‹ Histoire de Saint BernardChapitre 25 sur 55 · CHAPITRE X.XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE X.XVIII

Pierre Abeilard. — Coup d'oeil sur ses doctrines. — Sa \ie et ses inrortunes.

Pierre Abeilard, cet homme aussi extraordinaire par l'éclat de son enseignement que par sa vie romanesque , le père de la sophistique du moyen-âge et le patriarche du rationalisme moderne, semble avoir été judicieusement caractérisé par un des plus illustres écrivains de nos jours : « Abeilard est en théologie ce qu'il est en philosophie; ni » tout à fait orthodoxe, ni tout à fait hérétique ; mais beau- » coup plus près de l'hérésie que de l'orthodoxie *. » L'histoire de ses calamités, écrite par lui-même, et l'histoire de ses doctrines combattues par saint Bernard, forme le grand épisode du douzième siècle , épisode devenu vulgaire à force d'avoir retenti dans les écoles et dans le monde , et qui, pendant six cents ans, a remué la science et alimenté les romans.

Il n'est sans doute rien de plus commun , dans les fastes des misères humaines, que de voir notre raison et nos passions s'égarer ensemble; et sous ce rapport, les aventures d'Abeilard et d'Héloïse n'eussent assurément point mérité les honneurs de l'histoire. Mais quand l'homme que la passion précipite a été proclamé, à juste titre, comme la plus

* (Cousin, ouvrages inédits d'Abeilard, introd. , p. 184). Nous devons déclarer ici qu'après avoir longtemps étudié tout ce que nous avons pu nous procurer des ouvrages d'Abeilard, nous n'avons rien trouvé de plus lucide et de plus érudit que cette récente publication de M. Cousin. Le savant professeur est le premier qui ait mis au jour le complément des doctrines pbilosophiques et tbéologiques du cbef des rationalistes; et , grâce ù ses recherches laborieuse» et aux appréciations qui les acconipa{;nent , on peut aujourd'hui saisir parfaitement l'esprit de la célèbre école du douiiëiue siècle.

forte raisoa de son temps; quand cet homme se déclare luimême l'apôtre de la raison humaiîie et prétend asseoir sur elle les fondements de la foi , il peut être utile de considérer la solidité d'une telle base et de l'apprécier par les épreuves de la vie pratique. Les forces spéculatives de l'esprit humain , rapprochées de ses faiblesses, présentent une de ces leçons significatives qui ne devraient point échapper à la sagesse du siècle!

Abeilard naquit en 1079 , au bourg de Palais , près de Nantes, en Bretagne. On assure que, par un pressentiment de sa future éloquence , ses parents empruntèrent son nom à celui de l'abeille. 11 semblait justifier cet augure. Sa facile élocution, jointe à une merveilleuse subtilité d'esprit et à une érudition qui lui rendait familiers les auteurs sacrés et profanes, lui assigna de bonne heure le premier rang parmi les maîtres les plus renommés de son époque. Les avantages extérieurs de sa personne ajoutaient encore à la puissance de son talent; sa taille était haute, son regard plein d'esprit , sa démarche noble et fière , ses traits d'un caractère mâle et gracieux.

11 avait successivement étudié sous deux fameux maîtres, Roscelin, le nominaliste , et Guillaume de Ghampeaux, le réaliste. L'exposition de ces deux systèmes avec leurs multiples nuances n'entrerait pas aisément dans notre cadre et n'offrirait d'ailleurs qu'un tableau assez monotone. Il nous suffira, pour résumer une controverse qui a rempli tout le moyen-àge, de remarquer la différence tranchée des deux écoles. Le réalisme répondait à la doctrine platonicienne qui admet la rcaliié des idées, c'est-à-dire, l'existence objective et permanente des idéaux qui leur correspondent. Le nominalisme, au contraire, marchant dans les voies d'Aristote, et confondant les idées avec les, notions abstraites, niait les idéaux et déclarait qu'ils n'étaient que des mots *. La question, réduite à sa plus simple expression, était donc de savoir si les choses invisibles, contemplées par l'œil de l'intelligence , existaient réellement sous une forme idéale ; ou bien si elles n'étaient que des abstractions,

* La maxime des réalistes était : « Rem de re prœdicari non passe ^ sed ideam de ideis. » Les nominalistes disaient : < Eniia nonsunt multiplicanda prœter necessilalcm, »

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des notions de noire esprit , des expressions de noire langage. On le voit, cette question n'est point futile; elle soulève le plus imposant problème de la philosophie; elle intéresse la religion tout entière, et de sa solution ressortira, en dernière analyse, le spiritualisme ou le matérialisme. Sans doute les conséquences de ce problème ne sont pas toujours poussées à l'extrême ; ses termes varient avec les temps et selon les diverses tendances de l'esprit ; mais toujours et partout il pose le pivot autour duquel gravitent les investigations de la science humaine. Aussi , n'est-ce , à proprement dire , ni à Rosccliu ni à Guillaume de Champeaux que cette controverse commence. Son origine se montre au berceau même de l'histoire; sa racine est au cœur de l'homme déchu; et elle apparaît dès le premier âge de l'enfance , dans cette première question que l'enfant vous adresse : Est-ce que cela est vrai? L'enfant s'informe de la véracité de votre discours; il veut savoir si votre récit est véridique ; si votre parole correspond à un objet réellement existant ou à une fiction de votre esprit; il recherche la vérité : il est donc philosophe; et sa question, éminemment philosophique, est la même , si vous l'élevez à un niveau supérieur, que celle qui s'agile sous diverses formes entre Platon et Aristote , entre Salomon et l'Académie, enlre saint Paul et l'Aréopage , entre les réalistes et les nominalistes, entre la science qui procède de l'homme, et la science révélée de Dieu; entre la philosophie rationnelle qui part d'en bas pour remonter en haut, et la philosophie divine qui descend d'en haut pour éclairer les choses d'en bas. Les philosophes de tous les temps ont pris parti dans ce débat , et tous continuent la discussion, malgré la solution du problème, donnée il y a dix-huit siècles, par le plus sublime des docteurs ; « Nous ne considérons pas seu- » lement les choses visibles, a dit saint Paul, mais les in- » visibles; celles-ci sont éternelles, tandis que les visibles » son! temporelles '. »

Celle doctrine fait la base de la philosophie chrétienne; et tout ce qui tend à 1 ébranler est conséquemment hétero-

* iVon contemplantibus nobis quae videntur , sed quœ non videntnr. Quao enini videntur, temporalia sunt : quoo nutem non videntur, alterna sunt. (Il Cor. IV, 18). Voy. uussi Ep. ad Rom., 1 , 20.

doxe. Mais elle exige la soumission de l'homme à la parole divine ; et c'est ce qui dans tous les temps a révolté l'orgueil de la science. Quoi qu'il en soit, la divergence fondamentale qui sépare les deux écoles philosophiques est facile à saisir; et, si c'était ici le lieu, nous signalerions cette même divergence dans toutes les branches des sciences et des arts, dans la morale , dans la politique, dans la législation , dans tous les ordres de choses : tous les produits de l'homme pouvant être considérés, comme l'homme luimême, sous le point de vue de leur reflet céleste ou de leurs phénomènes terrestres. Mais le sujet qui nous occupe ne nous permet que de montrer la part décisive qu'Abeilard a prise dans ce mémorable débat, et le mouvement qu'il lui a imprimé.

Abeilard, nourri à la fois des doctrines platoniciennes de Guillaume de Champeaux , et des doctrines péripatéticiennes de Roscelin, entreprit, après avoir combattu ses deux maîtres, de concilier leurs doctrines opposées, et de les accorder en quelque sorte dans une théorie intermédiaire. Cette tentative paraissait opportune et désirable; car la confusion régnait des deux côtés. Les réalistes et les nominalistesne s'entendaient plus eux-mêmes. Les premiers avaient, dans la chaleur de la discussion, perdu de vu« Vidée qui en effet s'échappe quand on l'abandonne à la vanité des disputes; les seconds, jouant sur les mots, confondaient les abstractions artificielles de l'esprit avec les notions véritables et naturelles. Les uns et les autres avaient à la fois raison et tort, dans les différentes perspectives où ils s'étaient placés. Si Abeilard, avec des vues lucides, avait nettement distingué les notions et les idées ; si, dans la doctrine des notions, il avait reconnu la difterence qui existe entre celles qui ont leur racine dans l'idée , et celles qui ne sont que des généralisations, des élaborationsplus ou mcins arbitraires de notre raison, il aurait pu mettre d'accord, sinon les doctrines, au moins les docteurs; et sans porter atteinte aux vérités d'un ordre supérieur, il aurait pu conclure au réalisme des notions naturelles et au nominalisrae des notions artificielles \ Mais c'est ce qu'Abeilard

* Nous appelons ici notions naturelles , celles qui correspondent à l'ordre naturel des choses et qui se forment spontaiie'ment dans notre esprit; comme

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n'a point fait; et son système intermédiaire, nommé le conceptualisme, n'a été qu'une nouvelle opinion, sans base, livn'e à la polémique du moyen-âge. Abcilard , comme la plupart des pliilosopliej de son temps, n'admettait qu'une seule espèce de notions, et enseignait avec une apparence d'ironie qu'elles n'étaient ni des choses ni des mots. Que sont-elles donc?demandaient à la fois les nominalistes'et les réalistes. Abcilard répondit par des mots et non par des choses; il dit que les notions étaient des conceplions n'existant que dans les formes de notre raison; solution évidemment analogue à la doctrine des nominalistes. Tous les ouvrages d'Abeilard attestent d'ailleurs cette tendance *. Abeilard est nominaliste, et ce fut lui qui, par son talent et la forme nouvelle qu'il donna aux systèmes d'Aristote, fit prévaloir la science des mots sur la science des choses. Aussi , ne reculant devant aucune des conséquences nécessaires du nominalisme , il posa l'art de raisonner comme le grand pivot de la philosophie , réduisit la recherche de la vérité à une habile dialectique, espèce de mécanique rationnelle appliquée à la science, à l'aide de laquelle il prétendait construire le système général des connaissances humaines. Il fit plus; non content de soutenir les principes de Rosceliu et de les remettre en vogue sous un nouveau nom , il les introduisit dans le domaine de la théologie , et entreprit d'expliqner les dogmes de la religion par les seules forces de la logique. Dans le système d'Abeilard , la foi n'était qu'une esiimaiion [œstimalio , c'est le mot dont il se sert) , c'est-à-dire une opinion provisoire ; et à la raison était dévolue la tâche de justifier cette opinion et de prouver sa vérité. Ainsi , discourant sur tous les dogmes, recueillant

les notions de cheval , d'arbre , etc. , termes généraux renfermant tous les caractères d'un genre ou d'une généralité d'individus. Les notions arlificielles , au contraire, sont celles qui n'ont aucun type ni dans les choses d'en haut, ni dans les choses d'en bas ; telles les classifications factices de certaines sciences modernes qui ne subsistent que dans les nomenclatures et ne constituent qu'un nominalisme plus ou moins arbitraire ; ainsi, eu botanique, par exemple, il y a telle classe de monocotylédones (jui comprend à la fois le lys , le palmier, l'asperge, etc.; la famille des chais, en zoologie, comprend le lion, la panthère , le tigre, le léopard, ttc. Ce sont là, si jamais il en fut, des notions artificielles. — * Voyez Abœl. opp. Invectiva in quemdam ignarum dialeclic, pag. 238. — Introd. in theologiam christianam , pg. 974 , etc. — Voyet «urtout le Sic et non publié par M. Cousin, édition 1836,

des textes et des passages de l'Ecriture et des Pères, pour ou contre (sic et non) toutes les questions théologiques * , il réduisit les matières de la foi en problèmes, afin de les résoudre par le syllogisme ^ , et de les revêtir d'une sanction logique. Cette tentative , exécutée avec une habileté consommée, souleva contre lui tous les théologiens orthodoxes, principalement saint Bernard; tous déclarèrent les divins objets de la foi au-dessus et indépendants des jugements de la raison; et ils soutinrent que les solutions rationnelles n'ajoutaient rien à la sanction que la parole divine porte en elle-même : [jusùficula in semeùpsa).

On se demande, en lisant ces sèches discussions, comment des matières si ardues, surtout en philosophie , pouvaient remuer tant d'esprits, et attirer une si grande affluence de disciples? Car les contemporains le témoignent, une multitude incroyable d'auditeurs de tous les pays, de tous les âges , de tous rangs, marchaient à la suite du célèbre professeur, et se passionnaient pour son enseignement; des milliers d'écoliers le suivirent successivement à Melun, à Corbeil, à Saint-Victor de Paris, à Saint-Denis, dans les bourgs, dans les déserts et sur la montagne de sainte-Geneviève ^ ; aucune difficulté ne les arrêtait; à peine si les hôtelleries pouvaient les contenir. Les habitants de Paris n'étaient pas les seuls qui remplissaient les vastes salles du cloître; parmi eux se trouvaient une foule d'Anglais, de Romains, d'Italiens, d'Allemands , de Suédois, de Danois ; les hommes les plus considérables grossissaient ce nombre; et tous étaient fascinés par les doctrines de l'audacieux maître. D'oii venait cette popularité? Comment des questions

* (Voyez son ouvrage Sic et non cité plus haut). Cet ouvrage n'est qu'un canevas des leçons orales d'Abeilard. — 2 q^ù ^e voit ici lu germe des Anti' nanties de Raut et du doute mélhodique de Descartes? — ^ La montagne de Sainte- Geneviève n'était point alors comprise dans l'enceinte élevée par Louis le Gros autour des faubourgs de Paris. — Du reste , c'est une chose curieuse de lire les détails sur la vogue immense des leçons d'Abeilard. Lui-même, dans l'histoire de ses calamités , rapporte que la foule était si grande « ut nec locus hospitiis nec terra sufficeret alimentis (p. 19). » ]\ulla terrarum spatia (dit un autre écrivain) nuUa montium cacumina, nulla concava vallium , etc., quominus ad te properarent , retinebat. (Epist. ad Abœl. in opp. ejusd. , p. 218). Remota Britannia... Andegavenses... Pictavi, Vascones et Hiberi ; Normania, riandria, Teutonicus et Suevus... praeterea cuiictos Parisiorum civitatem habitantes, etc.. (Idem).

de sublile dialectique pouvaient-elles exciter une vogue si générale, un engouement si passionné? Cette énigme n'est pas diflicilc à résoudre; elle s'explique par les penchants de la nature humaine. Abeilard était riionime de son temps; il représentait l'une des faces de son siècle, l'esprit d'indépendance qui, sous diverses formes, travaillait la multitude et secouait le joug d'une loi supérieure. Abeilard voulait le progrés par les forces humaines, comme saint Bernard le voulait par la puissance de Dieu. C'était une voie attrayante ouverte aux présomptions de la science , que de dispenser de c/'ojrt' avant (ïnwo'iv compris; et l'orgueil humain trouvait quelque gloire à faire comparaître devant le tribunal de la raison les dogmes de la religion pour les juger et les déclarer valides.

Il est vrai qu' Abeilard professa toujours un respect sincère pour l'Eglise, et contrebalançait les funestes conséquences de sa méthode par une foi vive et docile ; ses erreurs étaient plus dans son langage que dans son esprit , et les propositions hétérodoxes qu'il a émises ressorîaient moins de ses opinions personnelles que de ses déductions logiques. Aussi l'a-l-on accusé à la fois de toutes les hérésies, et l'a-t-on justifié sur chaque point en particulier ; mais son inexcusable faute est d'avoir appliqué aux vérités dogmatiques le principe du libre examen. C'est là, qu'il en eut conscience ou non, c'est là ce qui fit à la fois et la vogue elle danger de son enseignement. Abeilard , en appliquant à la théologie une telle mesure d'appréciation , posa le principe du rationalisme qui , dans son premier développement, exerça sur la foule passionnée l'espèce de fascination que le protestantisme produisit trois siècles plus lard ; et que le libéralisme a renouvelée de nos jours avec un succès non moins éclatant. Toujours l'esprit d'indépendance, de quelque forme et de quelque nom qu'il se revête, excitera la sympathie de notre nature déchue ; et toute doctrine qui favorisera le triomphe de la volonté propre sur l'autorité divine ( doctrine conséquente avec la première parole d'indépendance qui pervertit l'homme dans le principe ) , sera sûre d'être accueillie avec enthousiasme par la multitude aveugle et insensée.

Abeilard était à l'apogée de sa renommée, et professait

avec un succès toujours croissant, lorsqu'il se heurta, dans sa course gigantesque, contre deux pierres d'achoppement : il tomba sur l'une, et se brisa; l'autre l'écrasa de son poids. Iléloise lui fit perdre son nom de philosophe; Bernard lui ravit sa réputation de docteur.

CHAPITRi: XXIX.

Suite du chapitre précédent. — Lutte de saint Bernard contre Abeilard. — Concile de Sens, — Conversion et fin édifiante d'Abeilard.

Dès l'année 1121 , Abeilard avait été cité devant un concile assemblé à Soissons , sous la présidence de l'archevêque de Reims, pour entendre la condamnation de son livre de la Trinité, qu'il avait composé selon les règles d'Aristote, et qui contenait des erreurs manifestes. Il se soumit à la sentence , et brûla lui-même son ouvrage. 3Iais la méthode qu'il avait introduite dans l'enseignement théologique le faisait chavirer sans cesse et retomber dans de nouveaux, écarts. D'im autre côté, l'esprit de hardiesse qui animait cette méthode, et la suflîsance avec laquelle il s'en servait pour sonder les questions les plus profondes, attiraient constamment autour de lui une foule de ses anciens auditeurs qui le pressaient de reprendre ses leçons publiques, et lui demandaient, selon qu'il le rapporte lui-même , « des » arguments philosophiques propres à satisfaire la raison *. » Cédant à leurs instances, il recommença ses cours, aux applaudissements de la multitude.

Il s'était fait moine à Saint-Denis; mais son esprit inquiet n'avait pu tenir dans ce monastère. Il le quitta'pour s'établir dans le diocèse de Troyes , où la générosité de ses amis lui avait procuré une vaste terre qui bientôt se peupla de ses nombreux disciples. Il y construisit un oratoire auquel il donna le nom de Paraclet ; et là , entouré des jeunes hommes qui accouraient de tous les points de la France, il disserta sur la nature de Dieu, sur les mystères de l'homme,

* Abœl. Introd. ad Theol.

sur toutes les questions do métaphysique et (Je morale, comme faisait autrefois le philosophe de Slagyrc dans les jardins de l'Académie. Rien n'égale la joie orgueilleuse que ressentait Abcilard à la vue de ses succès; il l'exprime naïvement dans une de ses lettres : « Pendant, dit-il , que » mon corps est enfermé en ces lieux, la renommée fait » voler mon nom par tout l'univers; tous les endroits par » où elle passe sont autant d'échos qui le répètent *. » Mais » ce triomphe ne dura point.

Déjà saint Bernard, la sentinelle vigilante de l'Eglise, qui depuis longtemps observait la tendance des nouvelles doctrines, la signalait aux évcques, et poussait des cris d'alarme. Abeilard éluda par des subterfuges les remontrances du puissant abbé de Clairvaux; et, afin de se soustraire à l'orage qui grondait sur sa tête , il abandonna sa position du Paraclet , et accepta l'abbaye de Saint-Gildas qui lui fut olTerte en Bretagne. 11 est vrai que des motifs d'une autre nature le déterminèrent encore à ce sacrifice. Les religieuses du monastère d'Argenteuil avaient été dispersées ; et la triste Iléloise se trouvait sans asile. Abeilard n'hésita point; il lui oflVit le Paraclet, et elle alla s'y établir avec plusieurs de ses compagnes. L'évêque de Troyes ratifia cette donation , et le pape Innocent II conféra à Iléloïse le titre d'abbesse de la communauté nouvelle.

Quant à Abeilard, il languissait à Saint-Gildas; et quoique malade de corps et toujours dévoré de passions tumultueuses , il était impatient de reparaître sur la scène du monde , et de se rapprocher en même temps du Paraclet , où l'appelaient sans cesse les pressantes lettres d'Héloise. Déjà il avait quitté sa retraite et repris ses leçons orales, quand saint Bernard vint le trouver pour lui dessiller les yeux , et le ramener à la vérité par les voies de la douceur. Abeilard, au témoignage de Geojffroy d'Auxerre, parut touché de la déniarclie évangélique du saint abbé de Clairvaux, et lui promit de modifier ses doctrines '^; mais de nouveaux écrits, dont quelques-uns circulaient clandestinement dans les écoles ' , démentirent cette promesse, et annoncèrent au contraire une nouvelle audace. De plus, il

* Abœl. Epist. I. — 2 Godfr. Aux. , lib. III , n. 13. — ^ Entre autres lo Sic et non-, dont saint Bernard a fuit mention dans son épît. LXXXVII.

prit le change; et, enhardi par le zèle de ses disciples, il se plaignit à so9 tour de saint Bernard , et l'accusa de calomnie.

C'est alors que le serviteur de Dieu rompit le silence , et poursuivit le novateur avec son invincible vigueur. Les lettres qu'il adressa aux évêques, aux. cardinaux et au pape lui-même, dénotent ses alarmes, et méritent d'être consignées. Nous en donnons ici quelques remarquables extraits:

« Frère Bernard , abbé de Clairvaux, offre ses très-hura- » blés devoirs au pape Innocent , son très-aimable père.

«C'est à vous , très-saint Père, qu'on doit s'adresser » quand le royaume de Dieu est en péril ou souffre quelque » scandale, principalement en ce qui regarde la foi. Tel est » le privilège du siège apostolique, puisque à Pierre seul il » été dit : J'ai prié pour vous, afin que voire foi ne défaille pas. » Il faut donc exiger du successeur de saint Pierre ce qui » est dit ensuite : Quand vous serez converti , for li fiez vos frè- » rcs. Il est temps aujourd'hui d'accomplir cette parole , » d'exercer votre primauté , de signaler votre zèle, d'hono- » rer votre ministère.... Il s'est élevé en France un homme » qui, d'ancien docteur, est devenu théologien moderne; » lequel , après s'être joué dès sa jeunesse dans l'art de la » dialectique, dans ses vieux jours nous débite ses rêveries B sur l'Ecriture sainte; qui, se figurant n'ignorer rien de » tout ce qui est dans le ciel et sur la terre , décide toutes » les questions sans jamais hésiter;.,, qui, prêt à rendre T> raison de tout, prétend expliquer môme ce qui est au- » dessus de la raison, contre toutes les règles de la foi et de » la raison elle-même. Voici le sens qu'il donne à ces pa- » rôles du sage : Celui qui croit légèrement est un téméraire. » Il dit que croire légèrement , c'est faire marcher la foi » avant le raisonnement; quoique le sage ne parle pas de la » foi que nous devons à Dieu, mais de la croyance trop fa- » cile que nous accordons aux propos des hommes. Après » tout, le pape Grégoire enseigne que la foi divine est sans » mérite, dès que la raison lui en fournit les bases.... Marie B est louée parce qu'elle a prévenu la raison par la foi ; » Zacharie est puni pour avoir cherché dans la raison les » appuis de sa foi. Notre théologien parle tout autrement... » Dès les premières lignes de son extravagante théologie ,

» il (Jétiiiil la foi une opinion [œst'imatio , une eslimatioti » préalable), comme si les myslères de notre foi dépendaient » de la raison humaine, an lieu d'être appuyés, comme ils » le sont, sur les fondements inébraidablos de la vérité!.... » Quoi? vous me proposez comme douteux ce qu'il y a au » monde de pins certain? Saint Augustin ne parlait point » de la sorte. La foi, dit-il, n'est point une conjecture ou » une opinion qui se forme en nous par le travail de nos )' réflexions; elle est une conviction intérieure et une évi- » dente démonstration. Laissons donc ces opinions problé- » matiques aux philosophes péripatélicicns qui se font une » règle de douter de tout , et qui eifeclivement ne savent » rien. Pour nous, tenons-nous-en à la définition du doc- » leur dtîs nations. La foi, dit cet apôtre , csl le (ondcmcnl » des choses qu'on espère, et une preuve cer laine de celles qu'on » ne voit pas. Elle est donc un fondement, et non point » une opinion , et non point une déduction de nos vaines » pensées ; elle est une certitude , et non point une estima- » lion *... »

Une autre lettre, écrite au cardinal Ilaimeric, chancelier <le la cour romaine , n'exprime pas moins de sollicitude. «J'ai vu, dit-il, de mes propres yeux, ce que j'avais en- » tendu des livres et de la doctrine de Pierre Abeilard. J'ai » pesé ses expressions , et j'ai reconnu le sens pernicieux » qu'elles renferment. Ce corrupteur de fidèles, cet esprit » contagieux, propre à égarer les âmes simples, prétend » soumettre à sa raison ce qui ne peut être saisi que par la » foi vive et docile. Le vrai fidèle croit sans arguments; mais » ce novateur, non content d'avoir Dieu pour garant de sa » créance, vent que sa raison en soit l'arbitre. Au lieu que :> le prophète dit : Vous ne persévérerez, pas, si vous ne » croije:^ "^ , notre docteur accuse de légèreté la foi qui part » du cœur, abusant de ce passage de Salomon : Celui qui 3» croit légèrement est un téméraire "... »

» Pierre Abeilard, écrit-il encore au pape Innocent, tra- » vaille à détruire le mérite de la foi , et se met en tète qu'il » peut comprendre par sa pensée tout ce que Dieu est. Il » monte jusqu'aux cicux, il descend dans les abîmes; il

* Non est cnim (ides aestlmatio , sed certitudo , etc. Epist. CXL. — ^ Si uon credidciitis , non peiiuunebitis. (Isai , VU , 9). — ' Epist. CCC&XXYllI.

DE SAINT BËUNAUD, 261

» n'est rien d'élevé ou de profond qui se dérobe à sa con- » naissance. C'est un homme grand à ses propres yeux, dis- » putant de la foi contre la foi même, enflé de sa science, » s'ingcrant dans les secrets de Dieu, et nous fabriquant des » hérésies ^ »

»Je vous envoie, dit-il au cardinal Gregorius, les écrits de » Pierre Abeilard,afin de vous faire connaître l'esprit de ce » docteur. Vous verrez qu'il transporte des degrés dans la » Trinité comme Arius; qu'il élève le libre arbitre au-dessus » de la grâce comme Pelage; qu'il divise Jésus-Christ, avec » Nestor ius... Quoi donc ! après avoir échappé à la gueule » du lion ^, ne devons-nous pas nous mettre en garde contre » le souffle empoisonné du dragon? Le premier n'a point » poussé sa rage au-delà du tombeau ; le derniei veut perpé- » tuer dans les siècles à venir ses pernicieuses doctrines ^. » La persévérante activité que déploya saint Bernard arrêta bientôt le docteur rationaliste dans le cours de ses succès. Mais Abeilard, qui était de bonne foi et plein de confiance en son orthodoxie, comptant d'ailleurs sur le nombre et l'influence de ses amis, protesta contre les accusations de l'abbé de Clairvaux , et annonça hautement l'intention €le s'en défendre en plein concile.

C'était en 1140. En cette année même , à l'octave de la Pentecôte , une grande assemblée d'évêques et de théologiens devait se réunir dans la ville de Sens. Abeilard écrivit à l'archevêque de cette métropole pour lui déclarer qu'il était prêt à justifier ses doctrines devant tout le monde ; et il le pria instamment de convoquer l'abbé de Clairvaux, afin de mettre un terme, par une discussion publique , aux injustes accusations dont il était poursuivi. L'archevêque ne demandait pas mieux que de soumettre aux jugements du concile les questions controversées; et saint Bernard fut invité à s'y rendre en même temps qu' Abeilard ; mais d'abord il s'excusa. « L'archevêque de Sens, écrivit-il à Home, » m'appelle, moi qui suis le dernier de tous, pour lutter »► corps à corps contre Abeilard; et il me fixe le jour où ce » docteur doit soutenir, devant l'assemblée des évêques, les » assertions imi)ies contre lesquelles j'avais osé me pronon- » cer. Je refuse d'y paraître, parce que, en toute vérité , je * Ep. CXLI. — 2 Allusion à l'antipape Pierre de léon ^ gp. CCCXXXI.

262 HISTOIIVE

» ne suis qu'im enfant, parce que mon adversaire s'est » aguerri dans la dispute dès sa jeunesse, et d'ailleurs je » pense qu'il est honteux de commettre avec les subtiles » arguties de l'homme l'autorité de la foi fondée sur la vé- » rite même '. Ainsi je réponds qu'il ne faut pas d'autres » accusateurs que ses propres écrits. Du reste, cette affaire » ne me regarde pas personnellement; elle appartient aux » évèques qui sont les juges et les interprètes de la doc- )> tri ne ^. »

Cependant, la seule annonce d'une controverse solennelle entre les deux plus célèbres personnages du temps, excita au . plus haut degré l'intérêt de la France entière. Il s'agissait en elîct de voir aux prises , non-seulement deux hommes remarquables par leur entraînante éloquence, mais deux chefs d'école qui personnifiaient les deux tendances contraires de leur siècle; l'un représentant le principe d'autorité divine; l'autre proclamant la primauté de la raison humaine ; tous deux combattant pour la cause de Dieu : l'un par la sagesse du ciel, l'autre par îa science de la terre. Une telle lutte promettait un spectacle extraordinaire. Le roi lui-même et les seigneurs de la cour voulurent en être les témoins; et au jour indiqué, tout ce que l'Etat, aussi bien que l'Eglise, renfermait de plus illustre, accourut à Sens, et vint se réunir, dans l'enceinte sacrée , aux prélats et aux pères du concile.

Ecoutons saint Bernard :

« 11 me fallut céder auxinstances de mes amis. Ils voyaient 3) en effet que tout le monde se préparait à cette conférence » comme à une espèce de spectacle, et ils appréhendaient » que mon absence ne fût une occasion de chute pour les s faibles et un sujet de triomphe pour l'erreur. Je m'y rendis » donc, quoiqu'il regret , et les larmes aux yeux, sans au- » tre préparation que celle que recommande l'Evangile : Ne » mcdïlcx- pas ce que vous répondrez; il vous sera donné à B l'heure même ^; et cette autre parole : Le Seigneur est mon, ï appui ; que craindrai-'je ^? d (Ps. 117 , 6.)

* Abnui , tiim quia puer sum , et ïllo vir bellator ab adolescentia ; tum quia judïcarem indignum rationem fidei humauis cominitti ratiunculis agitandaiii. — ^ Epist. CLXXXIX. — "^ Nolite co[;itare qiioniodo aut quid hxiviamliii ; dabiturooiiUTobis iii ilU boraquidlutiiiainiiii. (ISutUi ,X, li)). — ^ Ëp. CLXXXIX.

DE SAINT BËPxNARD. 263

Ce fut avec ces armes , dit un pieux chroniqueur , que le nouveau David vint au combat contre Abeilard , cet autre Goliath revêtu de la pesante armure de la science humaine , et tout chargé du formidable appareil des arguments de l'école *.

Les deux athlètes se présentent ensemble devant l'auguste assemblée; sur eux se concentrent tous les regards. On produit les pièces , on énumère les cliefs d'accusation ; on attend, dans un morne silence, qu' Abeilard se disculpe et défende ses doctrines. Mais, ô confusion! il veut parler , et la parole lui manque; et, à la vue de saint Bernard, il demeure interdit ! Le serviteur de Dieu ne profite point de cet avantage ; il refuse de terrasser un adversaire déjà vaincu; il se borne à signaler, dans les écrits d' Abeilard, les erreurs les plus patentes , et lui laisse le choix ou de les rétracter ou de se défendre. Mais le philosophe rationaliste reste muet. Il sort enfin du concile , en proclamant qu'il en appelait au pape.

Ce dénoûment inattendu frappa les esprits d'uneprofonde admiration. Le jugement de Dieu semblait dicter lui-même la sentence du concile. Aussi , nonobstant l'appel interjeté à Rome , la condamnation d' Abeilard fut unanimement prononcée. « J'ai vu, s'écria saint Bernard avec David, j'ai vu » l'impie aussi élevé que le cèdre du Liban ; j'ai passé, et il » n'était plus ! » Du reste, cet éclatant triomphe, loin d'exalter l'humble moine de Clairvaux, lui arrachait de profonds gémissements sur les misères de la vie humaine ; et dans une lettre au pape, que nous voudrions pouvoir transcrire en entier , il s'exprime à ce sujet d'une manière touchante : « Il est nécessaire que le scandale arrive ; mais c'est une » bien triste nécessité! Aussi le prophète s'écrie-t-il : Qui » me donnera les ailes d'une colombe pour me retirer dans un » lieu tranquille? 3c voudrais être hors du monde, tant je » suis abattu et abîmé d'affliction. Insensé que'j'étais! J'es- » pérais quelque repos, après que la fureur du lion eut été » domptée, et que l'Eglise eut reconquis la paix. Cette paix, » elle en jouit ; mais moi je n'en jouis pas. Je ne me rappe- » lais pas que j'habite une vallée de larmes, une terre inï grate , féconde en ronces et en épines qui renaissent à

* VU. s. Bern., p. 382, n. 4, in Mab.

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» mesure qu'on les coupe. Hélas, la charité se refroidit, el ï l'iniquilé tous les jours augmente ^ » Les actes du concile furent déférés à Uonic, et Innocent, après avoir mûrement examiné les propositions inculpées, confirma le jugement de Sens, et condamna leur auteur à un éternel silence'^.

Abeilard se trouvait alors sur le seuil de deux voies divergentes, dont l'une mène à la vie , et l'autre à la mort. 11 pouvait, par une humble soumission à l'autorité de l'Eglise, éterniser son nom dans le livre de vie; ou bien , par un indocile orgueil, l'enregistrer au nombre de ces esprits superbes qui , dans leur élévation comme dans leur décadence , imitent l'antique rébellion du prince des ténèbres. La grâce triompha dans le cœur d' Abeilard ! L'humiliation avait opéré dans ce cœur malade une large ouverture : un sentiment nouveau , une émotion semblable à un vaste tremblement s'empara de cet esprit gigantesque ; et dans la profondeur de son âme était descendu le rayon victorieux de l'Esprit- Saint.

Abeilard publia une apologie dont voici quelques fragments :

8 A tous les enfants de l'Eglise sainte , Pierre Abeilard , le moindre de tous.

» C'est une maxime commune qu'on peut corrompre les » meilleures choses ; et , ainsi que le rapporte saint Jérôme, » écrire beaucoup de livres, c'est s'attirer beaucoup de cen- » seurs. En comparaison des ouvrages des autres, les miens » sont peu considérables; je n'ai pu néanmoins éviter la » critique, quoique dans mes livres. Dieu le sait, je ne )) trouve point mes fautes, et que je ne prétende pas les » soutenir , si elles s'y trouvent. Peut-être ai-je erré en » écrivant certaines choses autrement qu'il ne fallait; mais » j'en atteste Dieu qui est le juge des sentiments de mon » âme, que je n'ai rien dit par malice ou par une per- » versité volontaire. J'ai beaucoup parlé dans diverses écoles

* Epist. CLXXXIX. — 2 £a lettre d'Innocent II qui sanctionne l'arrêt du concile, se trouve parmi les épîtres de saint Bernard, sous le n° 144. Quant aux propositions condamnées, elles sont résumées en dix-neuf chefs piincipaux , et rapportées tout au lon{; dans la collection do Duplessis d'Argentré. Coll. judiciorum de no\is erroribus, tom. I , pag. 21. — On peut les lire aussi dans les œuvres d' Abeilard, réduites à quatorze propositions. (Abœl., epist. I, cap. 9, Edit. Aoibos.).

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» publiques, et je n'ai jamais donné mes enseignements » comme un pain caché ou comme des eauK dérobées... Que » si dans la multitude de mes paroles, il s'est glissé des as- » sériions hasardées , selon qu'il est écrit , qu'en parianl » beaucoup , on ne peut éviter de pécher, le soin de me défen- » dre opiniâtrement ne m'a jamais poussé jusqu'à l'hérésie; » et j'ai toujours été prêt, pour satisfaire tout le monde, de » modifier ce que j'avais mal dit ou de le rétracter entiè- » rement. Tels sont mes sentiments, je n'en aurai jamais » d'autres ^ »

Cet acte ne fut que le premier pas de son retour sincère dans les saintes voies du salut. Il avait le dessein de se rendre à Rome, aux. pieds du souverain Pontife, quand, docile à l'inspiration de Dieu , il va d'abord ouvrir sa conscience ù Pierre le vénérable, le savant abbé de Cluny. Il s'attache aux lieux où il retrouvait la paix ; il y demande un asile ; et las des disputations de l'école , dégoûté des vains applaudissements qui avaient gonflé son orgueil, il détourne sérieusement son regard des choses de la terre pour établir, comme saint Paul , sa conversation au ciel. Pierre de Cluny, dont la charité tendre et pleine de délicatesse avait puissamment contribué à l'œuvre de cette conversion, conduisit Abeilard auprès de saint Bernard , et mit le sceau à sa médiation évangélique, en réconciliant ces deux grands hommes qui, depuis lors, se donnèrent des gages réciproques d'affection et d'estime. Abeilard, heureux de la paix que la religion lui avait rendue, vécut encore deux ans, « durant » lesquels, dit la chronique de Cluny, tout a paru divin en » lui, son esprit, ses discours, ses actions. » La mort le trouvaprêt, grâce à sa profonde et salutaire pénitence ; et l'humilité seule, toujours victorieuse dans les combats de celte vie, toujours eflicace pour guérir les plaies du cœur , était parvenue à le délivrer des maux que l'exaltation lui avait ail très ^. Inscrivons ici les dernières paroles qu'il écrivit à Héloise;

* Apol. inter opéra Abellardi. — ^ Abeilard mourut le 21 avril 1142, à l'âge de soixante-trois ans. Son corps fut porté, parles soins de l'abbé de Cluny, au Paraclet où Héloise elle-même fut ensevelie le 17 mai 1164. Les dépouilles réunies de ces deux célèbres personnages subirent plusieurs translations , et les vicissitudes de leur vie semblent s'être prolongées après leur mort, leurs ossements furent transportés à Paris, en 1800 , et ils reposent actuellement dans une même tombe au cimetière du Père-Lachaise.

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elles sont dignes d'être conservées : « Vous avez été la vic- » timc de mon amour; devenez celle de ma pénitence. Ac- » complissez Iklèlemcnt ce que Dieu demande de vous. Il » est de sa giandeur de ne trouver dans l'iiomme d'autre )) fondcnnont de sa miséricorde que la faiblesse. Gényssons » de la noire aux pieds de ses autels. 11 n'attend de nous, » pour mettre lin à nos maux, que de voir nos cœurs conï) Irits et humiliés. Que notre pénitence soit aussi publique )) que le furent nos crimes. Nous sommes un triste exemple » de la mauvaise conduite de la jeunesse. Apprenons à notre » siècle et à la postérité que la réparation de nos égare- » ments en a mérité le pardon; et faisons admirer en nous )> les prodiges de la grâce, puisqu'elle a pu triompher de » la tyrannie de nos passions. Ne vous effarouchez pas de » quelques retours de tendresse; c'est un exercice de vertu » que de les vaincre. Que la connaissance de votre misère » vous apprenne à supporter les défauts de vos compagnes... » Si j'ai corrompu votre esprit, compromis votre salut, » terni votre réputation , perdu votre honneur, pardonnez- » moi , et rappelez-vous la miséricorde chrétienne pour » oublier tout le mal que je vous ai fait. La Providence veut » nous sauver ; ne l'en empêchons pas , lléloise ; ne m'écri- » vez plus. Voici la dernière lettre que vous aurez de moi. » Mais, en quelque lieu que je meure, j'ordonnerai que )) mon corps soit porté au Paraclet. Ce seront des prières » et non plus des larmes dont j'aurai besoin alors : alors >» aussi vous me reverrez pour fortifier votre piété ; et mon » cadavre, plus éloquent que moi, vous dira ce qu'on aime, » quand on aime un homme *. »

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