CHAPITRE VIII
Développements de Clairvanx. — Maladie de saint Bernard. — Narration do Guillaume de Saint-Tbierry.
Clairvaux , dans les temps de sa fondation , peut élrc comparé au grain dont parle l'Evangile. Rien, en eflet, ne fut plus faible, plus humble, plus cluHif que celte semence céleste, lorsqu'elle fut jetée dans le champ de l'Eglise. Elle végéta longtemps sans aucun développement; elle eut à lutter contre les orages et les tempêtes les plus violentes; mais le principe de vie qu'elle renfermait rendit l'œuvre de Dieu indestructible , et après avoir été profondément abaissée , humiliée, elle prit un soudain essor.-
Les souftVances longues et cruelles des religieux furent enfin divulguées , et elles excitèrent la compassion publique. On vit arriver de divers côtés des secours imprévus; et Bernard eut bientôt à redouter les dangers d'une trop grande abondance plus que les maux de la disette. Dans le temps même où les frères étaient encore tout stupéfaits de la voix suriuimaine qui avait retenti dans l'église, il arriva au monastère deux hommes inconnus qui déposèrent aux pieds de saint Bernard des oflVandes considérables. Des voitures chargées de provisions arrivèrent peu après de la ville de Chàlons; et le désert de Clairvaux, arrosé des sueurs de ces pieux cénobites et fécondé par leur travail, commença également à produire quelques ressources régulières et à subvenir aux nécessités les plus urgentes.
Bernard , tranquille désormais sur le soin des choses temporelles , et voyant fleurir dans ses enfants la paix et les vertus divines, put s'absenter du monastère et se rendre aux invitations fréquentes de l'évéque de Chàlons qui le chargeait de prêcher dans les églises de son diocèse. Ces missions exerçaient une irrésistible influence ; les populations accouraient pour entendre l'homme de Dieu dont la parole puissante opérait des merveilles ; des ecclésiastiques, aussi bien que des laïques illustres, non contents de
réformer leur vie , s'attachèrent étroitement au jeune abbé et le suivirent à Clairvaux, pour embrasser la règle monastique. I Combien de gens savants , écrit l'un des biographes » de saint Bernard, combien d'orateurs, que de nobles et j) de grands dans le monde , que de philosophes ont passé » des écoles et des académies du siècle à Clairvaux pour » s'adonner à la méditation des choses célestes et pratiquer » la morale divine * ! »
« Comme il agissait plutôt par la force de la foi que par l'esprit du monde, dit un autre écrivain du même temps, il rendait possibles plusieurs choses qui ne semblaient guère plus faciles que de transporter des montagnes... La grâce se manifestait admirablement dans ses prédications où il amollissait les cœurs les plus endurcis ; et à peine s'en retournait-il une seule fois sans avoir remporté quelque fruit de ses discours. Ainsi , faisant tous les jours de nouveaux progrès, tant par l'efiicace de ses instructions que par l'exemple de sa sainteté ; et les fdets de la parole de Dieu étant jetés en toute occasion par ce serviteur fidèle qui péchait au nom de Dieu, il s'y vint prendre un si grand nombre de poissons spirituels et raisonnables que chaque prise semblait suffisante pour remplir la nacelle de Clairvaux. D'où il arriva en peu de temps, par le plus grand des miracles qu'il ait jamais faits de sa vie , que cet homme languissant et à demi mort, auquel il ne restait plus, pour ainsi dire, que la voix, rendit sa vallée tellement illustre , d'obscure qu'elle était auparavant , qu'elle mérita d'être appelée de nom et en vérité Claire-Vallée; puisqu'en effet elle répandait , comme du plus haut sommet des Acrtus chrétiennes, une lumière et une clarté toute divine sur la face de la terre ^. » Parmi les nouveaux disciples de l'abbé de Clairvaux, il faut particulièrement remarquer le savant Roger, qui devint dans la suite abbé de Trois-Fontaines; Humbert , le pieux Rainaud, Pierre de Toulouse, le bienheureux Odon, depuis sous-prieur de Clairvaux, et plusieurs chanoines de Châlons et d'Auxerre. Le célèbre Etienne de Vitry vint aussi se mettre sous la direction de saint Bernard et entra au noviciat, au grand étonnement de tout le monde;
* Vit. Bern. , lib. II; auct, Ernaldo, abb. Bonae-Vallis, -—PrBefatlo auctoris. =— 2 Guill. , lib. I, cap. 13.
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mais il fut le seul de ces nouveaux moines qui ne persévéra point jusqu'à la fin dans la voie de Dieu.
La gi'andc àine de Heriiard semblait se dilater à mesure que ses enlaiits aui^menlaient eu nombre; et , se faisant tout à tous, il ne mit plus de bornes à sa sollicitude , jusqu'à ce qu'enfin , succondjant aux fatigues, aux veilles, aux travaux excessifs , il demeura sans force, en proie à de violentes douleurs.
Depuis longtemps ses infirmités s'étaient aggravées d'une manière alarmante; et une fièvre lente et continuelle, jointe à sa rigoureuse abstinence , avait miné son corps. Mais , vers la fin de l'année 1116, la maladie se déclara avec des caractères si compliqués qu'on n'attendait plus que sa fin prochaine.
Dans cette triste circonstance, l'évéque de Chàlons, Guillaume de Chanipeaux , qui s'intéressait si vivement à la conservation du saint abbé, accourut en toute hâte à Clairvaux. Il était persuadé qu'un régime plus doux, accompagné de repos et de ménagements , serait capable de ranimer une santé si précieuse; et , dans cette conviction, il avait demandé à genoux au chapitre de Cîteaux la permission de diriger la conduite de Bernard durant une année entière. Le chapitre , touché de la charité de l'humble prélat, plaça l'abbé de Clairvaux sous son obéissance particulière ; et , en vertu de ce droit, Guillaume de Ghampeaux exigea que Bernard fût complètement déchargé, pendant une année, de tous les soins spirituels et temporels du monastère. Il lui fit construire une habitation isolée hors de l'enclos du cloître, et confia le malade à un médecin dont les ordonnances durent être rigoureusement exécutées. Malheureusement ce médecin , indigne de la réputation dont il jouissait, n'avait ni science ni conscience; et l'autorité pédante qu'il exerçait sur Bernard devint pour celui-ci une source de peines plus vives que les soulfrances physiques. Durant dix ou douze mois que se prolongea cette sorte d'exil, Bernard supporta sans murmurer , sans se plaindre , le traitement brutal de cet ignorant empii-ique; et comme si Dieu, content de son obéissance , voulait prouver que c'est lui qui ôte et rend la santé, selon qu'il est opportun , sans l'intermédiaire des hommes, et souvent malgré les hommes, Ber-
nard reprit peu à peu quelque force et entra bientôt dans une heureuse convalescence. Un de ses plus fidèles amis , celui que nous avons déjà cité plusieurs fois , Guillaume de Saint-Thierry , vint rendre visite à Bernard durant cette retraite , et passa plusieurs jours auprès de lui , d^ manière à observer ses mœurs privées et intimes; il a retracé dans son journal les impressions de toutes les choses qu'il a vues à Clairvaux; et ce tableau, naïf et touchant, est si propre à édifier le lecteur , que nous en présenterons ici la traduction fidèle, ne l'abrégeant que très-peu , de crainte d'en affaiblir l'intérêt *.
« Ce fut en ce temps que je commençai d'aller à Clairvaux , et de visiter le Saint. Etant venu le voir avec un autre abbé , je le trouvai dans sa cellule qui était semblable aux loges qu'on assigne ordinairement aux lépreux sur les grands chemins. Il jouissait alors d'un parfait repos, étant déchargé de tout le soin de la maison , par le commandement de l'évêque et des abbés; vivant en Dieu, et comblé de joie comme s'il eût déjà goûté les délices du paradis. Lorsque je mis le pied dans celte chambre royale , et que je considérai quel était ce logement et celui qui y logeait, j'en atteste Dieu , je fus saisi d'autant de respect que si je me fusse approché de l'autel sacré. Je me sentis pénétré d'une si vive suavité en entrant en rapport avec cet homme, et je conçus un si ardent désir de demeurer avec lui, de partager sa pauvreté et sa simplicité, que si l'on m'eût
* Le B. Guillaume , abbé de Saint-Thierry, était l'un des personnages les plus instruits de ce grand siècle , comme on le voit par ses ouvrages recueillia dans la Bibliothèque des Pères, et par l'estime particulière que lui témoigne saint Bernard dans ses épîtres. L'ouvrage qu'il adressa aux religieux de Montdieu , où il traite des avantages de la solitude , renferme les plus sublimes principes de la vie ascétique. Il fut tellement frappé de la sainteté de l'abbé de Clairvaux , que de son vivant même, il retraça les faits les plus remarquables de son histoire ; mais cet écrit , interrompu par la mort de Guillaume , n'a malheureusement qu'un seul livre , et s'arrête avant l'époque où saint Bernard entra dans la vie publique. Plusieurs auteurs prétendent que Guillaume se démit de son abbaye pour embrasser la règle de Cîteaux. Ce fait ne nous paraît pas démontré ; car, que tel ait été le désir de Guillaume , cela résulte de sa correspondance avec saint Bernard ; mais on voit dans les mêmes épîtres que ce dernier s'est toujours opposé au projet de Guillaume. Voyez Bern. , Epist. 79 , 85 et 86. Idem , Bibl. Patr. , tome XII; et Apolog. de grat. et lib. arb. , in proœmio. Saint Bernard dédia ce dernier écrit à Guillaume , comme un témoignage de sa tendre affection et de sa confiance.
tlunnc le choix entre toutes sortes de conditions, je n'eusse lien demande avec plus d'instance que de rester toujours avec riionime de Dieu pour le servir.
» Après que, de son coté, il nous eut accueilli avec une gracieuse charité, nous lui demandâmes ce qu'il faisait et comment il vivait dans sa cellule. Il nous répondit avec ce sourire de bonté qui lui était habituel: Je suis bien, parfaitement bien ici ; car auparavant des hommes raisonnables in'obéissaient, tandis que, par un juste jugement de Dieu , j'obéis maintenant à un homme sans raison. — Ce qu'il disait d'un médecin arrogant qui s'était vanté de le guérir, et entre les mains duquel il avait été mis par l'évéque, par les abbés et par ses frères. Nous mangeâmes avec lui , et nous pensâmes qu'on dut traiter avec toutes sortes de ménagement une santé dont le rétablissement était si nécessaire. Mais voyant que, par l'ordre du médecin , on lui présentait des aliments dont une jxirsonne bien portante et affamée voudrait ;\ peine manger, nous en fûmes indignés, et il nous fallut faire effort pour nous maintenir dans la règle du silence , et pour nous abstenir de traiter ce médecin de sacrilège et d'homicide. Quant à l'homme de Dieu, il était indilTérent à ces choses, ne pouvant plus même discerner physiquement la saveur des aliments, son estomac étant tout à fait gâté et privé de sentiment...
î Tel est l'élat où je trouvai alors ce serviteur de Jésus- Christ, tel fut son genre de vie dans sa solitude; mais il n'était pas seul , parce que Dieu était avec lui, et qu'il jouissait de la compagnie et de la consolation des saints anges; ce qui a été constaté par des indices manifestes *. Car une nuit, priant avec une ferveur extraordinaire et répandant son âme devant Dieu, il entendit une harmonie de voix, et s'étant légèrement endormi , il fut réveillé par un bruit qui était semblable à celui que ferait une grande troupe passant devant lui. Puis, les voix qu'il avait déjà entendues renouvelant leurs concerts , il sortit de sa cellule et suivit cette troupe qui s'éloignait. Il y avait près de là un lieu plein d'épines et de ronces fort épaisses ; mais maintenant il est tout différent de ce qu'il était alors ; là il aperçut deux chcours disposés de côté et d'autre qui alternaient leurs chants mé-
^ Quod manifestis indiciis dumoiistratuiii est.
\odieu\ et délectaient le saint homme ^ Il ne comprit bien le mystère de cette vision que plusieurs années après; les bâtiments du monastère ayant été transportés en un lieu plus spacieux , et la chapelle ayant été bâtie précisément à l'endroit où il avait entendu ces voix angéliques. ^
» Je demeurai pendant quelques jours avec ce grand saint , quoique je fusse indigne d'une telle faveur ; et partout où je portais mes regards , j'étais saisi d'admiration , comme si je contemplais de nouveaux cieux et une nouvelle terre , voyant des hommes de notre temps retracer en nos \
jours la vie si parfaite de nos premiers pères , les solitaires ^^
d'Egypte.
» Dès que l'on descendait de la montagne et qu'on entrait àClairvaux, on reconnaissait Dieu de toutes parts, et la vallée muette publiait, parla simplicité et l'humilité des bâtiments, l'humilité et la simplicité de ceux qui les habitaient. Et enfin, en pénétrant dans ces lieux si remplis d'hommes, et où personne n'était oisif, tous travaillant et s'appliquant à quelque ouvrage, on trouvait au milieu du jour un silence pareil à celui du milieu de la nuit, interrompu seulement par les travaux manuels et les voix qui chantaient les louanges de Dieu. L'harmonie de ce silence et l'ordre qu'il maintenait était tellement imposant que les étrangers, même les mondains, frappés de respect, n'osaient plus, je ne dis pas proférer une parole méchante ou oiseuse , mais s'arrêter à une pensée qui ne fut sérieuse et digne de cette sainte retraite,
» Le désert où demeuraient ces serviteurs de Dieu était* environné d'une forêt sombre et épaisse , resserré entre deux montagnes voisines qui le pressaient étroitement , de
* Et \îr sanctus delectabatur.
Gœrres , dans son remarquable ouvrage sur la Mystique chrétienne, énumère une foule de circonstances où des âmes pures entendirent les ravissantes harmonies d'une musique céleste. Saint Joseph de Cupertino, entre autres, demeura trois jours en extase après avoir été frappé de sons mélodieux qui semblaient venir du ciel. Il disait que la musique terrestre était propre à élever l'âme, quand elle est religieuse, et qu'alors elle pouvait la dilater jusqu'à un certain point ; mais qu'on ne saurait comparer aux sons matériels qui retentissent aux oreilles , les sons de la musique divine qui émeuvent et ravissent les âmes. Rien ne peut exprimer, dit-il , la joie dont les saints sont enivrés par ces sublimes concerts. (Voy. Gœrres , Christliche Mystic. , tome II, pag. 91 et suiv. ),
manière à lui donner en quelque sorte l'apparence d'une iji'oUe profonde... Kt bien qu'ils fussent en grand nombre, ils ne laissaient pas que d'être tous solitaires... ; car, tandis qu'un seul homme , quand il vit dans le trouble et le dérèglement , contient en lui-même une troupe bruyante; ici, au contraire, par l'unité et le calme de l'esprit tous conservaient la solitude du cœur.
» Telle était cette illustre école de la sagesse chrétienne sous la conduite de l'abbé Bernard ! Telle était la ferveur et la sainte discipline de cette irès-clnire et très-chère vallée'^ , le serviteur de Dieu ayant bien réglé toutes choses et voué au Seigneur un tabernacle selon le modèle qui lui avait été montré sur la montagne, lorsqu'il était avec Dieu dans le désert de Citeaux comme Moïse dans la nuée...
» Et plût au Ciel que, s'accoulumant à être homme avec les hommes, il se fût montré aussi doux, aussi discret, aussi soigneux envers lui-même qu'il l'était envers les autres! Mais dès qu'il se vit affranchi de l'obéissance promise à l'évêque de Châlons pendant une année ; comme un arc détendu retourne à son premier état, ou comm.e un torrent dégagé d'une digue reprend son cours en redoublant d'impétuosité , ainsi l'homme de Dieu reprit, avec une nouvelle ardeur, toutes ses austérités, afin de se venger en quelquesorte de son repos forcé et pour se dédommager de l'interruption de sa pénitence ^. »
Ce fut au commencement de l'année 1118 que Bernard rentra dans ses fonctions abbatiales et combla les vœux de ses frères. Sa santé n'était point rétablie , et son corps, loin d'avoir recouvré des forces pendant sa longue réclusion , semblait plus exténué , plus décharné qu'auparavant. Mais son esprit , libéré en quelque sorte des liens matériels , se déployait avec d'autant plus de puissance et de vigueur: on ne concevait point que d'une forme si frêle il pût sortir une voix si retentissante , une si merveilleuse activité. A peine se retrouva-t-il dans sa charge , que la claire vallée s'anima d'une nouvelle vie ; la parole et les exemples du saint abbé communiquèrent aux religieux un zèle ardent de sanclificalion et de perfection spirituelle. De nouveaux disciples, la plupart de noble extraction, venaient, presque chaque jour,
* In ('jus clurissinia et carissiiua vulle. — ^ Guillcl, , lib. I , cup. 7 et 8.
se joindre aux anciens; des hommes qui avaient rempli dans le monde des rôles considérables, soit dans renseignement , soit dans les armées, échangeaient, à Clairvaux, leurs biens périssables contre le trésor des souifrances évangéliqaes ; et en même temps que le nombre de ces religieux se développait d'une manière prodigieuse , leurs vertus , leur sainteté, leur vie angélique offraient un spectacle plus admirable.
Nous mettrons ici sous les yeux de nos lecteurs quelques passages d'une lettre qui complétera la description de Clairvaux et fera apprécier la sainte œuvre que Bernard fonda dans le désert. Cette lettre, remarquablement belle, conservée dans les annales de Cîieaux*, a été écrite par le moine Pierre de Roya qui, après avoir renoncé aux grandeurs du monde , goûtait, sous la direction de saint Bernard, les plus pures jouissances de la piété.
« Quoique la maison de Clairvaux soit située dans une » vallée, elle a toutefois ses fondements sur les montagnes » saintes. C'est là que Dieu se rend admirable et opère des » choses extraordinaires à la gloire de son nom ; c'est là » que les insensés recouvrent la sagesse ; c'est là que » l'homme intérieur se renouvelle en même temps que l'hom- » me extérieur se détruit ; là les superbes deviennent hum- » blés , les riches se rendent pauvres, les ignorants acquièï rent la science, et les ténèbres du péché se dissipent sous » l'action de la lumière. Là il n'y a qu'un cœur et qu'une » âme parmi la multitude d'hommes qui se sont réunis de » tant de pays différents. Ils y goûtent sans cesse une joie » spirituelle, dans l'espérance de l'éternelle béatitude qu'ils » pressentent déjà en cette vie. On peut apercevoir , à leur » vigilance dans la prière, à leur recueillement et à l'humble » attitude de leur corps , quelle est leur ferveur et la pureté » d'àme avec laquelle ils parlent à Dieu, et quelle est l'union » intime qu'ils contractent avec lui. Les longues pauses » qu'ils font dans l'oRice , au milieu de la nuit; la manière » dont ils récitent les psaumes et dont ils s'appliquent à la » lecture des livres sacrés ; le profond silence dans lequel » ils se tiennent pour écouter Dieu qui les instruit au fond » de leurs cœurs ; tout cela témoigne assez quelles douceurs » ils ressentent. Mais qui ne les admirerait quand ils s'exer-
* Bibliotli. Patr. Cist. , tome I.
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» cent aux travaux des mains! Car, lorsque toute la cornu munauté se rend au travail ou en revient, ils marchent » avec simplicité les uns après les autres , ainsi qu'une ar- » niée rangée en bataille , couverts des armes de l'humilité ; » ils sont serrés les uns contre les autres par les liens de la » paix et de la charité fraternelle , qui est la joie des anges » aussi bien que la teneur des démons.
» L'Esprit-Saint les soutient tellement dans leurs travaux » par l'onction de sa grâce, qu'encore qu'ils aient beaucoup y de peines et de fatigues, ils les supportent toutefois avec » tant de patience qu'ils ne semblent en éprouver aucune
» Il y en a parmi eux qui autrefois tenaient dans le mon- » de un rang fort distingué et qui étaient environnés d'éclat 5» par l'érainence de leur savoir, lesquels maintenant s'a- » baissent et s'humilient d'autant plus profondément qu'ils » étaient naguère plus élevés. Lorsque je les vois dans les 5 champs, la bêche à la main , maniant la fourche et le râ- » teau ; ou bien dans la forêt portant la cognée; lorsqu'a- » lors je pense à ce qu'ils ont été et à ce qu'ils sont prtsen- » tement , ils me paraîtraient, si j'en jugeais par les yeux de » la chair , des fous et des insensés, privés de la langue et » de la parole , et rien autre chose que l'opprobre des hom- » mes et la raillerie des peuples. Mais lorsque je les consi- » dère des yeux de la foi , je les regarde comme des hom- » mes dont la vie est cachée avec Dieu en Jésus-Christ , et » qui ne vivent que pour le ciel. C'est parmi eux que je re- » marque un Godefroy de Péronne, un Guillaume de Saint- » Omer, et tant d'autres grands personnages que j'ai autre- » fois connus dans le monde, et qui aujourd'hui ne laissent » plus apercevoir la moindre trace de leur ancien état; car » au lieu qu'autrefois ils portaient leur léte haute, quoi- » qu'ils ne fussent alors que des sépulcres pleins d'osse- » ments de morts , ils sont à pi'éscnt des vases sacrés qui » renferment le tiésor de toutes les vertus chrétiennes *. »
* Celte relation édifiante nous rappelle les impressions que nous avons éprouvées nous-mêmo clans une maison de saint Bernard , au monastère des trappistes du mont des Olives , en Alsace , où nous eûmes le bonheur de faire une douce retraite. La vie angélique des disciples de saint Bernard paraîtrait presque fabuleuse à notre siècle , si de nos jours encore on n'en pouvait constater l'exacte vérité ; et cette vérité nous porte à rendre témoignage de ce que nous avons vu, connu , admiré. Nous y joigaous l'expression de notre gratitu-
nDE saint BERNARD. 07
Telle fut la splendeur du monastère de Clairvaux , dès Tannée 1118.
Vers la fin de cette même année , Bernard eut la douce consolation de voir son vieux père qui , par un mouvement de la grâce, vint se joindre à ses fils et partager leur destinée. Tecelin prit l'habit religieux ; et , sans vouloir se distinguer en aucune manière des autres moines , il pratiqua humblement tous les exercices de l'ordre et termina peu de temps après sa noble carrière par la mort bienheureuse du juste.
Maiscette joie que le Seigneur venait d'accorder à Bernard Tut suivie d'un événement qui navra son âme d'une profonde affliction , et lui fournit l'occasion d'épancher dans une mémorable épître les accents de la plus vive et de la plus suave charité.