CHAPITRE X.IX
Assassinat d'un moine. — Saint Bernard poursuit les auteurs de ce meurtre. — Il reçoit à Clairvaux la visite du pape Innocent II. — Mission en Aquitaine. — Histoire du duc Guillaume. — Concile de Reims.
Les réformes successives que l'évéque de Paris avait introduites dans son diocèse, provoquaient depuis longtemps le murmure des ecclésiastiques mondains. La jalousie fomentait la discorde entre les pasteurs ; et les pieux desseins du prélat se trouvaient entravés, en toutes occasions, par les tracasseries de quelques membres de son propre clergé. Mais ces difficultés ne ralentirent pas son zèle, et ne brisèrent point sa fermeté. Il avait auprès de sa personne un vénérable moine , le prieur du monastère de Saint-Victor de Paris, nommé Thomas, qui lui servait de guide spirituel et lui prétait l'appui de son expérience dans la réalisation de ses sages ordonnances. Ce religieux , plein de douceur et d'instruction, jouissait d'une confiance méritée; et à ce titre, il avait assumé sur sa tête les ressentiments que les réformes avaient soulevés.
Parmi ceux qui se signalaient par une implacable animosité , se trouvait le chanoine Thibaut Nautier, archidiacre de l'église de Paris. Ses intrigues et ses malversations avaient plus d'une fois éveillé la vigilance du prieur de Saint-Victor; et sa haute position, dont il abusait, l'avait seule mis à l'abri des poursuites. Thibaut méditait une vengeance; et pour l'assouvir, il ne craignit point d'armer ses propres neveux. Un jour donc que l'évéque accompagné de Thomas , revenait d'une visite diocésaine, ils furent atta-
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qiiés aux portes de Paris par les iieveux. de l'archidiacre ; et Thomas, IVappé de plusieurs coups mortels, tomba sur le sein de son évêquc qui le tenait embrassé pour le déleudre; il expira en pardonnant à ses meurtriers. Ceux-ci prirent la fuite et leur oncle eut le courage de solliciter leur absolution auprès du Pape lui-même. C'est alors qu'Etienne, accablé de douleur, vint à Clairvaux pour réclamer l'intervention de saint Bernard auprès d'Innocent. Mais il faut entendre de sa propre bouche le récit de ce crime. Voici en quels termes simples et touchants il en informe le pape, dans une lettre datée de Clairvaux :
« Le docte Thomas, prieur de Saint-Victor, rcli- » gicux d'une grande piété , s'était mis en chemin par mes » ordres, un jour de dimanche, ainsi que plusieurs autres » moines. 11 travaillait à l'œuvre de Dieu dans un esprit de » charité, lorsqu'il fut cruellement massacré dans mon pro- » pre sein et entre mes bras, devenant ainsi la victime de la » justice et de l'obéissance... Les sanglots dont mes paroles » sont entrecoupées en disent plus que tout ce que je pour- » rais vous écrire. Il suflît de vous rapporter simplement » ce qui est arrivé pour faire sentir à votre cœur paternel » le poids de mon ainiction... Hélas! je n'ai plus ni force ni » lumière ; j'ai tout perdu en perdant celui que je pleure; ï j'ai le titre d'évéque, mais c'est lui qui en remplissait les » fonctions; il en refusait les honneurs, mais il en portait ï le fardeau... Si Thibaut Nautier a recours à votre Beati- » tude, qu'elle daigne lui faire connaître que Dieu a exaucé » la voix dénies larmes; ses neveux ont été les instruments » du crime ; c'est lui qui en est l'auteur et sans doute l'insti- » gateur. Que votre Béatitude n'ajoute donc aucune foi à » ses rapports jusqu'à ce qu'elle soit informée à fond de la » vérité *. »
Saint Bernard , embrasé de zèle, écrivit à Innocent sur le même sujet; et dans ses paroles éclate l'éloquence d'une sainte indignation : « La bcle cruelle qui a dévoré Joseph , » afin d'échapper aux poursuites de nos chiens lidèles, s'est, » dit-on, réfugiée auprès de vous, très-saint Père ! Quel » excès de folie ! un meurtrier errant, vagabond, etl'rayé,
* Cette lettre, écrite sans ilouto sous l'inspiration de saint Bernttril , se trouve dans la collection des épîtres de ce dernier, p. 495, n. 159. Ed. Mabill.
t court là où il a le plus à craindre ! Quoi ! prend-il le siège » de la justice pour une caverne de voleurs ? Quoi ! la bou- » che encore fumante du sang que tu as verse , tu oses pa- > raître sous les yeux du père, après avoir tué l'enfant sur » le sein de sa mère? Que s'il vient demander pénitence, » il ne faut point le repousser , sans doute. Mais s'il ne de- » mande qu'une audience , donnez-la-lui, saint Père, oui , » donnez-la-lui ; mais donnez-la comme Moïse la donna » aux idolâtres, comme Phinécs aux fornicateurs, comme » Matlialhias aux juifs infidèles; ou plutôt, pour vous rappe- » 1er l'exemple de votre prédécesseur, recevez-le comme » Pierre reçut Ananie et Saphire ^ t
La chaleur que mit saint Bernard à réclamer le châtiment du coupable , n'avait pas seulement pour objet la répression d'un crime; mais, saisissant toutes les occasions de déraciner les abus du champ de l'Eglise, il provoqua des mesures vigoureuses pour assurer le triomphe de la justice. Il nous reste peu de documents sur les suites de cette affaire ; mais ce qui peut en faire apprécier la gravité , c'est qu'en celte circonstance, plusieurs prélats se réunirent à l'abbé de Clairvaux , afin d'aviser ensemble aux moyens de réprimer la licence d'une partie du clergé et d'opposer une digue aux passions qui affligeaient l'Eglise. Le pape sanctionna les décrets de celte assemblée, et ajouta même des dispositions plus sévères à celles qui avaient été arrêtées ^.
Cependant, vers ce même temps, le souverain Pontife, accompagné des prélats romains, vint solennellement à Clairvaux pour contempler de ses propres yeux les merveilles qu'on lui avait rapportées de ce temple vivant de la majesté divine. L'annaliste de Cîteaux parle de cette visite dans son naïf langage :
« Les pauvres de Jésus-Christ reçurent le pontife avec ï> une exlrême affection. Ils n'allèrent point au-devant de » lui, ornés de pourpre et de soie, ni avec des livres d'é- » glise couverts d'or et d'argent; mais tout simplement, î vêtus de leurs gros draps, portant une croix de bois, » et témoignant leur joie, non point par les fanfares des » bruyantes trompettes , ni parles cris d'une jubilation tu-
* s. Bern. , Eplst. 158. — Voyez aussi la lettre 152 sur les reproches adressés au clergé. — ^ Hist. d^Cît. , •vol. III, liv. IV, ch. 5.
» miiUiieusc ; mais par les suaves et modestes chants des » hymnes sa('r«''s. Les év(M]iies [pleuraient ; le pape aussi » versait des larmes ; tous admiraient la douce gravité , » l'attitude humble et mortifiée de cette troupe de saints » moines... La magnificence de la réception qu'ils firent au 2) chef de l'Eglise ne consistait pas en de grands banquets , » mais en de grandes vertus. Le pain, au lieu d'être de pure » lleur de froment, était de farine dont le son n'avait point » été tiré; il y avait du peut vin au lieu de vin doux *; des » herbes au lieu de chair , et l'on servait des légumes pour » tenir lieu de toutes espèces de viandes. Mais si, par hasard, » il se trouvait quelque poisson, on le plaça devant le sei- » gneur pape, pour être vu plutôt que pour être mangé '^. »
Innocent , après avoir passé plusieurs jours dans cette sainte solitude , se remit en route et continua ses visites dans les principales églises et abbayes de France, excitant partout la reconnaissance filiale pour les bénédictions qu'il répandait sur les peuples. A Paris, il reçut un accueil magnifique. Les juifs eux-mêmes, dit le chroniqueur, vinrent au-devant de lui, pleins d'allégresse, et lui offrirent im rouleau de la loi, couvert d'un voile. Le pape les accueillit avec intérêt et leur dit, en acceptant leur présent : Auferat Deus omnipotens vclamcn a cordïbus vcslrïs^l II séjourna, durant les fêtes de Pâques , à l'abbaye de Saint-Denis où il célébra l'ofiice du vendredi et du samedi saint, veillant toute la nuit, et portant en tôle la tiare en broderie avec un cercle d'or "*.
Cependant la visite de Clairvaux ne tarda point à produire ses fruits. Deux choses importantes avaient été décidées : le départ de saint Bernard pour l'Aquitaine , et la convocation d'un concile général à Reims.
La mission d'Aquitaine , confiée à saint-Bernard et à Josselin , évêque de Soissons , était périlleuse et délicate. Cette vaste contrée, qui s'étendait alors depuis les frontières de la Picardie jusqu'aux montagnes de ÎNavarre , obéissait au jeune prince Guillaume dont nous avons déjà parlé dans
* Sapaprocareno. Le mot sn/ja signifie plutôt un jus d'herbes que du \in, d'où peut-être vient notre mot soupe. Ou lo traduit aussi par polit vin. — ■ 2 Si forte piscis inventus est? domino papao appositus est, et aspectu, non usu, in commune profecit. (Ernald. , cap. I , n. (> , p. llOi) ). ■ — ^ Quo lo Tout-Puissant ôtc le \oile de vos cœurs! — * Sugerius , "Vit. lud. Grossi , page 319.
le chapitre précédent; mais son histoire est assez remarquable pour exiger quelques détails.
Guillaume X, qui, dans la suite, devint le beau-père des rois de France et d'Angleterre , et le grand-père de Richard Cœur-de-Lion , appartenait à l'illustre maison des comtes de Poitou qui s'arrogeaient le litre de duc d'Aquitaine. II avait été élevé dans toutes les pompes d'une cour splendide et montra dès son bas âge un caractère indomptable et une funeste inclination au mal. Mais , devenu maître de luimême et des états de son père , par la mort précoce de Guillaume IX, il se voyait, jeune encore, l'un des plus puissants feudataires de la France , et l'un des princes les plus riches de son temps. Homme brillant et prodigue, avec les formes d'un athlète et la taille d'un géant, bon chevalier iC armes , dit un vieux écrivain , il réunissait dans sa personne la beauté et la force , et se montrait à loui venant redoutable et séduisant. « A peine, dit une chronique , se contentait-il en un seul repas de ce qui aurait suffi à huit personnes robustes et dans la force de l'âge. H ne pouvait vivre sans guerroyer ; et lorsque ses provinces étaient en paix , il marchait néanmoins toujours armé, obligeant ses vassaux, bon gré, malgré, de se battre les uns contre les autres. Ainsi c'était un autre Nemrod par sa passion de batailler; un autre dieu Bel par la quantité de viandes qu'il mangeait; un autre roi Hérode par ses crimes et ses incestes. Car il retint durant trois ans, par la violence, la femme de son propre frère , et se vantait, comme les gens de Sodome , de ses crimes et de ses forfaits ^, »
Tel était le chef du parti schismatique en Aquitaine ; tel était l'homme vers lequel on jugea convenable de députer saint Bernard.
Mais ce qui rendait cette mission plus difficile encore • c'était le crédit illimité dont Gérard jouissait auprès de ce prince ; sans doute à cause de la tolérance avec laquelle il couvrait les scandales de Guillaume. Pourtant ces terribles obstacles n'arrêtèrent point le zèle de l'abbé de Clairvaux. Il arriva , vers le milieu de l'année 1131 , sur les terres du duc d'Aquitaine , et descendit , avec l'évèque de Soissons , dans un monastère de son ordre , à Chatelliers, près de Poi-
* Chron.S, Maxefltii.,p. 408 — Ann.Cist.,(om. I, p. 208,n. I,2et8eq.
tiers. Là, sans perdre un moment, il avise aux moyens d'obtenir une entrevue avec le souverain. 11 dédaigne les voies obliques; et se confiant en la toute-puissance de la grâce, il va droit au but et envoie un message au duc pour le prier de se rendi'C au monastère de Cliatcllicrs. Cette démarche hardie étonne les religieux eux-mêmes. IMais Guillaume n'a pas plus tôt lu la lettre de l'abbé de Clairvaux, qu'à la surprise de tout le monde , il se dirige seul vers le monastère , et demeure sept journées entières auprès de l'homme de Dieu. Chose admirable ! Le cœur de ce prince , plus dur que la pierre , se fondit comme la cire sous l'action vivifiante de la parole apostolique; et il ne quitta le saint qu'après lui avoir promis de réparer ses désordres et de faire pénitence.
Ce n'était pourtant pas encore le moment du triomphe définitif de la grâce. Guillaume , à peine rentré dans son palais, manqua de courage et prêta trop facilement l'oreille aux perfides discours de 1 évéque d'Angouléme. Celui-ci réussit à le détourner des résolutions salutaires que saint Bernard lui avait suggérées; et, comme il arrive d'ordinaire, son dernier état devint pire que le premier. 11 se livra de nouveau à ses passions avec d'autant plus de fureur qu'il cherchait à refermer la blessure que la parole du saint, comme une flèche ardente, avait faite dans son cœur; et pour étouffer le remords, il s'abandonna plus que jamais au délire du crime. Le schisme dès-lors se crut vainqueur et ne mit plus de bornes à ses violences. Gérard se fit adjuger l'archevêché de Bordeaux qui était vacant, et itîtint en même temps l'évêché d'Angouléme; en outre, peu satisfait tant qu'il voyait en Aquitaine un seul évêque orthodoxe, il fit chasseï" du siège épiscopal le vénérable évêque de Poitiers , le dernier do ceux de lu province qui étaient demeurés fermes dans la foi et fidèles au pape légitime.
Bernard, appelé au concile de Beims, n'avait pu rester en Aquitaine pour mener à bonne fin l'a-uvre commencée. Sa présence dans les domaines de Guillaume avait même donné de si vives inquiétudes aux aflidés de Gérard , qu'on épiait toutes ses démarches , et l'on en était venu jusqu'à le menacer de mort , s'il soitait de son monastère. 11 fallait à ce torrent de passions un certain temps pour s'écouler. Saint Bernard le comprit; cl remettant à la Providence le soin de
disposer les esprits et les circonstances , il s'éloigna de la terre du schisme, et se rendit à Reims pour obéir aux ordres du Souverain Pontife.
Ce fut après un intervalle de quatre années que l'abbé de Clairvaux, aperçut, à différentes indications providentielles, l'issue des affaires d'Aquitaine.
Il se trouvait alors en Bretagne, sur les terres de la comtesse Ermengarde , pour la fondation d'un nouveau monastère *. Le légat du pape Innocent vint l'y rejoindre; et tous deux , prenant congé de cette digne fdle du serviteur de Dieu , se rendirent en Aquitaine ^. Ils firent savoir au duc Guillaume qu'ils avaient entrepris ce voyage pour se concerter avec lui sur les moyens de rendre la paix à l'Eglise et de remédier aux maux qui la dévastaient. On lui persuada qu'il ne devait point refuser une audience à l'homme de Dieu qui était venu de si loin pour la solliciter; et que, par son entremise , on parviendrait peut-être à pacifier les esprits. Le point essentiel était d'obtenir une conférence. Cette conférence eut lieu. Saint Bernard représenta au duc les horreurs des schismes dans l'Eglise catholique ; et employant tour à tour la prière et la menace , avec cette force qui lui assujettissait instantanément les cœurs , il exhorta Guillaume à mettre fin à la révolte et à rendre obédience au pape Innocent. Guillaume, de nouveau troublé et profondément ému , ne voulut cependant adhérer qu'en partie aux conseils du ministre de la paix. Il promit l'obédience au pape légitime, mais sans consentir au rétablissement des évêques dépossédés de leurs sièges; et il ne pouvait s'y résoudre, disait-il, parce qu'il avait juré de ne se réconcilier jamais avec eux ^.
Saint Bernard ne se contenta point d'une demi-victoire. // cessa d'afiir en homme , dit un biographe contemporain, et laissa agir Dieu lui-même. Le jour donc où la conférence dut être reprise, il officiait à l'autel, lorsque tout à coup il s'arrête au milieu de la célébration des saints mystères ; il pose la divine hostie sur la patène; puis le visage en feu et l'œil étincelant de lumière, il descend de l'autel et se dirige d'un pas ferme vers le prince interdit : « Nous avons
* Hist. de Cit., vol. III, liv. IV, ch. 19. — 2 Ann. Cist., tom. I , p. 294 , n. 7, 8 et seq. — 5 Hist. de Cit., vol. III, liv. IV, ch. 20.
» longtemps usé de prières, lui dit-il, et vous nous avez » méprisés; plusieurs serviteurs de Dieu se sont joints à » nous pour unir leurs supplications aux nôtres, et vous » n'en avez point tenu compte. Voici maintenant le Fils de » la Vierge qui vient à toi , celui que tu persécutes, le chef » et le seigneur de l'Eglise , le juge au nom duquel tout
» genou lïécliit au ciel, sur la terre et dans les enfers!
» C'est entre ses mains, entre les mains du juste vengeur » des crimes que tombera l'àme qui t'anime. Le méprise- » ras-tu aussi? Traitcras-tu le Maître comme tu as traité » les serviteurs *? »
Saint Bernard se tait ; la foule atterrée garde le silence ; les larmes et la perplexité des assistants témoignent de leur frayeur ; chacun attend avec angoisse l'issue d'une action inouïe qui semblait présager une manifestation soudaine de la puissance divine. Guillaume , épouvanté , ne peut proférer un seul mot ; ses genoux tremblent et fléchissent ; il tombe à terre , et ses gardes l'ayant relevé , il tombe encore et pousse des cris horribles.
Alors le serviteur de Dieu le touche , lui commande, par un signe , de se tenir debout , et reprend la parole : « Allez , » lui dit-il d'une voix calme et solennelle , allez présente- D ment vous réconcilier avec l'évoque de Poitiers que vous » avez chassé de son siège ; donnez-lui le baiser de paix en tt gage d'une alliance nouvelle ; conduisez-le vous-même » dans son église, et rendez-lui autant d'honneurs que vous » lui avez prodigué d'injures : rappelez àl'onité catholique » ceux que la discorde et le schisme en ont séparés , cl de- » venez docile à Innocent comme au Pontife que Dieu a y> élevé sur la chaire de saint Pierre ". »
Le duc, vaincu par la force de l'Esprit-Saint qui jaillissait de la bouche , du regard , du geste sublime de l'homme de Dieu , n'était plus en ce moment qu'un instrument passif de la volonté divine. 11 va et vient ; il exécute à l'instant mémo et ponctuellement tout ce qui lui est ordonné ; il se réconcilie avec l'évéque de Poitiers , lui donne le baiser de paix , le conduit dans son église , rend hommage au pape Inno-
* Einald. Vit. S. Bern. lib. II , cup. 6 , n. 38 , p. 1 122. — '^ Ernuld , loc. • cit., p. 1122.
cent , et revient ensuite à l'église où saint Bernard achève de célébrer le sacrifice de l'autel.
Au milieu de l'admiration et de la joie publique que cet événement avait causées , un seul homme résistait encore à l'esprit de Dieu ; c'était Gérard. Plus endurci que jamais dans son opiniâtreté , il n'attendait que le départ de saint Bernard pour renouer ses coupables intrigues ; mais son heure avait sonné. Une mort subite l'enleva sans lui laisser le temps de reconnaître ses égarements : ses neveux , qu'il avait enrichis des biens de l'Eglise , le trouvèrent un matin expirant dans son lit , horriblement enflé , dans l'attitude d'un forcené qui maudit et blasphème ^
Quant à Guillaume , le rayon d'en haut qui l'avait renversé opérait en lui le merveilleux phénomène d'une complète transformation. Ce n'était plus le même homme depuis que la lumière divine avait triomphé de ses ténèbres. Abîmé dans la contemplation de cette lumière qu'il avait si longtemps méconnue , déchiré de remords , abreuvé de larmes et affamé de pénitence , il résolut de finir , dans les expialions d'une sainte mort , les jours de sa vie terrestre ; et , renonçant généreusement aux richesses , à la puissance et aux honneurs , il s'enfonça dans une solitude , où sa vie , semblable à un torrent qui se cache dans les cavités de la terre , disparut aux yeux des hommes sans laisser aucune trace que les historiens eussent pu recueillir ^.
Guillaume n'était âgé que de trente-huit ans. Mais avant de s'éloigner pour toujours de ses domaines , voulant régler l'héritage de ses vastes états , il manda auprès de lui l'évèque de Poitiers , le même qu'il avait naguère si cruellement outragé et qui maintenant avait acquis toute son estime. 11 lui remit son testament , que l'annaliste de Cîleaux nous a conservé en entier. Ce document trouverait ici sa place , mais son étendue ne nous permet d'en extraire que les parties les plus intéressantes :
« Au nom de la sainte et indivisible Trinité qui est un » seul Dieu! Voici le testament que je fais, Moi, Guillaume,
* Ernald. Vit. S. Bern. lib. II, n. 39, p. 1123. — ^ Quelques chroniqueurs rapportent qu'il mourut a Compostelle , en Espagne , le vendredi saint, 9 avril 1 137. (Voy. Chron. Gaufredi Vosiensis , p. 426, 435. Voir aussi l'art de ■ve'rifier les dates , p. 718).
» avec la grâce de Dieu , en la présence de Guillaume , évô- 30 que de Poitiers, en l'honneur du Sauveur du monde , des » saints martyrs, de tous les confesseurs, des vierges, et » surtout de la vierge Marie. Etant touché de la douleur que > me causent les péchés innombrables que j'ai commis par » la suggestion du démon , avec une audace incroyable ; et » pénétré de la crainte du dernier jugement; considérant » d'ailleurs que les biens dont nous jouissons ici-bas s'éva- » nouissent entre nos mains comme la fumée qui se dissipe » en l'air; que nous ne pouvons presque point passer une » heure sans pécher; que le temps de notre vie est fort court; » que les choses dont nous nous imaginons être les maîtres » sont fort caduques et périssables, et qu'elles ne laissent » que des peines et des inquiétudes ; je m'abandonne entre 2 les mains de Jésus-Christ, que je veux suivre en renon- » çant à tout pour son amour. Je mets mes filles sous la » protection de monseigneur le roi ; et quant à Eléonore, je » la lui donne en mariage, si mes parents l'ont agréable; » et je lui lègue l'Aquitaine et le Poitou ^ »
Ainsi, ce magnifique prince qui commandait en souverain à toute la France occidentale, donne à son siècle l'admirable exemple d'une édifiante conversion ! Et en même temps il lègue au fils du roi , au jeune Louis Vil , avec sa fille Eléonore des Etals plus considérables que ceux de la couronne de France ! Ces deux grands faits dont saint Bernard fut le premier moteur, s'accomplirent en l'année 1136'^.
Mais , pour reprendre l'ordre chronologique des événements , on se rappelle que l'abbé de Clairvaux , après son premier voyage en Aquitaine, s'était rendu au concile de Reims, qui avait été fixé au mois d'octobre de l'année 1131. Tous les évoques de France, ceux d'Angleterre, d'Espagne,
* Ann, Clst. , tom. I , p. 305, ii. 4. — ^ ()„ sait qu'Eléonore , trop célèbre par ses aventures en Orient , à l'époque de la croisade , quitta louis YII pour monter avec Henri II, fils de Geoffroy Plantiigenet, sur le trône d'Anî^leterre auquel elle apporta sa dot, c'est-à-dire près du tiers de In France. Henri II , par cette restitution probe , mais impolitique , se trouva roi d'Angleterre, duc de Normandie et d'Aquitaine , comte d'Anjou, de Poitou , do Touraine et du Maine. Suger s'était opposé de toutes ses forces ù ce fatal divorce , qui démembra la monarchie , introduisit l'ennemi dans le cœur du pays , et fomenta lc9 grandes guerre» que l'Angleterre fit à la France avec de» Français.
des Pays-Bas, et un grand nombre de prélats allemands, composèrent , sous la présidence du pape lui-même , cette auguste assemblée. Aux princes de l'Eglise vinrent encore se joindre le roi et les plus illustres seigneurs du royaume : « Car, dit l'abbé Suger, nous appréhendions que les conti- » nuelles défaillances du roi ne nous l'enlevassent soudaine- » ment; et comme il nous honorait de sa confiance , nous lui » conseillâmes de faire couronner son jeune fils , le prince » Louis, pour éviter et punir les contestations qui pouvaient s» naître dans la suite à ce sujet. 11 suivit notre conseil et se » rendit à Reims, accompagné de son fils, de la reine et de » tous les grands du royaume *. »
Le roi Louis-le-Gros, raconte un autre écrivain du temps, s'étant présenté dans la vénérable assemblée , monta sur la tribune où siégeait le pape, et lui baisa les pieds; puis, ayant pris place à côté de lui, il parla en termes touchants de la mort de son fils aîné , Philippe ; et son discours tira des larmes de tous les yeux. Le pape lui répondit et l'exhorta à élever ses pensées vers le Roi des rois, et à se soumettre à ses jugements : « Il a pris , dit-il, votre fils aîné » dans l'innocence pour le faire régner dès à présent dans » le ciel ; vous laissant d'autres fils pour régner ici-bas après î vous. Donc, c'est plutôt vous, seigneur, qui devez nous 9 consoler; car, pour nous, nous sommes des exilés; et, » certes, l'hospitalité généreuse que vous nous avez témoi- » gnée vous attirera une récompense éternelle ^. »
Après ces préliminaires, le pape procéda au couronnement du jeune roi Louis VII, « l'oignant avec l'huile dont » saint Remy avait oint le roi Clovis à son baptême, et qu'il » avait reçue de la main d'un ange ^. »
Les sessions du concile durèrent quinze jours; et, grâce à l'activité de saint Bernard, auquel le pape et les prélats confièrent la solution de presque toutes les affaires ^ , des canons d'une haute importance pour l'Etat et pour l'Eglise furent promulgués.
Ces canons, au nombre de dix-sept, répétés presque tous dans le concile général de Latran , se rattachaient au , vaste système conçu par Grégoire VII, et aux réformes com-
* Sugerius. Vit. Lud. Grossi, p. 318. — 2 Chron. Maurin., p. 378. -- 3 Idem. — * Ernaldi Vit. S. Beni., lib. II, cap. 1 , n. 6 , p. 1109.
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niencées sous ce graiiil Ponlile. Les mœurs du clergé et des fidèles devinrent l'objet des plus sages règlements; et la manière d'administrer les choses saintes , aussi bien que les aflaires publiques, les droits de la guerre, le négoce et les relations civiles furent déterminés, dans ce concile, selon les règles de la modération chrétienne *.
L'assemblée , après avoir fait pour l'état moral des peuples tout ce que les malheurs du temps rendaient possible , termina ses délibérations , et allait se séparer , quand une nouvelle heureuse vint combler de joie le pape et les cardinaux. Le vénérable Norbert , archevêque de Magdebourg , arriva à Reims et présenta au Pontife, en plein concile, des lettres du roi de Germanie par lesquelles Lolhaire renouvelait son hommage , et annonçait qu'il était prêt à ouvrir la campagne d'Italie avec toutes les forces de son empire.