‹ Histoire de Saint BernardChapitre 14 sur 55 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Suite du précédent. — Conversions de la duchesse de Lorraine ; de Béatrix ; d'Emiengarde , comtesse de Bretagne. — La \lerge Sophie. — Le prince Henri de France. — Ainédée , prince d'Allemagne.

La chrétienté, comme l'ancien peuple de Dieu, a ses époques désolantes où les rois et les peuples, et même les ministres sacrés, semblent enveloppés de vices comme d'un vêlement, dit le prophète. Leur infidélité avait depuis longtemps ouvert aux passions les portes du sanctuaire; l'ava-

* Erat autera Philippus jam unctus in regein, magnœ omninô spei udolescen», et patri (quod ex abundanli est dicere) omniiiô carissimus... Non post tnultùni temporis , miserabileiu salis obituni lilii sui Philip[)i ipse et tolu Francia deploravit. (Fragmenta ex 3 ' Vit, S. Bern. , auctore GuulVido , n. 6 , p. 1292, — 2 Sugerius , Vita Lud, , 6.

ricc était devenue l'idole du siècle; les princes lui sacrifiaient l'honneur et la justice; et les peuples , trop souples auK impulsions funestes, suivaient leur exemple , tout en murmurant contre eux. De tels maux durent, en se développant, produire les inévitables scandales dont parle l'apôtre. Nous les verrons bientôt ravager le champ de l'Eglise. Mais en même temps que l'iniquité monte au comble de sa mesure, les vertus du ciel descendent dans les âmes d'élite ; et la grâce, qui ne tarit jamais, prépare d'avance de puissants organes destinés à combattre le mal et à lui opposer une digue insurmontable.

Déjà l'esprit monastique, régénéré dans l'ordre de Cîteaux, a réveillé l'esprit sacerdotal. Les membres les plus éminents du clergé séculier travailleront désormais à transmettre jusqu'aux derniers degrés de la hiérarchie l'étincelle sacrée qu'ils ont reçue de plus haut. De la bouche des prêtres, la parole vivifiante se répondra sur la multitude et lui communiquera un esprit nouveau. Mais ici l'action est double ; il faut à la fois qu'elle descende des sommités du corps social et de la chaire de l'Eglise : les peuples ne se rendent à la vérité que lorsque, à la parole qui l'annonce , se joint l'autorité de l'exemple. Or , l'action que l'esprit monastique a exercée dans le sacerdoce, l'esprit sacerdotal doit la reproduire dans les principaux organes de la vie sociale. C'est surtout par la femme que la pieté se réveille d'abord et répand dans la société sa mystérieuse influence. Nous l'avons dit ailleurs : la femme est un des grands instruments dont se sert la Providence pour adoucir les voies de la civilisation; elle porte en elle les germes de l'avenir moral des peuples; et là où elle méconnaîtrait cette haute mission, nulle société ne serait possible '.

Remarquons la marche de l'action providentielle. Un simple moine, transformé par l'Esprit de Dieu , renouvelle l'ordre monastique. Celte réforme, imperceptible à son point de départ, se dilate dans le monde et soulève contre elle les passions qu'elle veut abattre ; les âmes fortes se ral-

* 1 Dans toute l'iiistoîre évangélique, dit M. deMaîstre, les femmes jouent > un rôle <rès-remarquable, et dans toutes les conquêtes célèbres du christia-

• nisme, faites tant sur les individus que sur les nations, toujours on voit

• figurer une femme... » (Soirées de Saint-Pétersbourg, ch. 2).

lient cl forment un camp compacte pour s'opposer au camp du monde ; les sentinelles avancées se réveillent les unes les autres; les chefs sont prêts à combattre ; mais les masses ne sont point encore excitées. Il faut que l'action divine passe des pontifes aux. rois, et des rois aux peuples : ce sont des femmes d*uu rang éminent , qui serviront d'intermédiaires, en présentant à l'Eglise des organes de grâce, et au monde des modèles de vertus.

Adélaïde, duchesse de Lorraine, devint une des premières conquêtes de saint Bernard. Cette illustre dame , au rapport de Guillaume de Saint-Thierry, vit le serviteur de Dieu en songe , et se mit sous sa direction , après avoir changé de vie, car auparavant elle était possédée de l'amour du monde; et anjourd'luii elle confesse que lliomme de Dieu l'a de livrée de sept Iwrrihles démons *. Il existe peu de documents sur ses relations avec son direcleur ; mais ce qui nous reste des lettres de ce dernier, nous donne la mesure de l'influence qu'il exerçait sur elle en faveur de la paix et de la justice. « Je rends grâce , lui écrit-il , de la pieuse affec- » tion que vous témoignez aux serviteurs de Dieu ; car lors- » qu'on voit la moindre étincelle de la céleste charité allu- » mée dans un cœur de chair , où régnaient auparavant les » enflures des grandeurs et des passions, on peut croire cer- » tainement que c'est un don divin , et non une vertu hu-

» maine Je vous prie , ajoute-t-il en terminant, de saluer

» de ma part le duc votre mari , et je vous exhorte tou%- » deux, pour l'amour de Dieu, à céder le château au sujet » duquel vous faites des préparatifs de guerre , si vous re- » connaissez que vos prétentions sont mal fondées. Souve- » nez-vous qu'il est écrit : One sert-il à l'homme de gagner » tout l'univers , s'il perd son âme '^ ? »

Une autre dame , sur laquelle l'histoire fournit peu de renseignements, semble concourir, aussi bien que la duchesse de Lorraine, aux vues et aux œuvres du serviteur de Dieu. Une seule lettre constate la part qu'elle y prenait : « Vous désirez savoir, écrit saint Bernard à la pieuse Béa- » trix,Jquel est l'état de ma santé, le résultat de mon voyage

* Ducissa Lotharingîao (Atlielais noiniiie) , feniina nobilis , sed non tam nobiliter victitans... usque hodiè se cssu de ([uâ sopteiu da3inoniu ejcccrit, gloriatur. (Vit. S. Bern., 1. 1, cap. 14, p. 1 104, n. 68).— ^^ S. Bern., EpUt. CXX.

» et l'établissement nouveau que je viens de faire. Pour vous » répondre en peu de mots, je vous dirai que nos religieux » ont passé d'un désert sauvage dans un séjour agréable et » pourvu de toutes les choses nécessaires.... Je les ai laissés » fort contents; et pour ce qui me concerne, je suis arrivé » ici en bonne santé; mais depuis mon retour, j'ai eu la » fièvre intermittente qui m'a mis à l'extrémité. Dieu m'a f> rendu la santé en peu de temps, et à l'heure qu'il est, je » me porte mieux qu'auparavant *. »

Les encouragements et la tendre sollicitude qu'il prodigue aux âmes qu'il a ramenées dans la voie de Dieu , se manifestent dans d'autres lettres d'une manière admirable : « Certainement, écrit-il à une personne de qualité dont on » ignore le nom , certainement il n'est de joie profonde et » vraie que celle dont Dieu est la source intarissable ; et :> toute autre joie comparées celle-là n'est que tristesse... )) Je vous en prends à témoin vous-même ; l'Esprit-Saint ne » vous l'a-t-il pas dit avant moi au fond de votre cœur ? » Eût-iL été possible humainement qu'une jeune femme » comme vous, belle, gracieuse, noble, s'élevât au-dessus » de son âge et de son sexe, méprisât ce qui flatte les sens » et la vanité, si une force invisible ne vous eût soutenue, » et si des plaisirs plus doux ne vous eussent dégoûtée des » choses de ce monde '^?... »

Mais parmi les âmes intérieures avec lesquelles Bernard entretenait des communications fréquentes et ferventes , celle qui paraît lui avoir été plus particulièrement attachée, c'est Ermengarde , comtesse de Bretagne. Les lettres qu'il lui adresse prouvent l'unité d'esprit qui existait entre eux ; et l'on y peut admirer les eifets les plus touchants de la tendresse pastorale qui , sous son enveloppe austère , animait le cœur du saint moine.

Ermengarde, femme d'un mérite éminent, avait quelque temps végété dans la voie tiède et vulgaire où l'esprit du monde et l'esprit de piété s'allient pour se tolérer l'un l'autre, et se concèdent réciproquement leurs droits pour contenter, autant que possible, la grâce et la nature. Mais une âme forte ne saurait longtemps respirer au sein d'une vie insipide et d'une atmosphère si nauséabonde. Ermen-

1 Epist. ad Beatric, CXVIII. — 2 S. Bern. , Epist. CXIV.

11 i HISTOIRE

garde éprouvait des désirs et des besoins du cœur aux- «[uels le monde ne pouvait répondre. Déjà elle s'était adressée au cardinal de Vendôme et avait suivi ses conseils ' ; mais il lui l'allail un saint pour la conduire dans les voies sublimes de la sainUslé. Dieu lui envoya Bernard : c'était riiomme choisi entre mille, comme dit l'Ecriture , qui dût l'élever au-dessus de ce monde et lui indiquer la route de la céleste patrie.

Voici quelques extraits de deux lettres, les seules qui aient été conservées; elles sulliront pour nous faire pressentir quelle union cliasle et vivante l'Esprit de Dieu seul peut former entre les âmes saintes.

«Bernard , abbé de Clairvaux, salue sa fille bien-aimée » en Jésus-Christ, Ermengarde , ci-devant comtesse de Bre- » tagne, et présentement humble servante de Dieu; et lui » témoigne qu'il a pour elle tous les sentiments d'une af- » fection pure et chrétienne.

» Que ne puis-je vous rendre mon esprit aussi visible que » ce papier, et vous faire lire dans mon cœur les sentiments » d'amour que le Seigneur m'inspire et le zèle qu'il me » donne pour votre âme ! Certes vous reconnaîtriez que » nulle langue et nulle plume ne sauraient les exprimer. Je » suis près de vous en esprit , quoique absent de corps. Il )) est vrai que je ne puis vous montrer mon cœur; mais s'il » m'est impossible de le manifester entièrement, il dépend » de vous cependant de le comprendre; vous n'avez qu'à » entrer dans le vôtre pour y trouver le mien, et m'altri- » buer autant d'amour pour vous que vous sentez en avoir » pour moi. L'humble modestie ne vous permet pas de » croire que vous m'aimez plus que je ne vous aime; et vous » devez au contraire penser que le même Dieu qui vous » porte à m'aimcr et à vous conduire d'après mes conseils , » me donne une ardeur égale pour répondre à cette allec- » tion , et un tendre intérêt pour vous servir. Comprenez » donc de quelle sorte vous m'avez retenu près de vous lors » de mon départ; car, pour moi , je puis dire, selon la vé- » rite, que je ne vous ai point quittée en vous quittant, et » que je vous retrouve partout où je suis. Voilà ce que j'ai » cru pouvoir vous écrire en peu de mots, étant encore en

* Vid. Ej)i9t. Goilf. Vendom, lib, V, Epiât. III et XXIV.

» chemin. Mais j'espère vous écrire plus longuement quand » j'aurai plus de loisir , et que Dieu m'en donnera le » moyen *. »

Une seconde lettre renferme , encore plus que la précédente, l'harmonieux langage de l'amour spirituel.

u Mon cœur, écrit saint Bernard, est au comble de sa » joie en apprenant la paix du vôtre. Je suis heureux lors- » que je sais que vous êtes heureuse , et votre tranquillité » fait la mienne. Cette paix que vous goûtez ne procède , » en aucune manière , ni de la chair ni du sang. Vous avez » renoncé aux grandeurs pour vivre dans l'humilité; aux ^» avantages de votre naissance pour mener une vie obscure )) et cachée; aux richesses pour embrasser la pauvreté; en- » fin , vous vous êtes sevrée des douceurs de votre patrie , » des consolations d'un frère et d'un fils. Après cela, n'est-il » pas visible que la joie de votre âme est un don de l'Es- » prit-Saint? Il y avait longtemps que la crainte de Dieu » vous avait fait concevoir l'esprit de salut; mais vous l'avez » enfanté dans ces derniers temps , et l'amour a banni la )> crainte. Oh ! que j'aimerais à vous entretenir de vive voix » sur ce sujet, au lieu de vous écrire! En vérité, je me » fâche contre mes occupations qui m'empêchent si souvent » de vous aller voir; et je me réjouis quand j'aperçois des » rencontres qui me procurent ce bonheur. Elles sont rares, » j'en conviens ; mais cette rareté même me les rend d'auj) tant plus chères et précieuses. J'espère toutefois qu'une » occasion se présentera incessamment, et d'avance je goûte » les douceurs de notre entrevue ^. »

Nous lisons que la comtesse Ermengarde , cette fille si intime du cœur de Bernard, devint célèbre par ses œuvres de piété , et par les abondantes aumônes qu'elle versait dans le sein des pauvres. Elle contribua puissamment à l'extension de l'ordre de Cîtcaux, et fit bâtir dans ses domaines un vaste monastère à l'une des colonies de Clairvaux. C'était là que son saint directeur aimait à prendre quelque repos dans ses courses apostoliques ^.

Plusieurs autres âmes d'élite des divers rangs de la société embrassèrent, à la voix de saint Bernard, les conseils

* s. Bern. Epist. CXVI. — 2 Idem , Epist. CXVII, — ^ Vit. S. Bern. , lib. II , cap. 9 , n. 32.

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de la porft'Clion ôvangélique. Quelques-unes, retenues dans le monde par des liens Irgitinies , l'édifièrenl de leurs douces vertus et répandaient sur la société comme un rellet céleste ; d'autres , plus heureuses , et libres de tout engagement , rompaient avec le monde pour se vouer à Dieu seul , et entraînaient à leur suite plusieurs âmes captives.

Parmi ces dernières, nous ne citerons que la vierge Sophie , à cause de l'intérêt particulier que saint Bernard lui témoigne. On ne connaît point de détails sur sa vie , et l'on ignore l'origine de ses rapports avec l'abbé de Clairvaux, : la plupart des merveilles (le grâce, opérées dans le mystère, aiment le mystère et demeurent inconnues aux hommes ; l'histoire ne raconte que les actions d'éclat ; mais les humbles vertus qui parfument le champ de l'Eglise échappent à SCS investigations. La lettre à Sophie renferme de trop utiles instructions pour que nous puissions la passer sous silence. En voici quelques fragments :

« Vous êtes bien heureuse de vous distinguer de ceux de » votre rang, et de vous élever au-dessus d'eux, par le désir » de la solide gloire et par le généreux mépris d'une gloire » factice, plus illustre par cette distinction que par l'éclat » de votre naissance... Que si les fdles du monde, parées » comme des édifices et des palais , vous poursuivent de » leurs railleries, répondez-leur : Mon royaume n'est pas de » ce monde. Répondez-leur : Mon temps n'est pas encore » venu, tandis que le vôtre est toujours prêt. Uépondez- » leur : Ma gloire est cachée avec Jésus-Christ en Dieu ; et » lorsque Jésus-Christ , qui est ma gloire , apparaîtra dans )) sa gloire, j'apparaîtrai aussi dans ma gloire avec lui... Au » reste , le fard , la pourpre , les ornements , peuvent avoir » de la beauté, mais ils ne la donnent pas ; car la beauté » qu'on prend avec l'habit et que l'on quitte en le quittant , » est la beauté de l'habit, maisnon la beauté de la personne. » Laissez donc les autres filles emprunter une beauté étran- » gère, quand elles se trouvent dépourvues de celle qui leur » était propre. Elles montrent bien qu'elles sont privées de » la beauté intérieure et vcrilable , par cela même qu'elles » se parent avec tant de soin pour plaire à des insensés. » Quant à vous , ma fille , jugez indigne de vous une beauté 1) (pii provient de quelques peaux de bétc ou du travail des

» vers. La véritable beauté de chaque chose est celle qui ré- » side en elle-même et qui ne dépend point d'une matière » séparée d'elle. La pudeur, la modestie , le silence , Thu- » milité, tels sont les ornements d'une vierge chrétienne... » Oh ! qu'une chaste pudeur répand de grâces sur le visa- » ge ! et combien ces charmes sont plus aimables que les » perles et les pierreries ! Pour vous , vos trésors ne sont » point attachés au corps qui se flétrit et se corrompt ; car » ils tiennent à l'âme, et ils participeront à son immorta- » lité *. »

L'exemple de ces grandes âmes , et leur vaste influence propagèrent l'esprit de piété , comme l'étincelle électrique, dans tous les rangs de la société ; les trônes aussi bien que les hameaux portèrent des fruits de grâce. Un fils du roi Louis le Gros ^ , le prince Henri , vint à Clairvaux pour voir saint Bernard, et pendant qu'il conversait avec le serviteur de ' Dieu , il se sentit touché d'un si puissant désir de demeurer avec lui , d'embrasser son genre de vie , qu'il congédia sa nombreuse suite , et déclara , au grand étonnement du monde, qu'il ne quitterait plus le monastère. Bernard, avan de l'admettre au noviciat, le soumit à des épreuves longues et humiliantes ; il l'employa aux travaux les plus durs et même à l'office de la cuisine ; mais le prince persévéra dans ces exercices , et devint un des plus humbles moines de Clairvaux. Ce ne fut que longtemps après , et malgré ses vives résistances, qu'il accepta l'évêché de Beauvais ; et plus tard il monta sur le siège de Reims où il rendit d'immenses services à l'Eglise ^.

A ces glorieuses conquêtes ajoutons encore celle d'Amédée , jeune prince d'Allemagne et proche parent de l'empereur. Ce dernier étant mort , Amédée se dégoiila des grandeurs fugitives et se dépouilla des insignes de ses dignités pour se retirer à Clairvaux. Il y demeura toute sa vie parmi les simples moines qu'il édifia par ses douces qualités ^

* s. Bem. Epist. , CXIII. ^- ^ louis le Gros avait eu, outre Philippe qui venait de mourir, six fils : Louis le Jeune , qui lui succéda ; Henri, f(ui devint moine de Clairvaux ; Robert , comte de Dreux ; Pierre , seigneur de Courtenay; Pliilippe, qui reçut les ordres sacrés, et une fille nommée Constance, ■^ ^ Stephani Parisiens. Commentar. in Regul. S. Benedict. , cap. 39. In Ann. ord. Bened., tome VI, p. 700. Voy. aussi Recueil des hist. de France , t. XII, p. 91. — * Hist. de Cîteaux , vol. IH, ch. 9, p. 247. On rapporte

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Du reste , il serait impossible de citer tous les grands exemples d'abnégation , d'humilité et de vertus généreuses qui se renouvelaient ciiaque jour et se provoquaient les uns les autres, sous l'irrésisliblc influence de l'abbé de Clairvaux. Celui-ci , obligé, pour les soins de son ordre, de faire de fréquents voyages, semait sur sa route la semence du ciel, et récoltait , dans les greniers de Clairvaux , une moisson riche et précieuse. « Si l'on voulait rapporter toutes ces » choses de vive voix ou par écrit , dit un chroniqueur , on » risquerait d'cxcilor l'incrédulité de ceux qui n'ont point » de goût pour les choses saintes. »

Cependant si la piété renaissait dans le monde et germait, pour ainsi dire, sous les pas de l'homme apostolique , qu'on juge des fruits divins qu'elle produisit à Clairvaux même , et des merveilles dont ce monastère dut offrir le spectacle ! Bernard, comme une brillante lumière , éclairait cette vaste solitude, et la fécondait par sa parole, par son regard , par son exemple , par sa seule présence. 11 faudrait un livre spécial pour retracer l'histoire de cette admirable réunion d'hommes qui tous ensemble gravissaient les hauteurs sublimes de la perfection chrétienne. Bornons-nous à quelques simples traits qui se rapportent aux frères convers de Clairvaux; ce sont les plus obscurs et les moins connus, mais non pas les moins édifiants, et nous aimons à les mettre en évidence.

Il y avait à Clairvaux, raconte l'annaliste de l'ordre * , un frère convers d'une grande vertu et d'une obéissance extrême, lequel avait appris à l'école du Saint-Esprit, à être doux et humble de cœur. Chacun rendait de lui ce témoignage que jamais on ne l'avait vu se laisser aller à l'impatience ou à l'humeur, quelque injure qu'on lui fit; au contraire il priait pour ceux qui l'accusaient, et il avait pris l'habitude de dire au moins une fois le Pater pour chacun de

aussi à cette même époque la conversion du cël^bre Othon , fils du duc d'Autriche , plus connu sous le nom d'Otli on de Friesinjjen. Ce prince , petit-tils de l'empereur Henri et allié de pvesiiuo toutes les maisons régnantes , étant venu faire une retraite à Morimond , monastère de l'ordre de Cîtoauï , y ressentit un attrait si puissant pour la vie religieuse, qu'il y prononça ses vœux ainsi que quinze de ses compagnons. Dans la suite il devint évoque de Friesingeu , et prit, connnc nous le verrons, une part très-active aux affaire» de son siècle. (Voy. Maiirjq. Ann. Cist, , I I2(i) — « Exord., Cist. IV, cap 10

DE SAINT BEUNAnO. 119

ceux qui le proclamaient, justement ou injustement, à la coulpe. Un jour , ayant été envoyé dehors pour quelques affaires, il se trouva obligé de passer tout seul dans une forêt isolée; et lorsqu'il y pensait le moins, il fut assailli d'une troupe de voleurs qui lui prirent son cheval et le dépouillèrent complètement. Les voleurs l'ayant ensuite laissé là , il se prosterna devant Dieu pour le supplier de leur pardonner ce péché. Or, il arriva que l'un d'eux, curieux de voir ce que faisait le pauvre frère, après avoir été mis dans un état si déplorable , s'approcha avec précaution et le considéra de loin. Mais comme il le vit en prières, il s'en retourna au plus tôt vers ses compagnons et leur dit , en se frappant la poitrine : « Malheur à nous, misérables et damnés que nous sommes , nous méritons la mort , car nous avons traité si mal un saint homme : c'est un moine de Clairvaux. » Les voleurs n'eurent pas plus tôt entendu ces paroles, qu'ils furent touchés de componction; et revenant aussitôt sur leurs pas , ils trouvèrent le religieux prosterné et priant pour eux. Ils lui rendirent tout ce qu'ils lui avaient pris et lui demandèrent humblement pardon de leur faute.

Un autre convers , homme simple et prompt à obéir, avait la charge des bœufs, dans une des fermes de Clairvaux. Or, raconte le même chroniqueur *, cet homme vit un jour Jésus-Christ qui l'assistait dans son travail. De ce moment , embrasé du désir de mourir et de rejoindre celui qui marche avec les âmes simples , il tomba malade , et le septième jour , étant à l'agonie, saint Bernard le visita pour lui dire un dernier adieu comme à un enfant chéri cl bicn-auné qui s'en allait en sa céleste pairie; et après avoir reçu la bénédiction paternelle, le frère rendit avec sérénité son dernier soupir , et saint Bernard témoigna que Dieu avait véritablement marché avec lui.

Au nombre de ces humbles frères, il s'en trouvait encore un dont la vie et la mort furent souvent citées par saint Bernard lui-même ^. C'était un religieux qui , durant plusieurs années, souffrait les maux les plus cuisants avec une invincible patience; un ulcère dévorait ses chairs et avait déjà atteint les os. Mais jamais aucune plainte n'était sortie de sa bouche , et lorsque enfin il sembla sur le point de s'é-

* Eïord., dist., IV, cap. 18. —2 idem, dist, IV, cap. 16,

teindre , sa vigueur tout ù coup se ranima , « et le malade , » comme enivré d'un vin céleste , se mit à entonner des » hymnes et des chants de triomphe ; et d'une voix forte et » sonore, il rendit des actions de grâces à Dieu. Ainsi cet » honinic puiifié expira, ne cessant de chanter qu'en cessant » de vivre, et achevant dans la Jérusalem céleste les canti- » ques d'allégresse qu'il avait commencés sur la terre '. »

Cependant saint Bernard, également excédé do soins et de latigues, retomba malade. Forcé de s'isoler dans son ancienne cellule, il envoya prier Guillaume de Saint-Thierry de venir auprès de lui. C'était son ami intime, le confident de ses pensées; lui aussi était malade ; mais il vint à Clairvaux; tous deux avaient besoin de se voii\ de se soutenir, de souffrir ensemble.

Guillaume a laissé par écrit les impressions qu'il éprouva lors de cette visite; et grâce à sa naïve chronique , nous pourrons assister, en quelque sorte, à la conversation familière de ces deux grands hommes.

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