CHAPITRE XVÎ
Institution des Templiers. — Retour de saint Bernard à Clairvaus. — Humiliations qu'il éprouve. — Ses travaux et ses prédications quotidiennes.
A chaque âge de la chrétienté de nouveaux besoins naissent, un nouvel esprit se manifeste. L'Eglise, comme une mère prévoyante , pourvoit à ces besoins et les sanctifie. Sa puissance infinie d'amour ne dort jamais; sans cesse elle enfante, elle crée, elle offre des ressources nouvelles aux nouvelles exigences; et l'on ne saurait signaler parmi les diverses nécessités qui ont agité les hommes et les siècles , nulle pensée , nulle tendance , nulle infortune , nul besoin qui n'ait trouvé dans le sein de l'Eglise son véhicule, son remède, son baume, sa forme, l'objet correspondant au désir de l'époque.
Au commencement du douzième siècle , la récente conquête de Jérusalem avait allumé dans le monde un enthousiasme à la fois religieux et guerrier. Les guerres saintes n'étaient elles-mêmes que le développement et la mise en œuvre, pour ainsi dire, d'une idée sublime qui dut produire ce que le sceptre de Charlemagnc et la politique de ses successeurs avaient préparé de longue main , à savoir la fusion des divers peuples qui constituaient la chrétienté. Cette idée ne se dévoilait point alors dans toute sa clarté ; mais elle planait sur le saint sépulcre où elle servait de point de ralliement aux peuples chrétiens; elle leur présenta
* Ann. Cisl., tom. I, p. 184. Le concile s'ouvrit le 13 janvier 11*28.
à tous un même but; et pour l'atteindre, tous les rangs se confondirent; le prince comme le prêtre, le chevalier comme le simple bourgeois , faisaient cause commune sous la bannière de la croix.
De là le caractère et l'esprit général de cette époque , esprit qui est toujours analogue à l'objet auquel il s'attache et au but qu'il poursuit. Ce but était double ; il était à la fois terrestre et divin : la Jérusalem de la terre faisait un appel à ceux qui aspiraient à la Jérusalem du ciel ; et ces deux pensées confondues provoquaient les larmes de la piété et la valeur du guerrier. Les religieux s'animèrent d'un zèle chevaleresque; les chevaliers s'enflammèrent d'un zèle religieux ; le soldat se fit moine dans la perspective de la céleste Sion ; le moine se fit soldat pour la délivrance de la Sion terrestre; les deux glaives s'allièrent ensemble pour combattre dans la môme cause ; et cette alliance , contractée d'abord dans les esprits, dut inévitablement passer dans les mœurs et se constituer dans la société. De là les ordres à la fois monastiques et militaires , dont l'Eglise s'empare dès leur naissance, pour les légitimer et leur communiquer avec sa sanction , une direction supérieure et la sève vitale.
Déjà les Hospitaliers plus connus sous le nom de Chevaliers de Malte, avaient reproduit, immédiatement après la première croisade, l'antique ordre de Saint-Lazare, dont les débris n'avaient jamais cessé de subsister à Jérusalem pour soigner les malades et protéger les pèlerins. Mais il fallait à la Terre-Sainte une milice spéciale, plus fortement organisée , pour opposer un rempart durable aux infidèles, pour veiller à la sûreté des routes, pour faciliter les communications et guider les pèlerins qui , de tous les points du monde , convergeaient vers le glorieux sépulcre du Christ.
Plusieurs chevaliers francs, de la compagnie de Godefroy de Bouillon, s'étaient associés, dans ce noble but, vers l'an 1118; et, comme ils avaient obtenu du roi de Jérusalem une habitation sur l'emplacement de l'ancien temple , on les désigna dès lors sous le nom de Chevaliers du Temple {Miliies Tcmplï). Ils vivaient en communauté, soumis à une discipline militaire, sous le commandement de Hugues de Paganis, leur premier grand maître. Ils avaient
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pour devise celle parole du psalmistc : Non nobis , Domine , non nob'is , scd noin'iiù ino ila filorlani!
Cependant, depuis dix ans que celle association s'était formée , elle ne comptait encore que neuf membres, et ce petit noyau d'hommes dévoués n'avait pu ni se développer ni se recruter '. Enfui, vers l'année 1128, ils vinrent à Rome , avec des lettres du patriarche de Jérusalem , pour demander au pape une règle de vie et cette haute sanction romaine sans laquelle rien ne se fonde, ni ne prospère dans l'Eglise, llonorius comprit l'importance d'une institution si adaptée aux besoins de son temps , et chargea les évoques français, assemblés à Troyes, de l'examiner et de lui donner une forme définitive. En conséquence, Hugues de Paganis, à la léle des Templiers, se présenta au concile, avec les lettres du souverain pontife; et plein d'un chaleureux zèle, il exposa les vues qui l'animaient. L'Eglise, disait-il, avait assez de boulevards contre ses ennemis invisibles et contre la malice des puissances spirituelles; mais elle manquait d'une assistance particulière contre ses ennemis visibles , surtout en Orient, où les Infidèles rendaient les lieux presque inaccessibles. 11 ajouta qu'après s'être longtemps éprouvés , ses compagnons se croyaient assez forts pour se vouer à celte mission glorieuse, et que le temps viendrait où le monde entier jouirait des bienfaits de leur institution.
Ces paroles et ces promesses excitèrent la sympathie des pères du concile; tous applaudirent aux généreux projets de Hugues, et ils chargèrent l'abbé de Clairvaux de la rédaction des statuts de l'Ordre. Saint Bernard , quoique malade et impatient de retourner dans sa cellule, sentit renaître ses forces pour accomplir l'cjuvre qui lui était dévolue; il entra dans l'esprit qui animait les Templiers, et leur donna une règle où respiraient l'ardeur belliqueuse et la ferveur monacale. Celte règle se résume dans la formule du serment que les chevaliers prononçaient au moment de leur profession '^.
* Guill. de Tyr. , liv. XII, ch. 7. — ^ la constitution que saint Bernard composa pour les clicvuliers du Temple se trouve inséri-e dans la chronique de Cîtcaux , du moine Aubert Miré , qui l'a extraite du manuscrit conservé anciennement dans la bibliotlièciue de Saint- Victor do Paris. Elle est trop étendue pour trouver place dans cet ouvrajje.
Nous la transcrivons ici comme un monument historique qui appartient à la mémoire de saint Bernard.
« Je jure que je défendrai par mes paroles, par mes ar- » mes , par toutes les voies qui me seront possibles , et par » la perte même de ma vie, les mystères de la foi, les sept » sacrements , les quatorze articles de foi , le Symbole » des apôtres et celui de saint Allianase , l'Ancien et le » Nouveau Testament, avec les explications des saints Pères » reçues par l'Eglise , l'unité de la nature divine et la trinité » des personnes en Dieu , la virginité de la vierge Marie , » avant et après avoir mis son fds au monde.
» De plus, je promets obéissance au grand maître de » l'ordre , et soumission , selon les statuts de notre bien- » heureux père Bernard. J'irai combattre outre-mer, toutes » les fois qu'il y aura nécessité. Je ne fuirai jamais devant » trois infidèles , quand même je serais seul. J'observerai » une chasteté perpétuelle. J'assisterai, par mes paroles, » mes armes et mes actions, les personnes religieuses, et » principalement les abbés et les religieux de l'ordre de r> Cîteaux , comme étant nos frères et nos amis particuliers, » avec lesquels nous avons une association spéciale. En té- » moignage de quoi , je jure volontairement que je garderai » tous ces engagements. Ainsi que Dieu me soit en aide et » ses saints évangiles ^ »
On voit par cet acte aussi bien que par plusieurs autres documents ^, combien les Templiers avaient de vénération et de reconnaissance pour celui qu'ils regardaient comme leur père et leur protecteur. « Allez, leur disait saint Ber- » nard, allez, braves chevaliers! Chassez d'un cœur intré- )) pide les ennemis de la croix de Jésus-Christ , bien sûrs y> que ni la mort ni la vie ne pourront vous séparer de l'a- » mour de Dieu qui est en Jésus-Christ. En tous périls et en » toutes conjonctures répétez ces paroles de l'apôtre : Vi- » vants ou morts, nous sommes à Dieu ! Vainqueurs ou mar- » tyrs , réjouissez-vous, vous êtes au Seigneur ^ ! »
* Ann. Cist., tom. I, p. 187, n. 24. — 2 Voy. Hist. de Cîteaux, vol. III , ch. 15. — ^ Exhort. ad mil. templ. , cap. l. In Mabil). , tom. I. Cet ouvrage a aussi pour titre : Liber de Lande novœ mililiœ ad milites tcmpli. On y trouve dans les derniers chapitres des explications très-ingénieuses sur les noms mystiques des lieux saints.
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Dans un opuscule qu'il publia quekpic temps après, Bernard fait reloge des soldais de la nouvelle milice, et décrit avec complaisance leurs mœurs et leur genre de vie. Il vante leur obéissance qui est telle, dit-il, que nul d'entre «ux ne se réunie que par l'ordre de celui qui commande ; ils reçoivent de lui la nourriture et le vêtement; ils vivent en commun , sans femmes et sans enfants; et afin que rien ne les arrête dans la voie de la perfection évangélique , nul d'entre eux. ne possède rien en propre, et leur application principale est de conserver l'unité de l'esprit dans le lieu de la paix. Jamais ils ne demeurent oisifs; car quand ils ne sont point à la guerre, ce qui leur arrive rarement, dit saint Bernard ' , ils s'occupent à raccommoder leurs armes ou leurs vêtements , de peur de manger indignement leur pain. Toute faute est punie, parole légère, action inutile, rire immodéré. La chasse leur est interdite , les vaines chansons, les échecs, les jeux de dés et autres amusements mondains sont bannis de leur société... Mais à l'approche des combats, couverts extérieurement des armes de fer non dorées , et intérieurement des armes de la foi , ils sont hardis comme des lions, et fondent sur les ennemis sans craindre ni leur nombre ni leur barbarie ^.
On se demande, après avoir lu ce magnifique témoignage, comment une institution si pure dans son origine a pu arriver à une fin si rapide et si déplorable? Le fait est qu'elle n'avait pas encore atteint un siècle d'existence que déjà les Templiers , enrichis par les droits et les abus de la guerre, étaient devenus odieux à tout le monde. Un auteur anglais du douzième siècle, écrivain de beaucoup de sens et de sagacité , se plaignait hautement des malversations et de l'avidité sacrilège que déjà de son temps on reprochait aux chevaliers du Temple, Ils embrassaient la prêtrise et les fonctions canonicales uniquement pour s'approprier les bénéfices qui en dépendaient, en sorte, dit l'écrivain cité, «que ceux qui font profession de verser le sang humain, » sont assez osés pour administrer aux fidèles le sang de ■» Jésus-Christ ^. » A cet abus criant des choses saintes, les
* Lib. cit , cap. 4. — ^ Idem, n. 7. — ^ Quomodo milites templi sangui- Tiein Cliristi fidulibiis ministrare possunt quorum ferc professio est humonum sanguiiicm fuiidcru ! Juli. Salisbury, Policiut., lib. VII , cup. >1.
Templiers auraient-ils encore joint le grossier alliage des hérésies orientales avec la doctrine chrétienne? C'est ce qui semble résulter des faits qui ont éclaté deux siècles plus tard. Biais les énergiques protestations du dernier grand maître, à son moment suprême, laisseront toujours un voile obscur sur cette page de l'histoire ^
Cependant les prélats du concile de ïroyes , après avoir approuvé les statuts de l'ordre nouveau , se séparèrent , contents de leur ouvrage et heureux de revenir dans leurs foyers. Saint Bernard, plus que tous les autres, avait soupiré après sa chère solitude. « Ayez pitié de moi , ecrivait-il ï à quelques fervents religieux, ayez pitié de moi, vous qui » avez le bonheur de servir Dieu dans un asile inviolable » et loin du tumulte des affaires. Pour moi , misérable que ï je suis , condamné à des travaux continuels , je me vois » comme un petit oiseau sans plumes , presque toujours » hors de son nid , exposé aux orages et à la tempête ^.
En effet, un orage assez violent le menaçait et avait déj:i commencé à gronder sur sa tête , à l'occasion de certaines mesures prises dans le concile; d'injustes récriminations le poursuivirent jusque dans sa cellule. Plusieurs ecclésiastiques, dont les intérêts avaient été lésés , accusèrent l'abbé de Clairvaux d'avoir provoqué des rigueurs intempestives ; ils réveillèrent les griefs anciens et y joignirent de nouveaux reproches; de telle sorte que les plaintes, répétées sans examen , et portées de bouche en bouche , devinrent générales , et quelques évêques alarmés de la puissance d'un simple moine , le dénoncèrent à Rome , où le collège des cardinaux tout entier le blâma ouvertement. Le pape luimême, inquiet de ces murmures, chargea le chancelier de l'Eglise romaine, le célèbre cardinal Haimeric , de faire des remontrances à saint Bernard.
Le cardinal lui écrivit , en conséquence , une lettre sévère. Il lui reprocha de se mêler de trop de choses qui ne sont point du ressort d'un moine , et lui conseilla de demeurer à l'avenir dans son monastère. « Il y a dans l'Eglise, » lui dit-il , plusieurs professions ; et de même que tout est
'* L'ordre des Templiers, fondé en 1 128 , fut aboli en 1311 , par le pape Clément V. L'existence légale des Templiers n'embrassa donc en tout qu'une période de cent quatre-vingt-trois ans. — 2 in op. S. Bern. , Epist, XII.
» en paix quand chacun reste à sa place et dans son rang , » de mcmc tout se confond et se désorganise quand on dé- » passe les bornes de son état.... Il ne lautpas, ajoute-t-il )> avec ironie, que les grenouilles criardes et importunes » sortent de leurs marais pour troubler le sainl-siége et les T> cardinaux \ »
Saint Bernard reçut cette lettre avec humilité; mais il y répondit avec une sainte hardiesse :
« Jusques à quand la vérité se fera-t-elle haïr, même dans » la bouche du pauvre? Et faut-il que la misère elle-même )' soit en butte à la jalousie ! Je ne sais si je dois me plain- » dre ou me féliciter d'être regardé comme un homme dan- » gereux parce que j'ai parlé selon la vérité, parce que j'ai
» agi selon la justice Qu'y a-t-il donc dans ma conduite
» qui ait pu choquer vos confrères?.... »
Ici saint Bernard entre dans de longs détails sur les divers actes du concile auxquels il a pris part. 11 continue en ces termes : « Si j'ai quelque tort, c'est d'assister à ces as- » semblées , moi qui suis né pour l'obscurité d'un cloître , » et qui, étant moine, dois exprimer par mes moeurs ce que 3> je suis par ma profession. J'y ai assisté , j'en conviens ; » mais on m'y avait appelé et môme entraîné. Si plusieurs » ont été choqués de cette démarche, j'en ai été choqué non » moins qu'eux. Du reste , je ne vois personne qui , mieux » que vous, pourrait m'épargner à l'avenir ces sortes d'af- » faires ; vous en avez le pouvoir et la volonté. Dès lors je » vous en conjure, faites en sorte que nous soyons contents » l'un et l'autre : vous, en maintenant les choses dans l'or- » dre; moi , en veillant au salut de mon Ame. Qu'on défende 5) donc aux grenouilles importunes de sortir de leurs trous , » de quitter leurs marécages! qu'on ne les entende plus dans » les assemblées! qu'aucune nécessité ni autorité ne les conî) traigne désormais de s'ingérer dans les affaires du monde ! » peut-être sera-ce le moyen de mettre fin aux accusations » d'orgueil et d'ambition dont je suis l'objet... Si donc, par » votre autorité, je puis obtenir la grâce de rester dans mon » cloître , je vivrai en paix et j'y laisserai les autres^. »
Le cardinal Ilaimeric fut louché d'un langage à la fois si ferme et si modeste; il ouvrit les yeux à la vérité, et rendit
* Ann, Cist,, Munriimc/., 1 12!), — '- S. Bern., Epist. XIVIII.
à saint Bernard la justice qui lui était due. Les autres cardinaux , mieux éclairés , et , à leur exemple, un grand nombre de prélats , réparèrent leurs torts par des procédés contraires et par de nombreux témoignages d'honneur. D'ailleurs les accusations quon avait si légèrement accueillies tombèrent d'elles-mêmes quand la vérité se fit jour. Autant saint Bernard avait été abreuvé d'humiliations, autant on exalta bientôt après son désintéressement et son intelligence : telle est la destinée des hommes de Dieu ; ils voguent comme la barque du pêcheur sur la mer profonde , tantôt menacés d'être engloutis sous les flots, tantôt élevés par les vagues jusqu'à la cime des cieux ! La réputation de saint Bernard ne brillait d'ailleurs jamais d'un éclat plus pur qu'après qu'elle avait passé par les épreuves des humiliations. Chacun s'empressait, en quelque sorte, de le dédommager de ses peines, et l'on regrettait hautement les injustes préventions qu'on avait suscitées contre un homme qu'on vénérait comme un saint.
Du reste pendant que le monde s'occupait de lui d'une manière si diverse , le serviteur de Dieu , retiré dans son cloître, ignorait ce qui se passait dans le monde. 11 était tout adonné à la vie contemplative et à l'instruction de ses frères. « Le cloître , disait-il, est un vrai paradis. Oh! que » c'est une chose douce et précieuse de voir des frères habi- » ter ensemble dans une parfaite concorde, et vivre en com- » mun dans l'union étroite du cœur et de l'esprit M... Pour » nous , disait-il encore , qui avons renoncé aux grandeurs » pour vivre abjects et inconnus dans la maison du Sei- » gneur , demeurons à notre poste ; et ce poste c'est Tabais- » sèment, c'est l'humilité, l'obéissance , la pauvreté volon- » taire , la paix et la joie dans le Saint-Esprit. Notre par- » tage , c'est de demeurer soumis à la discipline et aux ob- » servances, c'est d'aimer la retraite et le silence, de nous » exercer aux veilles, aux jeûnes, à la prière , au travail » des mains; c'est par dessus tout cela, de nous aimer les » uns les autres, parce que la charité est la plus excellente de toutes les vertus^. »
La dernière moitié de l'année 1128 et presque toute l'année suivante s'écoulèrent au milieu de ces saints eserci- * Sermons divers , XLII. — 2 Epist. CXLII.
ces. Bernard, las et dégoûté des affaires publiques auxquelles il avait dû prendre malgré lui une part active , s'était fortement proposé de ne plus sortir de son monastère, sans nécessité absolue.
« Ma résolution est prise , écrivait-il au chancelier do » l'Eglise romaine; je ne quitterai plus le cloître, à moins » que les aflaires de notre ordre ne m'y obligent ou que je » n'en reçoive l'ordre formel de l'autorité supérieure ^ » Toutefois sa profonde retraite ne put l'aifranchir d'une foule d'occupations que ses amis lui attiraient. Sa cellule était comme un sanctuaire où l'on venait consulter l'oracle. Les théologiens, les savants, des personnages éminents lui soumettaient les questions controversées dans les écoles, ou bien lui envoyaient leurs ouvrages avant de les exposer aux périls de la publicité. Bernard entretenait donc une vaste correspondance ; et , ce qu'il y eut d'admirable à cette époque, selon la remarque de Baronius, c'était l'étroite amitié et le doux commerce de lettres qui liait alors ensemble tous les hommes de talent : c'est que la piété faisait la base de leur science. Parmi les savants qui étaient en relation suivie avec saint Bernard , citons Pierre le Vénérable , auteur d'une foule de traités théologiques et de poésies sacrées ; saint Norbert, fondateur de l'ordre des chanoines réguliers célèbres dans la suite sous le nom de Prémontrés. Bichard de Saint-Victor envoie au saint abbé de Clairvaux un écrit sur la Trinité pour lui en demander son sentiment '^ ; un autre religieux du couvent de Saint-Victor de Paris , Hugues , surnommé l'Augustin de son siècle ( seciindus ab Aufiusùno in scientia diclus ^), consulte saint Bernard sur plusieurs cas de conscience; Pierre, cardinal-diacre de l'Eglise romaine, lui demande quelque livre d'édification. Saint Bernard lui répond : « Je n'ai fait , ce me semble , aucun ouvrage de I piété qui soit digne de votre Excellence. Plusieurs reli- » gieux, il est vrai , ont recueilli des lambeaux de sermons, » à mesure que je les prononçais ; vous pourrez vous les » procurer pour vous faire passer l'envie de les lire *. > Quant aux questions proposées par Hugues de Saint-Victor, elles
* Epist. XLVIII. — ^ La lettre d'envoi de Ricliard est remarquable par son fctylc humble et allectueux. >■ Qiia>iis a me, mi Bernardc, quid mihi videatur , etc.', etc. . — ^ In op. S. Bcrii. , Tiact. ud Uiij;, — * Epist. XVI.
Sont peu intéressantes par elles-mêmes, mais elles indiquent la tendance et les progrès de la dialectique dans les écoles. Saint Bernard y répondit par un long traité où il fonde son opinion sur celle de saint Ambroise et de saint Augustin qu'il appelle les deux grandes colonnes de l'Eglise *.
Dans tous les écrits de saint Bernard , aussi bien que dans ses paroles , on retrouve à la fois la simplicité et la sublimité de la vérité. 11 n'en pouvait être autrement dans un homme dont la vie n'était que l'expression de la vérité même. Mais le feu sacré qui rayonnait à travers son œil ardent, qui animait ses lettres, qui brillait dans son style, ne projetait jamais une plus vive lumière que lorsqu'il interprétait les textes sacrés. Sa parole était la substance même de l'Ecriture sainte ; il avait retiré de la lettre sacrée, ainsi qu'il le dit lui-même , une nourriture substantielle et fortifiante , comj?ie on relire le grain de La paille , l' amande de l'ccorce, le miel de la ctre, la moelle de l'os ^. Il commença, à l'époque où nous sommes arrivés , l'explication du Cantique des cantiques, dans ses prédications quotidiennes; mais rien ne saurait rendre l'effet que ces sermons produisirent sur la vaste assemblée des moines de Clairvaux. Son éloquence, au dire de ses contemporains, se distinguait autant par la profondeur du sens que par l'éclat de la forme, de telle sorte que ceux qui recevaient cette parole brûlante croyaient entendre, non pas un homme, mais un ange du ciel. Son organe , quoique délicat , était tellement flexible , qu'il semblait rendre des sons mélodieux , tantôt suaves et doux, tantôt sévères et terribles, selon l'esprit et la touche qui faisait vibrer les fibres de son âme. Nous l'avons dit, malgré la faiblesse de son tempérament, il prêchait tous les jours : toujours il prêchait d'abondance ^ , et ce qui nous reste de ses discours est dû aux soins des moines qui écrivaient à mesure qu'il parlait. Ces résumés incomplets ne sauraient reproduire la prédication vivante ; néanmoins la
* Tract, ad Hug. , cap. Il , n. 8. — ^ Ego vero , cpiemadmodum accepi a Domino , in profundo sacri eloquii gremio spiritum niihi scrutabor et vitam... quidni eruam dulce ac salutare epulum spiritus de sterili et insipida littera , tanquam granum de palea , de testa nucleum , de esse medullara?... (In Caut. cantic, serm. LXXIII). — ^ Cela résulte d'une foule d'endroits de ses lettres et de ses sermons. Voyez entre autres le commencement et la fin des sermons I , III , XVI , XXXVI , XXXVII, etc. , in Cant. cant.
suilc des sermons sur le Canliquc des cantiques passe à juslc litre pour le chef-d'œuvre de saint Bernard. La vie mystique et les sublimes mystères de l'amour y sont exposés avec une délicatesse et une grâce si parfaite, qu'à la lecture de ces pages ardentes, il semble que l'Esprit-Saint en sorte, et saisisse l'âme tout entière. Du reste, saint Bernard ne voulait pas que chacun pût lire indifléremment le livre de Salomon. Les mystères de l'union divine sous les voiles d'une alliance luipliale ne sauraient élrc goûtés, disait-il, que par les âmes chastes et par les cœurs aimants : « car, » comme c'est en vain que la lumière frappe les yeux fers mes, ainsi l'homme animal, selon la parole de l'apôtre, » ne comprend pas ce qui est de l'esprit de Dieu ; l'Esprit- » Saint , qui est la source de la sagesse , s'éloigne de ceux » dont la vie est impure ^ »
Le séjour de dix-huit mois que saint Bernard fit au milieu de ses religieux avait porté le monastère au plus haut point de sa perfection. La sainteté, comme aux plus beaux jours de la primitive Eglise , florissait admirablement dans cette nombreuse assemblée d'enfants de Dieu ; et le saint abbé lui-même avait retrouvé dans les exercices paisibles et réguliers de la vie ascétique la joie de l'esprit et la force du corps.
Mais un cours si doux et si tranquille de la vie n'est point le partage des saints. 11 fallut bientôt interrompre les prédications, suspendre l'interprétation des sacrés cantiques, et sortir du paradis de la solitude pour reparaître sur la haute mer du monde. Le vaisseau de saint Pierre, en butte à la tempête, se débattait depuis longtemps au milieu des éléments déchaînés contre lui. Dans ces graves conjonctures, tous les hommes de cœur , que la Providence avait formés dans le mystère , furent appelés à prendre une part plus directe à la chose publique. La vie de saint Bernard se rattache désormais à la vie de son siècle ; il lui communique la direction et le mouvement : c'est une ère nouvelle qui commence.
* In Caut. ,
TROISIÈME ÉPOOll.
VIE POÏ.ITIQUE DE SAINT BERNARD.
SEPmS LE SCHISME DE ROUE JTSQo'aDX DÉBATS SOULEVÉS FAR LES HÉaÉTIQDES. (l 130-1 140).