CHAPITRE XVII
État des affaires publiques au douzième siècle.
La grande question sociale née avec le christianisme et qui s'est reproduite, sous diverses formes , à toutes les époques de l'histoire de l'Eglise, est celle de déterminer les rapports compliqués de la puissance spirituelle avec la puissance temporelle. Cette question apparaît surtout dans le moyen-âge. Charlemagne et Othon-le-Grand l'avaient, sinon résolue, du moins nettement posée. L'un et l'autre de ces princes reçurent la couronne impériale des mains du Pontife; et, en retour, les papes eux-mêmes prenaient la tiare , avec l'agrément de l'empereur. De cette manière se sont établis la dépendance réciproque et les points de contact des deux puissances, dont l'une, placée au sommet de la société politique, a mission de gouverner les choses de la terre ; et l'autre , au faîte de la société chrétienne, est chargée de présider au gouvernement des esprits : un double nœud dut sceller leur mutuelle alliance ; le royaume de Dieu devant fonder et sanctifier l'empire de la terre, et celui-ci devant concourir, selon les expressions de saint Grégoire, à l'édification de l'empire du ciel.
Mais une telle harmonie, ingénieuse dans son idée et dans son application à la théorie sociale , n'est pas facile à réaliser, à maintenir dans la pratique. Elle ne serait possible qu'autant que les deux centres d'autorité, à la fois unis et distincts, comme l'ame et le cœur, obéiraient à une
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niènio loi et l'accompliraicMit dans les limites de leur sphère. Or, les limites entre ces deux ordres de choses , entre lu sphère physique et spirituelle, ne sauraient pas mieux, être déterminées dans la société que dans l'individu. Le corps et l'anie , bien que chacun de ces termes se développe d'après des lois particulières , vivent d'une vie une et commune ; ensemble ils constituent la personnalité de l'homme comme de la société , et il n'est pas plus possible de les identifier que de les séparer : leur identification mènerait au panthéisme ; leur séparation entraînerait la mort. Il existe donc entre eux des rapports multiples , nécessaires , perpétuels ; et si ces rapports sont discordants , si le corps et l'esprit, si le principe céleste et le principe terrestre dans l'individu comme dans la société, sont en opposition et en révolte, cela tient à l'état actuel de l'homme et au bouleversement originel de la nature humaine. De là , l'insoluble difiiculté d'une thèse qu'on retrouve an fond de toutes les révolutions politiques et religieuses.
Les empereurs d'Allemagne, représentants de la puissance temporelle en Occident, ne restèrent point fidèles à la mission que Charlemagne avait reçue de la Providence. Appliquant à leur propre grandeur la haute position que les Souverains Pontifes leur avaient faite dans l'intérêt de la chrétienté tout entière , ils s'arrogèrent sur la papauté des droits insoutenables, et prétendirent en faire l'instrument de leur ambition personnelle. Cette rupture de l'équilibre entre les deux pouvoirs rendait une réaction inévitable, Grégoire VII, fort de sa conscience et doué d'une prodigieuse énergie , donna le signal de ralfranchissement , et entreprit , avec une persévérance qui se perpétua dans ses successeurs , l'œuvre dillicile de dégager l'Eglise du joug de l'Empire.
De là les mémorables débats connus dans l'histoire sous le nom de guerres des investitures. Il s'agissait de couper par la racine , les abus que le cours des années et les mœurs des nations barbares avaient introduits dans la discipline de l'Eglise, abus qui se légitimaient eu quelque sorte sous le patronage de la puissance temporelle. Les princes, appuyés sur les injustes prétentions des empereurs, s'étaient gruduellement emparés du privilège de nommer les évcqucs;
puis de les investir de leurs fonctions, par la crosse et l'anneau, signes de la juridiction épiscopale. Il advint de ce privilège que les évêchés tombèrent trop souvent entre des mains indignes ; on vit des souverains qui les vendaient au plus offrant , ou les décernaient à titre de récompense à des courtisans avides. De là les clameurs que le siècle fait entendre contre les mœurs du sacerdoce et des princes de l'Eglise; l'épiscopat était tombé dans une déconsidération alarmante, et un grand nombre de mercenaires , s'étant ingéré dans les augustes fonctions de l'autel, paralysait l'action de la religion. A différentes époques, l'Eglise avait protesté contre les causes de ces déplorables abus. Déjà , dans le huitième et dans le neuvième siècle , les conciles de Nicée et de Gonstantinople * avaient formellement défendu l'investiture des évêques par les autorités laïques. Mais ces défenses, dépourvues d'une sanction suffisante, demeurèrent sans effet. Les empereurs d'Allemagne, jaloux d'une prérogative qui était pour eux une source d'influence et de richesses, tentèrent de subjuguer , jusqu'à Grégoire VII , les Papes aussi bien que les évêques et les abbés des monastères. Saint Grégoire VII ne crut pouvoir secouer ce joug qu'en tournant énergiquement contre les prétentions de l'empereur toutes les forces réunies du pouvoir spirituel. C'est alors qu'on vit l'admirable Pontife ressaisir sa légitime suprématie et rendre au saint Siège ses droits inaliénables. Le Pape , en condamnant les investitures, n'entendait pas seulement prohiber la cérémonie féodale de la remise de l'anneau et de la crosse, mais il revendiquait hautement la liberté des élections et l'indépendance du sacerdoce. Purifier l'Eglise en la délivrant, par les armes de l'excommunication, des mercenaires et des pasieurs indignes; la sanctifier en rétablissant l'antique discipline et les mœurs sacerdotales : telle fut la noble pensée de Grégoire VÏI; et il en poursuivit la réalisation avec une vigueur apostolique, malgré l'opposition formidable des princes ambitieux et d'un clergé cupide. L'équivoque qui semble avoir envenimé ces longues querelles provenait de la double attribution des évêques qui , d'un côté , administraient les choses spirituelles , et de l'autre possédaient en fiefs les terres de l'Empire. Les princes soutenaient ,
* Voy, Conc. Nie, ann. 787, et Constantinop., ann. 869.
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avec qiKîlqiiG apparence de justice, que les prélats, en prenant possession des villes, des châteaux, des domaines de la couronne, devaient, en leur qualité de vassaux, prêter serment entre les mains du souverain, et recevoir de lui , non' pas la juridiction cpiscopale, mais l'investiture du fief par la crosse et l'anneau. Le Pape, en contestant cette l'orme d'investiture , attaquait surtout le droit abusif qui s'y trouvait impliqué ; en ce que les princes donnaient cette investiture à des sujets non encore consacrés, et ainsi ils nécessitaient, en quelque sorte, la consécration des élus qui avaient reçu d'avance les insignes de l'épiscopat. Des deux, côtés les prétentions se justifiaient par des titres et des antécédents, et les historiens qui ont cherché à jeter de l'odieux sur l'exigence inflexible des papes n'ont point regardé au fond du débat et au résultat qui en fut le terme. Sans doute que de nos jours la question semble facile à trancher, en supposant le sacrifice que les évéques auraient pu faire de leurs possessions temporelles. Mais la situation des choses au moyen - âge ne doit point être considérée sous le point de vue de la politique moderne. Il y a pour l'Eglise des nécessités qui changent avec les temps et les phases de l'humanité. Sa haute mission pour la civilisation des peuples exige une indépendance qui souvent n'est possible que sous des conditions matérielles. Et si* même de nos jours tous les bons esprils reconnaissent l'urgence de conserver au siège de Rome des Etats qui lui garantissent son indépendance et une position élevée qui le rende inaccessible aux influences contradictoires de la politique , on conçoit que dans le moyen-àge, au milieu des vicissitudes sociales , de la fluctuation des peuples et des guerres sans cesse renaissantes, il était opportun , nécessaire, que les évêques eussent de même une position digne, stable, permanente , pour consolider la chrétienté sur le sol mouvant de l'Europe.
Peut-être aussi la réunion momentanée des deux puissances entre les mêmes mains , à l'époque de la formation des Etats modernes, a~t-elle procuré à la société des avantages dont la postérité ne lient point assez compte. Il a fallu , en ces temps ténébreux , un contact immédiat des deux centres , non, comme on le dit vulgairement , pour soumelire
TElat à l'Eglise, de même qu'on soumet le corps à l'âme ; mais pour les mettre en communication , en union vivante , pour les féconder en quelque sorte l'un par l'autre, pour greffer les hommes nouveaux sur l'antique tronc du christianisme , afin que la sève chrétienne pénètre les éléments païens et barbares , et qu'une vie homogène circule dans les divers membres des sociétés modernes qui, en définitive , composent à la fois l'Etat et l'Eglise.
Quoi qu'il en soit, c'est un fait incontestable que les états européens reçurent de l'Eglise leur constitution , leur organisation, leurs lois fondamentales. Ce sont les Papes, ce sont les évêques, ce sont les ordres monastiques qui , par les ressources immenses dont ils disposaient, ont ouvert les écoles et fondé les institutions d'où la civilisation est sortie. Et assurément si , à la possession des biens temporels il ne s'était rattaché, aux yeux des évêques, une idée de mission supérieure , de charité, de justice rigoureuse , de politique sacrée , ils n'eusseut point résisté jusqu'au sang pour maintenir leurs droits temporels. Nous ne prétendons point justifier ici l'avarice et la cupidité ; nous voulons nous rendre compte des faits de l'histoire; et quand nous voyons un saint Grégoire , un saint Anselme , un saint Thomas de Cantorbéry , et tant d'autres grands hommes de la même période, combattre pour leurs biens terrestres, tout en foulant ces biens à leurs pieds; mourir plutôt que d'abandonner les possessions périssables de l'Eglise, et pourtant vivant dans la plus extrême pauvreté, nous disons avec assurance que dans ce fait il y a une divine pensée. Cela aussi nous explique la persistance des papes à arracher aux princes le droit des investitures , sans leur céder néanmoins les droits temporels des évêques. La lutte fut longue et sanglante ; mais au milieu des confuses questions qu'elle souleva , elle eut un résultat net et décisif sur la civilisation européenne. La liberté religieuse , réclamée par l'Eglise , fit germer la liberté politique ; et immédiatement après les combats de la papauté contre l'Empire pour l'affranchissement de l'Eglise , commence l'ère de l'affranchissement des communes. Au douzième siècle toutes ces idées mûrissaient , et une rénovation générale, profonde, s'opérait dans la société , au milieu de l'afl'aissement de tous les pouvoirs.
Nous ne reproduirons point ici le récit des guerres des deux Henri, les schismes, les humiliations, les effrayantes vicissitudes que Rome et rKinpirc geimanique éprouvèrent tour à tour. Au point où nous prenons l'histoire, la grande contestation au sujet des inveslilures se trouvait momentanément apaisée. En l'année 1122 , le pape et l'empereur conclurent, à Worms, le fameux concordat par lequel l'indépendance de l'Eglise lut reconnue. Henri V, épuisé par ses propres victoires , et reconnaissant enfin l'impuissance de la force matérielle contre le pouvoir de l'Eglise , consentit à se démettre du droit d'investir les prélats par la crosse et l'anneau ; il s'obligea de rendre aux évéques les biens de l'Eglise , de respecter la liberté des élections , et d'assister en particulier les pontifes de Rome. Le pape Callixte II, de son côté, accorda au prince une légitime influence sur les élections, en excluant toutefois la simonie et la contrainte ; il souscrivit à ce que l'évêque élu ne reçut l'investiture des biens temporels que par le sceptre, non plus comme auparavant, avant la consécration épiscopale , mais six mois après le sacre, Aiubi s'était terminée , par ce mémorable traité, une lutte meurtrière qui avait duré cinquante-six ans , et que cinq papes , depuis Grégoire YU , avaient soutenue avec une infatigable persévérance.
Cependant , si les puissances belligérantes déposaient les armes, la guerre n'en continuait pas moins dans les esprits ; l'impulsion était donnée. L'idée d'affranchissement , qui d'abord planait entre l'Eglise et l'Empire, se reproduisit sous mille formes , dans chaque état , dans chaque église ; et de toutes parts l'esprit s'insurgeait contre l'autorité matérielle. En Allemagne, en France, en Italie, en Angleterre, en Espagne, le mot d'affranchissement se répétait, comme de nos jours le mot de liberté, sans qu'on pût assigner une limite précise au progrès que réclamait l'esprit du siècle et qui poussait la société dans les voies nouvelles. Nous verrons plus tard la coïncidence de ce mouvement social avec l'essor que prit, au douzième siècle, le développement de la raison humaine : l'idée de la liberté avait été conçue; et le temps de sa gestation, si on peut parler ainsi, ne fut ni moins critique ni moins périlleux que le travail de sou enlantcnient.
Ce qui , à l'époque où nous sommes arrivés dans cette histoire, compliqua singulièrement la situation des choses , ce furent deux schismes qui éclatèrent presque à la fois, l'un à Rome, l'autre en Allemagne. En Allemagne , l'empereur Henri V venait de mourir '. Les princes , assemblés à Mayence pour lui donner un successeur , se trouvaient en face de deux prétendants; l'un, Frédéric de Souabe, plus connu sous le nom de liohenstauffen , petit-fds de Henri IV, et neveu du dernier empereur , semblait avoir des droits légitimes à la couronne; mais son compétiteur, Lothaire de Saxe, avait l'avantage de s'être abstenu de combattre dans les rangs des adversaires du pape; c'était un prince déjà avancé en âge, moins vaillant que le duc de Souabe, moins propre que lui à rallier des différents étals de l'Empire; mais favorisé par les électeurs ecclésiastiques, il obtint la couronne au détriment des Hohenstaufï'en '^. Frédéric ne se soumit à cette élection qu'en prenant ses réserves, les armes à la main; mais, Conrad son frère se décora lui-même du titre de roi et se mit en mesure de le disputer à Lothaire. Il passa les Alpes et se rendit en Italie où les deux Henri avaient laissé de nombreux partisans. Cette contrée était alors en proie à la plus complète anarchie. Les guerres, dont l'Italie avait été le principal champ de bataille, avaient morcelé son territoire en même temps qu'elles avaient multiplié les partis; chaque petit Etat, chaque ville, pour ainsi dire , aspirait à se constituer à part, et toutes ensemble songeaient à se détacher de l'Allemagne pour fonder leur indépendance. Milan, plus que les autres, enflée par le succès de ses armes, travaillait à ranger sous son autorité tout le nord de l'Italie, afin d'en composer un royaume homogène dont elle voulait être la capitale ^. Il ne lui manquait qu'un homme pour réaliser ses vastes espérances , et elle crut le trouver en Conrad de Hohenstaufl'en. Aussi ce prince reçut à Milan un accueil d'enthousiasme ; l'archevêque Anselme lui posa la couronne de fer sur la tête , et toute, la Lombar-
1 Ann. 1125. — 2 Voy. Otlion de Frising , lib. I, cap. 16. Cet auteur contemporain fait un grand éloge de Lothaire; il l'appelle ftr e.v probilalis indiistria omni honore dignus. —~ ^ C'est l'opinion de H. Luden. Geschichte des teutschen Volkes , vol. X , buch. XXI, cap. 2, 11 l'appuie sur des faits pog sitifs.
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die le salua roi d'Italie. Los villes les plus considérables s'ouvrirent à son aj)proche;ct déjà Conrad concevait l'espoir de se faiie couronner empereur à Kome, lorsqu'il apprit que le pape lionorius s'était prononcé en faveur de son compétiteur. L'excommunication de Conrad, ainsi que celle de l'archevêque Anselme qui l'avait couronné de sa propre autorité, suivirent de près la reconnaissance de Lothaire ; et cette nouvelle, dont les foudroyantes conséquences avaient déjà été expérimentées sous les règnes précédents , arrêta le nouveau roi dans le cours de ses triomphes et paralysa ses projets. Il se retira dans une ville obscure où il vivait depuis quelque temps ^sans donner d'ombrage à Lothaire, lorsqu'un autre schisme ralluma son ambition, et menaça la chrétienté tout entière des calamités d'une guerre de religion.
Le 14 février de l'année 1130, mourut le pape Honorius. Longtemps avant cette mort si redoutée , le riche et puissant cardinal Pierre de Léon avait brigué les suffrages d'un grand nombre de cardinaux pour assurer son élévation sur le Siège apostolique. Il était petit-fds d'un juif converti qui avait pris le nom du pape Léon IX auquel sa famille avait rendu des services. L'influence que cette famille exerçait à Rome depuis plusieurs générations, et les vertus apparentes dont se décorait le cardinal Pierre, lui avait gagné une foule de partisans. Pierre avait fait ses études à Paris; il s'y était distingué par un esprit vif et de brillantes qualités. Sa vertu, à celle époque , semble avoir été solide; car, renonçant aux pompes du siècle , il rechercha les conseils de saint Bernard, et, bientôt après, il se fit moine à Cluny * ; mais rappelé à Rome par le pape Callixte II, et promu au cardinalat, il fut chargé de plusieurs légations importantes qui enflèrent sa vanité et lui fournirent en même temps les moyens d'augmenter une fortune déjà colossale.
La saine partie du collège des cardinaux appréhendait
* Nous avons rapporté dans le chapitre précédent la demande que le cardinal Pierre fit à saint Bernard , pour obtenir de pieuses instructions. Saint Bernard lui avait écrit plusieurs lettres pleines de témoignage» d'estime. On les trouve dans la collection de Mabillon. Du reste, l'iiistoiro de Pierre de Léon a été écrite diversement par plusieurs biographes contemporains. La plus complète, et peut-être la plus impartiale, est celle de Mauriniac. Chron. , lib. c. — Baronius , ann. 1 130, contient aussi de précieux renseignements.
vivement une éleclion qui aurait pu derechef rendre à la puissance temporelle une funeste prépondérance ; et dans la prévision des intrigues dont ils connurent la trame , ils se réunirent , quoique en minorité , avant que la mort du pape fût publiée, et ils élurent d'une voix unanime le cardinal Grégoire , prélat d'un caractère ferme et d'une vie irréprochable , sous le nom d'Innocent II ^ Cette élection s'était faite en secret; une grande partie des cardinaux n'y avait point assisté ; les formes ordinaires n'avaient pu être observées. Aussi à peine fut-elle connue, que les cardinaux du parti de Pierre de Léon la déclarèrent nulle; et, se réunissant immédiatement au nombre de trente , dans l'église de Saint-Marc, ils proclamèrent pape celui qui de longue main avait captivé les suffrages des princes et du peuple romain. Pierre prit le nom d'Anaclet II, aux acclamations de la multitude , et reçut la tiare dans l'église de Saint- Pierre. Pendant ce temps, l'évêque d'Oslie consacra Innocent II et lui remit les insignes pontificaux; mais les adhérents de l'un et de l'autre pape en étant venus aux mains, les troupes romaines, soudoyées par Anaclct, marchèrent contre Innocent ; et celui-ci, pour échapper aux fureurs du peuple, se réfugia dans la forteresse de la puissante maison des Frangipanes qui s'était déclarée en sa faveur.
Ce schisme plongea la turbulente Piome dans une vive anxiété, et l'on en redoutait les terribles effets dans le monde chrétien. Anaclet se trouvait maître de Rome. Les principales villes d'Italie , celles surtout qui s'étaient attachées au sort des Hohenstauffen , Milan , Capoue , Bénévent, se déclarèrent successivement pour lui. Les Normands de la Sicile l'acceptèrent et s'engagèrent même à le défendre, tandis qu'Innocent , n'ayant pour partisans à P«.ome qu'un petit nombre de fidèles, se trouva bloqué dans le fort avec les cardinaux qui l'avaient élu, n'attendant que de Dieu seul le secours dont l'Eglise avait besoin dans ces circonstances critiques. Déjà Anaclet avait écrit à Lolhaire , au roi de France , et aux autres princes chrétiens pour leur annoncer
* Malgré les clameurs que l'élection d'Innocent souleva parmi les adhérents d'Anaclet , on ne trouve dans leurs écrits aucun reproche , aucune récrimination contre la personne d'Innocent. On attaqua son élection , mais on respecta généralement son caractère.
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son exallalion sur le trône pontifical, et les informer du schisme qui désolait le saint-siége. A ces lettres, il en joignit une autre pour lesévèques de France, où il fait un éloge remarquable de l'Eglise gallicane. « Cette Eglise, dit-il, ne » s'est jamais laissé surprendre par l'erreur; jamais la con- ■}> tagion du schisme ne l'a déshonorée , ni llétrie. Toujours » lidèle et sincèrement attachée à Dieu , elle s'est appliquée » à rester en harmonie et en union avec l'Eglise romaine, et » s'est fait une loi d'en relever la gloire par de continuels » témoignages de soumission ^ » Anaclet, plein de sécurité, après avoir satislait à toutes les formes, attendait avec impatience la réponse des puissances chrétiennes.
Cependant le pape Innocent ne se croyait plus en sûreté à Rome. Enfermé depuis le mois de février, il trouva moyen de s'échapper après les fêtes de Pâques qui , en cette année 1130, tombèrent au mois de mars. Il s'embarqua secrètement sur le Tibre, avec tous ses cardinaux, et parvint, après une heureuse navigation , à Pise , d'où il passa à Gènes, et de là il se rendit en France. Des nonces annoncèrent au roi son arrivée et lui firent le tableau de la situation de Rome ^. Mais ni le roi ni son ministre Suger ne surent quel parti prendre dans ces difliciles conjonctures. Tout acte en faveur de l'un ou de l'autre pape pouvait avoir une portée immense, et il n'était guère possible de reconnaître la justice et le droit au milieu des clameurs et des prétentions qui se croisaient en tous sens dans la chrétienté. Louis YI ne voulut point s'en rapporter à lui-même; et avant de se prononcer, il crut devoir soumettre cette affaire aux investigations d'un concile national. 11 convoqua, à cet effet, dans la ville d'Etampes, les évêques , les prélats et les abbés du royaume. Mais l'homme sur lequel les yeux de l'Eglise étaient fixés depuis longtemps, l'homme sur le front duquel brillait l'auréole de la sainteté, et qui ^\ Rome comme en France, était vénéré comme l'oracle de la vérité, cet homme ne pouvait être dispensé de paraître au concile. Le roi luimême lui écrivit une lettre pressante pour l'engager à se rendre à Etampes, et plusieurs évèques des plus influents
* Cette lettre et les autres actes d'Anaclot se trouvent dans les annales' de Biuoiiius, ami. 1130. — ^ Praomissi iii Galliiis fueruut luiiilii qui guUicanae Ecclesiaj iatiuiaicnt negolii vciitatem, etc. (Vit. Berii., lib. 11, cap. 1.)
joignirent leurs instances à celles du monarque pour déterminer l'humble moine à sortir de sa retraite *.
Saint Bernard ne balança point, à la vue des périls de l'Eglise. Il vint à Etampes où se trouvaient le roi , les évoques et les princes, en grand nombre, qui l'accueillirent comme un ange de Dieu. Tous, après avoir célébré un jeûne solennel, prirent séance, et convinrent d'un commun accord qu'il fallait remettre la solution de cette grave question à l'homme dont la parole était aux yeux de tous le témoignage de la volonté divine. Saint Bernard, rapportent les historiens du concile ^ , n'accepta qu'avec tremljlement la redoutable mission qu'une assemblée si auguste lui déférait. Il n'osa, refuser ; il examina avec impartialité les litres des deux élections, la qualité des électeurs, le mérite des élus. Il parla lui seul au nom de tous; tous l'écoutèrent comme l'organe du Saint-Esprit. Mais après qu'il eut proclamé qu'Innocent II était le véritable Pape et le chef souverain de l'Eglise , l'assemblée tout entière se leva et confirma par ses acclamations le choix de saint Bernard et les droits du Pontife légitime.
CHAPÏTlti: XVIII.
Suite du schisme de Rome. — Saint Bernard fait reconnaître Innocent II par les principales puissances chrétiennes. — L antipape Anaclet fonde le royaume de Sicile,
Le saint moine de Clairvaux , sans autre force que celle qui lui avait été donnée d'en haut , a brisé d'un seul mot le nuage qui enveloppait la chrétienté. A l'exemple du divin maître, il a commandé aux flots et à la tempête, et nulle puissance ne résistera à la voix de l'envoyé de Dieu. C'est ainsi que dans les plus sombres jours de l'Eglise , il part toujours de quelque point de l'horizon des jets de lumière qui éclatent dans les ténèbres et fixent les destinées humai-
* Specialiter ab ipso rege Francorum et praecipuis quibusque pontificibus accersitus. (Ernold. Vit. S. Bern., lib. XXI, cap. 6, n. 3, p. 1 108). — 2 Concilium Staropense. Mansi, XXI, col. 441 , 444. (Suger. Vita Lud. , p. 317).
nés. Désormais saint Bernard, fort de sa mission, instruira les rois et los pasteurs , et du soufllc de sa parole , il dissipera les vaines pensées des ennemis de Dieu.
Déjà le lloi de France a reconnu le chef de l'Eglise. Suger, son fidèle ministre, et plusieuis illustres prélats se rendirent auprès d'Innocent II pour lui apporter les hommages de leur souverain. Celui-ci vint bientôt en personne auprès du Pontife. Accompagné de la reine sa femme , de ses fds, et d'un nombreux cortège de pi'inces et de prélats au milieu desquels s'elfaçait l'humble Bernard, Louis YI alla jusqu'au petit bourg de Saint-Benoît-sur-Loire, où il attendit Innocent II à son passage; et là, se conduisant en prince vraiment fidèle , dit l'historien , il abaissa sa tète coii^ ronnce devant le successeur de Pierre, et se prosterna uses pieds ^ Plusieurs affaires concernant l'Eglise de France furent réglées dans cette entrevue, et le roi promit au Pontife de lui donner , en toutes occasions , des preuves efl'ectives de son attachement.
Depuis l'issue du concile d'Etampes , on attendait de jour en jour les résolutions des rois d'Allemagne et d'Angleterre. Ce dernier surtout flottait dans une incertitude qu'entretenaient les avis opposés des évoques anglais. Les plus influents d'entre eux penchaient pour Anaclet ^; soit qu'ils eussent été captivés par les prévenances de celui-ci , soit qu'ils craignissent le caractère ferme et inflexible dont Innocent avait donné des preuves sous le pontificat de son prédécesseur. Quoi qu'il en soit, on crut, dans ces graves conjonctures, devoir envoyer saint Bernard auprès de Henri P' pour éclairer sa conscience et le gagner à la cause qui avait prévalu en France. Cette mission eut un plein succès. Le roi d'Angleterre n'attribuant son irrésolution qu'à des motifs de conscience , saint Bernard lui dit avec la hardiesse d'un apôlie : « Vous balancez de reconnaître le pape » Innocent par la crainte de pécher! Eh bien, inquiétez- » vous des autres péchés dont vous aurez à répondre; car,
* Sugerius, vita Ludovici VI. L. C. Rex... nobîlcm et diadeniatc coroiiatimi vcrtic(Mii , tanquain ad sepulcniiii Petii , iiiclinans , pedibus ejiis pioeuiiibil. •^ ^ Idem. — On ne connaît pas les vrais motifs de l'opposition de ce» évé- <|UC9. Les historiens anglais exposent le fuit sans l'expliquer. Yoyeï Lingaid , nist. d'Anglet., Toi, II, eh. 3, p. 188.
î pour celui-ci , je m'en charge devant Dieu , et j'en réponï drai pour vous *. »
Ces paroles étonnèrent le roi et mirent fin à ses perplexités. Il se hâta de reconnaître Innocent II; et de plus, docile aux conseils du saint abbé de Clairvaux, il alla trouver le Pontife à Chartres , le combla de présents et lui promit obédience, tant en son nom qu'en celui des sujets de son royaume ^.
Le roi de Germanie, Lothaire, ne tarda point à suivre l'exemple de la France et de l'Angleterre ; et dans une assemblée de prélats allemands convoquée à Wurzbourg, Innocent II fut proclamé Pape légitime. L'Espagne également se soumit à Innocent; et successivemet les autres princes chrétiens , grâce à l'active entremise de saint Bernard , neutralisèrent les effets du schisme , en reconnaissant tous le même pontife. » J'ai engagé les rois, écrivit en cette occai sion saint Bernard, à dissiper les conseils des méchants; » je les ai engagés à exterminer toute puissance qui tenterait » à s'élever au-dessus de la science de Dieu. Notre travail a » réussi. Les rois d'Allemagne, de France, d'Angleterre, » d'Ecosse, d'Espagne, de Jérusalem, appuient la cause du » pape Innocent. Le peuple et le clergé de tous ces royau- » mes le reconnaissent pour leur père et leur chef : ils con- » courent ensemble à conserver l'union d'un même esprit j> dans le lien de la paix ^. »
Cependant le parti d'Anaclet ne s'était pas laissé intimider par ces imposantes défaites. Il comptait dans plusieurs contrées, et surtout parmi le haut clergé, de zélés auxiliaires qui recouraient à tous les moyens pour soutenir leur cause et la faire triompher , malgré les maux auxquels l'Eglise était en proie. Le représentant des schismaliques en France était l'ancien légat du pape Honorius, Gérard, évêque d'Angoulêrae, lequel n'ayant pas été maintenu dans sa nonciature par le pape Innocent, à cause de sa conduite répréhensible, s'attacha par esprit d'opposition à l'antipape qui lui rendit le litre de légat. Toute la province d'Aquitaine se trouvait opprimée par cet évêque et par le duc Guillaume qui agis-
* Vita 2", S. Bern. , lib. II, p. 1109. o Cogita , inquit, quomodo de aliis • peccatis tuis respondeas Deo ; istud mihi relinque , in me sit hoc peccatum. " 2 Ord. Vit.;, lib. XIII, Idibus januarii. — 3 Epist. CXXV, ad Godfr. Ler.
sait d'après les inspirations de ce dernier. Quiconque ne reconnaissait pas l^icrrc de Léon pour pape, était en butte à des persécutions cruelles : des évoques furent chassés de leurs sièges ; d'autres condamnés au bannissement ou à des amendes excessives. « Ce vieillard perfide, dit un historien » du temps , avait jeté les semences de la discorde dans la ï province de Bourdeaux. Comme l'ancien serpent, il harj) celait le prince par de perfides suggestions, et lui insuf- » liait l'esprit de désordre et de révolte K »
Le schisme, appuyé sur la violence et la séduction, envahissait le Midi pendant qu'il était repoussé du Nord , et menaçait de briser l'unité catholique dans les provinces sur lesquelles le duc d'Aquitaine exerçait son despotique empire. Bordeaux, Tours, Auch,et les plus belles contrées comprises entre les Pyrénées et la Loire et bornées par l'Océan, se trouvaient alors sous la juridiction que s'arrogeait le légat de l'antipape.
La sollicitude de saint Bernard , pressée comme celle de l'apôtre des nations, par le soin de toutes les églises, s'alarma de cet immineni danger. 11 eût voulu se transporter aussitôt sur les lieux mêmes de la discorde, pour l'étoufler à sa naissance et confondre ses fauteurs; mais, retenu auprès de la personne du Pontife pour des affaires non moins importantes, il adressa aux évêques d'Aquitaine une admirable épître, où il établit le véritable état de choses et discute les motifs qui ont validé l'élection d'binocent II. Cette épître est trop longue pour la rapporter en entier ; nous n'en citerons que les passages les plus propres à éclaircir ce point de notre histoire.
« La vertu s'acquiert dans la paix, s'éprouve dans l'ad- » versité, triomphe dans la victoire. Voici le temps, mes » très-révérends Pères, de signaler la vôtre. L'épée qui me- » nace tout le corps de l'Eglise est suspendue sur vos tètes; » plus elle est près de vous, plus elle est à craindre, plus les » coups sont dangereux et mortels. Qu'elle est vaine et in~ » sensée la passion de ce vieillard qui déshonore sa vieil- » lesse et son sacerdoce pour un titre éphémère, pour une » domination qui lui échappe ! Quel crime abominable de » rouvrir par un schisme le côté du Sauveur , d'où s'écoulè- 1 2a vitaS. Beni , lib. II, cap. 6, n. 32, 33.
)) rent le sang et l'eau qui réunissent tous les peuples dans » une même foi! Peut-on les diviser sans être l'ennemi de sa » croix et le complice de sa mort? 0 passion violente! Je » l'ai déjà dit, et lui-même ne le désavoue pas ; il eut l'im- » pudence de faire des tentatives auprès du pape légitime » pour obtenir l'objet de son ambition; et alors seulement , » piqué du refus , il se tourna vers le schismatique. Et c'est s de cette main sacrilège qu'il tient un pouvoir dont il use 5) aujourd'hui pour percer le côté du Sauveur et pour dé- » durer l'Eglise ! Mais un jour il verra celui qu'il a percé.... » Quoi qu'il en soit, il faut que l'oracle du Saint-Esprit I s'accomplisse : le scandale arrivera , mais malheur à celui T> par qui il arrive ! Et quel est le misérable auteur du scan- » dale, sinon celui qui, nonobstant l'élection canonique du 5) chef de l'Eglise, s'est emparé du lieu saint, non pas à » cause que ce lieu est saint , mais parce qu'il est éminent. 3) La prétendue élection dont il se prévaut, ou plutôt la fac- » tion qui l'a élu, n'a servi que de prétexte à sa malignité... » En effet, la règle fondamentale du droit canon, en B cette matière, est qu'après une première élection il ne peut i) y en avoir une seconde. Une première avait été faite ; » donc la seconde est nulle. Dans la supposition même qu'il » eût manqué à la première quelques-unes des formalités » prescrites, comme les défenseurs du schisme le préten- I dent, fallait-il procéder à une seconde élection sans avoir » examiné les défauts de la première , sans l'avoir cassée » par un jugement authentique? Au reste, il y a deux chefs » de contestations. L'un regarde le mérite personnel des » deux compétiteurs; l'autre concerne la forme de leur élec- » tion. Pour ce qui est de la personne, afin qu'on ne me » croie ni médisant ni flatteur , je ne dirai que ce qu'on dit » partout et ce qu'on ne saurait nier, c'est que le Pape )' est d'une vie et d'une réputation au-dessus de la médiï sance, tandis que son concurrent n'est pas même à l'abri r> des langues de ses propres amis. Etquant aux formalités des » deux élections, celle d'Innocent est la première à l'égard » du temps, la plus pure à l'égard de ceux qui l'ont élu , la » plus canonique selon les règles de la raison. Pour ce qui » regarde la priorité , personne ne la conteste , et l'élection '1 a été faite par la plus saine partie des cardinaux, évêques,
» prêtres cl diacres auxquels appartient le droit de noni- » mer le pape. Ainsi, suivant les anciennes constitutions, » le nombre des sulTrages a été assez grand pour rendre » cette élection valide. De plus, Innocent n'a-t-il pas été » consacré par l'évéque d'Ostie à qui ce privilège est rein serve? Si donc il y a plus de vertu dans la pei'sonne élue, » plus d'intégrité dans les électeurs, plus d'ordre et de lé- » galité dans les formes de l'élection, par quelle opinià- » trelé fatale s'elforcent-ils d'en substituer une autre contre » toutes les règles de la justice, contre la volonté des hom- » mes de bien , contre le vœu de toute l'Eglise *?... »
Cette énergique déclaration dissipa les doutes et ranima le courage des évéques auxquels elle fut adressée ; mais le duc d'Aquitaine et son perfide conseiller paralysèrent leurs tentatives pour le rétablissement de la paix, et de l'unité. Les désordres allèrent en croissant dans ces malheureuses contrées, et saint Bernard, transporté de zèle pour la maison de Dieu , souffrait d'être forcé d'ajourner le voyage d'Aquitaine où l'appelaient tous les fidèles opprimés. Un autre voyage lui avait été imposé par Innocent : il dut accompagner le Pontife lui-même en Allemagne.
Innocent II, depuis qu'il se vit reconnu par les grandes puissances de la catholicité , tournait incessamment ses regards vers Rome, et n'aspirait plus qu'à s'asseoir sur le siège de saint Pierre. Or, de tons les princes chrétiens , le roi d'Allemagne se trouvait le plus personnellement intéressé à ouvrir au Pontife légitime les portes de la capitale du monde; car c'était là, dans l'antique métropole de la chrétienté, qu'à l'exemple de Charlemagne, il devait recevoir la couronne impériale. Innocent s'était donc adressé à Lotliaire pour lui demander une entrevue, afin de se concerter avec lui sur les moyens de traverser l'Italie et de se rendre maitre de Rome. La conférence fut fixée au mois d'octobre de cette même année ^ , dans la ville de Liège. Lothaire s'y rendit avec les principaux, seigneurs de l'empire et une suite nombreuse d'hommes d'armes pour y attendre le pape. Celui-ci arriva peu de jours après, accompagné de saint Rernard et d'un pompeux cortège de cardinaux et de prélats romains. Il fit son entrée dans la ville au
* Bciii. Epist. CXXVI. — 2 1 130.
milieu d'un immense concours de monde et d'une bruyante manifestation de la piété populaire. Le roi d'Allemagne semblait, en cette occasion, prendre à tâche de prouver au peuple la parfaite réconciliation de la papauté et de l'empire. Il marchait humblement, à pied , à côté du pape, tenani d'une viain la bride du chcvat blanc que monlaïl Innocent ; et de l'autre écartant , à i aide d'une bacjnelle, la foule qui se pressait sur son passage ^ Le dimanche suivant, le Pontife célébra solennellement le saint sacrifice en présence du roi et de sa famille , et de part et d'autre on se fit de nouvelles protestations de concorde et d'attachement.
Mais ces démonstrations ostensiles avaient été données d'une manière trop éclatante , trop afl'ectée peut-être pour ne pas laisser planer dans les esprits quelque vague inquiétude. Le désintéressement n'était point la vertu deLolhaire; et s'il accordait au pape une armée pour le conduire à Rome, ce ne pouvait être qu'à des conditions dont on redoutait d'avance l'exagération. En effet, les pressentiments de la cour romaine ne tardèrent point à se justifier; mais la réalité dépassa les craintes qu'on avait conçues. Lolhaire , après avoir promis au pape le secours de ses armes , réclama impérieusement le privilège des investitures tel que ses prédécesseurs l'avaient exercé , avant le concordat de Worms. Il pensa que la position précaire du pape donnerait une heureuse issue à cette demande intempestive : il se trompa. Lothaire oubliait que la papauté jamais ne rétrograde; et que si elle tolère parfois, avec une longue patience, des abus qui naissent avec le cours du temps, elle maintient, avec une persévérance non moins longue, les réformes utiles que le temps amène. Innocent demeura inflexible malgré les menaces et la colère du roi ; mais la position était périlleuse , et les prélats romains , frappés de stupeur, tremblèrent de voir le souverain Pontife sans défense au milieu d'une ville germanique environnée d'une forte armée. Le souvenir des outrages que Henri V avait fait subir aux papes et aux cardinaux était encore trop récent pour ne point soulever de terribles appréhensions, et
* Sugerlus, Vita Lud. VI, lib. c. « Lotharlus... liuraillime se ipsuni strato- • rem offerens , pedes per médium sanctae processionis ad eum festinat , alla » manu virgam ad defendendum , alla frenum albi equi accipiens , etc. »
l'on se crut dans un piège mille fois plus redoutable que leâ dangers auxquels on avait échappé à Rome *.
Cet orage toulciois n'éolafa point : saint Bernard était là pour le conjurer. Plein d'une sainte audace, il s'opposa comme un mur d'aii'ain aux injustes prétentions de la couronne , et les combattit par toutes les armes de son irrésistible éloquence '. 11 l'appela à Lothaire les engagements antérieurs et les promesses auxquelles il devait son élévation sur le trône; il lui fit comprendre qui si l'Eglise, en ce moment, avait besoin du bras de l'empire, l'empire de son côté n'avait pas moins besoin du soutien de l'Eglise. Lothaire garda le silence; il consentit à ne point donner suite à sa réclamation, mais il en témoigna son humeur, en rompant les négociations relatives à la cartipagne d'Italie.
Il est vrai que dans les circonstances graves où l'empire se trouvait engagé, la prise de Rome n'était pas chose facile. L'antipape avait déployé une grande activité durant les voyages d'Innocent, et s'était ménagé des ressources nombreuses. Maître de Rome, dont il avait augmenté les forces et les défenses , il pouvait compter encore sur le nord de l'Italie dont les populations lui étaient dévouées; et dans le sud, un événement remarquable sembla consolider sa puissance.
Nous l'avons déjà dit ; les Normands de la haute Italie furent les premiers à reconnaître l'élection d'Anaclet. Ces peuples hardis, trop à l'étroit dans la belle province qu'ils avaient arrachée à la France , s'étaient fixés dans la Calabrc et la Fouille , sous la conduite de Guillaume Bras-de-Fcr et de Humfroy , fils de Tancrède de Ilautcville. Mais en 1061 , le normand Robert Guiscard et le duc Roger, n'ayant plus d'ennemis à combattre, n'aspiraient qu'à ériger en royaume leurs vastes conquêtes de l'Italie et de la Sicile. II était réservé à Roger II, fils du dernier, d'accomplir ce dessein. Jamais jusqu'alors la Sicile n'avait eu , pour ainsi dire , une existence nationale ; jamais elle n'avait obéi à un seul mai-
* Ernaldi, Vita 2' S. Bern. , cap. 1 , n. 5, p. 1109. « Ad quod veibuni » (investituiiie) expaverc et expalluere Romani , graviùs sese opiul Leodiiim » arbitrati pciiculum offendisse , ([uani declinaveriiit Roma;. • — '^ Sicul imiruni se opi)osiiit abbns sancliis; niidactor cnim icsistciis régi, verbuiu nialignuni miiâ libcitatc rcdurguit... (Idem, loco cita(o).
tre; et pendant une longue suite de siècles , elle avait été tour à tour envahie et possédée par des peuples étrangers K Le duc Roger II , après la défaite entière des Sarrasins , songea donc à réunir sous son sceptre, ses possessions d'Italie et les riclies provinces de l'ancienne Trinacrie ; et, selon l'esprit du temps, il s'adressa au Pape pour obtenir avec le titre de roi la couronne royale. Le moment du schisme lui parut favorable pour conclure, sans conditions onéreuses , cette grande aflaire qui, sous le pape Ilonorius, avait déjà été entamée sans succès. Les sages lenteurs que le pontife défunt avait opposées à l'empressement de Roger, et qui avaient été nécessitées par la politique de l'empire, entrèrent sans doute pour beaucoup dans la détermination des Normands en faveur d'Anaclet. Quoi qu'il en soit, celui-ci promit la sanction pontiticaleà l'érection du royaume de Sicile et d'Italie, moyennant l'engagement formel de Roger de prêter main-forte contre les entreprises d'Innocent. L'acte authentique fut dressé; et l'on prétend, d'après quelques documents trouvés dans les papiers de Roger, que pour lier plus étroitement le royaume de Sicile à la cause du Saint-Siège , le pape schismatique lui promit le patriciat de Rome, et peut-être même la couronne de l'empire d'Allemagne. ^. A la suite de ce traité, dès l'année 1130,
^ Depuis les temps fabuleux , il n'est presque pas un peuple célèbre qui n'ait abordé les côtes de la Sicile et n'y ait laissé des traces durables. De là l'intérêt historique et les traits originaux que présente encore aujourd'hui cette contrée , dont la diversité et l'infinie variété forme une espèce d'assemblage mosaïque digne d'être étudié , à cause de ses contrastes. <i Le voyageur, » dit un judicieux écrivain qui a parcouru ce pays , y trouvera des ruines et » des souvenirs; mais la réalité vivante ne saurait jamais le satisfaire. Il y verra j> des vestiges de toutes les époques; il y reconnaîtra l'empreinte des diverses « nations qui l'ont successivement dominé ; il lira son histoire dans ses monu- » ments , livre immense où toutes les époques sont représentées par un tem-
0 pie, une basilique ou un fort ; il passera des informes constructions cyclo-
1 péennes et phéniciennes aux temples doriques élevés par les colonies grccnques, aux arènes des Romains, aux castels mauresques, aux chapelles des » Normands et aux sombres donjons de la féodalité; et à côté des pompeux «débris d'une gloire anéantie, le sp"ctacle de la plus affreuse misère... » (Voyage en Sicile, par le baron Th. Ren. de Bussière , Lettre I, p. 18). — ^ Cette opinion a été émise par le savant historien de l'Allemagne , Henri Luden , vol, X , n. 30, p. 566. Il la fonde sur le passage suivant d'un privilège octroyé au roi Roger : « In quibus Petrus Leonis ipsam Eomam et ah indè usque Siciliam totam ei terram concesserat, et advocatum romanœ Ecclesiœ et patricium Romavorum et regem iilum statuerai. » (Cod. Udalrici 8ub n. 360).
;mx fêtes de Noël , Le duc Roger II se rendit à Palermc où, aprôs avoir rcrii la couronno des mains d'un cardinal légat <le l'antipape, il prit le titre de rot de Sicile par lac/race de Dieu; titre qui lui fut confirmé dans la suite par le pape légitime.
On conçoit à quel point cet événement compliqua les affaires de l'Eglise et de l'empire. Anaclet venait d'établir en quelque sorte une solidarité d'existence entre sa cause et celle du nouveau royaume. Il trouvait en Roger un défenseur puissant et doublement intéressé au triomphe de l'antipape, en ce qu'il avaità craindre à la fois les ressentiments de Lothaire et les snccôs d'Innocent. De plus, les prétentions de Conrad de HohenstaufTen s'étaient réveillées à la mort du pape Honorius. Ses nombreux partisans d'Italie se déclarèrent pour Anaclet, par cela seul qu'Innocent II avait été reconnn par Lothaire. Aussi l'archevêque de Milan, Anselme, celui-là même qui avait couronné Conrad, entraîna dans le schisme la Lombardie, et détermina les Milanais à prendre les armes pour repousser toute tentative de Lothaire en faveur d'Innocent. Soutenus par les Normands et les Siciliens, ils étaient résolus à défendre l'accès de Rome.
Ces divers incidents unirent forcément les intérêts du roi d'Allemagne à ceux du pape légitime; et bien qu'ils fussent brouillés, ils durent s'entendre sur les moyens d'agir de concert. Tous deux avaient les mômes ennemis à combattre; tous deux étaient compromis par la ligue des schismatiques et des mécontents de l'empire; tous deux se trouvaient en face d'un schisme dont le siège était en Italie et qui servait de point de ralliement à tous les partis. Une guerre devenait inévitable. Cependant le faible Lothaire ne put s'y résoudre; et blessé de la conduite du pape au sujet des investitures, il le laissa partir sans donner suite à l'objet principal de la conférence de Liège.
Innocent quitta l'Allemagne , mécontent de Lothaire, mais heureux d'avoir écliappé au piège , et d'avoir résisté à des prétentions qui eussent de nouveau troublé la sécurité des églises. Il revint en France, laissant mûrir les événements , persuadé que la force des choses amènerait nécessairement la campagne d'Italie.
Mais saint Bernard, après de vives sollicilalions, obtint la permission de retourner à Clairvaux pour se remettre de ses fatigues , et satisfaire aux vœux ardents de ses frères.
Il y était à peine arrivé, qu'il reçut la visite de l'évéque de Paris. Ce prélat, profondément affligé, venait lui faire le récit d'un horrible attentat qui avait consterné la capitale et qui réclamait des mesures énergiques.