CHAPITRE XX
Expédition de Lothaire en Italie. — Saint Bernard rend la paix aux républiques italiennes et réconcilie les Hohenstauffen avec Lothaire. — Concile de Pise.
La situation critique des affaires eu Allemagne était loin de justifier les pompeux en.gagements de Lothaire. De tous
* Voir les actes du 2^ conc. gén. de Latran, dup. 1 , p. 744.
Au sujet des conciles que le pape Innocent pre'sida durant ses voyages, le professeur Néandre de Berlin rend aux souverains Pontifes un hommage que nous aimons à constater dans la bouche d'un protestant. Nous traduisons mot a mot : o C'est une chose belle, dit-il, que de voir les papes , même quand » ils sont expulsés de leur siège et obligés de combattre pour y rentrer , de les B voir toujours attentifs aux besoins moraux et religieux des peuples, leurs " voyages , fréquemment nécessités par les troubles de Rome , tournaient à » 1 avantage des Etats qu'ils parcouraient , en ce (ju'ils apprenaient à mieux » connaître la situation des églises et des populations , et donnaient , par leur » présence , plus de poids et d'autorité aux synodes appelés à remédier aux maux. (Neand. Bern. und sein Zeitalter, p. 107, note 12.
L'abbé Fleury , au contraire , dans son Histoire ecclésiastique (vol. XIV , hv. LXVIII, p. 425), énonce cette mes(|uine proposition, à propos des voyages d'Innocent II : o Le pape continua de visiter les égUses de France; sup- » pléant ù ses besoins de leur abondance; ce qui leur fut une grande charge. » Je voudrais lui répondre avec Jésus-Christ : Pauperes seuiper habetis vobiscum; me autem non semper habetis (Joan. XII, 8).
Ce sont les petites hostilités de ce genre contre les papes, dont fourniille I histoire de Fleury, qui eu rendent la lecture si peu édifiante.
côtés surgissaient des obstacles à h campagne d'Italie , et les embarras étaient tels que plus d'une fois Lolliaire dut renoncer à ses projets ou les ajourner à d'autres temps. Il avait à combattre à la fois l'inertie des princes de l'empire , peu disposés à lui prêter le secours de leurs armes , et ses propres répugnances qu'il nourrissait secrètement contre le Pontife romain. Son élévation au trône était due sans doute aux suffrages des princes; mais il n'avait point conquis leur estime , et quand il réclama leur concours pour la pacification de l'Italie , tous , enfermés dans leurs villes et mécontents de la décadence de l'empire germanique , désapprouvèrent une entreprise qu'ils regardaient comme inopportune et au-dessus des forces de Lothaire. Le plus redoutable de ces princes , Frédéric de HohenstauCfen , frère de Conrad qui s'était fait couronner roi d'Italie, avait pris une attitude menaçante à la suite des rigueurs dont il avait été l'objet ; et il ne semblait désirer le départ de Lothaire que pour rallier autour de lui ses nombreux partisans.
Cependant , malgré tant de difficultés , Lothaire persista dans sa résolution. Il comprit que la couronne impériale pourrait seule affermir en Allemagne son autorité chancelante , et relever , aux yeux des princes eux-mêmes, la majesté du trône. Cette couronne , il avait besoin de la recevoir à Rome de la main du pape. Il poursuivit donc son plan, et , se confiant à la Providence , il s'exposa aux chances de cette périlleuse expédition.
Ce fut avec une peine inouïe qu'à défaut du contingent de ses vassaux , il parvint à rassembler une armée de quinze cents à deux mille hommes * , et encore son départ s'annonça-t-il sous de fâcheux auspices. Car , arrivés dans la ville d'Augsbourg , qui était dévouée à la cause des Hohenstauffen , les bourgeois accueillirent avec mépris les troupes royales ; de sanglantes querelles s'ensuivirent ; et bientôt cette antique cité devint presque tout entière la proie des flammes ^. Lothaire se hâta de quitter avec ses troupes la
* Plusieurs chroniqueurs, en parlant de cette armée, emploient les moto de parvo exercilu ou manu non magna; l'un d'eux cependant rapporte imperaiorom rêvera duo tanlum niillia mililum secum duxisse. Voy. Chron. Beneventani ad ann., 1133. — ^ Annal, ann. 1132. Civitas fere iota confiagravit, etmulti tam gladiis quàoi flammiB pcrierunt.
ville embrasée , et continua sa marche , nonol)stanl les nouveaux embarras que cette catastrophe lui avait suscités.
Sur ces longues entrefaites , Innocent 11 et saint Bernard s'étaient rendus en Italie où ils attendaient, selon qu'il avait été convenu , l'armée qui devait leur ouvrir le chemin de Kome, Us n'étaient pas restés inactils dans ces malheureuses contrées depuis si longtemps en butte aux tristes réactions du schisme et de l'anarchie. Leur arrivée soudaine , jointe à la nouvelle de l'expédition de Lothaire , fit une vive impression sur les Italiens ; et tandis que les adhérents de Conrad et d'Anaclet se maintenaient dans une réserve prudente, pour attendre sans se compromettre l'issue des événements , ceux d'Innocent et de Lothaire reprirent courage et ranimèrent leurs espérances *.
Cet* état de choses semblait providentiellement amené pour faciliter le rétablissement de l'unité catholique dans la chrétienté ; et saint Bernard fut l'instrument dont Dieu se servit pour accomplir ce grand ouvrage. Dans les principales villes de la haute Italie où il séjourna successivement, il prêcha la paix et s'ell'orça de réconcilier les peuples acharnés les uns contre les autres. Parmi ces peu|)les , ceux de Pise et de Gènes se signalaient par leur implacable animosité. Aux anciennes rivalités de ces deux puissances maritimes s'étaient ajoutés des griefs nouveaux , et presque chaque jour elles s'attaquaient à l'improviste avec le fer et le feu , ne respectant aucuns droits de la guerre , n'épargnant ni les prisonniers ni les propriétés. Milan, Pavic , Crémone , Plai-. sance , presque toutes les villes de la Lombardie subissaient les funestes effets de ces guerres civiles , envenimées par les dissensions religieuses.
Cependant saint Bernard apparaît, par l'ordre du Pontife , au milieu de ces peuples armés. 11 annonce la paix au sein de la guerre, et sa parole, comme un rayon de lumière, triomphe des nuages les plus ténébreux. A sa voix les Génois , encore ivres de leurs récents succès , déposent les armes ; ils affranchissent leurs esclaves , délivrent les prisonniers, et souscrivent un traité de paix que le saint leur
* Muratorii annall ad aim. 1 132 , 1 133. Cet annaliste donne les détails les plus circonstancié» des campagnes de Lothikire en Italie , et de la situation de» différents partis. Voy. tom. VI, p. 437, 448.
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présente. Pise, non moins touchée des prédications de l'homme de Dieu , renonce aux représailles et se prête à toutes les conditions d'une réconciliation sincère. D'autres villes suivent ces touchants exemples , et sur les pas de saint Bernard , selon les expressions du pro))hctc , les vallées se comblent, les montagnes s'abaissent, les voies s'aplanissent et les chemins tortueux se nivellent et se redressent. L'homme de Dieu avait gagné les cœurs de ces peuples , et de tous il ne voulait faire qu'un seul cœur. Telle était sa constante pensée; et dans tous ses travaux, dans toutes ses missions, quel qu'en fût l'objet , il ne songeait qu'à unir les chrétiens par les liens vivants de l'Evangile, appliquant, autant que possible, à la constitution sociale les lois harmonieuses sous lesquelles fleurissaient les républiques monacales. L'amour: tel était le texte intarissable de ses discours; et par la divine puissance de ce mot évangélique , il renversait les villes et captivait les peuples. Ceux-ci se montraient aussi avides de l'entendre qu'il était lui-même pressé de les nourrir; il ne prenait point de repos : le malin, le soir, et jusque bien avant dans la nuit, il était sans cesse appliqué à la prédication ou absorbé par des conférences particulières; il se faisait tout à tous, comme l'apôtre des nations, et tous se donnaient à lui. Les fruits de cette mission pacifique dépassèrent ce qu'on pourrait en dire; l'admiration qu'il excita parmi les Génois fut telle que l'archevêque lui-même offrit de se démettre de sa charge pour léguer son siège à saint Bernard; mais l'humble moine ne se laissa fléchir ni par les vœux du peuple ni par les instances du pasteur *. Rien ne sera plus capable de faire apprécier les merveilleux changements opérés dans ces républiques , que les paroles mêmes de saint Bernard , extraites de ses lettres.
« Aux consuls, aux magistrats, à tous les citoyens de la » ville de Gênes. Oh! que de consolation j'ai goûtée, leur » dit-il , dans le peu de temps que j'ai demeuré parmi vous! » Peuple fidèle , jamais je ne t'oublierai^! Je vous annon-
* C'était la seconde fois qu'il refusait l'archevêché de Gênes. Voy. Hist. de Cît. , vol, III , liv. IV, ch. 8 , p. 357. — ^ L'affection des Génois pour saint Bernard s'est transmise d'âge en âge ; et cette belle parole : " Peuple fidèle , jamais je ne t'oublierai. » est restée gravée dans leur mémoire, et s'est vérifiée dans la suite des temps. L'annaliste de Cîteaux (p. 241 , n, 6) rapporte
» rai la parole divine, cl le malin cl le soir vous accourie/ » pour l'cnlentlre. j'apportai la pai\, et comme vous oies » des onlanls de paix , la paix s'est reposée sur vous. Je ré- » pandais la semence, et comme celle semence est tombée » sur une bonne terre, elle a produit jusqu'au centuple. Je » restai peu de temps, parce que j'étais pressé; mais je n'ai » trouvé ni entraves ni retardemenls; j'eus le bonheur de » semer et de moissonner prcsqu'en un même jour ; et » pour fruit de ma mission, je pus rapporter aux exilés » l'espérance, aux esclaves la liberté, aux ennemis la ter- » reur, aux schismaliques la confusion , la gloire à T'Eglise » et la joie au monde chrétien!... Que me reste-t-il mainle- » nanl, mes bien-aimés , sinon à vous animer à la persévé- » rance? Cette vertu couronne toutes les autres vertus et » caractérise les héros. Sans elle, le guerrier ne peut triom- » pher ; c'est elle qui le fuit grandir et monter à la gloire. » Elle est la sœur de la patience et la fille de la magnani- » mité; elle est l'amie de la paix, la compagne des saintes » aifections, le lien de la concorde, le gage de la perfection. » En un mot , pour avoir part au salut , c'est peu de com- ■D mencer ; il faut persévérer jusqu'à la fin *....»
Il répond à Pierre, évéque dePavie, qui l'avait comblé de louanges : «Le fruit de la bonne semence qu'on sèmi sur une » bonne terre appartient à Celui qui fournit la semence, qui » rend la terre féconde, qui fait croître l'épi et mûrir le » fruit. Dans tout cela, qu'y a-t-il que je puisse m'attribuer? » Malheur à moi , si j'usurpe la gloire de Jésus-Christ ! » C'est lui , et non pas moi qui change les cœurs. La beauté » d'une écriture n'est pas l'ouvrage de la plume , mais de la » main qui la conduit; et tout ce que je dois avouer , c'est » que ma langue a servi de plume à un habile écrivain... J'ai » ouvert ma bouche; mais vous, digne prélat, vous avez » ouvert votre cœur; et puisque vous avez travaillé mieux » que moi , vous en serez plus récompensé "■'.
qu'en 1625, époque où vivait cet auteur, la répnblitjue de Gênes était ravajïéo par le duc de Savoie , et la ville était swr le poiut d'être prise d'assaut. Dans cette extrémité , les habitants se rappelant la pronit-sse de saint Bernard, lui firent un vœu solennel ; et leur confiance ne fut point déçue. La veillo luêniu de sa fête , une flotte espagnole vint inopinément les délivrer, et sauva la république de sa ruine. C'est pour reconnaître cette visible intervention que Gênes se plaça sons lo patronage de saint Bernard, et lui voua un culte liliul. — * Op. S. Bern. in Mab., epist. CXXIX. — 2 Unrn , cpist. CX.VXV.
Il écrit à Innocent II pour lui rendre compte de ces faits; et dans celte lettre, comme dans les autres, respire une céleste humilité.
» Une adversité continuelle, lui dit-il, nous jetterait » dans l'abattement; une prospérité toujours égale nous en- » lierait d'orgueil. Aussi la Sagesse divine a si bien réglé » toutes choses, qu'elle a fait de notre vie une alternative » continuelle de biens et de maux; en sorte que les maux, au » lieu de nous abattre, servent à nous faire mieux apprécier » les biens qui leur succèdent; et la vue de ces biens qu'on » espère adoucit les maux qu'on subit. Rendons grâces à » Dieu d'avoir essuyé nos larmes et versé de l'huile sur nos plaies *....»
Nous abrégeons à regret la correspondance édifiante qui contient les précieux documenîs de cette phase de la vie de saint Bernard. Ses travaux apostoliques en Lombardie surmontèrent, mieux que ne l'eût fait une nombreuse armée, les obstacles qui arrêtaient Lothaire de l'autre côté des Alpes. Ce ne fut qu'au printemps de l'année 1133 que les troupes allemandes débouchèrent en Italie , étonnées de ne trouver point d'ennemis à combattre.
Néanmoins l'exiguité de cette armée contrastait à un tel point avec la grandeur de son entreprise , qu'elle excita la risée des Italiens ; et bien que les parties se tinssent dans une prudente expectative , nul ne présageait un heureux succès à Lothaire. Saint Bernard lui-même faillit manquer de confiance; et pendant qu'on délibérait sur les moyens de mener cette expédition à terme, il écrivit au roi d'Angleterre pour lui recommander la cause d'Innocent II , et le conjurer d'envoyer du secours pour renforcer les troupes germaniques ^.
Toutefois la pacification des principales villes de la haute Italie avait singulièrement aplani les voies; et il n'y eut plus que Iloger , le nouveau roi de Sicile , qui pouvait inspirer des craintes sérieuses aux amis de Lothaire. Ces craintes s'évanouirent à leur tour, et la démarche faite auprès du roi d'Angleterre devint inutile.
Roger qui non-seulement avait pris la couronne de la
* Op. s. Bern. in Mab. , epist. CXXXVI. — 2 Voir la lettre au roi d'Angleterre dansMabill. op., T0I. ï, epist. CXXXYIII,
Sicile, mais qui s'iiililulait encore roi d'Ilalic ' , avait à se détendre contre trop d'ennemis personnels pour songer, eu cette circonstance, à tenir ses engagements avec l'antipape. La royauté dont se décorait la maison normande, blessait au vit" les maisons princières d'Italie; et leur mécontentement, attisé par la conduite brutale de Roger lui-même, soulevait contre lui de formidables tempêtes. Il avait sans succès employé ses forces à rétablir son autorité en Italie; et, à la suite d'un échec, il lut contraint de s'en retourner en Sicile pour réparer ses défaites. Celte conjoncture, si ftworable à la cause d'buiocent II, permit à Lothaire de continuer sa marche, H il vint camper près des portes de Roinc. Les romains, frappés de stupeur et destitués de secours, ne purent penser à se défendre; et dans leur perplexité, ils écoutèrent les conseils de la prudence qui leur commandait de gagner du temps et d'entrer en voie d'accommodement. A cet effet, ils envoyèrent à Lothaire des négociateurs pacifiques , chargés de désarmer sa vengeance et de lui olfrir l'entrée de leur ville. C'était tout ce que Lothaire demandait. Il n'avait pas de prétention, avec sa poignée de soldats, de demeurer maître de Rome, et ne portait point à Innocent un intérêt assez consciencieux pour l'y rétablir d'une manière solide. Ce qui lui importait, c'était la couronne impériale; et cette couronne, il l'obtint.
Le 29 août de l'année 1133 ^, Lothaire entra dans Rome sans nulle opposition. H concentra ses troupes sur le mont Aventin , tandis que le Pape prit sa demeure dans le palais de Latran. Les villes de Pise et de Gênes lui envoyèrent quelques auxiliaires par mer, et Rome resta tranquille spectatrice de celte insolite invasion.
Quant à l'antipape, il ne s'était point exposé aux hasards d'une résistance. Retiré dans la forteresse de Saint-Ange avec ses allîdés, et maître du quartier de Saint-Pierre, qu'il avait entouré de fortifications et de barricades, il se tenait
* Des son couronnement , Rop,cr avait mis sur tous ses actes les titres de Jiogerius Dei gratia Siciliœ et Italiœ rex. — ^ Cette date ne coïncide pas avec celle que donne Otton de Frisingen. 11 faudrait, d'après cet historien, la fixer ù la fin du mois de mai. L'erreur est peut-être du fait d'un copiste , car il y a beaucoup de divergences sur ce point, tandis qu'il n'y en a aucune dans les diverses relations des histoiiens.
retranché dans sa tour, sans rien entreprendre contre un ennemi, d'ailleurs trop faible pour l'attaquer.
Cependant, à cause de ces entraves, le couronnement ne put avoir lieu à l'église de Saint-Pierre. Ce fut dans l'antique métropole de Saint-Jean-de-Latran que s'efTeclua celte cérémonie si laborieusement recherchée , si visiblement favorisée par la Providence ^ Elle se fit sans appareil; mais une fois accomplie, elle changea la situation de l'église et de l'empire.
En effet, par cet acte solennel, les deux puissances se trouvèrent de nouveau consolidées à la face du monde. Le Pontife , en posant la couronne sur la tête de Lolhaire , consacrait ses propres prérogatives par celles qu'il conférait à l'empereur; et celui-ci, en reparaissant sur le trône d'Allemagne avec la double consécration de la religion et de la victoire, rendait à l'empire son appui véritable et son ancienne splendeur.
Anaclet comprit toute l'étendue de l'échec que sa cause venait d'éprouver. Il manifesta l'intention d'entrer en négociation avec l'empereur; et celui-ci , d'accord avec le pape, lui députa saint Bernard et l'archevêque Saint-Norbert ^. Mais ces deux serviteurs de Dieu trouvèrent l'antipape si profondément endurci dans son orgueil , que bientôt ils renoncèrent à toute tentative de conciliation. « Les schisma- » tiques, sans aucun égard pour les faits accomplis, écrit » l'abbé de Clairvaux, demandent qu'on décide dans un » concile lequel des deux est le successeur légitime de saint » Pierre, Innocent ou Anaclet. Mais ce n'est là qu'une dé- » faite maligne. Dieu lui-même a décidé ce qu'ils préten- » dent juger après coup. 11 n'est pas de conseil au-dessus » du conseil de Dieu ; sa parole court avec vitesse , et c'est » elle qui a réuni les rois et les peuples sous l'obéissance » du pape Innocent. Qui oserait en appelei* de son juge- » ment?... Dieu a manifesté sa justice; elle éclate dans un » jour si lumineux, qu'il faut être aveugle pour n'en point
* Otton de Frisîngen fixe le couronnement à la date du 4 juin 1 133. (Voy. Chron. lib. Yll , cap. 18). — ^ Ce dernier , en sa qualité d'archevêque de Magdebourg , remplissait les fonctions de chancelier du royaume d'Italie , durant la vacance du siège de Cologne auquel ce titre était attaché. C'est en cette qualité qu'il dut accompagner Lothaire à Rome.
» 6lre frappé. Mais pour des aveugles, lumièi'e et léiièlires » sont même ehose '... »
Suint Bernard repoussa donc avec indignation les subterfuges des scliismatiques; et peu de jours après le couronnement, toutes négociations étant rompues, Lotliaire quitta Rome avec ses troupes , et se hâta de repasser les Alpes , pour faiie valoir , au\ yeux des princes de l'empire , les }i;lorieux avantages qu'il venait de conquérir. ïl se trouva le 8 septembre à Wurtzbourg^ , où les souverains d'Allemagne , étonnés des succès presque miraculeux, de son intrépide entreprise , l'environnèrent de leurs lionnnages. La fortune ayant favorisé ses armes , tous exaltèrent sa valeur ; et ses ennemis les plus implacables n'osèrent troubler ce concert de louanges.
Mais en Italie les choses se passèrent différemment. La retraite précipitée de Lothaire avait laissé Rome dans la situation la plus alarmante. Les partis, livrés a eux-mêmes, étaient prêts à en venir aux mains; et Anaclet , plus intraitable qu'auparavant, était sorti de la forteresse co?n»ie im l'ion furieux , dit un chroniqueur , ne respïrunl tjuc menace et vcuficance ^. Innocent , bien que soutenu par les auxiliaires de Gênes et de Pise, et par la pins saine partie des Romains, ne voulut point que sa présence à Rome fi'it une occasion de désordres ; et pour éviter l'clfusion du sang , il quitta la ville et se retira à Pise , où il fixa provisoirement le siège apostolique.
Sur ces entrefaites, le vigilant Pontife , qui toujours avait retenu saint Bernard auprès de sa personne, apprit que Lothaire tenait sa cour à Bamberg , où il devait recevoir, en sa nouvelle qualité d'empereur , le serment de fidélité des grands vassaux d'Allemagne. Dans cet te assemblédbrillante, un grand acte de réconciliation avait été préparé. Les fiers Holienstaulfen , dont la rébellion avait causé tant de maux à l'empire, Frédéric et Conrad, s'étaient rapprochés de Lothaire et demandaient à rentrer en grâce. Lothaire les avait accueillis; mais il attachait à son pardon des conditions dures; et, pour humilier l'orgueil de cette maison siuiveraine, il exigeait que les deux frères vinssent en habits de
* Mab. Op. s. Bern. Epist. CXXVI. — ^ U. Luden. Gescliichto d. teutclien Volks, b. X , lib. XXI , cap. 5, p. 94. — 3 Ami. Cist. I, p. 249.
pénitents , en présence de tous les grands de l'empire , se prosterner au pied du trône. A ce prix, l'empereur prometlait de leur rendre sa faveur et de leur restituer les domaines dont il les avait dépouillés. Les deux princes, issus du sang des anciens empereurs, éprouvèrent une invincible répugnance à donner cette satisfaction à leur ennemi vainqueur; l'un et l'autre reculèrent au moment môme où Lothaire, assis sur son trône et entouré de tout l'éclat de sa grandeur, attendait la prestation de leur hommage.
Ce fut alors que saint Bernard , envoyé par le souverain Pontife à l'assemblée de Bamberg, se présenta au nom du Dieu de paix, au milieu de ces princes intraitables. Il parle, et nul ne résiste à l'onction de ses discours ; toute aigreur disparaît; les ressentiments s'évanouissent, et le saint moine opère la réconciliation solennelle des IIohenstautTen avec l'empereur ^ Celui-ci leur rend les états de la Souabe , et obtient en retour la promesse d'un concours efficace pour une nouvelle expéditionen Italie. En stipulantces conditions, saint Bernard entrevit tous les avantages qui en résulteraient pour l'Eglise ; car outre l'appréhension que causait aux schismatiques l'expédition projetée, ils perdaient en Conrad leur chef politique; et Anaclet n'avait plus que Roger de Sicile pour protecteur.
Ce dernier, durant l'absence de l'abbé de Clairvaux, avait jugé le moment favorable pour entreprendre quelque chose en faveur de l'antipape auquel il devait sa couronne. Il essaya d'abord de corrompre les Pisans et leur fit tour à tour des menaces et des promesses. Mais à la nouvelle de ces tentatives, Bernard se hâte de revenir en Italie ; sa sollicitude alarmée le devance; et peu de jours avant son arrivée, les Pisans reçoivent sa lettre toute brûlante du zèle apostolique : « Aux consuls , aux sénateurs , à tous les ci- » toyens de la ville de Pise... Vous avez été particulièrement > choisis de Dieu pour être son héritage. Le Seigneur a fait » de Pise une nouvelle Rome, le siège du chef de l'Eglise. » Ce choix n'est pas l'effet du hasard ou de la politique ; B c'est un ordre du ciel, une faveur toute spéciale de Dieu. » Comme il aime ceux dont il est aimé , il a inspiré à Inno- » cent, son vicaire , de demeurer parmi vous, atîn de vous
* Voy. Otton Frising. in chron. , lib. VU, cap. 19.
» combler do Ijcncdiclions... Vous êtes aussi intrépides que ■» le tyran de Sicile est violent; vous demeurerez inflexibles » à ses menaces, insensibles à ses présents, inébranlables » contre ses artifices. Peuple heureux! je vous coni^ratuledes » grâces dont le Seigneur vous favorise. Quelle ville n'est » point jalouse de votre bonheur? Veillez donc avec soin » sur le dépôt qui vous est confié. Respectez votre père et le » père commun des chrétiens... J'en dis assez pour un peu- » pie sage et clairvoyant ^ »
Cette lettre consola les Pisans et les fortifia dans leur constance. Bientôt après ils revirent au milieu d'eux saint Bernard lui-même, qui se trouvait de retour auprès du pape au commencement de l'année 1134. Un nouveau concile avait été fixé à Pise pour cette époque.
Mais ce n'était pas sans peine que l'homme de Dieu avait pu arriver jusqu'à cette ville. Sur sa route , les populations l'arrêtèrent pour l'entendre , pour le voir , pour jouir des bénédictions de sa présence. Les Milanais surtout recouraient à son assistance et à ses conseils. Abandonnés de Conrad, qu'ils avaient reconnu pour roi, et encouragés par l'exemple des républiques voisines, ils aspiraient à se réconcilier avec le pape et à se soumettre à Lothaire. C'est à saint Bernard qu'ils confièrent cette double mission. Mais a proximité du concile le força d'ajourner son voyage à Milan , et il leur écrivit la lettre suivante : c« Vous m'expri- » mez par votre message les sentiments d'eslimeque vous me » portez. Comme je n'ai rien qui me les fasse mériter , je » m'assure que c'est Dieu qui vous les inspire. Je suis touché » des bontés d'une ville puissante et illustre, et je les appré- > cie surtout dans un temps où elle manifeste le vœu de re- » noncer au schisme et de rentrer dans le sein de l'Eglise » mère.... Après tout, s'il m'est honorable , à moi vil et ab- » ject, d'être choisi par une ville fameuse pour être l'arbi- * tre de la paix qu'elle recherche, j'ose dire aussi qu'il est
» de son honneur de profiter de cette médiation Je vais
» donc en diligence assister au concile; puis je me rendrai » au milieu de vous, et je vérifierai si en effet je possède » auprès de vous le crédit dont vous me flattez. Et s'il est tel,
'^ Mab. in op. S, Bern. , ciùst. CXXX.
» plaise à Dieu , qui en est l'auteur , de lui donner un succès B favorable ' ! »
Cependant l'ouverture du concile fut retardée pour une des causes que l'histoire n'a point éclaircies. Une mésintelligence éclata entre Innocent II et le roi de France; et ce dernier empêchait les évêques de se rendre à Pise. De mutuelles exigences accumulèrent les obstacles : il fallut que saint Bernard levât le conflit. « Les empires et les souverains qui les » gouvernent , écrivit-il à Louis-le-Gros , ne prospèrent » qu'autant qu'ils se tiennent subordonnés à la puissance de » Dieu. Pourquoi donc Votre Excellence résiste-t-elle à l'élu » du Seigneur, à celui qu'elle a reconnu pour son père, à » celui qui est le Samuel de son fds ^?... A l'heure qu'il est, » souffrez que le dernier de vos sujets, par sa condition, et » non point par sa fidélité , vous déclare qu'il ne vous est » point avantageux de mettre des entraves à un bien néces- » saire. J'ai de fortes raisons pour le dire à Votre Excellence, V et je les rapporterais ici, si je ne savais qu'un simple avery. tissement suffit à l'homme sage. Du reste, si vous êtes mal » satisfait de la conduite rigoureuse du Saint-Siège à votre » égard, les agents français qui assisteront au concile , tra- » vailleront à faire révoquer ce qui est révocable... De mon » côté, je ne m'y épargnerai pas, si j'ai quelque influence ". »
Le simple avertissement de saint Bernard eut son effet. Les évéques français vinrent se réunir à un nombre considérable de prélats de tout l'Occident, et le concile s'ouvrit en l'année 1134, sous la présidence du souverain Pontife ^. L'objet principal de cette assemblée était d'aflermir l'autorité du Saint-Siège et de travailler à l'extirpation des abus qui, après tant de réformes, renaissaient toujours sur le chemin. Les organes de l'Eglise, comme autrefois les prophètes de Jérusalem, ne se lassaient point de faire entendre aux rois et aux peuples le langage sévère de la vérité. C'était à force de persévérance , à force de répéter les mêmes vérités, de renouveler les mêmes actes, qu'ils finissaient
1 Mab. op. S. Bern. , epist. CXXXIII. — ^ Allusion au sacre de Louis-le- Jeune , fils de Louis VI , qui reçut l'onction royale des mains d'Innocent II. — 3 Mab. op. S. Bern. ,1, epist, CCLV. — * Tom. X. Conc. , p. 990. Quant à la date précise de ce concile, nous ne la trouvons mentionnée dans aucunr auteur du temps.
18!l! msToiuE
par assurer le triomphe de la justice sur les dérèglements
des passions luimaiiics; et pou à peu les dictées de la religion pénétraient dans les lois et les mœurs sociales.
Le concile de Pise ajouta un nouveau poids aux canons qui avaient été sanctionnés l'année précédenle à Reims; et ce fut le troisième , sans compter celui de Troyes, où tout se traita par les conseils de saint Bernard. « Le saint abbé » assista à toutes les délibérations, rapporte un savant î> moine qui lui-même était présent au concile. 11 était ré- » véré de tout le monde; et sans cesse la porte de son logis »> était assiégée d'ecclésiastiques qui attendaient pour lui » parler. Non pas que le faste et la vanité le rendissent de » difficile accès; mais la multitude de ceux qui lui voulaient » parler, empêchait qu'on ne le pût aisément. Lorsque les » uns sortaient, d'autres entraient, en sorte que cet homme )> humble, qui ne s'attribuait rien de ces honneurs, sem- » blait n'être pas seulement appelé à une partie du soin des » affaires, mais à la plénitude de la puissance. Ce qui se » passa dans le concile serait trop long à rapporter; le plus » important fut l'excommunication de Pierre de Léon , et » la dégradation perpétuelle et irrévocable de ceux de son » parti ; décret qui a été observé, et qui est demeuré en » vigueur jusqu'à ce jour ^ »
Après la conclusion du concile , le pape envoya saint Bernard à Milan pour ramener cette ville rebelle à l'obéissance du Saint-Siège et de l'empereur.
Mais comment suivre l'infatigable apôtre dans cette nouvelle carrière qui s'ouvre devant lui? Comment raconter tous les faits, toutes les étonnantes merveilles qui signalèrent son apparition dans la capitale de la Lombardie'/
0 puissance de la parole des Saints! Partout où elle éclate , elle touche , elle frappe , elle brise les cœurs ; les larmes coulent, les inimitiés cessent, les injustices se réparent, la piété renaît, et avec elle refleurissent l'ordre, la paix et la prospérité! Bien ne l'ésiste à sa force divine, et tout plie, tout cède, tout s'abaisse devant l'homme extraordinaire qui allume sur la lierre le feu du ciel.
Mais laissons parler les auteurs du temps ; nous craindrions d'altérer leurs récils eu affaiblissant leur naïf langage.
* Ernaid. obbat. Boiiw-vallis. l)e vit. S, Bern., lib, 11, cnp. 2, n. 8 , p. 1 1 10.
DE SAINT BEUNARD. 183