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CHAPITRE XULX

Application des doctiines rationalistes ù la politique. '— Arnold de Bioscia. — Révolution à Rome.

C'est une vérité ceitaine , et l'histoire du monde l'ai leste, que toute idée nouvelle, déposée dans l'esprit humain, se

* Lettres d'Abcil. et d'flél., cdit. 1787.

manifeste tôt ou lard, comme les semences de la terre, par des faits salutaires ou funestes; et l'homme grave qui contemple son époque, peut, en pénétrant d'un regard lucide les germes contenus dans une idée dominante , prévoir et prédire tels événements qui , dans un avenir pins ou moins éloigné , se produiront successivement dans tous les cercles de la vie sociale. Cette prévision , élevée à un degré supérieur, constitue levoijani ou le prophète : Dieu illumine l'œil interne et lui découvre, dans le sein d'un principe , la série des conséquences qu'il renferme et qui se manifesteront dans leur temps. Mais une fois que l'idée est entrée dans les doctrines philosophiques, ses conséquences nécessaires peuvent être aperçues à l'œil nu de l'intelligence; et la raison elle-même, à l'aide d'une logique rigoureuse, devient capable de prévoir les résultats positifs et les applications lointaines qui en devront ressortir. C'est ainsi que saint Bernard, doué à la fois de la vision prophétique et de la prévision humaine, a le premier protesté contre les doctrines d'Abeilard, et a prédit, avec une assurance qui paraissait exagérée, tant elle était vive, les hérésies et les bouleversements qu'elles enfanteraient dans les siècles à venir *. Quelques contemporains de saint Bernard lui ont reproché ses rigueurs; les siècles postérieurs, et surtout le nôtre, l'ont accusé d'avoir déployé contre Abeilard un acharnement peu digne d'une âme noble et sainte; mais l'histoire a justifié sa conduite; et d'ailleurs n'est-ce pas le sort commun des hommes qui veillent sur la montagne, d'être méconnus et incompris par ceux qui dorment dans les ombres de la vallée?

Cependant, entre les révolutions du douzième siècle et les principes qui les ont fait éclore , il ne s'écoula point un long intervalle ; et la condamnation d'Abeilard était à peine prononcée, que déjà ses disciples, plus hardis que le maître , introduisaient dans les questions politiques la méthode du libre examen qu'il avait transportée du domaine de la philosophie dans les questions religieuses : le rationalisme théorique et pratique offrait un appât aux esprits inquiets et mécontents; il mettait en doute les principes de l'ordre social, comme ilavaitmis en doute les principes de la science ; et au

* Voyez l'épître CCCXXXI , citée dans le chapitre précédent.

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môme niomciil où l'esprit d'iiulôpendance s'insurgcailcontrt3 ranloritô do la Toi, un numvtîniciif. analoi^uo se produisait dans la politique cl nienaçail d'ébi'anlcr les bases de la société. Ce fut à liomc , autour du siège même de la plus haute des puissances humaines, que s'agitèrent tout d'abord les doctrines nouvelles. Des hommes influents, bien qu'isolés encore , revendiquaient pour la raison le droit de l'aire eu politique ce qu'elle avait essayé en religion; et, remuant les passions de la multitude, ils exaltaient la liberté aux dépens du pouvoir. De Kome, cet espiit d'émancipation se propagea dans le reste de l'Italie, dans la plupart des villes d'Allemagne , et dans plusieurs provinces de France. C'était une sorle de révolution universelle, partant d'une même impulsion qui , sans doute dans les desseins de la Providence, devait se développer selon le cours lent et régulier des choses ; mais qui , poussée au-delà de toutes bornes, et séparée des principes éternels d'ordre et de durée, menaçait de manquer son but et d'avorter, par une naissance violente et prématurée. L'ère de la liberté politique avait commencé ; elle ne pouvait , elle ne dut point être comprimée ; mais l'Eglise, la céleste tutrice des peuples, voulut en diriger l'essor , en déterminer les limites. Les grandes communes s'étaient formées en France; le clergé secondait ce mouvement d'aifranchissement quand il s'opérait dans les voies de l'unité et sous l'influence du pouvoir; il s'y opposait au contraire là où l'activité propre de l'homme , impatient des lenteurs de la Providence, devançait en quelque sorte la maturité des peuples , et réclamait l'exercice des nouveaux droits par les voies de la rébellion et de la violence. Le moment était critique et d'une gravité extrême. Il s'agissait de conserver l'unité de l'Eglise dans la diversité des constitutions politiques , et de consacrer la liberté sans renverser l'autorité. C'était là le délicat problème qui , en théorie comme dans la pratique , dominait le siècle , et que les événements allaient résoudre. A Rome , les esprits étaient plus que partout ailleiu'S, préparés à mettre en œuvre les doc- Irincîs rationalistes. Les guerres d'Italie, les longues querelles de la papauté et de l'empire, le schisme qui, même après son extinction, subsistait encore dans les esprits; tous ces éléments de discussion et d'opposition n'attendaient qu'une

doctrine positive pourentrer enefTervesccncc. Les questions politiques , tranchées plus d'une fois par le sort des armes , étaient restées spéculalivcment indécises : elles curent un terrible retentissement quand la raison humaine s'offrit à les résoudre. Ce fut Arnold de Brescia, zélateur des théories d'Abeilard, qui fit éclorc le rationalisme politique, dont les principes agitèrent de nouveau le monde au seizième siècle, et se formulèrent dans le dix-huitième sous le nom de libéralisme. L'histoire moderne a peut èlre exagéré le rôle joué par Arnold dans les événements de son siècle ; mais il n'en reste pas moins un personnage très-curieux, en ce qu'il se rattache au mouvement philosophique imprimé par Abeilard; et que, logicien passionné, il l'a poussé jusqu'aux dernières conséquences.

Arnold de Brescia était un moine dont on ignore les antécédents; il avait étudié sous Abeilard, et avait été le témoin de sa défaite au concile de Sens ^ Esprit enthousiaste et téméraire, d'une imagination bouillante et d'une volonté opiniâtre, il nourrissait sous les dehors d'une sévère piété, un immense orgueil. Les vices de son siècle aigrirent son caractère; la condamnation de son maître égara son zèle; la rancune, l'esprit d'opposition , la passion enflammèrent son éloquence : nouvel Oza , il prétendait soutenir de sa main débile l'édifice de l'Eglise; parce que, comme dit l'Ecriture, les bœufs qui conduisaient l'arche de Dieu, reffimbaient et la faisaient chanceler'^. Il ne se borna pointa signaler les abus; il se donna la mission de les poursuivre , de les stigmatiser; et à cet effet , il excita l'animosité des peuples contre les richesses et le pouvoir. Comme ces imprudents ouvriers dont le Sauveur blâma le zèle, il n'hésita point d'arracher le bon grain avec l'ivraie , pour nettoyer le champ du père de famille; et plutôt que de manquer un abus, il attaquait les plus saintes institutions auxquelles ils se trouvaient attachés; en un mot, sa pensée, belle sans douté dans son expression , mais vide de sens , était de ramener l'Eglise à son état primitif, c'est-à-dire aux conditions et auxpropor-

* Ann. Cist. , p. 390, n. 1. — ^ Extendit Oza manura ad arcam Dei et tenait eam ; quoniam calcitrabant boves et declinaverunt eam. Iratusque est indignatione Dominus contra Ozara, et percussit euna super temeritate. (II Regum., VI, 6,7).

tions de son berceau ; et, travaillant clans ce but, il aspirait à faire table rase, à renverser ce que les siècles avaient Ibndô, à recommencer l'œuvre des apôtres, à reconstituer la société chrétienne sur le plan de ce qu'elle fut à sa naissance ; en un mot , méconnaissant toutes les lois du progrès et les faits accomplis ; essayant, pour ainsi dire, défaire renlrei' l'arhi'c dans son germe, il prêchait une réforme disciplinaire qui ne tendait à rien moins qu'à replacer r^glisc dans les langes de l'enfance. Cette tentative dut avoir le sort de toute réxohûion anachronique : elle échoua; mais non sans avoir produit de longs désordres. Arnold prêcha d'abord dans sa propre patrie ; il demanda que le clergé fut réduit à la pauvreté, que les' évoques ne pussent avoir des biens , que le Pape lui-même renonçât à ses possessions et à sa souveraineté temporelle *. Le premier effet de cette théorie fut une révolte du peuple de Brescia contre l'évêque de la province. Arnold, réfugié à Rome, y trouva une sphère plus vaste pour la propagation de ses principes. 11 déclama, dans les ténèbres, contre les vices et le luxe du clergé, contre la dégradation de la puissance pontificale , contr;; la cupidité des grands , auxquels il attribuait l'asservissement du peuple. Dans ses discours éloquents , le fougueux apôtre invoquait tour à tour les maximes de Tite-Live et de saint Paul, les noms de Caton, de Fabius, et ceux des pères de l'Eglise; il rappelait aux Romains leur ancienne liberté , les splendeurs de la république, la dignité de la vieille Rome. Il parvint, à force de flatter toutes les passions, à se former une nombreuse clientèle; mais, recherché par les ordres du pape, il fut obligé, pour se soustraire aux poursuites, de sortir de l'Italie; et, semant sur sa route les funestes semences de sa parole , il traversa la France et la Suisse , et s'établit enfin à Zurich, où il demeura longtemps en pleine assurance. Mais tandis que l'épiscopat semblait Iranquille sur les entreprises ultérieures d'Arnold, un homme, du fond de sa solitude , jetait des cris d'alarme. Cet homme était saint Bernard. « Ignorez-vous, écrivit-il à l'évêque de » Constance, que le voleur est entré de nuit , non pab dans

* Diccbat enim nec clericos proprietatcm , ncc cpiscopos regalia, nec nionachos possessiones habentes, uliquâ ralione salTOri posse, etc. (Olto Frising. Gest. Fiid. II, cap. 20).

» votre maison , mais dans celle du Seigneur dont vous êtes » le gardien? Serait-il possible que vous ne sussiez pas ce » qui se passe chez vous , puisque le bruit s'en est répandu » jusqu'à nous qui sommes si éloignés? Doutez-vous encore » de qui je parle? Je voudrais que la doctrine d'Arnold fût » aussi saine que sa vie est austère. C'est un homme qui ne » mange ni ne boit, qui n'est altéré, comme le démon, » que du sang des âmes ; il est du nombre de ces gens dont » parle l'apôtre, qui ont les formes de la piété sans en avoir » l'esprit; de ceux dont le Seigneur lui-même a dit : Ils vïen- » dront à vous sous la peau des brebis ; mais au dedans ce sont » des loups ravissants '. Partout où cet homme a demeuré, il » a laissé de si affreuses traces de son séjour , qu'il n'a » plus osé y reparaître. Sa patrie même, agitée par sa pré- » sence, a été contrainte de le renvoyer.... Banni de France, » il soutient chez vous les erreurs d'Abeilard avec une cha- » leur et une opiniâtreté qui surpasse celle de son maître... » Hélas! si l'Ecriture veut qu'on prenne les petits renards » qui ravagent la vigne du Seigneur ^, à plus forte raison de- » vrait-on lier et enchaîner un loup cruel prêt à fondre sur » la bergerie de Jésus-Christ ^. »

Cette lettre, et la crainte qu'inspirait l'autorité de l'abbé de ClairvauK, vint mettre un terme aux prédications de Zurich ; mais le novateur , persécuté en Suisse , trouva un asile plus sûr auprès du légat du pape lui-même , qui avait été, comme Arnold, un des auditeurs d'Abeilard. Ce fut encore saint Bernard qui , par ses énergiques avertissements, le troubla dans cette nouvelle retraite. Il s'adresse directement et sans préambule au légat apostolique : « Ar- » nold de Brescia, lui mande-t-il, est un homme d'une con- » versalion douce et séduisante , mais sa doctrine est em- » poisonnée; il a une tête de colombe et une queue de » scorpion, créature monstrueuse que la ville de Brescia a » produite, ou plutôt vomie; que Bome a rejetée, que la » France a repoussée, que l'Allemagne déteste, que l'Italie » ne veut plus recevoir ; et l'on dit que c'est vous qui lui » donnez asile ! Prenez garde, je vous en conjure , que votre

* Attendite a faisîs prophetis qui Teiiiunt ad vos in vestimentis OTium , intrinsecus autem sunt lupi rapaces. ( Matth. VII , 1 5). — ^ Capite nobis vulpes parvulas quse demoliuntur vineas. (Cant. II, 15), — ^ Epist. CXCV.

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» pioloclion ne re^courage à l'aire plus de mal encore... 116 » quoi ! ne voyez-vous pas dans tous les lieux où il a se- » journé les funestes vestiges de sou passage? Est-ce sans » l'aison que le Saint-Siège l'a contraint de fuir à travers « les Alpes? Protéger ini tel homme, c'est être infidèle au » pape , ou plutôt à Dieu même *. »

I/aclive et sévère vigilance de saint Bcrnad débusqua derechef Arnold et le poursuivit dans tous ses refuges. ]Mais pendant qu'il échappait aux condamnations prononcées contre lui , ses doctrines, répétées par de nombreux échos, retentirent partout, et produisirent, principalement à Rome, une vive effervescence.

Les peuples de Rome et de Tivoli se faisaient à cette époque une guerre acharnée ; leurs rivalités s'étaient tellement envenimées dans les combats, que le pape lui-même, après avoir vaincu ceux de Tivoli , fut obligé de les défendre contre la fureur des Romains, pour éviter un massacre général et pour empêcher que la ville ne fût entièrement saccagée. La clémence du pontife indisposa les Romains et fut l'occasion d'un soulèvement '^. Au signal donné, la multitude se précipite sur le vieux Capitole; oubliant qu'ils n'avaient des anciens Romains que le nom dégénéré, ces peuples se liguent ensemble et jurent de rétablir l'ancienne république. Ils commencent par former un sénat qui, depuis le temps de Gharlemagne , avait disparu de la ville; ils l'investissent du gouvernement des choses temporelles et ne laissent au pape que le soin du spirituel. Cette subite révolution ne s'opéra point sans effusion de sang; le peuple, enhardi par son triomphe, et indomptable dans ses débordements, souilla les j)remiers actes de son émancipation par !e meurtre et le pillage ; plusieurs édifices fuient renversés; un cardinal fut tué dans la rue. Innocent II, déjà fort avancé en âge et fatigué d'un laborieux pontificat, n'avait opposé que des voies de conciliation aux exigences populaires; mais, consumé par le chagrin, ses maux s'accrurent avec les calamités publiques, et il mourut , rassasié d'amortunes, le 22 septembre 1143. Dès le lendemain, un nouveau pontife, Célestin II, fut élevé sur le siège apostolique; mais, pou de mois après son exaltation , il reposait dcjà dans la tombe;

* Epist. CXCVI. — 2 Otto Friïing. Chron. VII, 27.

et Luciiis lï , son successeur, ne monta sur le trône de saint Pierre que pour payer de sa vie le zèle qu'il déploya contre ks excès d'un peuple égaré ^

Ces sinistres événements donnèrent de nouvelles sollicitudes à saint Bernard et redoublèrent en quelque sorte ses forces , consacrées aux besoins de l'Eglise '^. Il voyait dans Arnold de Brescia l'auteur de tous les maux, et recommandait vivement qu'on l'enfermât pour lui ôter la possibilité de souffler le feu qu'il avait allumé. « Hélas! s'écriait-il, n'y » a-l-il donc personne assez zélé pour rendre ce bon office » à l'Eglise ^? » Mais Arnold, sorti des ténèbres où la vigilance de saint Bernard l'avait forcé de se cacher, se rendit furtivement à Rome ^; et là, se montrant tout à coup au milieu du peuple dont il était l'idole, il ralluma, par sa parole ardente, les passions de la multitude et dirigea luimême l'exécution des plans qu'il avait conçus. 11 lit nommer, dans le sein du sénat, un patrice pour administrer la chose publique; ressuscita les anciennes formes, les fonctions et les lois républicaines, et parodia autant que possible les institutions de la vieille Rome. On alla , dans le délire de ces folles réminiscences , jusqu'à rétablir la chevalerie romaine ; et l'on reconstruisit le Capitole , comme si le nom seul de cette illustre ruine pouvait rendre au peuple sa gloire et sa majesté ^. La présence d'Arnold à Rome avait imprimé à ce mouvement une puissante énergie. C'était principalement contre la souveraineté temporelle du Saint-Siège qu'il était dirigé; mais celte souveraineté, auxiliaire nécessaire de la papauté, était, surtout au moyen âge, un fait trop vivant, trop inhérent aux mœurs, aux croyances, aux besoins, aux institutions de la chrétienté, pour qu'elle pût être sérieusement contestée ; et ce fut une monstrueuse tentative que de porter atteinte à la double

* L'annaliste Baronius rappoite que ce pape mourut des suites d'un coup de pierre qu'il reçut dans une émeute. — ^ C'est dans cette occasion que saint Bernard écrivit son épître aux Romains , où il leur dit entre autres : a Du " temps de vos pères, l'univers vous était soumis; et aujourd'hui vous rendez B votre ville la fable de l'univers. Les cardinaux, les évèques, les ministres sacrés » ont été mis par vos mains hors de la ville et dépouillés de leurs biens, etc. » (Voyez épît. CCXLIl). — ^ Epist. CXCV. — * Otto Frising. Gesta Frid. II, cap. 20. — ^ Quare reœdlficandum Capitolium , renovandum dignitatem senatoriam reformandum equestrem ordinem docuit (Arnold). Otto Frising, 1. c.

puissance qui tenait en équilibre les peuples et les rois, et présidait à la fois à l'unité religieuse et à la civilisation du monde. Aussi celte tentative ne put-elle échapper, pas plus que les autres, à cette sorte de réprobation de Dieu qui semble frapper d'impuissance toute entreprise dont le but est d'ébranler la suprême dignité du siège de saint Pierre.

La révolution d'Arnold, opérée en dehors des voies de la Providence, ne put avoir ni durée ni consistance ; et , selon (ju'il arrive d'ordinaire, ceux qui l'avaient embrassée avec le plus d'ardeur s'en dégoûtèrent les jTrcmiers et en devinrent les premières victimes. Le peuple lui-même se lassa de bouleverser la ville éternelle ; et uul ne pouvait se réjouir de voir enveloppées dans une même ruine les choses sacrées et profanes. Le zèle se refroidit peu à peu, et l'on n'attendit point l'arrivée de Conrad, qui avait succédé à l'empereur Loihaire, pour rouvrir les portes de Rome au souverain Pontife et restituer entre ses mains les rênes du gouvernement.

Dès l'année 1145, cette courte mais sanglante révolution se trouvait apaisée. Les troubles néanmoins, et l'esprit qui les avait fait naître, se propagèrent au loin : les nouvelles doctrines n'avaient désenchanté que ceux qui en avaient expérimenté les tristes résultats ; elles conservèrent des partisans nombreux qni persistaient à les regarder comme les plus pures dictées de la raison.

Arnold de Brescia, retiré en Toscane, n'abandonna point ses projets, mais les poursuivait avec les précautions que lui imposait le soin de son existence. Ce ne fut que dix ans après les séditions d'Italie, en 1155 , que l'empereur le fit enlever et conduire à Home. Condamné à périr sur un bûcher, il subit son supplice sous les yeux du peuple qui, après l'avoir exalté comme un apôtre , applaudit à sa mort '.

eiIAPIXIIE JLJLILI,

Nouvelles BolHcitudes de saint Bernard au sujet de l'élection d'Eugène III. — Le livre de la Considération,

L'Esprit saint, qui veille sur les destinées de l'Eglise, scm-

* Voyez , pour toutes les ciiconstance» rapportées dans ce chapitre. Annal. Buonii et Murutorii ad ann. 1 137-1 146.

ble attendre, dans certaines grandes vicissitudes, que toutes les ressources humaines soient épuisées, avant de signaler d'un doigt visible son incessante assistance. C'est surtout dans le choix des Souverains Pontifes que cette intervention supérieure se manifeste parfois d'une manière étonnante ; et souvent , quand toutes les choses sont à l'extrémité , et que l'espérance même semble défaillir, on voit apparaître soudainement l'homme que la main de Dien amène pour maîtriser la tempête et accomplir ce qu'exige le cours des événements. A l'époque dont nous parlons, où la chrétienté était si profondément bouleversée par les schismes , les erreurs , les passions, les intérêts, les abus, les vices de toute espèce qui la travaillaient au dedans, et l'enveloppaient en dehors comme d'un vêtement souillé, sa situation était d'autant plus critique qu'au milieu des révolutions de Rome elle avait perdu successivement trois papes; et ainsi, attaquée dans le principe même de sa hiérarchie , elle était encore privée du chef visible qui personnifiait ce principe. Dans ces sombres jours, il eût fallu, humainement parlant, à la tête de l'Eglise, un personnage puissant en œuvres et en paroles, un nom éclatant, capable d'en imposer au monde; et, comme dit l'Ecriture, un de ces chariots redoutables qui ont des dents et des pointes de fer, pour réduire en poudre les montagnes et les collines. Mais , dans les voies de la Providence, le secours vient du côté d'où on l'attend le moins; et, pour animer la foi et confondre la raison présomptueuse, l'Esprit de Dieu va choisir ce qu'il y a de plus faible pour maîtriser toutes les forces : un homme , un enfant, un pauvre sans nom, sans naissance, sans lettres, sans autorité, est tiré du fond d'un cloître pour diriger les peuples et marcher à la tête des rois.

L'histoire de tous les siècles est pleine de ces sortes d'exemples; mais celui que nous présente l'exaltation d'Eugène 111 est particulièrement remarquable.

Le pape Lucius était mort le 25 février 1145. C'était au moment où le peuple, dans l'ivresse de son triomphe, renversait à Rome tout ce qui lui faisait ombrage. Les sénateurs prétendaient dicter le choix d'un nouveau pontife; les cardinaux dispersés avaient peine à s'entendre; l'ambition de plusieurs d'entre eux, et l'intrigue des plus influents compli-

quaienl les embarras. Cependant tout retard pouvait amener un nouveau schisme etrallnnicrla guerre civile etreligieuse.

Dans ces fatales conjonctures, un moine de Clairvaux apprend tout à coup que les cardinaux, d'une voix unanime, l'ont t'iové sur la chaire de Saint-Pierre! Ce moine n'appartenait ni au corps épiscopal ni au collège des cardinaux ; c'était le timide Bernard de Pise, disciple de saintBernard, que ce dernier avait envoyé cinq ans auparavant à Rome, pour y fonder le monastère de Saint-Anastase. Encore cette mission semblait-elle au-dessus de ses forces, car ses fonctions à Clairvaux avaient consisté à soigner le cliauffoir cl a faire du feu aux religieux qui étaient transis de froid après vialines, ■parce qu'ils étaient peu vêtus *. » Se trouvant donc, malgré lui , abbé du couvent de Saint-Anastase, il avait eu à souffrir tant de vexations et de calomnies de la part d'un laux frère, qu'il risquait de devenir, selon ses propres expressions , la risée et la fable de toute la ville ^. Dans sa douleur , il avait instamment sollicité son retour à Clairvaux : « 0 mon père , écrivait-il à saint Bernard, depuis que je suis » éloigné de vous, ma vie se consume dans l'aflliction , et » mes jours s'écoulent dans les gémissements. Malheureux » que je suis! je n'entends plus votre voix si douce qui chary> mait si délicieusement mes oreilles; je ne vois plus ce vi- » sage qui m'était si cher et si désirable... Que ferai-je donc, » accablé comme je le suis?.... Souffrez, ô mon révérend » père , souffrez que je m'en aille pour chercher quelque » repos; et plaise à Dieu que le monde nous rejette et nous » oblige par ses persécutions à nous retirer dans les solitu- » des et à nous réfugier dans les montagnes et les cavernes » de la terre ^ ! »

Ce fut ce moine si faible et si humble, auquel pesait même la charge d'un seul monastère, qui se vit subitement élevé au faîte suprême de la catholicité! « Mais , dit l'anna-

* Ann. Cîst.,p. 393, n. 10. Voyez aussi, poiiv ce qui concerne l'histoire d'Eugène III, la vie de ce saint pape dans l'Histoire de Citeaux, vol. VI, pag. 194. Tous les auteurs contemporains s'accordent à le représenter comme im homme sans études et sans talents. Baronius seul est d'un avis contraire. — ^ Epist. Eug. III , n. 438, intcr epist. S. Bern. éd. Mubil. — ^ Epist. CCCXLIU et CCCXLIV, inter Ep. S. Bern. edit. Mabill. • Utinani et mundus nos abjiciat » et repellat in solitudinibus errantes , in nioutibus et speluucis et cavernis » terrœ ! >

liste de Citeaux, par un effet extraordinaire de celui qui l'appelait à ce poste éminent, l'abbé de Saint- Anastase éprouva quelque chose de ce qui était arrivé à l'apôtre que Jésus-Christ établit le chef de l'Eglise : car comme cet apôtre , avant l'effusion du Saint-Esprit, n'avait ni science ni lumière, et qu'il reçut au saint jour de la Pentecôte tous les dons nécessaires à sa haute vocation, ainsi le pieux abbé reçut en un instant des grâces si abondantes , qu'il fut changé , comme le premier des apôtres , en un nouvel homme ; de manière que tout le monde fut surpris, dès l'abord, de sa haute sagesse et de la fermeté de sa conduite ^ »

Immédiatement après son élection, les cardinaux vinrent le tirer de sa cellule et le conduire en toute hâte au palais de Latran, où, selon les usages du siège apostolique, le nouveau Pontife fut reconnu et proclamé sous le nom d'Eugène III.

A cette nouvelle inattendue, Rome s'émeut; le peuple s'assemble et réclame ; mais Eugène , accompagné des cardinaux, quitte la ville durant la nuit et se retire dans un monastère fortifié , où il reçoit la consécration épiscopale , le 24 mars de la même année.

Ces faits s'étaient si rapidement et si spontanément accomplis, que la chrétienté en demeura longtemps étonnée. Mais quand le bruit s'en répandit dans les déserts de Clairvaux, saint Bernard frappé de stupeur, éprouva toutes les anxiétés d'une mère éplorée. Il redoutait pour son fils spirituel cette élévation éblouissante; et, dans les premiers moments de sa sollicitude, il écrivit aux cardinaux une lettre dont le désordre même exprime les sentiments divers qui agitaient son âme. Il commence sans préambule :

« Que Dieu vous pardonne , qu'avez-vous donc fait? Vous » avez rappelé parmi les hommes celui qui était déjà dans » le tombeau; vous avez de rechef embarrassé de soins et s d'affaires celui qui ne voulait avoir ni soins ni affaires; et » vous l'avez obligé de se mêler parmi les peuples et de pa- » raître sur la scène du monde ! Vous faites monter à la » première place celui qui ne pensait qu'à être à la dernière ; » et ce dernier état est pour lui plus dangereux que le pre- » mier. Vous contraignez un homme qui élait crucifié au ' Ann. Cist. , t. II , p. 1 , n, 4 et seq.

278 nisToiRE

V monde de revivre dans le monde, et après avoir voulu être » au-dessous de tous dans la maison de son Dieu, vous le » choisissez pour le mettre au-dessus de tous! Pourquoi » avez-vous renversé les desseins du pauvre?... D'où vous est » venue la pensée d'environner d'épines et de ronces les » sentiers dans lesquels il marchait, et de le détourner de » son chemin et d'embarrasser ses pas?... Qui donc vous a » donné la volonté de vous saisir tout à coup d'un homme » simple et sans lettres, qui s'était enseveli dans un cloître, > et de le placer sur le trône de saint Pierre? Quoi! n'y » avail-t-il pas de sages parmi vous? N'y avait-il personne » qui fût capable , plus qu'Eugène , des fonctions de la pa- » paulé? Certes , c'est une chose tout à fait ridicule de pren- » dre un pauvre petit homme couvert de lambeaux ' pour en » faire le maître des princes, des évêques , des royaumes et » des empires. Mais que dis-je , quand je dis que c'est une » chose ridicule? N'est-ce pas plutôt une chose admirable? » Certes, c'est l'Un ou l'autre ; je ne le nie pas. Je ne rejette » pas la pensée que cela n'ait été l'ouvrage de Dieu, qui seul » fait des choses admirables.... mais j'éprouve des craintes à » l'égard de notre Eugène; car il est fort tendre et délicat , » plein de pudeur et de retenue , et plutôt accoutumé au si- » lence et à la contemplation qu'au maniement des affaires; » en sorte que j'appréhende qu'il n'ait point les qualités né- » cessaires à la place auguste où vous l'avez porté. Quelles » pensées croyez-vous que doive éprouver un homme qui » passe, sans transition , de la solitude du cœur et des mys- » tores d'une prière tout intérieure , dans le tumulte du » monde , et qui se voit traité comme un enfant qu'on arra- » che au sein de sa mère ? Hélas ! si le Seigneur ne lui prête » la main , il faudra nécessairement qu'il succombe ; et il » sera accablé sous le poids d'un fardeau qui surpasse ses » forces "■^ ! »

Cette lettre caractérise à la fois Bernard et Eugène. Mais en voici une autre , adressée à Eugène lui-même , où les accords du respect , de la tendresse et de l'humilité forment une douce harmonie :

«Bernard, abbé de Clairvaux, ofl're ses très-humbles

* Ridiculum profecto videtur pannusum homuncionem uMumi , etc, — " [ Bpist CCXXWll.

» respects à son très-aimable père et seigneur Eugène , par » la grâce de Dieu , Souverain Pontife.

» La nouvelle de votre exaltation s'est répandue dans ce » pays. Attentif à tout ce que j'entendais dire, je différais de 8 vous en féliciter, dans la pensée quevous me l'apprendriez ï vous-même; j'attendais que quelque messager vînt de votre » part me faire le détail de ce qui s'était passé; j'espérais » que l'un de mes enfants viendrait me dire pour adoucir * ma douleur : Joseph , votre fils, est en santé , et U règne sur » toute l'Egijpie * ! C'est donc malgré moi que je vous écris. » Mais puisque j'ai commencé, je parlerai à monseigneur. » Je n'ose plus vous nommer mon fils; vous l'avez été , et ï aujourd'hui vous êtes mon père... Vous êtes au-dessus de j» moi ; mais c'est par moi que vous êtes. Oui, il faut le dire, » je vous ai engendré par l'Evangile ; vous êtes devant Dieu » mon espérance, ma joie et ma couronne : Un fils sage est » la gloire de son père ^. 11 est vrai que désormais je ne vous » nommerai plus mon fils : Le Seigneur vous a donné un nom

» Abram fut appelé Abraham, Jacob fut appelé Israël * ; et, » pour ne parler que de vos prédécesseurs , Simon fut » nommé Pierre; Saul reçut le nom de Paul ^. Ainsi, par un » changement que je présume devoir être utile à l'Eglise, » Bernard, mon fils, se nomme Eugène, et devient mon » père!,,. Après ce changement, il vous reste à faire chan- » ger de nom à l'Eglise que Dieu vous confie , en sorte » qu'elle se nomme Sara , au lieu qu'elle se nommait » îa/'flï **, Comprenez cette énigme; j'espère que Dieu vous » en donnera l'intelligence. Si vous êtes ami de l'époux, » n'appelez pas son épouse i;otrc princesse, mais la princesse. » Au lieu de vous approprier ce qui est à elle, soyez prêt à » lui donner ce qui est à vous , votre propre vie... Serai-je » le seul qui n'aurai pas de joie de votre exaltation ? Oui , » j'en ressens; mais ma joie , je l'avoue , est tempérée par » la crainte; mon cœur est combattu de ces deux sentiments » à la fois. Quoique j'aie perdu le titre de père à votre » égard, j'en conserve le cœur et la tendresse; je contem- » pie votre élévation , et je tremble de voir une chute. Je

* Geii. XLV, 26. 2prov. X, 1. — 3 Isai. IXII, 2. — * Gen. XVII, 5. — XXXII, 28. — S Act. XIII, 9. — «Gen. XVII, 15.

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» suis ébloui de l'éclat de votre dignité, et je frémis à la » vue des périls qui vous environnent... C'est la place de » Pierre, du prince des apôtres, de celui que le Seigneur » a établi le chef et le maître de sa maison. Les cendres de » son tombeau se soulèveraient contre vous , si vous ne sui- » viez son esprit et ses exemples... Ses mains étaient pures, » son cœur élait désintéressé. 11 disait avec assurance : Je » n'rti ni or ni nrçjcnt *. Je n'en dis pas davantage... Vous êtes » établi le maître des nations et des empires , pour arracher » et détruire, pour édifier et planter... Cependant, souvej> nez-vous que vous êtes homme ; ne perdez jamais de vue » ce Dieu qui renverse les grands de la terre. Combien de » papes sont morts en peu de temps sous vos yeux ! Leur » règne a été bien court; il en sera de même du vôtre. Au » milieu des pompes d'une gloire passagère, méditez sans » cesse votre lin , et pensez que bientôt vous irez rejoindre » dans le sépulcre ceux dont vous occupez la place sur le > Siège apostolique '^. »

Eugène , après son sacre , alla résider à Yiterbe jusqu'à la pacification de Rome. Il s'y trouvait encore, quand il reçut une députation des évêques d'Arménie qui vinrent soumettre à sa décision leurs différends avec les Grecs. L'un de ces évoques témoigna devant la cour romaine que , lors de la célébration du saint sacrifice , il avait vu sur la tête du Pontife deux colombes environnées de lumière ^. Cette merveille fut regardée comme le présage d'un pontificat glorieux. En effet , durant huit années qu'il occupa le saint siège , Eugène 111 déploya dans toute sa conduite tant de puissance et de vigueur, que devant sa parole , tombèrent successivement toutes les inimitiés aussi bien que les obstacles matériels. Il présenta aux esprits impétueux une dérivation nécessaire, en les excitant à l'entreprise d'une nouvelle croisade ; et pendant qu'il tournait vers l'Orient l'activité européenne, il travailla au foyer même de la chrétienté à des réformes salutaires, et préparait les voies d'une rénovation générale. Il est vrai qu'Eugène avait pour guide saint Bernard : c'était là sa lumière; et le mérite d*; ce grand pape comme sa gloire fut de suivre un tel guide et de lui demeurer fidèle.

* Act. III, 6.-2 Epibt. CCXXXVIII. — ^ Olto Frising. Cliron. VII, c. 35.

Le Recueil des inslructioiis écrites, que le saint abbé de Clairvaux lui envoya, à différentes époques, compose le célèbre livre connu sous le nom de Livre de la consïdcraiïon; ouvrage sublime qui, se plaçant avec le pape au centre même de l'édifice catholique, lui fait envisager, sous tous les points de vue, le plan immense de l'Eglise et ses vastes dimensions. L'idée de cet ouvrage est celle de la réformation de l'Eglise par le développement des forces internes et vivifiantes de la papauté. Saint Bernard comprenait ce que cette institution divine renferme de ressources pour guérir, pour réparer, pour restaurer foncièrement les formes défaillantes de la chrétienté; et sous la corruption de ces formes, au sein même de la mort, il apercevait le principe toujours subsistant et le germe indestructible de la vie nouvelle et immortelle. Aussi , selon saint Bernard , la céleste cure de l'Eglise doit tout à la fois commencer et finir par le pape. « Il faut, dit-il, que votre considcraiion commence » par vous et se termine à vous. Vous devez premièrement » vous considérer vous-même ; ensuite ce qui est au-dessous î de vous; puis ce qui est alentour de vous; enfin , ce qui s est au-dessus de vous *. »

Ces quatre grandes perspectives embrassent , comme on le voit, l'univers tout entier, et elles indiquent les principales divisions de l'ouvrage. Nous devons y jeter un coup d'œil.

Dans la première partie, saint Bernard, envisageant la personne du pape, distingue nettement l'homme et le pontife. « Qu'êtes-vous? Vous êtes ce que vous étiez; et la di- » gnité dont vous êtes revêtu ne vous a pas dépouillé de » votre nature. Vous êtes homme, et bien qu'on vous ait fait » évêque, vous êtes toujours homme. Otez le voile qui vous » enveloppe, et vous vous trouverez homme nu, pauvre, ï misérable, né pour le travail et non pour les honneurs; s né d'une femme et conçu dans le péché '^.

» Mais, devenu pape, qui êtes- vous? Quel rang tenez- » vous dans l'Eglise de Dieu?

» Vous êtes , répond saint Bernard , le grand prêtre et le » souverain Pontife , le prince des évêques et le successeur » des apôtres; vous avez la primauté d'xVbel, le gouverne-

* A (e tua consideratio iiicboet , sed et in te fiuiatur, etc., lib. II, cap. 4, p. 418. —2 En quises?... Cap. 9, p. 422.

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» ment de Noé, le patriarcat d'Abraham , l'ordre de Mel- » cliisi'decli , la dignité d'Aaron, l'autorilé de Moïse , la ju- » ridiction do Sanuiel , la puissance de Pierre , l'onction de 1) Jésus-Christ. Vous êtes celui à qui les clefs ont été don- B nées , à qui les brebis ont été confiées. Il y en a d'autres » qui sont portiers du ciel , d'autres qui sont pasteurs de » troupeaux ; mais vous êtes à la fois pasteur et portier avec » d'autant plus de gloire , que vous avez reçu ce double » titre d'une manière diflcrente des autres. Chacun d'eux » n'a qu'une portion de troupeau; mais tous les troupeaux. » ensemble ont été commis à votre garde. Vous êtes pas- » teur, non-seulement des brebis, mais pasteur des pasteurs; » les autres partagent vos soins; à vous appartient la pléni-

s tude de la puissance Leur pouvoir est restreint dans

» certaines limites ; le vôtre s'étend à ceux-là mêmes qui ont » reçu pouvoir sur les autres... Voilà ce que vous êtes *. »

Mais après cette magnifique énumération des prérogatives du successeur de saint Pierre, Bernard met en parallèle les deux éléments, divin et humain, qui constituent le Pontife, et en fait ressortir les divers rapports.

« Un homme insensé sur le trône n'est qu'un singe sur » un toit... Ecoutez ce que j'ai à vous dire sur ce sujet. » C'est une chose monstrueuse qu'une dignité suprême et » un esprit étroit; un poste éminent et une conduite igno- » ble; une langue diserte et une main inutile; un discours » éloquent et des actions stériles; un visage grave et une vie » légère ; une autorité souveraine et une résolution vaine et » chancelante. Je vous présente le miroir, afin que vous re- » connaissiez vos difi'ormités;.. afin que vous acquériez ce qui » vous manque : tout manque à celui qui croit ne manquer de B rien... Partant, chercliez à compléter ce qui vous manque, » et n'ayez pas de honte à confesser vos manquements "^ ... »

De cette première considération , saint Bernard passe à la seconde , qui a pour objet la chpse qui est au-dessous du

* ... Quls sit, Papa vel siiiimuis Poiitifex. Cap. 7, p. 421 et seq. — Un de» prétendus réformateurs modernes, Calvin, au livre IV de ses Institutions, dit, en parlant du Lirro de la Gonsidciation , que c'est la vérité ello-mèiuo qui l'a dicté, lieniardus abbas in Libris de Vouside ratio no ilii hquilur , ut vcrilas ipsa loqui videatur. Si donc saint Bernard a énoncé la vérité, le calvinisme doit être dans rcrreiir, puisqu'il enseijjuc le contraire; et c'est Calvin (jui vend ce témoignage! — 2 !,;[, \i^ ^ap. 7.

pape : celle chose , c'est le monde entier confié au Souverain Pontife , non pour le dominer , non pour le posséder , mais pour le gouverner avec sagesse. « Car , dit-il , il n'y a ni poison , ni fer que je craigne tant pour vous que la passion » de dominer*. «Il veut que le pape étende ses soins sur tous, sans acception de personne, parce qu'il se doit à tous, aux sages et aux insensés , aux fidèles et aux infidèles , aux Juifs , aux Grecs , aux Gentils. II est de son ministère de travailler à la conversion de ceux qui n'ont pas la foi , d'empêclier ceux qui ont la foi de la perdre. Le saint part de là pour sonder les plaies de l'Eglise; il déplore le défaut de zèle dans les uns, un zèle trop acre dans les autres; il signale l'ambition et la cupidité comme les deux plaies les plus hideuses, comme la source des plus déplorables abus. Avant tout, il demande qu'on réforme l'abus des appels trop fréquents et trop faciles. « On en appelle à vous de toutes les » parties du monde : c'est un témoignage de votre primauté. » Quoi de plus beau en efi'et que de voiries faibles à couvert » de ropj)ression, dès qu'ils se couvrent de votre nom? T> Mais quel renversement de voir au contraire celui qui a » fait le mal se réjouir !... Eveillez-vous , homme de Dieu , T> lorsque cela arrive ^.... » Après avoir conclu au maintien du droit des appellations, en évitant l'usage abusif qu'on en avait fait , saint Bernard touche à un autre vice , à celui des exemptions, qui troublait la hiérarchie. «C'est un murmure > général des églises, dit-il; elles se plaignent qu'on les » tronque et qu'on les démembre. Vous demandez pour- » quoi? C'est qu'on exempte les abbés de la juridiction des » évêques; on soustrait les évoques aux archevêques et aux » patriarches. Cela est-il dans l'ordre, et peut-on l'excuser? » Vous le faites, parce que vous le pouvez; mais la question » est de savoir si vous le devez ^. » Ici le saint auteur indique les moyens les plus capables de ranimer la circulation de la sève vitale dans toutes les parties de l'Eglise; il veut que le pape veille à ce que chacun reste à sa place et remplisse les devoirs de sa position, que la subordination revive dans le clergé , la discipline dans les monastères , le bon

* Nam nullum tibi venenum , nullum gladium plus formîdo , quam libldiiiem dominandi. (Lib. III, cap. 1 , p. 425, n. 2). — 2 Lib. III, cap. 2 , p. 428. — 3 Idem, cap. 4, p. 431.

ordre dans les divers rangs de la société; cl ainsi, tout en respedant les instituions nées delà piété chrétienne, il veut qu'on les dégage des entraves qui en paralysent le développementet qu'on réforme les usages tombés en désuétude '.

Dans la troisième partie , saint Bernard propose au pape la considération des choses qui sont autour de lui, c'est-àdire la cour pontificale , les cardinaux, le clergé et le peuple romain. Le saint témoigne quelque embarras de s'expliquer sur des points si délicats , parce qu'on lui opposera la coutume; et que ce qu'il dira, quoique pratiqué autrefois, sera regardé comme nouveau , et ne plaira pas aux satrapes auxquels la majcslc convient plus que la vérilc '^. » Cependant, dit-il à Eugène, il y a eu des pasteurs avant vous qui se donnaient tout entiers au soin du bercail; des pasteurs de nom et d'effet, qui ne regardaient rien comme indigne d'eux, excepté ce qui pouvait nuire au salut de leurs brebis ; qui sacrifiaient leurs peines, leurs biens, leur existence, et n'avaient d'autre vue que de former à Dieu un peuple parfait. « Qu'est devenue cette coutume? s'écrie Bernard.... » Vous voyez tout le zèle de certains ecclésiastiques sebor- » ner à la conservation de leur dignité. Ils accordent tout à » l'honneur, et rien ou peu à la sainteté ^. Si quelque cir- » constance vous invite à vous abaisser, à vous rendre plus » accessible , on vient aussitôt vous dire que cela ne convient » point à votre dignité , que cela ne convient point à » votre rang, à votre personnage. La dernière chose dont » on parle , c'est de ce qui convient à Dieu *. »

Le saint passe en revue et stigmatise énergiquement les excès qui , de son temps, ternissaient l'éclat de la cour romaine. 11 revient ensuite au pape, et lui adresse cette hardie apostrophe : « Quoi donc ! ne vous éveillerez-vous pas au » milieu des fileis de la mort dont on vous environne? » J'éprouve pour vous une sainte émulation ; et Dieu veuille » qu'elle soit aussi profitable pour vous qu'elle est ardente » en moi ! Je sais quelle est votre demeure ; des incrédules » et des flatteurs sont de votre compagnie. Ce sont des loups

' Lib. III, cap. 5, p. 434. — - Quia non placcbit salrapis, plus niajestati tjuam vtritati faventibus. (Lib. IV, cap. 2, a. 3). — "^ ,lIonoii totiini dutiirj sanclitati iiibil, aut panuu. (Lib. lY, cap. 2, ii. 5), — ^ De plucitu ])ei uKiina incnlio est. (Ib ).

B et non des brebis ; et toutefois vous en êtes le pasteur... » Vous ne pouvez le nier ; autrement celui dont vous rem- » plissez le siège vous renierait lui-même. Je parle de saint » Pierre : mais nous ne voyons pas qu'il ait jamais paru en » public chargé d'or et de pierreries , vêtu de soie , porté » sur une liaquenée blanche , entouré de soldats , et suivi t> d'un bruyant cortège. Certes , sans tout cet appareil , » Pierre a cru pouvoir accomplir le commandement du Sei- » gneur : Paisse:^ mes agneaux, paissez mes brebis *. En effet, » dans l'éclat qui vous environne , on vous prendrait plutôt » pour le successeur de Constantin que pour le successeur » de Pierre. Je vous conseille toutefois de souffrir ces cho- » ses pour un temps, mais non pas de les exiger comme des » nécessités absolues ^... »

Ce simple conseil, qui termine le tableau des pompes romaines , caractérise la prudence de l'homme de Dieu , et marque en même temps la limite qui le sépare des modernes réformateurs dont le zèle sans mission s'est butté contre des formes temperaires, il est vrai , mais nécessaires. Semblables aux insensés qui couperaient l'arbre pour le dépouiller des insectes qui s'attachent aux feuilles et à l'écorce, ils ont prétendu purifier l'Eglise en abattant la papauté. Ce n'est point par l'abus qu'en corrige les abus , et jamais le mal ne le cède à un phis grand mal. Selon la parole de l'Ecriture, c'est par le bien au conlraire qu'il faut vaincre le mal. Aussi saint Bernard , après une sévère investigation de tous les vices qui s'étaient glissés , avec les passions et les faiblesses humaines , dans les plus saintes institutions de l'Eglise, indique, comme les véritables et If^s seuls antidotes du vice, les vertus contraires; et il résume dans un admirable sommaire , celles qui doivent décorer le Pontife de Rome : « Considérez avant toutes choses, dit-il, que l'Eglise » romaine, dont Dieu vous a établi le chef, est la mère et » non la souveraine des autres églises; que vous êtes, non » le souverain des évêques , mais l'un d'entre eux, le frère » de ceux qui aiment Dieu , et le compagnon de ceux qui le » craignent. Considérez que vous devez être une règle vi- » vante de la justice , un miroir de sainteté , un modèle de

* Pasce agnos meo9... pasce oves meas (Joan. XXI, 15, 16, 17). — ^ Lib. IV, cap. 3, p. 439.

» (lévolion , le conscrvalcur de la vérité , le défenseur de hi » foi, le docteur des nations, le protecteur des chrétiens, » l'ami deTépoux, le guide de l'épouse, le directeur du » clergé, le pasteur des peuples, le précepteur des igno- » rants, le refuge des opprimés, l'avocat des pauvres, l'es- » pérance des malheureux, le tutpur des orphelins, le » soutien des veuves, l'oeil des aveugles, la langue des » nuiels , le bàlon des vieillards, le vengeur des crimes, la » terreur des méchants , la gloire des justes, la verge des » puissants, le lléau des tyrans, le père des rois , le modé- » rateur des lois, le dispensateur des canons, le sel delà » terre, la lumière du monde, le Pontife du Très-IIaut , le » vicaire du Sauveur , le christ du Seigneur , le Dieu de » Pharaon ^ ! »

Voilà l'idée de la papauté! Est-il , parmi les réalités humaines , quelque chose de plus sublime?

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