CHAPITRE XXVI
Suites heureuses de l'extinction du schisme. — Prépondérance de la papauté en Italie, en Allemagne, en France. — Démêlés de Louis VII a\ec le comte de Champagne. — Médiation de saint Bernard. — Visite de saint Malachie à CJairvaux.
La tristesse répandue sur le visage de saint Bernard , ses traits altérés , et la douleur profonde à laquelle son corps même était en proie, découvraient, plus encore que ses paroles, la plaie de son cœur. Cependant, selon le précepte de l'Ecriture, il ne se laissa point abattre au jour de l'affliction ^; et la croix sur laquelle il demeurait fidèlement attaché lui communiquait une vertu mâle et généreuse.
L'Italie jouissait alors des fruits de ses travaux. Innocent n , dès l'extinction du schisme , s'appliqua à guérir les maux de la guerre et à étendre sur toute la chrétienté les rameaux de la paix qui refleurissait à Rome. Il tint dans la capitale du monde catholique un concile , où plus de mille évêques se réunirent sous sa présidence ^. On y travailla au rétablissement de la discipline; et afin de pénétrer les schismatiques de la gravité de leurs fautes, le concile dépouilla de toutes les fonctions et de toutes leurs dignités les cardinaux et les prélats qui avaient embrassé le parti d'Anaclet.
Cette mesure rigoureuse atteignit , aussi bien que les
* In Gant, cantic. , serm. 26... Nous nous sommes principalement servi de la version du P. Antoine de Saint-Gabriel, pour la traduction de ce discours, vol. I; p. 432. — ^ Nolicunctari in teropore angustiae. (Eccl, , X, 29). — ^ Annal., tomel, p. 372.
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autres , le cardinal Pierre de Pise, celui-là même qui, après avoir élé le principal fauteur tlu schisme, se rendit à saint Bernard , et abjura son erreur entrcles mains du pape. C'est pourquoi, uc croyant pas mériter un châtiaient contre lequel d'ailleurs la parole de l'abbé de Clairvaux l'avait garanti, il s'adressa à ce dernier, pour se plaindre de la mesure dont il se trouvait frappé, et pour réclamer la foi promise.
Saint Bernard reconnut la justice de cette affaire et la prit à cœur. 11 écrivit plusieurs fois à Innocent en faveur du cardinal , sans obtenir de réponse satisfaisante; il indisposa même le pape , à force de revenir sur le même objet; mais sa grande âme, affamée de justice, ne put se résoudre à saci'irier les droits légitimes du cardinal. Il adressa de nouvelles lettres au pape , au risque de perdre entièrement ses bonnes grâces ; et les termes dont il se sert sont remarquables : « Qui donc me fera justice de vous-même? dit-il au » Souverain Pontife. Si j'avais un juge devant lequel je y> puisse vous citer, je vous montrerais de quelle sorte vous » auriez mérité que j'en agisse en cette rencontre. Il y a le » tribunal de Jésus-Christ; je ne l'ignore pas. Mais à Dieu m ne plaise que je vous accuse devant ce tribunal , où je » voudrais au contraire pouvoir vous défendre! C'est pour- » quoi j'ai recours à celui qui a reçu la mission de rendre » justice à tous; j'en appelle de vous à vous-même *. »
Les effets de ses énergiques démarches n'ont point été rapportés par les auteurs contemporains; mais un annaliste, Manriquez, assure que le pape se rendit aux représentations du saint, et qu'il rétablit Pierre de Pise dans ses hautes dignités.
Innocent II avait reconquis à Rome et dans tous les états chrétiens la plénitude de sa puissance; il l'alVermit entre ses mains et en usa avec succès. Ce fut sous son iniluence que les princes allemands, réunis à Mayence, placèrent sur le trône de l'empire, cinq mois après la mort de Lothaire, le duc Coinad de llohcnstautl'en, le même qui, sous le règne précédent , s'était fait proclamer roi d'Italie. Conrad avait donné au Saint-Siège des gages non équivoques de bonne foi et de dévouement; et lors des dernières campagnes, il
<^Epist. CCXllI.
s'était montré aussi vaillant que fidèle. Son élection , obtenue an préjudice du gendre de Lothaire, Henri le Superbe eut pour l'Allemagne de graves conséquences , et ralluma l'interminable lutte des Guelfes et des Gibelins. Cependant, malgré de violentes oppositions, Conrad III fiit couronné à Aix-la-Chapelle , par un légat du pape , le 6 mars 1138.
L'autorité pontificale, partout triomphante, avait à force de patience , renversé un à un tous les obstacles qui entravaient l'action centrale de la vie et de la civilisatiou chrétienne. Médiatrice entre les rois et les peuples , cette auguste puissance reprit dans les affaires du monde sa prépondérance, et poursuivit avec un merveilleux succès le mouvement accessionnel que Grégoire VII lui avait donné. Il ne restait au Saint-Siège qu'un seul ennemi à combattre ; et cet ennemi , intéressé à fomenter de nouveaux schismes , résidait au sein de l'Italie. Roger de Sicile avait dissimulé ses ressentiments , tant que Ranulphe l'avait tenu en échec devant Salerne; mais celui-ci étant mort, et les changements survenus en Allemagne ayant réveillé d'anciennes prétentions , Roger reprit les armes , et menaça de nouveau les états romains. A la vue de ses progrès, le pape alarmé ne crut pas devoir attendre le secours des troupes étrangères : il leva Ini-même une armée et marcha en personne contre le roi de Sicile. Son zèle et le pressant danger le remplirent de résolutions intrépides : il fallait , dans sa pensée , en finir hardiment avec un ennemi intraitable. La bataille se donna. Mais si elle tourna à l'avantage du Pontife, ce ne fut point par la gloire de ses armes; ce fut au contraire par l'humiliation de sa personne. Les deux armées s'étaient à peine rencontrées, que Roger, par une habile manœuvre , enveloppa le pape avec la majeure partie de ses troupes et le retint en son pouvoir. Cet événement arriva le 22 juillet 1138. Le pape fut conduit au camp de Roger ; mais celui-ci , à la vue du père commun des fidèles, touché de respect, tomba aux pieds de son prisonnier, et lui témoigna tous les égards que lui suggérait la piété chrétienne. Innocent lui-même , sensible aux procédés du vainqueur , se montra disposé à plus de condescendance; et tous deux résolurent de mettre un terme aux hostilités par un traité d'alliance. Les bases de ce traité furent la confirmation des
|)iéroi:;alivos que l'anlipapo avait conférées au roi de Sicile. Roger consentit à recevoir l'investiture de ses possessions de la main du pape; et à cette condition, il obtint une seconde lois la couronne en qualité de vassal du Sainl-Siége. C'est ainsi que la Sicile fut définitivement érig;ée en royaume, et que la paix put se consolider dans les diverses républiques d'Italie. Les avantages matérielsreslèrent àlamaison de Roger, mais au Saint-Siège revinrent tous les avantages spirituels de cette alliance. Innocent II, victorieux même dans sa défaite , sut profiter de ces conjonctures heureuses pour ajouter à la puissance spirituelle tout ce qu'il enlevait au pouvoir des princes temporels. Des deux côtés sans doute il y eut plus d'un excès ; mais à défaut d'une civilisation mûre, il fallait au moyen-àge une main ferme qui réglai l'équilibre des droits politiques. Innocent s'était montré plein de vigueur el de zèle , alors qu'il se trouvait banni de Rome et dénué de tout secours ; rétabli sur le siège de saint Pierre et vainqueur de tous se^î ennemis , sa fermeté se déploya parfois jusqu'à l'obstination, et il s'opposa comme un roc inébranlable aux volontés arbitraires des souverains.
Dans le temps même où finirent les guerres d'Italie , il s'éleva entre le pape et le roi de France une contestation nouvelle qui devint sanglante. La part que saint Bernard prit à cette aflaire exige que nous la rapportions avec quelques détails.
Les bénéfices de l'Eglise, perpétuel objet de disputes entre les pouvoirs spirituels et temporels, avaient excité la cupidité de Louis Yll. Ce jeune prince, jaloux d'exercer son autorité sur les provinces nouvellement réunies à la France par son mariage avec Eléonore, leur contestait le droit d'élection ~et certaines autres libertés ecclèsiasliciues. En plusieurs occasions, de graves désordres éclatèi'enlà la suite de ces prétentions réciproques ; mais lorsque le siège de Bourges, métropole de l'Aquitaine, vint à vaquer, Louis VU voulut forcer le choix du chapitre et lui imposer une de ses créatures. Le chapitie résista ; et le i)ape, lraiu;hant toute discussion , nomma de sa propre autorité Pierre de Luchâtre à l'archevêché de Bourges.
(^ette ènei'gique inteivenlion fut regardée |>ar Louis le Jeune comme un empiélement et une usurpation sur les
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droits de la couronne ; il jura , dans sa colère, que jamais il ne permettrait à Lachàtre de prendre possession de son siège ; et, joignant les actes à sa parole, il poursuivit cet archevêque, qui se réfugia sur les terres de Tiiibaut, comte de Champagne.
Thibaut, déjà brouillé avec le roi pour une offense personnelle * , prit les armes et repoussa les troupes royales ; mais inférieur en nombre, il vit ses domaines envahis et ravagés par le meurtre et le pillage. Innocent il n'avait pu contempler de sang-froid les vengeances de Louis le Jeune, et lui avait adressé des menaces sévères. Saint Bernard luimême , l'ami de Thibaut et le directeur de sa conscience , s'était entremis dans cette affaire pour en arrêter les funestes conséquences. « Je crains, écrivit-il au jeune roî, que Votre » Altesse ne rende mes travaux inutiles, il paraît qu'elle » quitte» avec trop de légèreté les conseils sages, tandis » qu'elle écoute au contraire les suggestions du démon qui » la pousse à mettre tout à feu et à sang... Voire Altesse se » forme, par un secret jugement de Dieu, une fausse idée » des choses ; elle regarde comme un affront ce qui lui est » honorable, et comme un honneur ce qui lui est honteux; » on peut lui reprocher d'aimer ses ennemis et de haïr ses » amis. Si vous continuez d'en agir ainsi, j'ose vous prédire » que votre péché ne restera pas longtemps impuni. Je vous » exhorte, avec le zèle d'un fidèle serviteur, de mettre fin à » ces procédés, de vous convertir, à l'exemple du roi de » Ninive, et de prévenir la main de Dieu qui déjà est levée » pour vous frapper... Souvenez-vous de ces paroles : Les » blessures d'un ami valent vneux que les baisers d'unennemi ^. »
De tels avertissements ne manquaient pas d'ordinaire de produire leur effet ; mais l'esprit du jeune prince était trop exaspéré contre le pape, trop emporté contre ceux qui avaient méconnu son autorité, pour prêter l'oreille à la parole de l'homme de Dieu, il sembla même affronter l'ana- Ihème que le Souverain Pontife prononça contre lui; et,
* Louis VII avait fait casser par plusieurs évêques , sans aUendre le jugement du Saint-Siège , le mariage de son cousin Raoul de Vermandois avec la sœur du comte de Champagne. Le pape, ne pouvant tolérer ce scandale , excommunia Baoul et cassa le second mariage qu'il s'était hâté de contracter avec une parente du roi. — ^ Epist. CCXXI.
ombrassant dans une môme liainc Pierre de Lacliâlre et ceux <iui l'avaient protégé, il continua ses courses eu Champagne, souleva contre 'J'Iiibaut de puissants ennemis, et donna plein cours à ses injustes rcssentimenis. Ce furent ses propres excès qui é|)uisùrent sa colère. II avait ordonné l'attaque du bourg de Vitry, qu'il assiégeait; bientôt il s'en rend maître ; à sa parole, on y met le feu. Les llammes mallieureusement gagnent la piincipale église, où la plupai't des habitants s'élaient réfugiés; et Louis VII contempla avec horreur les sinistres elïels de sa vengeance '. Plus de treize cents habitants, hommes, femmes et enfants, périrent d'une manière effroyable dans cet incendie ; leurs cris déchirants retentirent au cœur du roi et le Happèrent d'épouvante ; le remords abattit son orgueil ; il devint tout à coup docile au pape ; et , voulant sans retard rentrer dans la communion de l'Eglise, il conjura saint Bernard de solliciter son absolution. Chose bizarre ! Il ne se croyait point en droit de déposer les armes, à cause du serment qu'il avait prononcé contre Pierre de Lachâlre, et il demanda à la fois ù Rome l'absolution de ses crimes et l'absolution du serment qui l'avait porté à les commettre ! « Vous n'ignorez pas, écrivit » en celte occasion saint Dernard au Souverain Pontife ; » vous n'ignorez pas que c'est un déshonneur chez les Fran- » çais de violer un serment, même inconsidéré, quoique » tout homme de bon sens reconnaisse que nul n'est obligé i> de tenir des engagements illicites ". »
Cette alïaire traîna en longueur à cause des intérêts du comte Raoul de Vcrmandois qui se compliquaient avec ceux du comte de Champagne ; et durant les négociations souvent interrompues et reprises , Thibaut se trouvait dans la situation la plus déplorable. Ce vertueux prince , don.t tous les historiens s'accordent à faire un magiiilîque éloge , eut à subir dans sa vieillesse d'accablantes vicissitudes. Presque tous ses vassaux , enhardis par les revers de sa fortune , se déclarèrent contre lui , et continuèrent sourdement les
* Le nom de Vitry-Ie-Brûlé atteste aujourd'hui encore cette catastrophe. (Voy. Recueil des historiens de France , tome XII , p. 116). — * Nam probro dicitur, sicut optimè nostis, apud Francigenas juramentum solvere, quauilibet malù publicè juratum sit, quamvisnemo sapiens diibitet, ilticita juraïuenta uoit e«8e tenendo. (Epist. CCXIX).
aggressions du roi de France. Abandonné de ses amis , et n'ayant plus de troupes pour se défendre, il manda auprès de lui l'abbé de Clairvaux , afin de puiser dans le sein de la religion la force dont il avait besoin pour supporter de si dures épreuves. Le serviteur de Dieu lui remit devant lesyeux les grands modèles de la vie chrétienne , et l'exhorta à souffrir avec constance pour mériter la vraie gloire. Il lui représenta , par l'exemple de l'apôtre , que Dieu châtie ceux qu'il admet au nombre de ses enfants , et que la vertu se perfectionne dans l'infirmité * : puisque dans la vie présente la bonne fortune nous rend lâches et indolents , tandis que les choses adverses donnent du ressort aux grandes âmes et les élèvent vers le ciel en les détachant de la terre.
Le saint abbé parvint, après de longues démarches , à apaiser les différends. Il réconcilia si parfaitement le comte de Champagne avec le roi de France , que ce dernier , devenu veuf de sa seconde femme, épousa la fille de Thibaut , dont il eut Philippe-Auguste, qui lui succéda au trône ^.
Saint Bernard, dans tout le cours de sa vie publique, n'eut peut-être pas une affaire plus pénible que celle qu'il avait conduite à une si heureuse issue. L'amitié particulière qu'il portait au comte de Champagne, et les bienfaits immenses dont l'ordre de Citeaux était redevable à ce vertueux prince, lui avaient imposé l'obligation de soutenir ses droits et d'épouser ses intérêts. Mais tant de passions s'étaient soulevées dans ces querelles, tant de personnages cminents y avaient pris part, qu'il était difficile de s'y entremettre sans exciter contre soi de redoutables inimitiés. Il y eut un moment où il se vit en butte aux plus vifs ressentiments de la part du roi de France et du Souverain Pontife lui-même. Ce dernier, fatigué des démarches que l'abbé de Clairvaux poussait jusqu'à l'importunité , lui ferma son cœur, et alla si loin, qu'il ne craignit point d'accuser sa droiture ^. Mais rien ne put ébranler la patience du saint, ni le généreux dévouement qu'il vouait à son ami. Il n'eut de repos qu'après avoir entièrement apaisé cette afl'aire.
* II. Cor. XII. — ^ Quelques auteurs rapportent que le vieux comte de Champagne termina ses jours à Clairvaux où il prit l'habit religieux. Le fait est possible ; mais nous n'avons rien trouvé dans les annales contemporaines qui nou» permette de l'affirmer. — ^ Voy. Rép. de S. Bern. à Innocent, epist. CCXVIII.
Cependant an milieu des tribulations qui, dans ces tristes circonstances, allligùrent la conmiunautc de Clairvaux , saint Bernard éprouva des consolations d'un autre genre, et il se plaisait à répéter le chant du psalmistc: Vos consolations, ô Seigneur , ont réjoui mon ànic, à proportion qu'elle a été remplie île douleurs ^.
L'une des plus douces joies qu'il ressentit et dont il parle avec une intarissable reconnaissance , fut celle que lui procura la visite de saint Malachie, évêque et métropolitain d'Irlande. Il le connaissait de nom, ou pour parler le langage plus chrétien des chroniqueurs, il le connaissait et le voyait en Dieu depuis longtemps '. Ces deux grands saints, mystérieusement attirés l'un vers l'autre , souhaitaient avec ardeur de se rapprocher. L'année 1159 combla leurs désirs. Saint 31alachie, obligé de se rendre à Rome, traversa la France et vint à Clairvaux , où son âme, comme le fer qui s'attache à l'aimant, s'unit éîroitement au cœur de saint Bernard. Ravi des scènes angéliques que présentait le désert de Clairvaux, et insatiable de voir et d'entendre l'homme extraordinaire qui avait procuré au monde cette œuvre du ciel, il s'écria comme la reine de Saba : o Ce que je vois de mes yeux dépasse tout ce qu'on m'avait rapporté de la sainteté de ce monastère! Heureux ceux qui sont à vous! Heureux vos enfants qui jouissent toujours de votre présence , et qui entendent les paroles de sagesse qui sortent de votre bouche! »
Les émotions du saint évêque furent si profondes que, ne pouvant se détacher de Clairvaux, il voulut y finir ses jours. Mais Bernard , bien qu'il lui accordât l'habit de l'ordre, ne consentit point à l'admettre au nombre des religieux ; il l'obligea , au contraire , à continuer son voyage et ses fonctions épiscopales. Saint 3Ialachie , à son retour de Rome , emmena en Irlande plusieurs moines de Clairvaux; il fonda un monastère de l'ordre, qui bientôt enfanta quatre autres maisons irlandaises , et contribua puissamment à la civilisation chrétienne de celte intéressante contrée. Cependant , à l'occasion d'un second
* Secundum miiHitudinem dolorum meorum in corde nieo , consolationes tuas I^etincuveruiit animain nieain. (Psal. XCllI, 19). «^ ^ Ami, Cist, , I , pag. 370, n. 1,2 etseq.
voyage à Rome, saint Malachie revint encore une fois à Clairvaux; et là, selon qu'il l'avait désiré et prédit, il mourut entre les bras de saint Bernard, et fut enterré dans l'église du monastère.
La vie et la mort de cet humble apôtre de l'Irlande donna au siècle tant de lumière et de consolation, que Bernard lui-même entreprit d'en écrire l'histoire ^. Il la publia , ainsi qu'il le déclare dans sa préface , afin de réchauffer la tiédeur des chrétiens par l'exemple des vertus qui ont illustré saint 3Ialachie.
C'est ainsi que l'abbé de Clairvaux employait, à l'édification des fidèles , le loisir que lui laissaient les affaires publiques et ses fonctions abbatiales. D'autres écrits sortirent de sa plume à la même époque. Nous mentionnerons ici sa mémorable lettre au chapitre de Lyon, au sujet de la fête, nouvellement instituée, de l'Immaculée Conception de Marie. Sentinelle vigilante de l'Eglise, il s'éleva contre cette fête que le Saint-Siège n'avait pas encore consacrée. Il crut , dans ce temps où toutes espèces de nouveautés captivaient les imaginations, devoir signaler au Pape une solennité dont le mystère n'avait point encore été positivement formulé par l'Eglise. « La vierge royale , dit-il, dans son » épître, est comblée de tant de hautes prérogatives, qu'elle » n'a pas besoin de ce nouvel hommage... Louez-la comme )) la Vierge révérée des anges, désirée des nations, connue » des patriarches et des prophètes, élue de Dieu , choisie » entre toutes les autres; louez-la comme le canal des grà- » ces divines, comme la médiatrice du salut, comme la » réparatrice du monde; célébrez enfin par toutes espèces :> d'hommages celle qui est élevée au-dessus des anges; car » c'est là ce que chante l'Eglise , et c'est là ce qu'elle m'a » appris à chanter... Mais j'ai scrupule d'admettre ce qu'elle )) ne m'enseigne pas... Du reste , dit-il en terminant , je » défère entièrement ce point, comme tous les autres , au » jugement et à l'autorité de l'Eglise romaine , et je déclare
* De "Vit. et Gest. S. Malac. in op. Mablllon , vol. I. — La vie de saint Mala* chie, divise'e entrente et un chapitres, contient de précieux documents sur l'histoire ecclésiastique d'Irlande. Outre ce livre, saint Bernard composa encore deux sermons sur le même sujet. Ce sont des oraisons fuuèbreft dont l'usage paraît avoir été assez fréquent dans le douzième siècle.
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» que je suis prêt à me rôlrac loi- , si j'ai avancé quelque » cliose coiilre la décision qu'elle portera *. »
dette lettre, au rapport des écrivains du temps, provoqua quelques écrits sur le même sujet , sans que cette discussion occupât l'attenlioii publique '-. Des questions bien autrement graves surgirent à cette époque. Elles absorbèrent la cour romaine, et ouvrirent au zèle de saint Bernard une nouvelle sphère d'activité , une carrière toute scientifique, où sa haute mission ne brille pas avec moins de puissance que dans sa cairière politique. Le schisme avait été matériellement étouffé, mais de funestes divisions subsistaient dans les esprits; et la même tendance qui portait les peuples à secouer le joug du pouvoir politique poussait la raison humaine à s'affranchir de l'autorité religieuse. De là une nouvelle phase dans la vie de saint Bernard , que nous verrons se déployer et grandir dans les chapitres suivants.
* Romanae prajsertim Ecclesîae auctoritati atque examini totum hoc slcut et cetera quae ejusmodi sunt , universa reservo : ipsius si quid aliter sapio, paratus judlcio eraendare. (Epist. CLXXIV). — ^ Voy, \q p, Colonia, Hist. litt. de Lyon, tome II, p. 333 , 339.
OEATRIÈIIE ÉPOOll.