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CHAPITRE XIII

Conversions éclatantes. — Suger, abbé de Saint-Denis. — Henri , archevêque de Sens. — Etienne , évêque de Paris. — Démêlés de ce dernier avec le roi Louis le Gros.

La vérité , comme la lumière, blesse l'œil faible, et provoque au premier abord un mouvement de répulsion ; mais , * Guill., lib. III, n. 2. — 2 Hi3t je Cit., vol. III, ch. VIII, et S.sbim.

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bien qu'elle puisse être entravée dans sa proniiilgalion solennelle, rien ne saurait éteindre sa clarté ni empêcher son triomphe définitildans le monde.

Ainsi , VAjjûlufiic de saint Bernard avait excité partout une réaction violente; mais aussi elle réveilla plus d'une conscience, et déposa dans les âmes des paroles graves et fécondes qui, après la première effervescence, produisirent des effets salutaires.

Une des conversions dues à cet écrit, et qui causa le plus d'édification dans l'Eglise, fut celle de l'illustre Suger , abbé de Saint-Denis et ministre de Louis le Gros. Suger, au comble des faveurs , déployait dans son abbaye le faste et les richesses que le roi lui avait prodiguées. Son monastère, au grand scandale de la religion, était, selon l'expression des hisloriens, une succursale du Louvre plutôt qu'une maison (le prière \ « Je ne l'ai pas vu de mes yeux, dit saint Ber- » iiard lui-même, mais j'ai oui raconter que le cloître était » encombré de soldats, rempli d'intrigants et de plaideurs; ^) que tout y retentissait du bruit tumultueux des affaires du » monde, et que les femmes mêmes y entraient librement. » Je le demande ; comment s'occuper des choses de Dieu , » au milieu d'un tel dérèglement '^ ?» Ce désordre s'était insensiblement enraciné dans le monastère, à force de concessions faites à l'esprit du monde; et du temps de Suger , la célèbre abbaye était considérée en quelque sorte comme un palais de plaisance où le roi et ses courtisans venaient faire de longs et brillants séjours.

Les joyeux moines de Saint-Denis s'étaient depuis longtemps accoutumés à ce genre de vie, et n'avaient conservé de leur ancienne vocation que les bienséances et les formes extérieures. Mais Suger, au milieu de ses prospérités, n'était ni heureux ni tranquille. Son àme dioite et noble, bien qu'étourdie par l'ensorcellement des affaires et des plaisirs, s'ouvrait cependant à la voix de la vérité, et possédait encore le sens profond de la dignité chrétienne. 11 avait entendu parler diversement de la fameuse Apologie , et enfin il eu prit connaissance lui-même "'. A cette lecture , un rayon de grâce le touche et le fait tressaillir; il rougit de honte; il

1 nist. de Cit., vol. III , ch. 9, p. 244. — 2 S. Berii., Epist., IXXVIIl m.K Siig. — 3 Mabill., Ann,, lib. LXXV, n. 90.

DE SAINT BERXAllD. 103

prend aussitôt la résolution de réformer son monastère et de se réformer lui-même. Les moines qui s'étaient relâchés à son e-xemple , se raniment à sa parole ; la maison prend bientôt une nouvelle face , et le monde est étonné d'une conversion si soudaine.

Mais saint Bernard , à la vue de ce changement et de l'influence qu'un tel exemple devait exercer sur une foule d'autres congrégations de France, ne put contenir en luimême les élans de sa joie. Il écrit à Suger, le félicite, et compare ses succès à ceux d'un général d'armée. « Quand » le vaillant capitaine, dit-il, s'aperçoit que ses gens recu- » lent, et que le fer de l'ennemi les taille en pièce, il aime » mieux mourir avec eux que de leur survivre avec honte, r> quoiqu'il pût fuir le danger. C'est pour cela qu'il de- » meure ferme dans la mêlée, attaquant avec vigueur et » courant au milieu des rangs, affrontant les périls et la » mort pour effrayer l'ennemi ; et de la voix et del'épée, il » enflamme les siens. 11 s'oppose à celui qui frappe, il dé- » fend celui qui va périr; en un mot, désespérant de les » sauver tous, il consent du moins à mourir pour chacun. » Mais tandis qu'il s'efforce d'arrêter les progrès du vain- » queur, pendant qu'il relève ceux qui tombent et rallie » ceux qui fuient, souvent il arrive que sa valeur produit , » contre toute attente, une révolution heureuse. A son tour, » il dissipe les forces des ennemis; il triomphe quand ceux- » ci allaient vaincre; et ses guerriers, dont la défaite sem- » blait certaine, se reposent avec joie dans le sein de la vic- » toire.... Oui, ce changement extraordinaire est l'œuvre » du Très-Haut ! Le ciel se réjouit de la conversion d'un seul » pécheur; combien plus de la conversion d'une maison » tout entière, et d'une maison telle que la vôtre !... Le Sau- » veur s'indigne contre ceux qui d'une maison de prière » font une caverne de voleurs ; il bénira celui qui rend à » Dieu sa première demeure, qui fait d'un arsenal un ciel, » et d'une école de Satan une école de Jésus-Christ *.... »

La parole vigoureuse de saint Bernard ne retentissait pas seulement dans le sein des ordres monastiques : elle émut aussi le haut clergé séculier, et ramena des évêques mondains dans la voie apostolique.

* s. Bern. ad Sug. , Epist. 78.

Henri , arclicvôque de Sons, fut le premier qui ouvrit son âme au saint moine de Clairvaux. Résolu de mettre fin à un genre de vie indigne d'un prélat, mais trop répandu au dehors pour comprendre toute l'étendue des obligations pastorales, il écrivit à Bernard pour lui demander des instructions sur les devoirs de l'épiscopat. Cette demande effraya l'humilité de saint Bernard. « Quisuis-]e, s'écria-t-il, pour » oser instruire un évoque? et comment oserai-je lui résis- » ter ? La même raison me porte à accorder et à refuser; il » y a du danger des deux côtés ; mais il y en aurait plus sans » doute à désobéir *. »

Saint Bernard envoya donc à l'archevêque de Sens, sous la forme d'une lettre, un traité sur les devoirs desévéques '^. 11 renferme des vérités bt des détails de mœurs pleins d'intérêt. Nous en présenterons ici la rapide analyse avec quelques extraits.

La lettre commence par un parallèle entre les bons et les mauvais pasteurs. L'ambition et la cupidité , d'où résulte la simonie, sont les deux plaies qui rongent le corps de l'Eglise. Après avoir développé cette proposition , il s'adresse à l'archevêque lui-même : « Pour vous, pontife du Très- » Haut , à qui voulez-vous plaire? Au monde ou à Dieu? Si » c'est au monde, pourquoi êtes-vous prêtre? Si. c'est à » Dieu , pourquoi êtes-vous mondain? On ne peut servir n deux maîtres à la fois. Vouloir être l'ami du monde , c'est » se déclarer ennemi de Dieu. Si je plaisais aux hommes , » dit l'apôtre, je ne serais point serviteur de Jésus-Christ... » Car enfin , si le prêtre est pasteur , si le peuple est trou- » peau, est-il raisonnable qu'on ne remarque entre eux aut> cune différence ? Si mon pasteur m'imite , moi qui suis » une de ses brebis, s'il marche courbé, le visage abaissé , ») les yeux tournés vers la terre , cherchant à remplir son » ventre , tandis que son âme languit affamée , en quoi se » distingne-t-il?.... Convient-il au paslenr d'assouvir ses » appétits comme un animal sans raison, de ramper dans la » boue, de s'attacher à la terre, au lieu de vivre selon l'es- » prit, et de chercher , de goûter les choses du ciel ?

* s. Bern. , Epist. XLII. — ^ Cet écrit , placé par les édileisis au nombre des opuscules de saint Bernard, est intitulé : De ofjicio epUcoporum. In op. Bern. apud Nabill.,tom. I, p. 468.

» Les pauvres murmurent,.... vos chevanx , disent-ils, niar- » client tout brillants de pierreries , et nous allons pieds » nus; vos mulets sont richement caparaçonnés , ornés de » boucles, de chaînettes, de sonnettes, de bandelettes allon- ') gées , resplendissantes de clous d'or et d'une infinité de » pierres précieuses ; et , après cela , on refuse à son pro- » chain de quoi couvrir sa nudité ! Dites-nous, pontife, que » fait l'or , je ne dis pas dans les temples , mais sur les » harnais de vos chevaux? Quand je me tairais sur ces dé- » sordres, la misère des pauvres les proclamerait, n

Saint Bernard insiste sur ce déplorable abus des biens de l'Eglise; et , après en avoir constaté les funestes conséquences, il en indique la source , qui est l'ambition de ceax qui aspirent aux premières places.

« Aujourd'hui, dit-il, parce qu'on envisage l'honneur et » non le fardeau, on a honte dans l'Eglise d'être simple clerc; >) chacun veut monter aux postes les plus éminents. De jeunes rt hommes encore imberbes, qui n'ont pour tout mérite que » leur naissance , se poussent aux plus hautes dignités de » l'Eglise ; ils échappent à la fépule pour commander aux p prêtres, plus contents de se soustraire à la verge que » d'occuper les places d'honneur , et plus flattés de n'avoir » plus de maîtres que d'être devenus maîtres eux-mêmes *.

» Ambition démesurée ! Avarice insatiable ! Alors même » qu'on est parvenu aux premières places, soit par le taï> lent, soit par l'argent , soit par la prérogative de la chair » et du sang qui ne posséderont point le royaume de Dieu , » on n'est pas satisfait ; on brûle du désir de multiplier les » bénéfices et d'en acquérir de plus honorables. Est-on » doyen, prévôt, archidiacre? Occupe-t-on quelque autre » dignité de cette nature? Ce n'est pas assez; on se met en » mouvement pour en cumuler plusieurs; puis on s'en dé- » pouillera volontiers si on peut devenir évêque. Du moins » alors on demeurera en repos? Non, d'évèque on veut de- » venir archevêque.... »

* Scholares pueri et impubères adolescentuli ob sanguinis digiiitatem proiiioventur ad ecclesiasticas digiiitates , et de sub fcrula transferuntur ad principandum presbyteris; laetiores intérim quod virgas evaserint, quam quod meruerint principatum ; nec tam illis blanditur adeptum , quam ademptum magisterium. Opusc. De olF. episc., n. 25, cap. 7.

1(^6 IIISTOIRE

Il inonlrc ciisuile ces inênics dignitaires allant à Ilomc , briguant les honneurs, après avoir amasse des richesses , et cherchant à éblouir le monde par le faux éclat de la gloire humaine. 11 compare celte satisfaction fugitive à la gloire véritable, à celle (pii sied au vrai pontife, « gloire tout in- » térieure et cachée, elle ne fascine pas les yeux, mais n'en » est pas moins éclatante ; elle ne flatte pas le goût, mais » n'en est pas moins précieuse ; elle n'enfle pas la superbe , ») mais n'en est pas moins sublime. » La chasteté, la charité sincère, l'humilité du cœur, la simplicité de la colombe , une foi vive et forte, la vigilance pastorale : telles sont les qualités évangéliqucs sur lesquelles saint Bernard insiste et qu'il recommande aux pontifes ; « en sorte, dit-il, qu'un » évéque, dans tous ses discours et dans ses actions, n'ait » en vue que la majesté de Dieu et le bien de ses frères. » Alors il deviendra , selon la signification même du nom )) de pontife, un po)U , une voie de communication entre le » ciel et la terre , faisant l'oflice de médiateur, et présen- » tant à Dieu les vœux du peuple , au peuple les grâces de » Dieu... »

La conversion de l'archevêque de Sens et celle de l'abbé Suger augmentèrent prodigieusement la renommée de saint Bernard; et dès lors ifeut à se défendre contre les honneurs qu'on lui oflVait de toutes paris. La ville de Châlons , puis celle de Langres, dont les sièges se trouvaient vacants, le demandèrent pour évéque, et firent de nombreuses leiitatives pour vaincre sa résolution de n'accepter aucune dignité dans l'Eglise. Plus tard, il fut proclame archevêque de Reims, par l'élection du clergé et les acclamations des fidèles ; mais il refusa constamment ce poste redoutable , et même il fut obligé de recourir à l'autorité de Uome pour n'être point contraint de céder aux vœux persévérants d'une si noble Eglise K

Une mission d'un autre genre, plus analogue à sa vocation extraordinaire , piésenta bientôt un nouvel aliment au zèle de l'homme de Dieu.

L'évéque de Paris , Etienne de Senlis, homme de cour'et ami particulier du roi , avait été louché des discours et des écrits de saint Bernai'd ; mais les exemples de Suger et ilo

* Gaudf., Vit. S. Bcrn., lib, III, cap. 3.

l'archevêque de Sens avaient produit sur son âme une impression si vive , que , mettant fin à ses longues hésitations, il quitta la cour , pour ne s'occuper désormais que du soin de son troupeau . Cette retraite inopinée blessa le roi Louis YI, qui aimait Etienne et le comblait de faveurs pour le retenir près de sa personne. Ce prince , d'un caractère impérieux et irascible, ne pouvant souffrir la contradiction , changea en haine l'amitié qu'il avait portée au prélat ; et depuis lors il lui suscitait de perpétuelles entraves et le persécutait avec une violence toujours croissante. Quelques clercs que l'évêque avait mécontentés par le rétablissement d'une discipline plus rigoureuse, contribuèrent à indisposer le roi contre lui , et réussirent enfin, à force d'intrigues et de faux rapports, à faire traduire leur évéque devant la justice séculière qui le dépouilla de ses biens '. Jusque-là le prélat avait supporté les mauvais traitements avec une patience inaltérables ; mais il ne crut pas devoir abandonner les biens de son église à l'arbitraire du pouvoir temporel ; et après avoir vainement employé les remontrances et la menace , il jeta un interdit sur la personne du roi, et se retira à Sens auprès de son métropolitain. Les deux prélats se rendirent ensemble à Cîteaux , où se trouvait alors réuni le grand chapitre des abbés de l'ordre. Ils exposèrent leurs griefs à celte vénérable assemblée , et lui demandèrent assistance et protection centre les usurpations du roi de France. Le chapitre examina mûrement la cause de l'évoque de Paris et en reconnut la justice. En conséquence, on décida qu'une lettre écrite au nom de tous les abbés de l'ordre , serait adressée au roi , et qu'elle lui serait présentée par saint Bernard et Hugues de Pontigny.

SaintBernardrédigea cette adresse, dontvoici les termes:

<( Etienne , abbé de Cîteaux , et le chapitre général des

» abbés et religieux de la même congrégation , souhaitent

» au très-illuslre Louis , roi de France , la santé et la paix

» en Jésus-Christ.

»LeRoi desangeset deshommesvousadonnéun royaume » sur la terre, et vous en a promis un autre dans le ciel , si

* Voy. Baronius ad ann. 1 127, et Mabillon , idem. Ce dernier cite quelques autorités d'après lesquelles les mécontents auraient poussé leur animosité jusqu'à attenter à la vie de l'évêque de Paris.

108 IIISTOIHE

» vous régnez avec justice ici-bas. Nous le souhaitons, et » nous le demandons pour vous. Mais pourquoi résistez-vous » anjourd'liui si fortement à l'etlct de nos prières , vous qui » les recherchiez aulrelois avec un si humble cmpresse- » ment? A quel titre lèverons-nous nos mains vers l'époux. » de l'Eglise, quand vous la contristez avec tant de témérité » et sans aucun sujet? L'Eglise se voit attaquée par le prince » qui naguère fut son défenseur. Dès lors , songez-vous quel » est celui que vous outragez ? Ce n'est pas l'évéque de » Paris ; mais c'est le souverain du ciel et de la terre , le » Dieu terrible qui donne et ôte la vie ; qui, en un mot, dé- » clare que mépriser, ses ministres c'est le mépriser lui- » même...

» Nous vous conseillons et vous conjurons , par les rela- » tions fraternelles que vous avez voulu établir entre nous ♦) (relations que vous violez en cette rencontre) , de faire » cesser au plus tôt un si grand scandale. Que si nous avons )> le malheur de ne pas être écoutés , si vous rejetez les avis » de ceux, qui sont vos frères et qui tous les jours olîrent » leurs prières pour vous, pour vos enfants , pour votre » royaume , sachez que notre bassesse , tout impuissante » qu'elle est , n'oubliera pas les intérêts de l'Eglise et de » son ministre , le vénérable évêque de Paris , notre père et » notre ami. H implore de pauvres religieux contre un roi » puissant, et nous prie, par le droit de fraternité qui existe » entre nous , d'écrire au Pape à son sujet. Mais , avant de » le faire , nous avons jugé convenable de nous adresser di- » rectement à Votre Excellence...

« Si Dieu vous inspire de suivre nos conseils et d'accep- » ter notre médiation pour vous réconcilier avec votre évé- » que , ou , pour mieux dire , avec Dieu même, nous serons » prêts à essuyer toute espèce de fatigues et à nous rendre » où il vous plaira, pourvu que nous obtenions ce résultat. » Que si nos démarches ne sont point accueillies , nous » saurons néanmoins assister notre ami et nous l'cndro )) utiles au prêtre du Seigneur *. »

11 fallait, dit un historien moderne, que la sainteté de ces religieux eut fait sur l'esprit du roi une sensation bien vive, pour (ju'une lettre écrite avec tant de liberté ne l'irri-

* Epist. XXV, in op. S. Bcrn. npud Mabillon.

lût pas. Mais, au contraire, il fut touché de leurs prières et de leur fermeté ; et de plus , il s'alarma de l'anathème dont on le menaçait *. 11 craignait que le pape ne confirmât cet anallième, ce qui donna tout d'abord à l'objet de la dépulation une heureuse issue; et le roi promit de rendre à Etienne le patrimoine dont il l'avait privé. Cependant cette bonne disposition dura peu et n'eut point d'elhcacité; car le pape ayant levé l'interdit, Etienne se vit de rechef en butte aux injustes ressentiments du monarque. Celui-ci , croyant n'avoir rien à se reprocher dans une affaire que le pape ne punissait point ^, laissa sous le séquestre les biens de l'église de Paris , et ne fit plus aucun droit aux vives instances des abbés de Cîteaux. Saint Bernard et Hugues de Pontigny informèrent le pape de cet état de choses. Ils ne craignirent point de lui écrire que llionneiir de l'Eglise avait clé lésé sous le pontificat d'IIonorius ^. « Déjà, lui disent-ils, l'humilité ou plutôt la fermeté de » l'épiscopat avait fléchi la colère du roi, lorsque l'autorité » du souverain pontife a abattu le courage des évoques... » Votre bref, ajoutent-ils dans une autre lettre, est non- » seulement cause qu'on retient ce qu'on a pris, mais encore » qu'on est plus hardi à piller ce qui reste *. »

L'obstination du roi lui devint funeste. Saint Bernard l'avait vainement et à plusieurs reprises exhorté à la paix : « Vous avez méprisé le Dieu terrible en méprisant les supplications des pontifes , lui dit-il un jour avec la hardiesse d'un prophète. Eh bien! attendez-vous au châtiment que votre crime mérite : votre fils aîné vous sera enlevé ; il mourra d'une mort précoce. »

Cette prédiction fut suivie de l'événement. Philippe , l'héritier présomptif de Louis VI, qui avait déjà reçu Tonc-

* Villefort , liv. II. p. 111. Cet historien est d'accord avec l'annaliste de Cîteaux; mais d'autres auteurs plus anciens rapportent le même fait d'une manière diffe'rente. D'après eux , saint Bernard et les autres de'putés auraient été mal reçus par le roi. Quas litteras S. Bernardus cum Hugone Pontiniacensi , multisque aliis praelatis , Ludovico supplex offerens , repulsam indigne passas est. (Voy. Mabillon , not. in Bern. litt. , p. 21 , n. 32). — ^ C'est l'opinion qu'énonce l'annaliste de Cîteaux, Henriquez, ann. 1127. — ^ Xjigtes ^idimus , tristes et loquimur : honorem Ecclesiae , Honorii tempoi'e non minime laesum. — * Hoc denique litteris vestris factura est , ut maie ablata pejus teneantur , et reliqua passim in dies rapiantur, etc. (Epist. S. Beui. , XLVI et XLVII,apudMabill. , p. 54).

lion royale, et qui était pour son père et pour la France un objet d'amour cl de justes espérances, mourut à la suiti; d'une ciiule de cheval , en l'année 1131 '.

l.e malluHireuK roi demeura consterné; mais la paix fut rendue à l'église de Paris.

Voici comment Suger lui-même raconte ce funeste accident dans la Vie de Louis le Gros : « Deux, ans après, dit l'abbé de Sainl-Denis, le jeune prince , qui avait alors environ seize ans, se promenait un jour à cheval dans un faubourg de la ville de Paris (rue du IMaitroy-Saint-Jean, près de la Grève). Tout à coup un détestable pourceau se jette dans le chemin du coursier; celui-ci s'abat rudement, brise contre une borne son' noble cavalier, et l'étoulfe sous le poids de son corps. On s'empressa de relever le tendre enfant à demi mort , et de le transporter dans une maison voisine. A l'entrée de la nuit il rendit l'àme. Ce jour-là précisément on avait convoqué l'armée pour une expédition. Aussi tous les guerriers qui apprirent la triste nouvelle, de même que les habitants de la ville, furent pénétrés de douleur, et pouss''M'ent des sanglots et des gémissements. Quant au désespoir du père, de la mère et de leurs amis, nul ne saurait l'exprimer ^. »

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