iiisToiuii
nouvellement général dans le monastère. I^es bâtiments ne sullisaient plus à la communaulé ; et comme ils se Irouvaiont silués ilans reiicoignure de deux montagnes, il {"allait les démolir entièrement pour les rebâtir ailleurs sur un plan plus vaste.
Saint Bernard no consentit qu'avec répugnance à nn déplacement si coûteux ; etlonglemps il i-ésisla aux instances de ses frères. « Considérez , leur dit-il , combien cette mai- » son a exigé de travaux et de dépenses! C'est avec des pei- » nés inouïes que nous sommes parvenus à établir des aquei ducs pour conduire l'eau jus(|u'aux ollices et aux lieux du » travail. Quelle opinion aura-t-on de nous maiutenant, si » nous détruisons ce que nous avons l'ait? On nous accusera » de folie, avec d'autant plus de droit que nous n'avons point » d'argent; et d'ailleurs n'oublions pas cette parole de l'E- > vangile: Que celui qui veut bâtir une tour doit auparavant ï calculer ce qu'elle coulera '. » Ses frères lui répondirent: a Ou il faut repousser ceux que Dieu vous envoie, ou bien il » faut bâtir des logis pour les recevoir ; car nous serions » bien malheureux si, par crainte de la dépense, nous mct- » lions un obstacle au développement de l'œuvre de Dieu. »
Ces représentations touchèrent le saint abbé ; et il céda aux justes vœux de ses frères. Les travaux, grâce aux secours inattendus qui affluaient de toutes parts, avancèrent avec une incroyable rapidité ; et l'on voijcùl grandir l'cijlisc qui votait de naître , comme si elle eut été animccil'une âme vivante et capable de mouvement.
Les nouvelles constructions semblaient d'autant plus indispensables que plus de cent novices , récemmeut admis , étaient venus grossir le nombre des religieux. La plupart d'entre eux ariivaient des bords du lUiin , où saint Bernard avait prêché l'année précédente, lors de son voyage en Allemagne. Telle était l'ellicacilé de sa parole que , parmi la foule des auditeurs , il s'en trouvait toujours quelques-uns , plus foncièrement frappés que les autres, qui abandonnaient le monde et se réfugiaient dans les cloîtres , pour s'attacher irrévocablement à l'unique nécessaire.
Parmi les novices convertis eu cette circonstance, il y en eut un qui mérite une mention particulière. Le serviteur de
* Ernald , loco citato , n. 29, 30.
DE SAllNT RERISARD. . 207
Dieu, rapporte un biographe conlemporain * , étant venu en Allemagne pour cimenter la paix entre Lothaire et les neveux de l'empereur Henri, le vénérable Albert, archevêque de Mayence, députa au-devant de lui un digne ecclésiastique , nommé Mascelin , qui dit au saint abbé que son seigneur l'avait envoyé pour lui offrir ses services. Mais l'homme de Dieu, après l'avoir regardé fixement , lui dit : « Un autre Seigneur vous envoie ici pour le servir. » L'ecclésiastique allemand, fort surpris, et ne sachant ce que signifiait celte parole, répéta qu'il n'élait venu que de la part de son seigneur , le métropolitain de Mayence. « Vous vous }) trompez, reprit saint Bernard ; celui qui vous envoie ici )> est plus grand que votre seigneur , c'est Jésus-Christ ^. » Aces mots, l'ecclésiastique, devinant la pensée de l'abbé de Clairvaux, lui dit : « Croyez-vous peut-être que je veuille être moine ? A Dieu ne plaise ; je n'ai jamais eu cette pensée ^ ! » Saint Bernard , sans insister davantage , se borna à répéter que la volonté de Dieu s'accomplirait très-incessamment. En effet, peu de temps après, Mascelin rejoignit saint Bernard à Clairvaux, et devint un de ses plus généreux disciples.
L'esprit de prophétie, qui déjà plus d'une fois avait parlé par l'organe du serviteur de Dieu, lui suggéra dans ce même temps une prédiction triste qui regardait son frère Guido , et qu'il prononça avec courage, malgré la peine qu'il dut en ressentir.
Un religieux de Clairvaux était tombé malade en Normandie, où le saint abbé l'avait envoyé en mission. Plein de sollicitude pour chacun de ses enfants, il proposa de faire chercher le malade , afin qu'au moins il eût la consolation de finir ses jours à Clairvaux. Mais Guido, qui administrait les choses temporelles du monastère, craignit la dépense que ce long voyage nécessiterait , et en fit l'observation à saint Bernard. « Quoi ! s'écria ce dernier avec l'accent d'une douloureuse surprise, vous faites plus de cas des chevaux et de l'argent que de l'un de vos frères? Puis
* Gaufrid, Vita S. Bern., lib. IV, cap. 3, p. 1 151. — 2 Expavit Teutonicus, et miratus quid dicere vcllet... Et contra servus Christi : « Falleris, ait, major Dominus est qui misit te, Christus. • — ^ Absit a me? non cogitavi; nec ascendit in cor meuin.
tlonc que vous ne voulez pas que voire frère repose avec nous dans celte vallée, vous n'y reposerez pas vous-même! »
Celle prcdiclion ne larda pas à s'accomplir. Guido, étant allé au (H)uvent de Ponligny, pour Uîs alFaires de l'ordre, mourut après une courte maladie, et y fut enterré.
L'aflliction de saint Bernard, à la mort d'un frère qu'il avait beaucoup aimé, fut profonde; mais elle n'abattit point sa vigueur, selon ([u'il arrive souvent en ces sortes d'épreuves; ses regrets n'interrompirent pas un seul jour ses austérités, et ne l'empéclièrcnt point de vaquer aux. exercices communs et aux devoirs de sa position. Chaque jour il rompait à ses enfants le pain de la parole; et sachant que de tous les alimenls , le plus doux et le plus salutaire est celui de l'amour , il puisait les textes sacrés de ses discours dans le Cantique des cantiques, qui lui fournissait pour luimême et pour ses enfants des inspirations sublimes.
Retiré dans une cabane de feuillage qu'il avait construite au fond le plus solitaire de la vallée, c'était son délice de vivre parmi les choses invisibles, et de passer des heures tranquilles , absorbé dans la contemplation de l'éternelle beauté. Mais il ne se permettait point ces pures jouissances aux dépens du travail que sa charge lui imposait. Il était sans cesse accessible à toutes les âmes qui vivaient de sa vie; et, outre les soins qu'il leur donnait en commun, il dirigeait d'une manière plus spéciale les pas encore chancelanls des religieux novices. Toutefois, ni ces soins multipliés, ni les prédications journalières, ni le chant des psaumes, ni les embarras dans lesquels la reconstruction du monastère l'avait engagé, ne semblaient dominer sou esprit; il était constamment calme et serein, d'une humeur égale et douce; et en se donnant tout entier aux autres, il ne négligeait point son propre avancement et n'oubliait pas non pins les besoins de l'Eglise. L'Eglise, la sainte l^glise romaine et catholique, la mystique épouse, la bien-aiméc de Jésus-Christ, était sans cesse l'objet de sa pensée, de son amour , de sa chaleureuse sollicitude!
Il y avait à cette époque un abus dans la juridiction , contre lequel il s'éleva avec force. De toutes les parties du monde , les justiciables des tribunaux ecclésiastiques en appelaient à Uome. Ces ai)pellations, comme on les nom-
mait, étaient fondées sur la primauté de saint Pierre, que personne, dans la chrétienté, ne songeait à contester ; et elles offraient l'immense avantage d'ouvrir une voie aux opprimés de tous les pays , en môme temps qu'elles imposaient un frein aux oppresseurs de tous les rangs. L'institution de ce recours était donc eu elle-même ce qu'elle a été de tout temps , et ce qu'elle est encore de nos jours, la plus haute et la plus salutaire garantie de la justice , autant qu'elle est possible en ce monde. Mais à cause de cet avantage même , on en usa avec excès, et l'on en abusa : tel est le sort des plus excellentes choses, quand elles se compliquent avec les intérêts de la terre et les passions humaines. Rome , trop disposée à écouter les plaintes du monde chrétien , trop facile à recevoir les appels , trop empressée quelquefois à les juger, devint graduellement le tribunal où venaient aboutir toutes les alTaires de la catholicité, au préjudice des autres degrés de juridiction établis dans chaque diocèse. Il en résulta de fréquents conflits qui nuisirent à l'autorité épiscopale; les évoques s'en plaignirent hautement, et saint Bernard leur prêta le secours de son influence pour réclamer le maintien de leurs droits dans les limites posées par les canons. L'archevêque de Trêves, dont la douce autorité venait d'être lésée par une appellation intempestive, chargea le saint abbé d'en écrire au Pape, et lui fournit une occasion de s'expliquer avec une noble hardiesse. On peut en juger par le début de sa lettre à Innocent : « Je parle avec liberté , dit-il , parce que mon amour » est sincère; et il ne le serait point, si une délicatesse » scrupuleuse ou une timide défiance fermait la bouche à » celui qui aime. La plainte de l'archevêque de Trêves ne » lui est point particulière; elle est partagée par beaucoup » de prélats et même par vos amis les plus dévoués. Tous » les pasteurs de nos provinces , qui ont à cœur le salut des » âmes, crient tous d'une voix qu'ils n'ont plus de juridic- » tion dans l'Eglise, que ses chefs deviennent inutiles, que yi l'autorité épiscopale est anéantie , puisque aucun évêque » ne peut venger les injures faites à Dieu, ni punir le crime i> dans son diocèse. On en rejette naturellement la faute sur » vous et sur la cour de Rome. Vous détruisez , disent-ils , » le bien qu'ils font;, et vous rétablissez le mal qu'ils ont
» délruit. » Après avoir soutenu les droits des évoques contre ceux qui méconnaissaient leur autorité légitime , il s'élève avec non moins de chaleur contre les évoques euxmêmes qui , par un autre abus , exerçaient une autorité arbitraire : « Bien des gens, continue saint Bernard, sont » scandalisés de voir de tels prélats protégés, soutenus, » favorisés du Saint-Siège... Je le dis avec confusion , et » vous l'apprendrez sans doute avec douleur ; je consens à » ce qu'on ne les dépose pas , puisq\ie personne ne les y> dénonce; mais des évoques difl'aniés méritent-ils d'être » soutenus par le Saint-Siège ?... La franchise avec laquelle » je vous parle me ferait craindre de passer pour présomp- ^ tueux si je n'avais l'avantage de vous connaître et d'être » connu de vous. Mais je sais quelle est votre bonté nalu- » relie ; et vous savez , mon très-aimable père, quel est mon » amour et le motif de ma témérité ^. »
Cette lettre n'obtint point une solution assez prompte au gré du zélé serviteur de Dieu. Il en écrivit une autre peu de temps après, dans laquelle, reprenant l'aifaire de l'archevêque de Trêves, il dit au saint Père : «Le siège apostoli- » que a cela de particulier qu'il ne se fait nul scrupule de » révoquer ce qui lui a été extorqué par la fraude et le )) mensonge, sitôt qu'il s'en aperçoit. Aussi est-il conforme » à l'équité, convenable à la dignité, que nul imposteur ne » profite de son imposture auprès de la Chaire sainte et su- » prênie ^. »
C'est ainsi que le saint moine, du fond de sa cellule, étendait sur toute l'Eglise l'action de son infatigable sollicitude : aucun intérêt, nul vice, nul abus n'échappaient à son zèle; et l'épiscopat tout entier, aussi bien que le Souverain Pontife , trouvaient dans sa parole la lumière de leur conduite.
Celte puissante influence ne se faisait pas moins sentir dans les alfaires politiques que dans les afl^iires religieuses. La paix que saint Bernard avait rétablie entre l^othaire et
* Epist. CLXXVIII. — - Uoc solet habere prœcipium apostolica Sedes , ut non piiçcat revocare quod a se forto dcpiehenderit l'iaudc clicitum , non veritate proniciitum. Res plena œquitate , et laude dijjna , ut de mendacio uenu> lucreliu-, praosei'tiin apud sanctam et summam seduiu. ( In Mab. up. s. Bcrn. , I, p. 176. Epist. CLXXX ).
îes princes de l'ancienne maison impériale avait porté des friiils en Allemagne. L'empereur pouvait désormais songer à reconquérir l'Italie et à faire valoir ses droits sur la Sicile. L'abbé de Clairvaux n'avait pas perdu de vue ce plan que lui-même avait soumis à Lothaire, et il en écrivit à ce dernier, dans l'intérêt de la Religion. « Je bénis le Seigneur, » lui dit-il, de vous avoir élu empereur, afin que vous fus- » sicz le défenseur de son nom, le restaurateur de l'empire, )} le protecteur de l'Eglise, le pacificateur de la chrétienté. » C'est à lui seul que vous êtes redevable de cette haute re- » nommée, qui s'accroît tous les jours, et qui rend votre » nom illustre. Vous lui devez aussi l'heureuse issue du pé- » rilleux voyage que vous avez entrepris pour la paix du » monde et la délivrance de l'Eglise. Vous êtes venu à Rome » recevoir la couronne impériale; et, pour mieux signaler » votre valeur et votre piété, vous y êtes venu presque sans )) troupes. Si donc , à la vue d'une poignée d'hommes, les » peuples effrayés n'ont osé se défendre, de quelle crainte )) vos ennemis ne seront-ils pas saisis, quand vous déploie- )) rez sur eux toute la force de votre bras ! Vous y êtes en- » gagé par un motif d'honneur.... Je sors, ce semble, de » mon caractère en vous animant à la guerre; mais je ne me » fais aucun scrupule de déclarer qu'en qualité de protec- » teur de l'Eglise , vous devez la défendre contre les fureurs » du schisme; et de plus, en qualité d'empereur, vous de- » vez arracher la Sicile des mains de l'usurpateur *. »
Lothaire, ébranlé à la fois par les motifs de conscience et les intérêts de son trône , décida sans retard une nouvelle expédition , et ouvrit la campagne dans l'année môme que saint Bernard passait à Clairvaux. Dès le printemps de l'an 1136, il se mit eu marche à la tête d'une armée considérable, soutenu de presque tous les princes germaniques. De son côté, Roger se prépara à une résistance vigoureuse; et le moment était venu où les deux partis en présence allaient décider du sort de Rome et de toute l'Italie. Dans ces graves conjonctures, il n'était pas possible que le pape laissât dans les ombres du cloître l'homme qui avait été le moteur principal de ces grandes entreprises. Au commencement de l'année 1137, lorsque toutes les questions allaient se déci-
* Epist. CXXXLX.
(.1er devant Uonie, saint Bernard reçut l'ordre de se rendre ininiédiatemenl en Italie; et il dnl obéir malgré ses regrets, malgré se répugnance de reparaître sur la scène des affaires publiques. Ùllrant donc à Dieu le sacrifice de son repos et de ses consolations spirituelles, il assembla autour de lui ses enfants, pour leur dire adieu, et prononça l'allocution suivante, qu'il interrompit souvent par ses larmes et ses sanglots.
« Vous voyez, mes frères, combien l'Egltse est agitée de » troubles et d'aflliclion. Le parti de Pierre de Léon est, )) par la grâce de Dieu , abattu en Italie et dans la Guyenne, » et les maux qu'il exicite encore sont bien moins des pio- » duclions formées qu'il enfante, que des avortons informes » qu'il projette par la fureur et le désespoir. Les défenseurs » du schisme sont désarmés en ces provinces. Une grande » partie des chevaliers romains se rattachent à Innocent, et » beaucoup de lidèlcs sont dévoués à sa cause; mais ils » craignent encore la violence d'une populace téméraire, et » n'osent confesser en public le consentement qu'ils ont » donné à son pontificat. Pierre a pour complices et pour » fauteurs des méchants et des scélérats qu'il a gagnés avec » de l'argent; et s'étant rendu maître de leurs forteresses , » il n'imite pas la simplicité et la foi de Simon-Pierre , mais » il représente les enchantements et les maléfices de Simon » le magicien.
» L'Occident étant vaincu, il ne reste plus à combattre » qu'une seule nation. Jéricho tombera en ruine par la force » de vos oraisons et de vos cantiques sacrés; et quand vous » aurez élevé vos mains vers le ciel avec Moise , Amalech » sera défait et prendra la fuite. Ainsi pendant que nous » combattrons, venez à notre secours, et implorez l'assis- » tance de Dieu par de très-humbles prières. Continuez à » faire ce que vous faites; tenez-vous fermes dans l'état où » Dieu vous a mis; et bien que vous ne vous reconnaissiez » coupables en rien , toutefois ne vous croyez pas justes, » parce que Dieu seul juge ceux qu'il justifie, et que les » plus parfaits ne peuvent sonder la profondeur de ses juge- » ments. Ne vous s'ouciez pas d'être jugés des hommes ; et » sans vous arrêter ni à vos propres jugements ni à ceux » des autres, marchez de telle sorte dans la crainte du Soi-
» gneur , que vous ne vous exalliez jamais en vous compa- » rant à votre prochain , et que jamais non plus cette com- » paraison ne vous porte ù vous décourager et à vous » abattre. Mais lâchez de satisfaire en tous points à votre » devoir, en vous regardant après cela comme des servi- » teurs inutiles. »
» Quant à moi , il faut que j'aille où l'obéissance m'ap- » pelle ; et plein de confiance en celui pour qui j'embrasse )) ces travaux et ces fatigues , je mets entre ses mains le soin » de cette maison et la garde de vos âmes, comme à Ceîu » qui en est le premier père *. »
Après avoir prononcé ces mots, il donna sa bénédiction paternelle à l'assemblée des enfants de Dieu , et il partit , les laissant tous plongés dans la douleur.
Or , il désigna son frère Gérard pour l'accompagner dans ce voyage.
CMAPlTBaE XXÏV.
Etat des a£faires en Italie. — Saint Bernard à Rome. — Conférence deSalerne. — Fin du schisme.
La partie de l'Italie placée plus immédiatement sous l'influence de Roger de Sicile ne profita point des avantages que la médiation de saint Bernard avait apportés au nord et au midi de ces turbulentes contrées. L'esprit d'indépendance qui excitait ces états, les rivalités qui depuis longtemps les divisaient, et surtout la jalousie que fomentait la prodigieuse élévation de Venise, produisaient une fermentation continuelle et des violences que l'influence religieuse n'avait pu encore maîtriser. Les villes qui étaient l'entrées sous l'obéissance de l'empereur, et que saint Bernard avait pacifiées, ressentirent les contre-coups de ces chocs politiques, et ne purent rester entièrement neutres, au milieu des prétentions que chaque état soutenait, les armes à la main. Le schisme de Rome ne contribua que
* Ann, Cist. , p. 322 , n. 4 , 5 et seq.
214 HISTOIRK
trop à perpétuer ces désordres ; et malgré l'iieureuse issue (ju'avaienl prise les affaires d'Innocent , l'anlipape comptait CMCore sur des ressources assez fortes pour se maintenir à Home et lutter contre le pape légitime. Celui-ci pouvait s'appuyer sur l'empire d'Allemagne, sur la France, sur pres([ne toutes les puissances catholiques; mais Anaclet possédait Uome; il était assis, de fait, sur le siège de saint Pierre , et se prévalait des prérogatives et de la prépondérance qui se rattachent à ce nom formidable. De plus, les vassaux immédiats du Saint-Siège lui prêtaient leurs armes; et parmi ces derniers , Roger de Sicile se montrait d'autant plus dévoué que son intérêt se confondait avec la cause de l'antipape.
Roger, après ses premières défaites, était revenu en Italie à la tête de nombreuses troupes qu'il avait ramassées en Sicile, parmi les Sarrasins, les Lombards et les Normands; et afin de les animer à la guerre , il leur avait promis la dévastation et le pillage. Des cruautés inouïes signalèrent l'apparition du roi de Sicile, et toutes les contrées qu'il traversa furent ravagées par le fer et le feu. Il fallut wn coup de providence pour arrêter momentanément lecoursde ces désastres, et laisser à l'empereur d'Allemagne le temps d'accomplir ses desseins. Roger avait une femme d'un noble caractère. Seule, Albérie pouvait exercer quelque influence sur son esprit implacable; et plus d'une fois elle avait adoucile sort des peuples subjugués. Mais Albérie mourut subitement; et cette mort inopinée plongea le roi dans une profonde mélancolie. Dégoûté des choses du monde et même de ses exploits , il s'enferma seul avec sa douleur, et laissa son armée sans chef et sans travaux. Sa longue retraite avait donné cours au bruit de sa mort ; et à ce bruit , ses adversaires s'abandonnèrent à de sanglantes représailles. Roger, aigri par le chagrin, se chargea de démentir lui-même cette nouvelle, et de prouver en même temps qu'il ne cherchait plus d'autre gloire que celle d'immoler ses ennemis à sa vengeance. 11 rassembla autour de lui les débris de ses troupes , et ralluma la guerre avec une nouvelle fureur. Nulle ville assiégée ne trouva grâce à ses yeux; toutes durent subir ses iniques conditions, et c'est à Iraverslesruinesetle sangque le vainqueur marcha sur Rome.
Telle était la déplorable situation des choses , quand l'empereur, pressé par saint Bernard et Innocent, parut en Italie , à la tête de l'armée germanique. Son passage ^n Lombardie n'avait éprouvé aucun obstacle. Les villes ilaliennes, bien qu'elles n'eussent point de sympathie pour la domination allemande, s'ouvrirent à l'approche de Lothaire et lui livrèrent passage, sans toutefois lui prêter main forte ^ A Bologne , commença la résistance ; et à mesure que l'ar-, mée s'avança vers Rome , cette résistance devint plus forte et plus sérieuse. Bologne capitula , mais Ancône tint ferme ; et l'empereur , renonçant à la prendre , et laissant Rome à sa droite , se dirigea vers l'Apulie , où il comptait opérer sa jonction avec les Napolitains, qui lui avaient promis leur assistance. C'était là que se trouvait alors le roi de Sicile ; mais inférieure en nombre , son armée sut éviter une rencontre , et se contenta de harceler les troupes allemandes de différents côtés à la fois.
Cependant l'empereur reprit plusieurs villes dont Roger s'était emparé ; et toujours victorieux , il le délogea successivement de Capoue, du Mont-Cassin, et le poursuivit jusque devant Salerne. Salerne était le point central des opérations du roi de Sicile et renfermait les forces considérables qu'il y avait concentrées. Les flottes réunies des Pisans et des Génois vinrent concourir avec l'armée germanique à la prise de cette ville, d'où allait dépendre le sort de tout le sud de l'Italie. Mais au moment d'un assaut définitif, les habitants demandèrent à capituler; et malgré le mécompte de ceux qui espéraient le pillage, Lothaire , docile aux représentations du pape , ménagea l'effusion du sang, et accorda des conditions avantageuses. Salerne se rendit; et l'empereur , après avoir investi le duc Ranulphe du gouvernement de l'Apulie et du commandement des troupes allemandes, rejoignit Innocent pour le conduire à Rome.
Ce fut dans ce même temps que saint Bernard parut devant Salerne.
Il avait été retenu à Viterbe par la maladie subite de son frère Gérard , dont l'assistance et les conseils lui étaient précieux. Le voyant dépérir et déjà aux portes de la mort,
* Annal. Muratori , ann. 1 137 et 11 38.
216 msTOiRE
il se tourna vers Dieu et le conjura de lui laisser son frère , du moins jusqu'à son retour à Clairvaux. Ce cri du cœur lut eiilciulu au ciel, et Gérard se trouva bientôt en état de se remettre en voyage. Ancien guerrier formé aux usages des camps et du monde, Gérard avait une expérience à laquelle son illustre IVéro ne dédaignait pas de recourir. Tous deux, en qnillant Yilerbe, s'étaient d'abord rendus au monastère du Mont-Cassin pour y faire cesser le schisme qui le désolait, et ramener les religieux égarés à l'obéissance d'Innocent *. Cette mission avait pleinement réussi ; mais saint Bernard y avait épuisé ses forces. A son tour, il tomba malade jusqu'à, l'extrémité, et il se crut condamné à finir ses jours loin de ses enfants, sur une terre étrangère. Dans cette persuasion , il écrivit une lettre touchante aux abbés de l'ordre de Citeaux , et leur dit entre autres : « Je » demande à l'Esprit-Saint, au nom duquel vous êtes assem- » blés, qu'il m'unisse à vous par les liens de l'unité de nos » cœurs. Je lui demande qu'il rende vos cœurs sensibles aux » maux que j'endure , et qu'il vous fasse ressentir , par la » sympathie d'une cliarité fraternelle , les sujets de tris- » tesse qui m'accablent... C'est ma faiblesse, c'est la fai- » blesse humaine qui parle ainsi; et c'est humainement que » je gémis et souhaite que Dieu diffère de m'appeler à lui, » afin de me réunir à vous et de me laisser mourir au milieu î de vous '^. »
Dieu qui, pour nous servir des expressions de Baronius, voulait confondre les choses les plus puissantes de ce monde par un homme faible et languissant , exauça les désirs de son serviteur, et lui conserva une vie tout entière consacrée au service de l'Eglise. Saint Bernard, miraculeusement rétabli, alla rejoindre à Borne l'empereur et le souverain Pontife^. L'antipape, séparé de Roger et découragé par le bruit de sa défaite, s'était de nouveau enfermé dans le château Saint-Ange, d'où il dominait encore sur une grande partie de Rome. Mais saint Bernard renouvela, au foyer même du schisme , les prodiges qu'il avait opérés deux ans
* Lesniuines dn Mont-Cassin , entraînés par leur abbé, s'étaient prononcés en faveur d'Anaclet. Saint Bernard convertit cet abbé , et fit reconnaître Innocent par tout le monastère. (Ilist. de Cit. , vol. III , liv. V, ch. 2. ) — « Epist. CXLV. — 3 Baron, ad ann. 1 137.
auparavant en Lorabardie. 11 combattit la révolte et l'insubordination par la douceur de sa parole , par ses sages remontrances, par la sainteté de sa vie. Son influence irrésistible ne s'exerça d'abord avec succès que sur quelques partisans isolés de l'antipape ; mais bientôt elle s'insinua dans les masses et triompha des esprits les plus obstinés. Il y eut même des membres de la propre famille de Pierre de Léon qui vinrent se rendre aux instances de l'abbé de Clairvaux; et l'on pouvait désormais prévoir l'extinction prochaine du schisme. Mais une fatale circonstance sembla ruiner toutes ces espérances et remettre tout en question.
Lothaire tomba malade à Rome. Epuisé de fatigue , ce prince déjà vieux ne songea plus qu'à retourner en Allemagne pour y finir ses jours. A peine cependant put-il être transporté jusqu'à la ville de Trente; de là, toujours impatient de revoir sa patrie, il tenta encore de passer les Alpes; mais les forces lui manquèrent en route , et il expira dans la cabane d'un pâtre, au milieu des montagnes. On conçoit les impressions diverses que cette nouvelle , rapidement portée en Allemagne et en Italie, dut y causer. Dans les circonstances critiques où se trouvait l'Eglise, la mort d'un empereur qui l'avait dignement assistée pouvait avoir des suites fâcheuses. Déjà les intérêts les plus opposés se produisaient au jour , et le roi de Sicile surtout rallumait sur divers points de l'Italie de nouveaux foyers de guerre.
Au milieu de ces embarras, saint Bernard, fort de l'assistance divine, ne se découragea point. 11 partit, avec l'agrément du Pape, pour se rendre auprès de Roger, afin de le déterminer , s'il était possible , à mettre un terme aux calamités qui désolaient l'Italie.
La mission était périlleuse ; c'était le moment où les troupes de Roger et de Ranulphe se trouvaient en présence.
Saint Bernard arrive au camp du roi de Sicile. 11 lui apporte des paroles de paix et l'invite à déposer les armes. Mais Roger, sourd aux remontrances, ne veut entendre aucune proposition. Le saint se relire et lui annonce, de la part du Dieu des armées , qu'il subirait une défaite honteuse. Cette prédiction se réalise tout aussitôt, La bataille s'engage; et, après un choc vif et meurtrier, Ranulph f, avec sa poignée de soldats , taille en pièces l'armée ^i i-
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lionne. On raconte qu'après la victoire , ce pieux capitaine mit un genou à terre sur le champ de bataille , et s'écria dans un transport de reconnaissance : « J'en rends grâce à mon Dion et à son lidùle serviteur; et je cotd'esse (pie cette victoire doit cire attribuée à sa foi et à ses prières M » Puis, remontant à cheval, il poursuivit son adversaire et le contraignit à une fuite humiliante.
Saint Bernard, durant ce combat, s'était tenu comme Moïse sur la montagne , les mains élevées vers le ciel; et le feu dosa prière enllammait d'ardeur ceux qui combattaient pour la justice.
Cependant le roi de Sicile, qui n'était pas dénué de foi religieuse , mais qu'un puissant intérêt maintenait dans le schisme , ne put méconnaître le triomphe providentiel de la cause d'Innocent. Ebranlé à la fois par les paroles de saint Bernard et par la défaite de son armée, il consentit à recevoir des propositions pacifiques, et d'abord témoigna le désir de connaître plus à fond ce qui regardait l'élection du pape. 11 demanda à cet effet des députés à Innocent et à Anaclet, et fixa la conférence à Palerme. Lui-même voulut assister à leurs débats et se prononcer selon les lumières de sa conscience. Innocent chargea l'abbé de Clairvaux de porter la parole dans celte assemblée, et lui adjoignit les cardinaux Ileimery et Gérard. Anaclet, de son côté, choisit pour défendre ses intérêts trois cardinaux de son parti , Mathieu, Grégoire et Pierre de Pise. Ce dernier était renommé par son éloquence , par sa prodigieuse érudition et son habileté dans la dialectique et la jurisprudence. Roger l'avait expressément désigné, dans l'intention de confondre le saint abbé de Clairvaux.
En elTet, dès l'ouverture de la conférence, Pierre de Pise fit un pompeux discours en faveur d'Anaclet, et prouva, par les citations des fails de l'histoii'e et des lois canoniques, la validité de son élection. D'avance il réfuta les objections de ses adversaires et attaqua les bases su<' lesquelles s'appuyait Innocent.
Saint Bernard prit ensuite la parole : « Je n'ignore pas, » dit-il à Pierre de Pise, que vous êtes un homme de science » et d'érudition ; et plût à Dieu que vos talents fussent con- * Bist de eu , vol, III , liv. V, cli. 4.
DE SAINT UERNARD. 219
» sacrés à la bonne cause! Car assurément, si vous faisiez » servir votre éloquence à ce qui est juste et Icgilime, nul n ne saurait vous résister. Aussi, nous autres iionimes sini- » pies et rustiques, plus habiles à défricher des terrains » qu'à soutenir des disputes, nous garderions le silence, » auquel nous sommes obligés par notre profession , si la » cause de la foi ne nous pressait de parler. Et comment » pourrions-nous nous taire , quand nons voyons qu'Ana- » clet, protégé par le prince qui nons écoute, déchire et » met en pièces la tunique de Jésus-Christ, que ni les » païens ni les juifs mêmes n'osèrent rompre du temps de sa » passion !
>) 11 n'y a qu'une foi , qu'un Seigneur , qu'un baptême ; >) nous ne reconnaissons ni une double foi , ni deux bap - » têmes, ni deux Seigneurs. Et pour remonter aux origines » de l'histoire, il n'y eut qu'une seule arche au temps du » déluge où huit personnes se sauvèrent, tandis que tous » ceux qui étaient en dehors de l'arche périrent miséra- » blement. Cette arche était la figure de l'Eglise. Or , de ;) nos temps, on a construit une nouvelle arche ; et puisque » maintenant il y en a deux, il faut de toute nécessité que » l'une ou l'autre soit destinée à périr. Si donc l'arche d'A- » naclet est de Dieu , il faut que celle d'Innocent périsse ; et )) ainsi, toutes les églises d'Orient et d'Occident périront , » la France périra; l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne, » les royaumes les plus reculés seront abîmés dans la per- » dition ; de plus, les ordres des Camaldules, des Char- » treux , de Grandmont, de Prémontré, de Gîteaux , et une » infinité d'autres compagnies de serviteurs et de servantes » de Dieu, seront enveloppés dans le même naufrage, avec » les évêques, les abbés et les princes chrétiens, tous péri-
» ront, tous, excepté Roger! Roger seul sera sauvé!
» Non, à Dieu ne plaise! La religion ne périra point dans » tout l'univers; et l'ambitieux Anaclet ne possédera pas » lui seul le royaume du ciel , d'où les ambitieux sont » exclus * ! »
Ces paroles, animées de la grâce pénétrante que donne l'esprit de Dieu, frappèrent vivement le prince et le reste des auditeurs. Pierre de Pise lui-même n'osa répliquer et
* Ann. Cist. , p. 328 n. 9, 10.
demeura muet. Alors saint Bernard lui serra la main et lui dit: (i Croyez-moi , rendons-nous ensemble dans la même arehe, et nous y habiterons en toute sécurité. » Il acheva de le convaincre en particulier, et tous deux partirent pour Rome, où Pierre de Pise fit sa soumission à Innocent*. Quant au roi de Sicile, malgré l'incontestable résultat de la conférence, il n'osa encore prendre un parti décisif: ses intérêts prévalaient dans son esprit sur le droit et la justice ; et à l'exemple de Pilate, après avoir demandé ce que c'était que la vérité, il se détourna pour ne pas l'entendre, fasciné parla politique qui l'attachaità la cause de l'antipape.
Mais cette longue crise touchait à sa fin. Anaclet tomba malade , abreuvé de chagrins et de dégoûts. Il s'était vu insensiblement dépossédé de toutes ses ressources et abandomié de ses plus zélés partisans. Ces revers , loin de le faire rentrer en lui-même, l'aigrirent davantage et le plongèrent dans un désespoir qui épuisa le reste de sa vie. Il mourut dans les premiers jours de l'année 1138. Le schisme cependant ne s'éteignit point avec sa personne. Les cardinaux de son parti s'étaient trop compromis dans cette déplorable affaire pour se soumettre à Innocent ; et dans la vue de complaire au roi de Sicile et de favoriser ses intérêts, ils se hâlèrent d'élire un pape, à la place d' Anaclet; leur choix tomba sur le cardinal Grégoire, qui prit le nom de Victor.
De nouveaux déchirements , d'incalculables malheurs pouvaient résulter de ce schisme nouveau; et saint Bernard, qui les redoutait vivement, usa de toute sa puissance pour préserver l'Eglise des calamités qui la menaçaient. Il parvint , par la force de sa prière , oncore plus que par la véhémence de sa parole , à dissiper les orages. Victor , le nouvel antipape, se sentit lui-même ému par la grâce; et , peu de jours après son élection, il vint, durant la nuit, auprès de l'abbé de Clairvaux, avec tous les témoignages d'un repentir sincère.
L'heureux Bernard l'accueillit avec une joie et une charité extrême ; il le conduisit aux pieds d'Innocent , et lui fit faire sa soumission au Pape légitime , contre lequel ni les armes, ni le schisme , ni l'hérésie, ni aucun effort de l'enfer
* L'annaliste de Cîteaux rapporte ce fait à la date du 4 janvier 1138, tome I, p. 334.
n'avaient pu prévaloir. Une vive allégresse éclala à Rome, à la nouvelle du rétablissement de l'union et de la paix. Celte nouvelle se répandit bientôt dans tous les pays catholiques, et partout on bénissait le triomphe de l'abbé de Clairvaux. Celui-ci pritsa part à la joie universelle: il lui avait été donné, après sept années de travaux et de lutles persévérantes , de voir enfin abat(u à terre l'orgueilleux schismatique auquel il avait porté le premier coup. Lisez le récit qu'il fait lui-même de l'heureuse issue de cette affaire , dans une lettre qu'il écrivit au prieur de Clairvaux : a Le'propre jour de l'octave » de la Pentecôte, nous reçûmes du Seigneur l'accomplisse- » ment de nos vœux, en revoyant la paix à Rome, et l'union » dans toute l'Eglise. Les partisans de Pierre de Léon sont » venus ce jour-là se prosterner aux pieds du Souverain » Pontife, et lui rendre l'hommage-lige et serment de fidé- » lité. Le clergé de l'antipape s'est également humilié aux » genoux du Pontife, avec l'idole elle-même qu'on avait éle- » vée sur le trône ; et tous sont rentrés dans l'obéissance. » Cet heureux événement a causé une allégresse universelle. » Si je n'avais eu en quelque sorte le pressentiment de cette * issue, je serais revenu depuis longtemps parmi vous.Main- » tenant il n'est plus rien qui m'arrête ici ; et au lieu de » dire comme naguère: Je partirai; je dis: Je pars. Oui, je » pars dans ce moment môme, et j'emporte pour prix de mes » courses la victoire de Jésus-Christ et la paix de l'Eglise.
» L'homme qui vous remettra cette lettre ne me précé- » dera que de quelques jours. Voilà de bonnes nouvelles ! » Mais les œuvres sont encore meilleures. Je pars chargé )) des fruits de la paix. \l faudrait être insensé ou impie » pour ne pas s'en réjouir. Adieu * ! »
Retour de Rome à Clairvaux. — Fondation de nouveaux monastères. — Mort de Gérard, frère de saint Bernard. — Oraison funèbre.
Saint Bernard avait excité à Rome un enthousiasme qui surpassait celui qui signala son passage en Lombardie.
* Epist. CCCXVIII.
< Lorsqu'il se montrait dans les rues, rapporte un biographe contemporain, les nobles lui formaient un cortège, le peuple poussait des acclamations de joie , les dames le suivaient , et tout le monde s'empressait autour de lui avec les. plus vives démonslralions du respect et de la déférence. Mais combien de temps, s'écrie le même auteur, supportat-il cette gloire? Combien de temps jouit-il de son repos , après de si longues faligues ? 11 ne piit pas seulement un jour de reîàclie pour chaque année ' de travail ; et , lui qui avait employé sept années entières à combattre la discorde, à rétablir la paix , à cimenter l'union, ne put se résoudre , malgré les instances de ses amis, à demeurer plus de cinq joui's à Rome, après l'extinction du schisme ^ ! »
Le servilenr de Dieu avait hâte de fuir les applaudissements du monde, et de chercher dans la solitude un repos plus doux au sein de ses frères , au milieu des enfants que Dieu lui avait donnés et dont les aifections se confondaient avec la sienne dans une même flamme d'amour.
Revenu à Clairvaux , vers la fin de l'année 1138^ , il s'occupa de déverser la plénitude de son monastère en une foule de canaux, qui allèrent porter au loin et dans toutes les parties de l'Europe les eaux fécondes de la grâce et de la piété chrétienne.
L'Allemagne, la Suède, l'Angleterre, l'Irlande, l'Espagne, le Portng^al, 1 Italie, la Suisse, môme l'Asie, demandèrent à la France des apôtres de l'école de Clairvaux ; et ces généreux disciples, pauvres et dépourvus de secours , quittaient en pleurant leur désert, et répandaient en tous lieux la bonne odeur de Jésus-Christ K Nous ne m.entionnerons point ici le nombre considérable de maisons issues de Clairvaux, qui, dès ce temps, fleurirent pour rédiiication du monde. Le seul catalogue de ces fondations remplirait un volume. Mais nous dirons un mot du monastère que saint Rçrnard établit à Rome, sur la demande d'Innocent II. Ce Pontife, désireux de posséder, au centre de la chrétienté,
* Nec diem pro anno recipere acquievit. — ^ yUa s. Bern., lib. II , auct. Ernaido , cap VII , n. 47. — 3 Ann. Cist. , I. p. 339 , n. l . 2. — * On peut voir dans les annales de l'ordre de Cîteaux l'histoire détaillée de ces fondations. la plupart offrent un grand intérêt ; mai» elles sont trop nombreuses pour trouver plaoe dans cet ouvroge.
des religieux dont îa vie était un parfait modèle de sainteté, leur otTrit les bâtiments vides de Saint-Anastase , près des eaux Salvies, qu'on nommait aussi l'abbaye des Trois-Fontaines ^ Saint Bernard y envoya, selon la coutume, douze moines sous la conduite de Bernard de Pise, disciple et digne fils de celui dont il portait le nom. Une glorieuse destinée lui était réservée : il devint Pape, sous le nom d'Eugène 111 , et nous verrons dans la suite les éditiants détails de son histoire. Mais oulre ce Pontife qui, du dernier rang des moines de Clairvaux , fut élevé à la plus haute dignité du monde, la même école forma un nombre considérable d'hommes apostoliques, qui successivement sortirent du cloître pour occuper les plus émincnles chaires épiscopales. Le secrétaire intime de saint Bernard, nommé Baudouin , qu'Innocent II avait retenu à Rome , devint cardinal et archevêque de Pise. Etienne et Hugues, autres moines de Clairvaux, furent à la même époque décorés de la pourpre romaine , et reçurent la charge des deux célèbres églises d'Ostie et de Palestrine. Les diocèses de Lausane , de Sion , de Langres , d'Auxerre , de Nantes, de Beauvais, de Tournay, d'Yorck en Angleterre, plusieurs villes d'Allemagne, deux villes d'Irlande, demandèrent et obtinrent pour évêques des disciples de saint Bernard, qui relevèrent par leur sainteté la gloire de l'épiscopat ^.
Mais la grande âme qui enfantait , comme une mère féconde et heureuse, tant d'illustres prélats; le prophète de Dieu, dont les disciples éclairaient tous les degrés de la hiérarchie de l'Eglise, l'humble Bernard demeura constamment au degré le plus bas; et jamais il ne voulut échanger contre aucun avantage celui d'être le serviteur du dernier de ses frères.
Le saint abbé, malgré les soins nombreux que réclamaient les fondations nouvelles, avait repris, dès son retour à Clairvaux, l'explication quotidienne du Cantique des can-
* L'annaliste rapporte que cet e'dlGcc , un des plus anciens de la chrétienté , fut b,îti à l'endroit même où saint Paul fut décapité. On le nommait Trois-Fontaines , à cause de la tête de l'apôtre qui , eu roulant à terre , fit trois bonds, d'où jaillirent trois fontaines. Ce fut en 625 que l'abbaye se releva sous l'invocation de saint Auastase. Elle tomba de nouveau en ruine , et Innocent II la fit rebâtir pour les religieux de Clairvaux , en l'année 1 138. (Voy. Ann. Cist. , I, p. 392). — 2 Vita s. Bern., lib. II, auct. Ernaldo, cap. 8, n.' 49.
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tiques. Intarissable dans ses discours, il ne se lassait point de considérer l'amour infini ((ne Jésus-Christ porte aux enfants des hommes; et sa parole, chaude et abondante, versait dans les âmes la vie du ciel et les délices dont son pi'opre cci'ui' était inondé.
Cependant il eut à peine recommencé le cours de ces admirables conférences, que son frère Gérard tomba subitement malade. Cet événement lui rappela la prière qu'il avait faite à Dieu alors que, se trouvant encore à Yiterbe, il n'avait demandé la vie de son frère que jusqu'au retour à Clairvaux. Le saint avait oublié cet accord; mais, hélas ! il reconnut que le moment était venu où il fallait se séparer d'un frère qui lui était uni par tous les liens de la grâce et de la nature. Gérard lui-même attendait avec tranquillité cette heure suprême , et il rendit le dernier soupir en achevant le chant d'un psaume , heureux de mourir entre les bras d'un frère qui était son père en Jésus-Christ! A l'occasion de cette mort, saint Bernard étonna toute la communauté de Clairvaux par l'étrange fermeté qu'il déploya, et par la victoire qu'il remporta sur lui-même. Comme le roiprophète , il s'était livré à sa douleur tant que Gérard était malade et mourant; mais une fois mort, il se montra inflexible, et sembla avoir étouffé en lui toute plainte, tout gémissement, toute marque de sensibilité. Lui-même présida aux tristes soins des funérailles; il dirigea l'oflice ; et pendant tout le temps de la funèbre cérémonie, son calme, son impassibilité frappa d'autant plus les nombreux chœurs de moines, qu'elle contrastait avec l'aflliclion de ces derniers, qui ne pouvaient contenir leurs larmes et leurs sanglots. Saint Bernard jusqu'alors n'avait jamais perdu aucun religieux sans le pleurer avec la tendresse d'une mère ; et comment, dans cette circonstance, n'avait-il pas une larme à donner à un frère si uniquement bien-aimé , à une âme qui adhérait à la sienne par tant d'amour et de sympathie?
Ecoutons de sa propre l)ouche r,e\plication de ce fait étrange. Le jour même de la sépulture , le saint , pour n'omettre aucun de ses devoirs, monta en chaire et continua l'explication du Cantique des cantiques. Mais tout à coup il s'arrête, sa voix s'éteint dans les larmes; la douleur le suffoque, ses sanglots soulèvent et brisent sa poitrine...
Enfin, il s'épanche dans le sein de ses frères, et prononce l'admirable discours qu'on va lire. Nous le transcrivons presqu'en entier, malgré sa longueur, pour la consolation de ceux qui pleurent , et afin de leur communiquer les douces émotions que nous avons ressenties nous-même , à la lecture de cette oraison chrétienne :
« 3Ion aftliclion et la douleur qui m'accable me forcent » de finir ce discours... Pourquoi dissimulerai-je ce que » j'éprouve? Le feu que je cache dans mon sein consume » mes entrailles et me dévore; plus je m'eflorce de le con- » tenir au dedans de moi, plus il gagne et me fait violence. » Comment donc pourrai-je développer ce Cantique d'allé- » gresse, tandis que mon âme est triste et abattue? L'excès » de ma douleur m'ôte toute liberté d'esprit, et le coup qui » me frappe éteint en moi toutes les lumières. Jusqu'ici j'ai » fait des etforts, j'ai pu me vaincre , de peur que les senti- » menls de la nature ne l'emportent sur ceux de la foi. 5> Vous l'avez remarqué , sans doute ; j'ai suivi le triste » convoi sans verser une larme, tandis qu'autour de moi » tous pleuraient abondamment; je suis demeuré l'œil sec » près de cette tombe dont la vue me navrait le cœur. » Revêtu des habits sacerdotaux, j'ai dit sur le défunt les » prières de l'Eglise; j'ai jeté de mes mains, selon la cou- » tume, la terre sur le corps de mon bien-aimé qui , dans ï peu de temps , sera réduit en poussière. Vous vous éton- » niez de ne pas me voir fondre en larmes, vous qui pleu- » riez moins encore sur le défunt que sur moi-même! Et » en efl'et , quel cœur, fût-il plus dur que le bronze, ne » serait touché de me voir survivre à Gérard?... C'est que j> je recueillais en moi toutes les forces de la foi pour vain- » cre mon extrême douleur , pour résister à l'entraînement » de l'affection naturelle , me représentant et posant fixeï ment devant mes yeux tous les motifs capables de soute- » nir mon courage, de résister à ma faiblesse...
» fliais je n'ai point possédé sur mes sentiments autant de » pouvoir que sur mes larmes , selon qu'il est écrit : J'ai été » afflifié et j'ai gardé le silence ^ J'ai voulu concentrer mes » douleurs en moi-même ; et elles sont devenues plus brû-
< Ps. LXXVI.
226 iiisTomc:
» lantes cl plus vives. Mainlenant je m'avoue vaincu; et il » faut que mes suullVanccs se j)i"oduisciit et s'épanchent » au dehors. Qu'elles apparaissent donc aux yeux de mes » enfants, alin qu'ils aient compassion de moi et me conso- » lent avec plus de tendresse! Vous savez, mes enfants, t combien ma peine est légitime; car vous connaissiez ce » compagnon fidèle qui m'a laissé seul dans la voie où nous » marchions ensemble. Vous connaissiez les services qu'il ■» me rendait, le soin qu'il prenait de toutes choses, la dili- » gence qu'il apportait dans ses actions , la douceur dont » il assaisonnait sa conduite. Qui me pouvait cire aussi » nécessaire que lui? Qui m'a aimé autant que lui? Il était » mon frère par les liens du sang; mais il l'était bien plus » par les liens de la religion. Plaignez mon sort, vous qui » n'ignorez rien de tout cela ! J'étais infirme de corps, et il » me soutenait; j'étais timide, et il me fortifiait; j'étais » lent, et il m'excitait; je manquais de mémoire et de pré- » voyance, et il m'avertissait. Oh! mon frère, pourquoi » m'as-tu été arraché? Pourquoi , ô mon bien-aimé, as-tu » quitté ton frère? 0 homme selon mon cœur! pourquoi s avons-nous été séparés par la mort, nous qui marchions » si étroitement unis pendant notre vie? Non , cette cruelle » séparation n'aurait pu arriver autrement que parla mort! » Qui donc aurait pu altérer ce lien d'amour si doux, si » tendre, si vif, si intime, sinon la mort, l'implacable mort, ■D l'ennemie de toute douceur? Mort cruelle! par l'enlève- » ment d'un seul, tu fais mourir deux à la fois; car la vie ■D qui m'est laissée me pèse plus que toutes les morts ensem- » ble... Oui, ô mon Gérard, il m'eût été plus avantageux » de mourir que de te perdre ! Ton zèle m'animait dans > tous mes devoirs; ta fidélité me consolait en temps, ta » prudence accompagnait toutes mes démarches... Nous » jouissions ensemble de notre union fraternelle; notre con- » versation nous était chère à tous deux; mais moi seul j'ai » perdu ce bonheur; car pour toi, tu as trouvé des conso- » lations plus grandes; tu jouis de la présence immortelle » de Jésus-Christ et de la compagnie des anges; mais moi , » qu'ai-je reçu pour remplir le vide ([ue lu laisses?... Ah! » que je voudrais savoir quels sentiments tu éprouves main- » tenant à l'égard de Ion frère qui était ton unique bien-
» aimé , si toutefois il t'est permis encore de penser à nos » misères, de t'occuper de nos douleurs, toi qui es plongé I dans les flots de la lumière divine et qui es enivré de » l'éternelle félicité ! Car peut-être qu'encore que tu nous » aies connu selon la chair, tu ne nous connais plus de cette t sorte?... Celui qui est attaché à Dieu, nest qutin même » esprit avec lui ^ 11 ne peut plus avoir de pensée et de goût » que pour Dieu et pour les choses de Dieu, parce qu'il est » tout rempli de Dieu. Or, Dieu est amaur *^; et plus une » âme est unie à Dieu , plus elle est remplie d'amour. Il est » vrai que Dieu est impassible; mais il n'est point insensi- > ble; car la qualité qui lui est propre est de compatir et » de pardonner. Ainsi, il faut que lu sois miséricordieux, » toi qui es uni à celui qui fait miséricorde ; et bien que tu » sois délivré de la misère, tu ne laisses point de compatir » à nos souffrances; et ton affection, pour être transfor- 3 mée, n'a point diminué... Tu t'es dépouillé de tes infir- » mités, mais non point de ta charité , car la chariiê de- » meure ^ , dit l'apôtre. Ah! non, tu ne m'oublieras point » dans l'éternité !.,.
» Hélas! qui consulterai-je désormais dans mes douleurs? » A qui recourrai -je dans mes embarras ? Qui portera » avec moi le fardeau de mes maux? Qui me prémunira » contre les périls qui m'environnent? C'étaient les yeux de » mon Gérard qui conduisaient mes pas. Ton cœur, ô mon » frère , était plus chargé , plus occupé que le mien des » soins qui m'accablent; par ta langue si douce et si onc- » tueuse, tu venais me suppléer et me retirer des entretiens » séculiers, afin de me laisser jouir du silence que j'aime... » Il arrêtait les flots des visites et ne souffrait pas que toutes » indifféremment vinssent absorber mon loisir ; lui-môme » se chargeait de les satisfaire, et ne me les amenait que » lorsqu'il le jugeait nécessaire. Oh ! l'homme ingénieux! » oh! l'ami fidèle! Il remplissait tout à la fois les devoirs » de l'amitié et les devoirs de la charité! Ce n'est pas que » son goût le portât à ces soins importuns, mais il s'en s chargeait pour me ménager, pour me soulager , croyant » que mon repos serait plus avantageux au monastère que )» le sien... Aussi , aux approches de sa mort : Vous savez ,
* I Cor., VI. — 2 I Jean , IV. — 3 l Cor. , XIII.
» dit-il, 6 mon Dieu, qu'autant qu'il a été en moi j'ai tou- » jours désiré la retraite et m'occuper uniquement de vous; » mais ce fut votre service , la volonté de mes frères , le 5) devoir de l'obéissance, et surtout l'amour de ce frère qui » tout ensemble est mon père et mon supérieur, qui m'ont y> engagé dans les alVaires temporelles du monastère!... Oh » oui , c'est la vérité! C'est à Gérard que je suis redevable y> du progrès que j'ai pu faire dans mes exercices. Tu étais » dans l'embarras des alfaires, tandis que je me recueillais » en mon Sauveur , ou bien je vaquais à l'instruction de » mes enfants. Et certes je pouvais me reposer en toute » assurance, tant que tu agissais au dehors comme mon » bras , comme la lumière de mes yeux , comme mon cœur » et ma langue. Aussi ta main était-elle infatigable, ton œil y était simple, ton cœur était pur, et ta langue judicieuse, » selon qu'il est écrit : Le juste mciide la saffessc, cl sa lan- » que parle avec prudence *... Gérard m'était utile en toutes » choses, dans les grandes et dans les petites , dans les » choses publiques et dans les choses particulières , dans » celles du dedans et dans celles du dehors. Je dépendais » véritablement de lui , car il était tout pour moi , et ne me » laissait en quelque sorîe que le nom et l'honneur de ma » charge; lui seul en portait le fardeau. On m'appelait abbé; » mais c'était lui qui en remplissait les fondions les plus » pénibles ; et ainsi , par son dévouement , il me procu- » rait le temps nécessaire à mes exercices, à mon oraison, » à mes lectures , à mes prédications , à mes pratiques » intérieures...
ï Coulez donc maintenant, coulez, larmes, puisque » vous avez besoin de vous répandre! Que les cataractes y> de mes yeux s'ouvrent et que les eaux en sortent avec » abondance, pour me laver des fautes qui m'ont attiré ce y> châtiment!... Je m'attriste, mais je ne murmure pas. La » justice divine s'est acquittée envers nous deux; l'un a été » puni, parce qu'il a dû l'être; l'autre a reçu la couronne, » parce qu'il l'avait méritée. Je dirai donc : Le Seigneur » s'est montré également juste et miséricordieux; il nous » l'avait donné, il nous l'a ôté; et si nous sommes désolés
* Os justi meditabitur sapientiam et lingua ejus loquetur judiciuni. ( Psal. XXXVI).
DE SAINT BEUNAUD. 229
I» de sa perle, n'oublions pas le don qui nous avait été » fait.... Je demande qu'on supporte mes plaintes avec pa- » tience. Sans doute on voit tous les jours des morts qui )) pleurent des morts. Mais que font-ils? Beaucoup de bruit » et peu de fruit K Ceux, qui pleurent de la sorte sont eu\- » mômes dignes de larmes.... Pour moi , je ne regrette point » les choses de ce monde; mais je regrette Gérard. Mon àme » était tellement inhérente à la sienne que les deux n'en fai- » saient qu'une. Assurément les liens de la chair conlri- » buaient à cet attachement; mais ce qui nous unissait sur- » tout, c'était le lien du cœur, la conformité des pensées, » des volontés , des sentiments. Et comme nous étions en » toute vérité un seul cœur , le glaive de la mort nous a » percés tous deux, à la fois, et nous a séparés eu deux » parts, l'une a été placée au ciel, l'autre est laissée sur la » terre et dans la boue!... Quelqu'un me dira peut-être : » Votre douleur est charnelle ! .Je ne nie point qu'elle ne » soit humaine , comme je ne nie pas que je ne sois homme. » Si cela ne suffit pas, j'accorde encore qu'elle soit char- » nelle, puisque moi-même je suis charnel, esclave du pé- » ché, destiné à la mort, assujetti à la misère. Quoi ! Gérard » m'est enlevé, mon frère par le sang, mon fils par la reli- )) gion, mon père par ses soins, mon unique par ses senti- » ments, mon intime par son amour.... il m'est enlevé, et » je ne le sentirais pas ! Ah ! je suis blessé ; mais blessé dou-
» loureusement ! Pardonnez-moi , mes enfants ou
» plutôt, puisque vous êtes mes enfants , compatissez aux » douleurs de votre père... Non, je ne uîurmure point » contre les jugements de Dieu! Dieu rend à chacun selon » ses œuvres : à Gérard la couronne qu'il a conquise; à » moi la peine qui m'était salutaire.... Dieu veuille, ô Gé- » rard, que je ne t'aie point perdu, mais seulement que lu » m'aies précédé , et que je te suive là où tu es ! Car assuré- » ment tu es allé rejoindre ceux que tu conviais à louer » Dieu, lorsqu'au milieu de cette dernière nuit, avec un » visage serein et d'une voix d'allégresse , tu entonnas tout » d'un coup, à la grande surprise des assistants, ce verset » du psaume { Vous qui êtes dans Ica deux , loue:^ le Sàyncur,
* Videmus quotidiè raortuos plangere mortuos suos , fletum multum et fructum nullura ; et verà plorandi qui ita plorant! etc.
230 HISTOIUK
» loiicz-lc au plus liant des c'icux ' / En ce moment déjà, ô» » mon IVère, il faisait jonr pour toi malgré noire nuit; et » cette nuit était pour toi toute lumineuse. On m'appela » pour assister à celle merveille, pour voir un homme se » réjouir dans sa morl. 0 mort, où Qst la victoire! O mort , » où est ton ai(iuïllon-l Tu n'es plus pour lui un aiguillon, » mais bien une jubilation! Cet homme meurt en chantant, » et chante en mourant! Et la mort, cette mère de la tris- » tesse, devient pour lui une source de joie! Je ne fus pas » plus lot arrivé près du mourant, que je l'entendis pronon- » cer à haute voix ces dernières paroles du psalmisle : Mon * Père , je remets mon esprit entre vos mains ^ ! Puis , répé- » tant ce même verset, et appuyant sur ces mots : Pcj-c ! » Père! il se tourna vers moi et me dit en souriant : Ah! » quelle bonté de Dieu d'être le père des hommes; et quelle » gloire pour les hommes d'être les enfanls de Dieu! C'est » ainsi que mourut celui que nous pleurons ; et j'avoue qu'il » a presque changé mon affliction en réjouissance, tellement » son bonheur me faisait oublier ma misère !....
» Seigneur, je me souviens du pacte que j'ai fait avec » vous, et de vos miséricordes, afin que vous soyez justifié » dans vos paroles, et que vous triomphiez, de nos juge- ^> menls! Lorsque Tannée dernière nous clions à Yilerbe f> pour la cause de l'Eglise , Gérard tomba malade; et le mal » devenant plus dangereux de jour en jour , il me parut que » le temps était venu où Dieu voulait l'appeler à lui. Je ne » pus alors me résoudre à perdre sur une terre étrangère ce » doux compagnon de mon voyage , et désirant ardem- '> ment le ramener entre les mains de ceux qui me l'avaient ^> confié (car tout le monde l'aimait, et il méritait d'être » aimé de tout le monde!) , je me mis à prier et à gémir, et » je dis au Seigneur : Seigneur, attendez jusqu'au retour! » Attendez que je l'aie rendu à ses amis , à ses frères ; après » cela , prenez-le , si telle est votre volonté, et je ne me » plaindrai pas!
u Vous m'avez exaucé alors , et vous l'avez guéri ! Nous » achevâmes l'ouvrage que vous nous aviez confié, et nous
' Laudate Domînum de cœlis; laudate eum iii excelsis (Psnl. CXLVIII). '^ Ubi es(, mors, \ictariatua! Ubi est, mors, stimulus tuas! (I Cor., XV, 55). ^ In inanus tuas, Domine, comineudo spiritum meura (l's XXX).
» revînmes ensemble avec joie , rapportant avec nous les » fruits de la paix. Hélas! j'avais presque oublié mes pro- » messes; mais vous vous en souveniez, Seigneur, et j'ai » honte de mes sanglots qui me repro(;hent mon infidélité.., » Que dirai-je de plus? Vous avez redemandé ce qui vous )> appartenait; vous avez repris ce qui était à vous... Mes lar- » mes m'empêchent de continuer... Seigneur , je vous prie, » arrêtez, arrêtez ces larmes et modérez ma douleur * ! »