CHAPITRE XXÏ
Travaux de saint Bernard à Milan. — Miracles. — Epanchements de son âme.
L'antique église de Milan, comme l'une des sept églises dont parle l'Apocalypse , avait des reproches graves à se faire : elle se croyait vivante, elle était viorte * ; car elle avait rompu le lien sacré qui l'attachait à l'Eglise mère et au foyer central de la vivante unité. Devenue indocile par les suggestions d'un orgueilleux prélat, et non contente du rang illustre que de tous temps elle occupait dans la catholicité, elle visait à l'indépendance, convoitait la primauté et sacrifiait à son ambition les saintes lois de la hiérarchie chrétienne. Un premier égarement l'avait détournée du pape légitime; et ce schisme funeste, la précipitant plus bas à mesure qu'elle s'enflait davantage , l'engagea dans la politique humaine dont elle dut épouser les intérêts et subir les complications et les vicissitudes.
L'archevêque Anselme n'avait tenu aucun compte de l'evcommunicalion que deux papes avaient prononcée contre lui. 11 avait, un des premiers, reconnu Anaclet; et , enhardi par les succès que Conrad obtint en Italie , il excita les Milanais à soutenir les prétentions de l'antipape, et à combattre pour les droits de Conrad. De là était résultée une collision à la fois politique et religieuse qui fit de Milan le rempart le plus puissant du parti d' Anaclet. Tous les mécontents, tous les ennemis d'Innocent et de Lothaire, trouvaient auprès d'Anselme une protection assurée et augmentaient de leur nombre les forces dont il disposait.
Mais , parvenue à son plus haut degré d'exaltation , la cause du schisme commença rapidement à décroître. Les schismaliques se virent successivement dépouillés de leurs ressources et de leurs espérances; et quand ils apprirent le triomphe des armes germaniques, le couronnement de Lo- Ihaire, la soumission de Conrad, et surtout la pacification que saint Bernard avait opérée dans les villes voisines, ils
* Nomen habes quod vivas, etmortuus es, (Açoc, III , 1).
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se tournèrent contre Anselme et lui reprochèrent les maux dont ils élaienl menacés. L'infidèle archevêque dut se soustraire aux rcssenliinents de son clergé en résignant les insignes de sa juridiction entre les mains d'un évéque de la métropole ; et celui-ci profita de la disposition des esprits pour préparer la voie à saint Bernard.
Ce fut dans ces circonstances heureuses que le saint moine, accompagné de deux cardinaux et du vénérable évoque de Chartres, arriva en Lombardie. « Ils étaient à peine descendus des Apennins, rapportent les auteurs de cette époque, que tout Milan se leva pour aller au-devant de riiomnic de Dieu; les nobles, les bourgeois, les uns à cheval , les autres à pied , les riches , les pauvres quittèrent leurs habitations comme s'ils eussent déserté la ville ; et marchant par troupes, ils allaient au-devant du serviteur de Jésus-Christ avec une incroyable révérence *. Tous, transportés de joie à son aspect, s'estimaient heureux d'entendre le son de sa voix. Ils lui baisaient les pieds, et bien qu'il s'en défendît autant que possible , il ne put les empêcher en aucune façon de se jeter à ses genoux et de se prosterner devant lui. Ils arrachaient les fds de ses vêtements pour servir de remèdes à leurs maux, persuadés que toutes les choses qu'il avait touchées étaient saintes et pouvaient contribuer à leur sanctification.
» La foule qui le précédait, comme celle qui le suivait , faisait retentir l'air de cris de joie et d'acclamations vives et continuelles, jusqu'à son entréedans la ville où, après avoir été longtemps retenu dans la presse, il parvint enfin au logis honorable qu'on lui avait préparé.
ï Mais quand on en vint à traiter publiquement de l'alfaire pour laquelle le serviteur de Dieu et les cardinaux s'étaient rendus à Milan, la ville entière , oubliant ses rancunes et ses prétentions anciennes, se soumit de telle sorte au saint abbé qu'on pouvait à juste titre lui appliquer ces vers d'un poète :
Quand il parle , tout cède et se rend à su voix. Nul ne peut, nul ne veut résister à ses lois ^.
* Incredibili reverentiâ virum Dei suscipiunt.
Nous laissons à la traduction sa teinte originale , et sauf quelques abréviations de peu d'importance , nous notons rien à la fidélité du texte. — * Jtissa sequi tam velle viiM, quant possc ncctissv enl.
B La paix bientôt est atTerniie, l'Eglise est réconciliée, et par un traité solennel, la concorde est rétablie entre les peuples divisés. Mais ces affaires étant terminées , il en survint d'autres, d'un autre genre.
» Le démon exerçant sa rage dans quelques énergumènes, on lui opposa l'étendard de Jésus-Christ ; et au commandement de l'honnne de Dieu, effrayés et tremblants, les mauvais esprits s'enfuirent des demeures qu'ils possédaient, étant chassés, par une force et une puissance supérieures. C'était un nouvel emploi de ce saint légat, qui n'avait point reçu d'ordre de la cour romaine sur ce sujet, mais qui , d'après les lois divines et les règles de la foi , produisait, en témoignage de sa mission, des lettres écrites avec le sang de Jésus-Christ et scellées du sceau de la croix, dont la figure et le caractère font fléchir toutes les puissances de la terre et des enfers.
» On n'a point ouï parler en nos jours d'une foi pareille à celle de ce grand peuple , ni d'une vertu comparable à celle de ce grand saint. Entre eux il n'y avait qu'une humble et religieuse contestation , le saint attribuant la gloire des miracles à la foi vive du peuple , et le peuple reportant cette gloire à l'éminente sainteté du serviteur de Dieu; tous cependant ayant la ferme créance qu'il obtenait de Dieu tout ce qu'il demandait.
» Dans cette asurance , ils lui amenèrent , entre autres , une femme que tout le monde connaissait et qu'un esprit impur tourmentait depuis sept ans. Ils le supplièrent de délivrer cette malheureuse et de commander au démon de sortir de son corps. Le saint homme se met en prière ; il reçoit une vertu du ciel , commande au nom de Jésus- Christ, et cette femme subitement guérie, recouvre le repos et la paix *.
» Une autre fois , on lui amena , en présence d'un grand nombre de personnes, à l'église de Saint Ambroise , une dame fort âgée et d'une haute distinction. Le démon qui la possédait depuis longtemps l'avait tellement suffoquée, qu'ayant perdu l'usage de la vue, de l'ouïe et de la parole, grinçant les dents et dressant la langue comme la trompe d'unélépiiant, elle semblait plutôt un monstre qu'une fem- * Ernald., lib. II, Cap. 2, n. 8, 9, 10 et seq.
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nie. Ses tiails liideux , sou aspect ellVayaiit, son haleiuo épouvantable, aUeslaient l'impureté de l'esprit qui obsédait son corps '.
« Après que le servileur de I>ieu l'eut legardc'e, il con- Jiut que le dial)le lui était profondénicnt attaché et incarné '*, et qu'il ne soiiirait pas facilenunU d'une maison dont il était depuis si long(en)ps le maître.
» C'est pourquoi, se tournant vers le peuple qui s'était porté eu gi-ande loule à l'église, il recommanda qu'on priât Dieu avec ferveur; et , environné des ecclésiastiques et des religieux qui se tenaient près de lui au bas de l'autel, il ordonna de faire avancer t'otle femme et de la tenir d'une main ferme. La misérable résistait; poussée par une force surhumaine et diabolique, elle se débattait avec d'horribles convulsions au milieu de ceux qui la gardaient, leur donnant des coups, et frappant du pied le serviteur de Dieu luimême , qui demeura calme et doux, sans s'inquiéter de l'audace du démon ^. Il monta humblement à l'autel et commença la célébration du saint sacrifice.
» Mais toutes les fois qu'il faisait le signe de la croix sur l'hostie sacrée, il se tournait veis la femme et lui appliquait la vertu du même signe; et chaque fois l'ennemi témoignait qu'il ressentait l'aiguillon de celte arme puissante par un redoublement de fureur , par la peine et la rage qu'il manifestait.
» L'oraison dominicale étant achevée, le saint descend les marches de l'autel pour combattre plus directement l'ennemi de Dieu. Il lient entre ses mains vénérables le calice et la palènesur laquelle reposait la sainlc hostie; il les élève sur la tète de la femme; |>uis il parle en ces*termes :
» Esprit malin, voici ton juge, voici le Tout-Puissant *. îiésisle maintenant, si tu le peux; résiste, si tu l'oses, à Celui qui, devant mourir pour notre salut, dit hautement : Le temps est venu où le pi-ince de ce monde^sera chassé de son empire ! Voici le corps sacré qui a été formé dans le sein d'une vierge, qui a été étendu sur le bois de la croix ,
* Inliabitatoiîs Satanœ colluvia lestaLanlur. — "-^ Novit inliœienteiu ei et J invisceiatuni diaboluni. — ^ llla... ipsutu abbatcm pcdo percussit ; quom diaboli ausiiiii mansuete ille contenipsit. — * Mai , inicpie spiritus, Jiulex tuus ; udest sunmia potcslas. Juiu résiste , si potes...
qui a été posé dans le sépulcre, qui est ressuscité des morts, qui est monté au ciel , à la vue de ses disciples ! C'est par la puissance terrible de cette adorable Majesté que je t'ordonne , esprit infernal , de sortir du corps de la servante de Dieu et de ne jamais y rentrer !
» Le démon , forcé malgré lui d'obéir et de lâcher prise, témoigna, dans les courts moments qui lui restaient, toute la violence de sa fureur, et tourmenta avec une nouvelle atrocité sa viclime *. Mais le saint abbé, retournant à l'autel, acheva la fraction de l'hostie salutaire, et donna la paix au diacre pour qu'il la transmit au peuple, et dans le même instant la paix et la santé furent rendues ù cette femme. C'est ainsi que Satan montra, non par son témoignage libre, mais par sa fuite forcée , quelle est la vertu et l'eflicacité des divins mystères!
» La femme qui venait de recouvrer l'usage de sa raison et de ses sens rendit à Dieu de publiques actions de grâce ; et, regardant le saint abbé comme son libérateur, elle se jeta à ses pieds. Grande était la clameur qui retentissait dans l'église; les fidèles de tout âge, de tout sexe , exprimaient leur admiration par des cris de joie et des chants d'allégresse ; les cloches sonnaient, le Seigneur était béni d'une voix unanime , et la ville entière , transportée d'amour pour saint Bernard , lui rendait , s'il est permis de le dire , des honneursqui étaient au-dessus delà condition d'un morler".
» Le bruit de ce qui se passait à Milan se répandit partout, et la réputation de l'homme de Dieu courait par toute l'Italie; partout on publiait qu'il s'était élevé un grand prophète, puissant en œuvres et en paroles, qui guérissait les malades et délivrait les énergumènes par la vertu de Jésus-Christ.
» Mais la foule qui se tenait depuis le matin jusqu'au soir devant sa porte l'incommodant fort, à cause de la grande presse qui le suffoquait, il se mettait aux fenêtres de sa maison , et de là élevait ses mains et bénissait le peuple. Il était venu beaucoup de monde des villes et des bourgades voisines; tous, les étrangers aussi bien que les habitants, couraient sans cesse sur les pas de l'homme de Dieu , le sui-
* ... Ut eam atrociùs afflictaret, tam magnam irairi, quàm niodicum tempus habene. — 2 ^ gj servum Dei suprà hominem, si dici fas est, liquefacta cantate civitas veneratur, (Ernald., loc. sup., n. 13, 14 , p, 1 1 12).
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vani, parloul, avidos tlo l'cnlcndrfï, de le voir, d'êlrc témoins de ses merveilles ^
)) Un joui", se (rouvant dans une vaste salle, entouré d'une multitude de personnes qui se pressaient autour de lui , un homme d'une mise recherchée et d'un extérieur honorable lit de singuliers ellorts pour l'approcher, sans pouvoir y réussir. Alors, se mettant sur ses pieds et ses mains, tantôt rampant à terre, tantôt grimpant par-dessus les épaules de ceux qui étaient devant lui , il parvint à fendre la foule , tomba aux genoux de Ihommc de Dieu , et les couvrit de baisers. Le vénérable Rainald, qui se tenait là tout près (et c'est de lui-même que je tiens ce fait ), sachant la peine que de pareilles démonstrations causaient à Bernard, voulut mettre fin à cette scène ; mais l'homme , toujours prosterné, se tourna vers lui , et lui dit à haute voix : « Laissez-moi, laissez-moi contempler et toucher ce serviteur de Dieu , cet homme vraiment apostolique ; car je vous le dis et je vous l'atteste dans la foi chrétienne , j'ai vu cet apôtre au milieu des apôtres de Jésus-Christ -. Rainald , frappé d'admiration , eût désiré de connaître plus à fond cette vision, mais le respect que lui imposait la présence de saint Bernard ne lui permit pas d'en demander davantage. On conçoit cependant quelle impression cet incident dut laisser à la multitude ^. »
» Le saint , dit un autre chroniqueur, ne iroiivait plus de repos, parce que tous ceux qui élaienl en peine , trouvaient leur repos dans son labeur cl dans sa lassitude. Ceux qui sortaient de chez lui, rencontraient d'autres visiteurs qui le venaient voir, et c'était une succession non interrompue de gens qui lui demandaient des grâces. 11 rendit la santé à une foule de personnes: aux uns, en leur donnant à boire de l'eau bénite; aux autres, par son seul attouchement; et dans la même ville , en présence de divers témoins , il obtint du Père des lumières la puissance de rendre la vue à des aveugles, en faisant sur eux le signe de la croix *.
» Parmi ce grand nombre de personnes qui arrivaient de
' Ernald., loc. sup., n. 5, p. 1113. — ^ Dimîtte me, diniitte me vlJeio et tangcre hoiuinem proximuni Deo , et veré apostolicum virum , nuia viili illuin iiiter iipostolos Chiisti. — ^ Ileibeit, lib. II, cap. 18. — * Lib, II , Ern., u. 18, p. 1114. — Exceiplus ex niag. Exord. Cist. , lib. VII.
toutes parts à Milan , un noble chevalier vint présenter au serviteur de Dieu une petite fille qu'il tenait entre ses bras, laquelle avait tellement en horreur la clarté du jour, qu'encore qu'elle avait constamment ses paupières fermées, elle ne laissait pas de mettre les mains sur ses yeux, de peur que la moindre lueur ne la troublât. La lumière la blessait comme si on lui ouvrait le cerveau , et lui arrachait des cris affreux. Bernard bénit celte petite fille , et , faisant le signe de la croix sur elle, la renvoya plus tranquille; mais pendant qu'on la reportait à la maison, elle ouvrit d'elle-même les yeux, et s'en alla à pied sans avoir besoin d'appui *. ;>
Cependant , au milieu des honneurs inouïs dont il était comblé , ce grand homme, objet d'une vénération peut-être sans exemple; cet homme qui commandait aux rois et aux peuples, et qui portait à lui seul le poids de tout son siècle, ne s'éleva jamais au-dessus de la simplicité de sa condition, et demeurait comme mort et immobile sur la mouvante scène qu'il animait. Aussi , si quelque chose pouvait être plus admirable que ses œuvres, c'était l'humilité profonde avec laquelle il exerça cette sorte de toute-puissance que Dieu lui avait conférée pour l'édification de l'Eglise. Il semblait complètement inaccessible à la gloire, aux honneurs, aux respects dont les témoignages lui arrivaient de toutes parts; sourd et indifférent au bruit des applaudissements du monde. Il ressentait d'ailleurs sans cesse dans sa chair des souffrances aiguës; il les chérissait, parce que sans cesse elles lui rappelaient la commune destinée des mortels, et qu'il savait, par l'expérience du grand apôtre, que la vertu se perfectionne dans les infirmités. Mais son àme, encore plus que son corps , gémissait de l'étrange existence que les circonstances lui avaient faite. Il soupirait après le repos du cloître; et son plus grand sacrifice était l'obligation de vivre en dehors de l'asile de paix qu'il s'était formé dans le désert. « Ma vie , dit-il dans une de ses lettres, a )> quelque chose de monstrueux; ma conscience est perpé- » tuellement alarmée. Je suis je ne sais quelle chimère de » mon siècle, ni clerc, ni laïque, portant l'habit d'un moine, » et n'en gardant pas les observances ^. »
* Lib. II, Ern., n. 20, p. 1115. Et pedes sine \ictore ipsa revertitur. — ^ In Mab., epist. CCI,
Du rcsic pour donner uno idée moins iinparfailc de l'inlérieur de celle belle âme , citons ici la lellre qu'il écrivit aux reli{:;ienx de Clairvaux. Quelle que soit son étendue , nous n'oserions laU'ontiucr; car c'est dans ces intimes épancbements, dans cette ell'usion spontanée des plus humbles et des plus doux sentiments, que l'âme se montre tout entière. « Je soudVe d'être séparé de vous, et je ne serai console » que lorsque je me retrouvei-ai au milieu de vous. iN'êles- » vous pas , en eiret, la seule consolation que j'aie ici-bas , » pendant les tristes jours de mon pèlerinage.'^ En quelque » endroit que j'aille, j'y porte le doux souvenir de mes » frères; mais plus la souvenir est doux , plus l'absence est » amère. Hélas! faut-il que mon exil soit si long! non pas » celui qui nous relient tous si loin de la vraie patrie, mais » encore celui qui me sépare de vous. Oh! que c'est une » chose triste et rude que d'être si longtemps assujetti à » l'empire de la vanilé qui s'étend sur toute créature; » d'être enfermé dans l'horrible prison d'un corps de boue; » d'être dans les liens de la mort et du péché, privé de lu » vue de Jésus-Christ, en proie à une infinité de misères! » Dieu ne m'avait pas donné d'autre consolation que de me » montrer en vous son temple vivant, jusqu'à ce que lui- » même se manifestât plus pleinement dans sa gloire. Il me » semblait que de ce temple il me serait plus aisé de passer » à cet autre temple objet des soupirs du psalmiste : Je ne » demande qu une grâce au Sc'ujnciir, qui est de demeurer toute » ma vie dans sa sainte maison, de voir son temple et de jouir » des délices qu'on y cjoûle.
» Que dirai-je, hélas! Combien de fois cette consolation » m'a-t-elle été ùtée? C'est la troisième fois, si je ne me » trompe , qu'on m'arrache à mes entrailles. Mes enfants » ont été sevrés avant le temps; je n'ai pu même les nourrir » après leur avoir donné naissance. Forcé d'abandonner » mes plus chers intérêts pour soigner ceux d'autrui , je ne » sais ce qui m'afUigc davantage , ou d'êlre enlevé aux uns , » ou d'êlre livré aux autres. 0 doux Jésus! mes jours se ï consumeront-ils donc ainsi dans la tristesse et la langueur? » 1! m'est plus utile de mourir que de vivre ; mais je vou- )^ drais mourir dans les bras de mes frères, de mes compa- » gnons, de mes intimes amis; j'y trouverais plus de douceur,
DE SAIKT BERNAUD. 191
t plus de secours , plus de sûreté : J'ose même dire , Sei- » gnenr , qu'il est de votre bonté de me laisser un peu res- » pirer avant que je sorte du monde. Permettez à mes enfants » de fermer les yeux de leur père , quelque indigne que je » sois de porter ce nom ; qu'ils l'assistent à sa mort , qu'ils » recueillent ses derniers soupirs; qu'ils le consolent dans » ce passage ; que par leurs vœux ils élèvent son àme , si » vous l'en jugez digne, jusqu'au séjour des bienheureux; » qu'ils enferrent enfin un pauvre au milieu de ses frères » pauvres. Si j'ai trouvé grâce devant vous , je vous conjure » de m'accorder cette faveur, et de l'accorder aux prières B et aux mérites de ces mêmes frères à qui je désire être » réuni dans le tombeau. Cependant, que votre volonté » s'accomplisse, et non pas la mienne; car je ne veux ni » vivre ni mouiir pour moi.
» Mais puisque je vous ai fait part de mes peines, il faut » aussi, mes bien-aimés, que je vous dise ce qui me con- » sole. En premier lieu , j'ose présumer que mes travaux et » mes fatigues n'ont point eu d'autre mobile que celui pour » qui toutes choses doivent subsister. Soit que je le veuille )> ou non , je dois ma vie à celui qui a donné la sienne pour » moi; et je l'ai vouée au juge miséricordieux qui saura me » dédommager de ce que je souffre pour lui. Si je le sers » malgré moi, j'aurais beau exécuter ses ordres, je n'en serais » pas moins un serviteur infidèle; mais si je le sers de bon » cœur, j'en aurai de la gloire. Voilà, mes chers frères, la » première considération qui adoucit mes amertumes. La » seconde est que Dieu favorise mes faibles travaux d'un » heureux succès, et ne me rend pas tout à fait inutile à son » Eglise. Je l'ai éprouvé dans plus d'une rencontre, et vous » en avez appris quelque chose. Je vous dirai môme pour » votre consolation, s'il n'y avait quelque orgueil à le dire, » combien cette fois-ci l'Eglise a été ellicacement servie par » un instrument aussi méprisable que je suis; mais il vaut » mieux que ces choses parviennent à votre connaissance » par une autre bouche.
» A l'heure qu'il est, les pressantes sollicitations de l'em- » pereur , un ordre exprès du Pape, les instances de l'Eglise » et des princes chrétiens m'entraînent dans la Pouille, » malgré moi, contre mon inclination, tout malade etlan-
» tjçuissaiil que je suis , porlant en tous lieux sur mon visage D rimagc liiclciisc d'une mort ])ro(lioine. Priez pour la pix'ix » de l'Kglise, priez pour ma saiilé ; priez pour que j'oblienne » la consolation de vous revoir, de vivre et de mourir dans » vos bras, el méritez pour moi celte grâce par la sainteté » de votre vie. Mes langueurs ui'onl à peine laissé un mo- » ment de relâche pour dicter cette lettre, et je ne l'ai l'ait » qu'avec beaucoup de larmes et de sanglots. C'est Beau- » doin, notre très-cher frère, qui m'a prêté sa main pour » vous écrire... Priez pour le pape, qui me témoigne, ainsi 5> qu'à toute notre congrégation, une tendresse vraiment î paternelle; priez pour son chancelier, qui a pour moi » des entrailles de mère ; priez pour ceux qui sont avec lui, » pour Luc , Chrysogone et Yves, qui me regardent comme » leur propre frère. Les religieux Bruno et Gérard, qui sont » avec moi, vous saluent;, et se recommandent instamment à » vos prières *. »
Chose admirable ! Ce grand saint, depuis son entrée dans la vie monastique , était toujours à la veille de mourir, et chacune de ses actions semblait être le dernier elfort d'une vie expirante. Languissant et presque éteint, c'est pourtant ce corps fragile que la Providence employait à son gré, et que le souffle divin faisait mouvoir, miraculeusement en quelque sorte, pour régler les destinées de l'Eglise et des empires!
Malgré ses visibles infirmités, saint Bernard eut à se défendre à Milan, comme à Gênes, comme à Reims, contre les vœux d'une population entière qui le conjurait d'accepter la charge pastorale.
Un jour, tous les fidèles, les magistrats et Iq clergé en tête , vinrent processionnellement jusqu'à sa demeure, pour le conduire forcément au siège archiépiscopal. Dans cette conjoncture, la résistance n'était presque pas possible. 11 cherche un expédient. « Demain, leur dit-il, je monterai » à cheval et m'abandonnerai à la Providence. Si le cheval i me porte hors de vos murailles, je me regarderai comme » libre de tout engagement; mais s'il reste dans l'enceinte » de la ville , je serai votre archevêque. »
Le lendemain, en ellet, il ujonte à cheval ; et , parlant au galop , il s'éloigne en toute hâte des murs de Milan ^.
* Mab. in op. S. Bern. , epist. CXLIV. — 2 Ann. Cist. , p. 265, n. 7. — Landulp. junior, chron,
Continuation du séjour de saint Bernard en Lombardie. — Nouveaux miracles. — Mort de saint Etienne , fondateur de l'ordre de Cîteaux. — Mort de saint Norbert.
Les miracles sont les éclatants indices delà réhabilitation de l'homme dans ses droits primitifs ; ils rappellent la puissance qu'il a reçue dès l'origine sur la nature , à laquelle il dut commander au nom de son Créateur. Cette puissance, cette haute prérogative , peut être reconquise par tous les hommes ^ ; car tous, en vertu de la parole créatrice, portent en eux la force qui dompte les éléments, domine les créatures et commande à la terre.Mais cette force est latente, dégénérée , enchaînée ; et le noble chef de la création , le roi déchu des existences de ce monde , est tombé, par la catastrophe originelle , au niveau des créatures qu'il était appelé à gouverner, et dans -la dépendance de celles-là même qu'il avait mission d'affranchir. De là, comme parle saint Paul, le gémissement de toutes les existences terrestres qui soupirent après leur délivrance, et attendent la manifestation des enfants de Dieu ^ ; de là l'œuvre laborieuse de libération et de purification que l'homme doit accomplir sur cette terre ; et, à mesure qu'il se relève lui-même et se réharmonise avec son éternel principe , il recouvre, avec les dons de Dieu , ses glorieuses prérogatives , et rentre dans la participation de la toute-puissance divine.
0 sublime destinée de l'homme ! Dès que l'amour divin renaît dans son âme, il retrouve dans cet amour toute science, toute vertu , toute puissance ! Le sceptre de la royauté lui est rendu; et, couronné d'une auréole de lumière, il exerce,
* Omnis enim natura bestiarum , et volacrum et serpentiuni, et ceterorum, domantur et domita sunt a natura humana. (Jacob. Eplst. cath., cap. 3, v. 7. — ^ Nam cxspectatio creaturae, revelationem filiorum Uei exspectat. Vanitati enim creatura subjecta est non volens, sed propter eum qui subjecit eam in spe ; quià et ipsa creatura liberabitur à servitute corruptionis , in libertatem gloriae filiorum Dei. Scimus enim quod omnis creatura ingemiscit, et parturit usque adhùc. (Rom. , VIII).
avec une pleine cl invincible autorité, les fonctions émineiitos de Pontife et d'ambassadeur du Très-Haut.
Tel saint Bernard : le monde lui obéit, et les esprits de ce monde tremblent à sa parole. Les anges eux-mêmes, ceux qui sont tombés avec le pi'ince de l'orgueil , rendent témoignage à sa sainteté , et le redoutent comme l'un des juges qui viendront, avec le souverain juge, promulguer la sentence du dernier jour.
Les biogiaplies contemporains de saint Bernard rapportent une foule de faits qui alleslent cette autorité suprèiue. INous ne pouvons les mentionner tous ; nous nous bornerons à deux exemples , qui peut-être même feront sourire quelque lecteur incrédule, à cause du contraste de ces faits avec les opinions modernes : mais celte considération ne nous arrête point. A quoi d'ailleurs se réduirait la science, s'il fal- m\ lait en élaguer ce qui dépasse la raison humaine? •
Saint Bernard venait d'échapper avec peine aux instances des Milanais, qui l'eussent forcé en quelque sorte de monter sur le siège archiépiscopal; mais, en s'éloignant de Milan , il n'avait pu éviter les démonstrations de respect et de joie qui partout éclataient sur son passage. H était à peine arrivé à Pavie, que sa maison fut assiégée de monde ; le bruit de ses miracles avait rempli toute l'Italie, et de toutes parts on accourait pour le solliciter en faveur des malades. Son attouchement, sa prière, sa seule présence opérait des merveilles ; mais surtout les énergumènes, à sa parole, recouvraient l'usage de leur esprit et de leur liberté.
Parmi ces dei'aiers, se trouvait une femme possédée , dont la guérison est rapportée avec des circonstances curieuses. «- Le mari de celle femme, raconte un vieux historien , l'avait amenée aux pieds du saint. Aussitôt le démon lit parler celte misérable avecmépiisde l'abbé de Clairvaux; et elle dit d'un Ion moqueur : Ce mangeur de racines et de choux ne me chassera pas de ma chienne *. Il proféra d'autres paroles semblables, blasphémant l'homme de Dieu, alin de l'irriter et de le déconsidérer devant le peuple. Mais le saint ccmnaissait l'arlilice de Satan, et se motnia'u du »ioqueur. 11 voulut que la possédée fût conduite à l'église pa-
^ Non , inquit, nie ilo caiiicula iiicn hic pori'ulos «dent et brassicas devorans pellet.
Ironale de Pavie , dédiée à saint Syrus , afin de laisser à ce martyr la gloire de cette guérison. Cependant le démon , continuant ses moqueries, dit encore : — Syrulus ne me chassera pas , et Bernardulus ne me chassera pas non plus. Le saint lui répondit : — Ce ne sera ni Syrus ni Bernard qui te chassera ; ce sera le Seigneur Jésus-Christ ! I -à-dessus , il se mit en prières , et implora le secours de Dieu pour la délivrance de cette infortunée. En ce moment, l'esprit malin changea de ton et de langage : — Oh ! que je sortirais volontiers de celte chienne ! s'écria-t-il ; oh ! que je voudrais échapper aux souffrances que j'endure dans ce corps ! mais je ne puis ! Sur quoi , lui ayant demandé pourquoi il ne le pouvait pas , il répondit : — Parce que le grand Seigneur ne le veut pas encore '. — Et qui donc est ce grand Seigneur ? reprit saint Bernard. Le diable répondit : — C'est Jésus de Nazareth. — Tu connais donc le Seigneur Jésus? tu Tas donc vu ? — Je l'ai vu , dit l'esprit. — Où l'as-tu vu ? — Je l'ai vu dans la gloire. — Ainsi, reprit l'homme de Dieu , tu as été dans la gloire ? — Oui, j'ai été dans la gloire. — Et comment en es-tu sorti ? — Nous sommes tombés en grand nombre avec Lucifer, répondit le démon '^.
« Il prononça ces paroles par la bouche de la femme , avec une voix lamentable ; et tous ceux qui étaient présents l'entendirent distinctement. Le saint abbé lui dit encore: — Ne voudrais-tu pas rentrer dans cette gloire et dans ton ancienne félicité ? A celte question , le démon , avec un éclat de voix extraordinaire, s'écria . — Cela est différé^ ! — Et après ces derniers mots , il garda le silence et ne proféra plus une seule parole. Mais l'homme de Dieu, s'étant remis en prières, chassa l'esprit infernal , et la femme s'en alla guérie.
« Tous ceux qui apprirent les détails de cette guérison, continue l'historien, en témoignèrent une joie extrême ; mais cette joie ne dura pas longtemps; car, au moment môme où la femme rentra dans sa maison , le démon rentra dans son
* Quia necdum vult magnus Dominus , ait. — ^ q^^ Lucifero , inquit , muiti cecidimus. — ^ Hoc, inquit, tardatum est. — Nous n'avons pas bien compris le sens de ces mots. Il est de foi que les démons sont exclus à jamais de la gloire. Du reste , si cette parole exprime autre chose , n'oublions pa» qu'elle a été proférée par l'esprit de mensonge.
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corps, cl l'agila parties convulsions qui surpassèrent en violence tor.l ce qu'elle avait éprouvé auparavant. Son triste mari ne savait plus à quoi se résoudre; cai-, d'une part, ce lui était un supplice de demeurer avec une femme possédée ; et, de l'autre, il craignait de commettre une impiété en l'abandonnant. Dans celle perplexité, il prit le parti de retourner à Pavie (car il n'habitait point la ville) et d'y ramener sa femme. Mais il n'y trouva plus l'homme de Dieu; il le suivit jusqu'à Crémone, où, l'ayant rejoint, il lui raconta son malheur et versa beaucoup de larmes. Saint Bernard, touché de compassion , entra dans une église vers le soir, et passa toute la nuit en prière. Le lendemain , il délivra pour la seconde fois cette femme; et, de peur que le démon n'eût encore accès sur elle, il lui ht attacher au cou un billet où il écrivit ces mois : Je le commande , Satan , au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, de n'avoir plus jamais la hardiesse d'approcher de celle femme *. Depuis lors elle vécut dans la paix, et demeura complètement guérie. »
Il y avait dans la même ville, raconte le moine Ernold , un démoniaque dont les étranges hurlements étaient un sujet de risée pour beaucoup de monde, mais qui inspirait une vive compassion aux hommes sérieux et chaiitables. C'était un malheureux qui aboyait quand il voulait parler ; et si vous l'eussiez entendu sans le voir, vous l'eussiez pris pour un chien. A la vue de saint Bernard, cet homme poussa, en effet , des cris semblables à ceux d'un chien furieux qu'on assomme à coups de bâton. Mais le serviteur de Dieu menace le démon et le chasse au nom de Jésus-Christ. Puis, ayant ordonné à cet honnne de parleV, celui-ci rendit grâce à Dieu , entra dans l'église, assista aux divins mystères, et continua à remplir tous les devoirs d'une personne raisonnable et reconnaissante '^,
Cependant saint Bernard, après avoir parcouru, selon les ordres du Pape, différentes villes de la Lombardie, dut revenir à Milan. 11 avait partout apaisé les ressentiments et cimenté la paix, excepté à Crémone, où sa médiation n'avait point été acceplée. Celle ville, enllée de sa prospé-
* In nomine D. N. J.-C. , praîcipio tibi , dipmon , ne hanc anioilo niulïerem piHjsunias coiitlngeio. Ernulil,,Vila S. Uern., lib. II, cap. 4, n. 21 et 22. — 2 Einuld., lil). , II, cap. 4, n. 23.
DE SAINT BERNAnD. 197
rlté matérielle , n'appréciait point les biens d'un ordre supérieur que lui offrait l'homme de Dieu, et celui-ci eut hàle de s'en éloigner. De graves motifs réclamaient d'ailleurs sa présence à Milan. L'archevêque Anselme s'était soumis , et offrait de se purger des condamnations qu'il avait encourues ; il fallait le réconcilier à son tour avec le Pape, qui l'avait excommunié, et avec le peuple, dont il s'était attiré la juste animadversion. Saint Bernard , à la vue de son repentir, mit autant de charité à le défendre contre ses nombreux adversaires, qu'il avait mis de zèle à le poursuivre auparavant; et il parvint, par son tact et sa prudence , à le faire réintégrer dans ses augustes fonctions *. Ce rétablissement complet de toutes choses lui permit de séjourner encore quelque temps à Milan, pour y fonder une œuvre à laquelle il pouvait vaquer avec d'autant plus de liberté d'esprit, qu'il n'avait plus à craindre les importunes sollicitations pour le siège archiépiscopal. Outre les réformes publiques que ses travaux produisirent à Milan, ses prédications avaient fait naître en plusieurs âmes des fruits plus cachés et plus rares, des pensées de retraite, des désirs célestes de perfection ; et c'était à ces âmes d'élite que le saint abbé se sentait particulièrement voué. On l'a déjà dit; la part qu'il prenait malgré lui aux intérêts temporels et politiques de son siècle n'était, à ses yeux, qu'une mission accidentelle et transitoire de sa vie; il lu remplissait par obéissance , et n'y trouvait de consolation qu'autant qu'elle concourait au but plus spécial de sa vocation. Ce but, c'était de réveiller la vie intérieure, d'établir des foyers de prière , de réunir en un seul faisceau les âmes embrasées d'un même désir et d'un même amour, afin d'accomplir, par cette sainte union, le vœu le plus profond de Jésus-Christ : Sint timim!
Il fonda donc dans le voisinage de Milan , au milieu d'un site pittoresque, une maison de son ordre, à laquelle il donna le nom de ClaravaUe ^, tant elle lui était chère! ïl appela des religieux de Clairvaux pour la gouverner ; et ce nouveau monastère , digne de son nom , se peupla bientôt d'un nombre considérable d'âmes ferventes, dont la prière
* Ann. Cist., p. 265, n. 7. — 2 idem, p. 266, n. 9, 10, 11.
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et l'austère pénitence devaient être pour réylisc de Milan un gage assuré de grâce et de béncdiclion.
C'était vers le milieu de l'année 1134. A celle époque, l'ordre de Cîteaux éprouva une perte immense , à laquelle nul autre ne fut plus sensible que saint Bernard. Le bienheureux Etienne, l'un des fondatcnrs de cet ordre, et le premier guide de celui qui , un jour , dut être le guide de son siècle; Etienne, le nouvel Esdras, comme l'appellent les biographes, qui releva les murs de la Jérusalem terrestre ; le nouveau saint Benoît qui , espérant contre toute espérance , avait vu le faible germe du désert se mulliplicr si prodigieusement et ombrager le monde de ses branches de grâces; Etienne, le patriarche de Cîleaux , montait au ciel, pendant que Bernard, son disciple et son tils spirituel, enfantait un second Clairvaux en Italie. Il avait senti les approches de la mort , et s'y élait dignement préparé. Dès l'année 1133, dans l'assemblée de tous les abbés de l'ordre , il avait déclaré que les forces lui manquaient , non point le cœur , pour continuer les fonctions de sa charge pesante; il supplia, les yeux baignés de larmes, qu'on le soulageât d'un fardeau sous lequel il succombait, et demanda quelque temps de repos avant de descendre dans la tombe. Ce fut, à défaut de saint Bernard, un autre moine de Clairvaux, nommé Raynard, qui devint supérieur général de l'ordre de Cîteaux, à la place de saint Etienne. Ce dernier, après sa retraite, ne tarda point à terminer sa féconde carrière par la mort bienheureuse du juste. Voici en quels termes l'exorde de Cîteaux ' en rapporte les édifiantes circonstances :
« Le temps était venu auquel le saint vieillard devait recevoir la récompense de tant de labeurs qu'il avait accom plis au service de Jésus-Christ; et de passer de l'état si pauvre et si humble qu'il avait choisi, selon le précepte du Sauveur, au banquet du souverain père de famille. Alors les abbés de sa filiation, au nombre de vingt, s'assemblèrent à Cîleaux, afin d'être piéscnts à son bienheureux passage, et d'assister de leurs soins et de leurs prières le saint patriarche qui les quittait pour retourner dans sa véritable patrie. Lors donc qu'il élait à l'agonie et qu'il semblait déjà
* Exord. parvura, cist, , vol. I, p. 270.
presque éteint, ils s'entretenaient de ses grands mérites et témoignaient qu'ils l'estimaient heureux de ce qu'après avoir procuré tant de bien à l'Eglise, il avait droit de s'en aller à Dieu dans une entière sécurité. Mais, à ces paroles que saint Etienne avait entendues , il se ranime et recueille toutes ses forces : — Que dites-vous? soupira-t-il. Je vous proteste , ô mon frères , que je vais à Dieu avec autant de crainte que si je n'avais jamais fait aucun bien; car si ma bassesse a porté quelque fruit par le secours de Jésus- Christ, j'appréhende, à cette dernière heure, de n'avoir pas reçu sa grâce avec l'humilité requise , et de n'y avoir pas correspondu avec assez de fidélité et de reconnaissance. « Sur cela, continue le narrateur , le saint abbé, rendant le dernier soupir, passa victorieusement au milieu des puissances de l'air, et arriva au royaume de la paix, qui toujours avait été l'objet de son unique désir *. »
En celte même année , et presque au même temps , le 6 juin 1134, mourut, bien qu'il fût encore dans la force de l'âge, un autre ami de saint Bernard et son fidèle coopérateur en Italie, le vénérable Norbert, fondateur de l'ordre de Prémontré. Ses relations nombreuses et intimes avec l'abbé de Clairvaux, la puissante congrégation dont il posa la première pierre , et enfin l'édification qu'il donna à son siècle par sa sainteté, par sa science et ses travaux, nous obligent d'entrer ici dans quelques détails concernant ce grand homme.
Illustre par sa naissance autant que par son esprit vaste et parfaitement cultivé, Norbert avait reçu dans son jeune âge la tonsure cléricale et une éducation mondaine. Ses parents le destinaient aux honneurs ecclésiastiques; mais ses goûts, ses pensées , son cœur, appartenaient au monde et recherchaient ses plaisirs. C'était au milieu des prestiges de la cour impériale qu'il dissipa les années de sa jeunesse, luttant sans doute contre l'aiguillon de sa conscience, mais éteignant les dernières lueurs de la lumière intérieure dans le torrent des joies passagères.
La voix du cœur , quand elle est méconnue, se répète
' Hist. de Cit. , vol. I, liv. III, ch. 1 1. Saint Etienne mourut le 28 mars \ 134. Le martyrologe romain le nomme sous la date du 17 avril, jour de sa canonisation.
quelquefois au dehors , sous des formes effrayantes , et retcMitit comme un terrible éclio à l'oreille endurcie. Norbert , ainsi que l'apôlre Paul, fit l'expérience de cette vérité.
Un jour, il se rendait à cheval, accompagné d'un seul domestique, dans un village de la Westphalie. Il chevauchait doucement au milieu d'une plaine immense, lorsque tout à coup le tonnerre gronde, et la foudre, accompagnée d'horribles éclairs, éclate sur sa tète. Eloigné de tout asile et le cœur plein d'cdroi, il laisse courir son cheval à toute bride, et cherche un abri; mais, en ce moment, les coups de tonnerre redoublent, et le ciel en feu lance la foudre et renverse d'un même coup le cheval et le cavalier. Noibert , pendant près d'une heure, reste étendu sur le chemin, sans mouvement et presque sans vie. Cependant il revient à luimême : une étincelle d'un feu plus intense et plus vivifiant avait jailli dans les ténèbres de son âme; et, comme l'apôtre des nations, il s'écrie : Seigneur, que voulez-vous que je fasse? — Faites le bien et fuyez le mal, lui répond une voix intérieure; cherchez la paix et employez vos forces à l'acquérir.
Dès ce moment, Norbert devint un nouvel homme. Haïssant ce qu'il avait aimé, et recherchant ce qu'il avait fui , son âme, embrasée d'un zèle apostolique, ne mit point de bornes à sa pénitence, et n'aspira qu'à servir Celui qu'il avait si longtemps méconnu. L'archevêque de Cologne l'ordonna diacre et prêtre en un même jour ; et l'abbé Coron, célèbre par sa piété, le prépara, dans une retraite de quarante jours, à la célébration des saints mystères. Norbert était alors dans la trentième année de son âge. Tout le reste de sa vie ne fut qu'une vérification littérale d'une autre parole qui avait été dite de saint Paul : Je lui monirerai combien il aura a son fjrïr pour mon novi\ Ses mœurs exemplaires, les remontrances courageuses qu'il fit contre les dérèglements du clergé, ses prédications éloquentes et fécondes, lui attirèrent les poursuites de l'envie et de la calomnie. 11 passa longtemps pour un novateur, et fut traduit comme tel jusque devant le tribunal du Saint-Siège. Persécuté de toutes parts, méconnu et délaissé par ses meilleurs
* Ego enim ostendain îlli quant.i oporteat eum pro noiniiie nieo pati (Act. apost. IX, 16}.
amis, il vivait dans la retraite , et formait, avec trois autres serviteurs de Dieu , une société intime , qui le consolait de ses disgrâces. Mais ces trois disciples , la mort les lui enleva aussi; et il demeura seul, inutile à tout, oublié comme le grain de froment qu'un laboureur insouciant néglige de confier au sein de la terre. Ce grain dut perdre sa vie propre avant de produire une nouvelle vie; et alors qu'il semblait mort et desséché, le rayon d'une divine lumière pénétra dans sa profondeur , et en fit jaillir des gerbes d'une intarissable fécondité. Plusieurs hommes dévoués vinrent successivement se grouper autour de saint Norbert ; ils se réunirent à Prémontré, petite terre dans le diocèse de Laon, qui avait été léguée à saint Bernard, et que ce dernier abandonna généreusement aux compagnons de Norbert ^ ils y fondèrent, conformément à la règle de saint Augustin , un ordre de prêtres qui, sous le nom de chanoines réguliers, menaient une vie commune; ils pratiquaient à la fois les exercices monastiques et les fonctions sacerdotales, goûtant tout ensemble les délices de la contemplation et les consolations du saint ministère.
Cette utile institution, intimement liée à celle de Cîleaux, eut un accroissement presque aussi rapide. Bernard et Norbert, attentifs à tous les besoins de leur siècle, se soutenaient mutuellement dans leurs communs elforts pour y satisfaire. L'un et l'autre , toujours unis dans le pur sentiment du bien, travaillaient au rétablissement delà discipline dans les différents conciles où ils assistèrent ensemble. Récemment encore, ils s'étaient unis pour éteindre le schisme en Italie, et tous deux avaient résisté aux prétentions de l'antipape. Lothaire venait d'élever l'abbé de Préraontré sur le siège archiépiscopal de Magdebourg. Là, de nouvelles persécutions ranimèrent les anciennes haines; et saint Norbert faillit payer de sa vie le périlleux honneur qu'il avait si justement redouté. 11 pardonna noblement à ceux qui avaient attenté à ses jours ; et d'ailleurs , rassasié d'amertume et
* La terre de Préraontré faisait partie de la forêt de Coucy ; elle donna'son nom à la congrégation dont elle fut le berceau. Quant à la donation de saint Bernard , on peut consulter à ce sujet l'Histoire de Cîteaux, vol. III , p. 1 59, ainsi que Henricpiez (Ann. Cist., p. 152, n. 69). L'annaliste mentionnejdifférentes autres donations faites par l'abbé de Clairvaux à l'ordre dç Prémontré.
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plein d'œuvi'cs, il était mûr pour le ciel. 11 mourut à son retour de Rome, à la cinquanlo-lroisitMiie année de son âge '.
Ce grand serviteur de Dieu piéseule cependant un exemple des, illusions dont certaines révélations particulières bercent quelquefois les esprits les plus graves. Saint Norbert croyait et annonçait lianlement que rAntechrist paraîtrait sur la terre, du vivant même des hommes de son âge; il fondait cette croyance sur des indices qu'il avait reçus et qui lui semblaient irréfragables. Ce fut Bernard qui le désabusa ; et voici ce que nous trouvons à ce sujet dans une ^ lettre que le saint abbé de Clairvaux. adresse à l'évéque de Cliartres : « Vous me demandez si le vénérable Norbert » fera le voyage de la Terre-Sainte. Je l'ignore. îl y a peu » de jours que j'eus la consolation de le voir, et d'entendre » de sa bouche, qui est comme l'organe du Saint-Esprit, » une intînilé de choses édifiantes; mais il ne me dit rien » sur ce projet. J'en vins aussi à l'article de l'xVntechrist. Il » me protesta alors qu'il savait d'une manière certaine que * l'Antéchrist se manifesterait de nos jours sur la terre, et » qu'il paraiîrait au monde du vivant des hommes de notre » temps. IMais les fondements sur lesquels il appuie cette » certitude ne me parurent rien moins que sobdes, et ses » explications n'obtinrent point mon assentiment. Il assure » qu'il y aura au moins, avant sa mort, une persécution B générale dans l'Eglise '^.... »
La mort de saint Norbert, dont les travaux en Allemagne et en Italie avaient si parfaitement secondé la mission de l'abbé de Clairvaux; et plus encore, la mort de saint Etienne, alFectèrent douloureusement le cœur de saint Bernard , et achevèrent de lui rendre insupportable le poids de sa longue absence. La vénération publique, dont il recevait sans cesse les nombreux et bruyants témoignages, accablait son humilité ; et depuis longtemps il sollicitait près du Sou-
* Voyez le père Helyol, Hist. des ordres religieux, tome II, p. 164. — Du temps do cet auteur , l'ordio de Prémontre comptait treue cents maisons d'hommes et (juatre cents monastères de fennnes. En An;^leterio , où se trouvaient trente-cinii de leurs maisons , ces religieux s'np;)elaient communément les chanoines blancs. Du reste cet ordre, trop enrichi des dons temporels, tomba rapidement dans l'indigence spirituelle ; et , ii plusieurs reprises , les papes jugèrent opportun d'en réformer la discipline. — - In op. S. Bcrn , i-[>. LVI.
DE SAINT BEnNAUD. 203
verain Pontife la grâce de revenir à Clairvaux et de se reposer à l'ombre de son cloître. Mais les jours du repos n'étaient pas encore venus, et le pape semblait ne pouvoir se passer du saint moine , qu'il regardait comme son ange conducteur, comme l'appui delà papauté, comme l'àme de toute l'Eglise.
Continuant donc ses travaux en Italie, il se contenta de gémir en silence de l'obligation qui le retenait loin des enfants que Dieu lui avait donnes. « Je suis contraint, leur ï) écrivit-il, de travailler à des affaires qui m'arrachent à » ma douce retraite. Compatissez à ma peine et ne bjàmez » pas une absence où la nécessité de l'Eglise m'engage, » mais où ma volonté n'a point de part. J'espère que cette )> absence ne sera plus longue ; demandez à Dieu qu'elle ne » soit point infructueuse.... Ne nous décourageons pas; Dieu » est avec nous , et je vous suis présent en lui. Quelque » éloigné que je paraisse, ceux d'entre vous qui sont exacts j> à leurs devoirs, humbles, craignant Dieu, appliqués à » l'oraison , charitables envers leurs frères , doivent s'as- » surer que je suis sans cesse avec eux. Comment cela ne » serait-il pas, ne formant avec vous tous qu'un cœur et » qu'une âme? Et si parmi vous il y avait au contraire quel- » que religieux déréglé , mécontent , inquiet, intempérant, » désœuvré, intraitable, j'aurais beau lui être présent de )> corps , il serait aussi loin de mon cœur qu'il le serait du » cœur de Dieu par le désordre de sa vie. Cependant, mes » frères, servez le Seigneur avec crainte , afin de le servir » un jour sans crainte.,.. Pour moi, je le sers librement, » parce que je le sers avec amour, et c'est à la pratique de j) cet amour que je vous exhorte, mes tendres et bien-aimcs » enfants. Servez Dieu avec amour, avec ce grand amour » qui bannit la crainte, qui ne sent pas le poids du jour, » qui n'envisage pas le prix des œuvres, qui n'en cherche » point le salaire, et qui cependant nous fait agir plus vive- » ment que tout autre motif d'action.... Plaise à Dieu, mes V frères , que cet amour , que cette céleste charité m'unisse » inséparablement à vous, et me rende toujours présent à » vos esprits, surtout à vos prières ^ »
Ce tendre et charitable pasteur, après avoir séjourné
* In op, s. Bern., epist. CXLIII.
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une année presqu'enlière en Lombardio, obtint enfin la permission de retourner à Clairvau\. Au printemps de l'année 1135, il prit coni!,é du Souverain Pontife; il partit, le cœur plein de joie , laissant la paix et la prospérité à la terre qu'il avait arrosée de sa parole et enrichie de ses bénédictions.