic/naculo), s'engageant à les nourrir aussi longtemps que durerait la famine '^. Cet exemple fut imité par les monastères

* Ann. Cist. , tom. I, p. 142 , n. 3, 4, 5. — ^ joan. Eremit. Vit. Bern. , lib. II, n. 6, apud Mabillon, t. II. Voy. aussi Dist. de Cit., vol. III, ch. 10.

Il n'y a pas très-longtemps qu'un iait semblable s'est passe en Suisse, et nous en avons entendu le récit naïf sur les lieux mêmes. On sait ([ue les couvents de capucins ne vivent que d'aumônes , et que, dans les moments de détresse , quand ils manquent du nécessaire , ils sonnent leur cloche d'alarme qui n en appelle jamais inutilement à la charité publique. Or, à l'époque de la lamine , en 1816, pendant que le village de Dornacli , près de Bâle , se trouvait dépourvu de toute subsistance , la cloche du couvent uUira do tous les côté» de»

des environs, et procura des ressources extraordinaires à la province.

Tel était le noble usage des richesses que l'économie et la piété des fidèles faisaient affluer dans les monastères. La religion, qui se fait tout à tous, administrait la fortune publique, durant la minorité des peuples; elle rendait en usufruit ce qu'elle stabilisait en capitaux. ; elle recevait le superflu du riche pour satisfaire aux besoins du pauvre ; et, grâce aux institutions monastiques, la plaie de la mendicité n'était pas dans le moyen-ûge ce qu'elle est devenue de notre temps.

De reste , ce n'était là , pour ainsi dire , qu'une partie accessoire des avantages que la société en retirait. Sans parler ici des ressources morales et matérielles que ces institutions procuraient au pays par le défrichement des terres incultes, par une sage répartition des aumônes , par l'impulsion donnée à l'agriculture, aux arts utiles, à la science, à tous les genres de travaux, et surtout par l'esprit civilisateur qu'elles répandaient sur les populations qui s'aggloméraient successivement autour des couvents, comme autour des foyers d'où jaillissaient la vie et la bénédiction ; nous ne voulons rappeler ici qu'un seul avantage , parce qu'il touche à une question débattue de nos jours et qui nous fournira l'occasion de rapporter un trait gracieux de la vie de saint Bernard.

Les monastères, si dignes de notre admiration, exerçaient particulièrement leur heureuse influence sur le système pénitentiaire. Ils étaient, dans la vérité du terme, des maisons de correction où les criminels n'étaient pas seulement séquestrés pour les empêcher de nuire, mais pour les soumettre à l'action vivifiante de la religion, qui seule change les mœurs en transformant les cœurs. De là la facilité avec laquelle on accordait aux moines la grâce d'un condamné, à la condition qu'ils le retiendraient dans leur couvent et en répondraient devant la société. Saint Bernard aimait ces œuvres de miséricorde et en obtenait souvent des résultats remarquables. Un jour qu'il se rendait auprès du

secours si abondants , que les capucins furent à même de nourrir tout le village et une foule de pauvres des environs. C'est ce que témoigne encore aujourd'hui une population reconnaissante.

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comte (le C-hampagnc , il rencontra le triste cortège qui menait un malfaiteur au dernier supplice. Bernard, ému de pitié , se précipite au milieu de la foule, et s'empare de la corde à laquelle était attaché le coupable. « Contîcz-moi » cet homme, dit-il; je veux le pendre de mes propres » mains ! » Et ne lâchant prise, il le conduisit lui-même par la corde jusque dans le palais du comte de Champagne. A cette vue , le prince effrayé s'écrie : « Hélas , révérend » père, que faites-vous là ? Vous ne savez pas que c'est un » infâme scélérat qui a déjà mille fois mérité l'enfer. Vou- » driez-vous donc sauver un diable? » Mais Bernard répliqua doucement : « Non , prince ; je ne viens pas réclamer 0 l'impunité de ce malheureux. Au contraire ; vous alliez » lui faire expier ses crimes par une mort subite; pour » moi , je demande que ce supplice dure toute sa vie , et » que jusqu'à la fin de ses jours, il subisse les tourments de » la croix ! » Le prince garda le silence. Alors saint Bernard se dépouilla de sa tunique, en revêtit le condamné et l'emmena à Clairvaux oh ce loup fut changé en agneau, dit la chronique : il s'appelait Constantinus , et mérita bien ce nom ; car il persévéra dans la pratique de la pénitence pendant plus de trente années , et mourut enfin , à Clairvaux même , d'une mort édifiante *.

De pareilles conversions n'étaient point rares ; et les ordres monastiques , qui purifièrent le monde moderne , offraient dans les éléments qui les composaient, le merveilleux mélange de tout ce que la société renfermait de plus brillant et de plus hideux, de plus pur et de plus ignoble. Les couvents étaient les asiles sacrés, les cités de refuge où se retiraient ceux que le monde repoussait, aussi bien que ceux qui repoussaient le monde; ensemble ils s'ensevelissaient dans la mort , pour revivre d'une nouvelle vie , réalisant de cette sorte la parole du prophète : Le loup habitera avec l'agneau; le léopard se couchera auprès du chevreau ; le veau , le lion et la brebis demeureront ensemble , et un petit enfant les conduira ^.

* Voy. Herbert. Demiraculis. lib. II , cop. 15, apud Mablllon. Op. S, Bcrn., t. II, p. 1219. — 2ij;,ïe^ XI, 6.

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