CHAPITRE XXX-II
Suite du précédent. — Idée générale de la philosophie et de la théologie mystique de saint Bernard.
Dans le livre de la Considération, comme dans tous ses autres écrits, saint Bernard envisage simultanément , et jamais l'une sans l'autre, la voie active et la voie contemplative , la foi et les œuvres, l'amour et ses fruits, la charité et ses prodiges. Le but final de ses enseignements est le même que celui de sa vie : union avec Dieu par la contemplation et l'amour ; union avec les hommes par l'action et la charité. C'est ainsi que dans les'inslructions adressées à Eugène, après avoir déterminé les rapports du Pontife avec les choses de ce monde , il le transporte dans le monde invisible, dans la sphère des idéaux divins, et l'initie dans la science qui s'acquiert, non par l'activité de l'esprit , mais par la contemplation d'une intelligence épurée '.
Ici saint Bernard , d'un vol sublime , plane en quelque
* Lib. IV, cap. 7 , p. 444. — ^ QyjQ enim jnpru gimt ^ uctu non iniUjjcnt, sed inspeclu. (De Consid., lib. V, cap. 1).
sorte dans les sphères célestes. Il considère d'abord les anges; il explique leurs noms, leurs hiérarchies, leurs prérogatives , leurs fonctions diverses ; puis , abordant les plus éminents objets de la théologie, il contemple la Majesté divine , expose le mystère de la Trinité , les perfections de Dieu, et développe le dogme, si fécond en applications, de l'union du Verbe divin avec la nature humaine. Bernard , comme tous les docteurs ascétiques, fonde la science sur l'amour, et cherche à élever l'homme à l'éternelle vérité , bien moins par des spéculations abstraites que par la pureté du cœur et la pratique des vertus chrétiennes. « Les choses » qui sont au-dessus de nous, dit-il, ne sont point ensei- » gnées par la parole ; elles sont révélées par l'Esprit. Or, il » faut que la contemplation recherche, que la prière deman- » de , que la sainteté mérite , que la pureté obtienne ce que » la parole ne saurait exprimer ^ » Heureux ceux qui sont purs de cœur, parce qu'ils verront Dieu ^! Or, Dieu est la vérité même. Donc pour contempler la vérité au sein de ses mystérieux et ineffables abîmes, il faut passer par une voie purgative qui dépouille l'homme de tout ce qui fait interstice entre lui et la vérité , entre son œil ténébreux et la céleste lumière.
A ce caractère profondément chrétien , on reconnaît l'école de philosophie pratique à laquelle appartenait saint Bernard, aussi bien que Hugues et Richard de Saint-Victor ; école qui, dédaignant les vaines abstractions de la dialectique , mettait la science en rapport avec les besoins intimes de l'âme ^. Dans les œuvres de saint Bernard on ne trouve point un ensemble de doctrines scientifiques ; mais elles contiennent des idées éparses, de sublimes traits de lumière , qui éclairent et dominent toute la philosophie.
Partant de l'amour comme du foyer d'où jaillit la science, il établit que la pureté de l'âme , condition de la science pure , est en raison de l'amour des choses divines ; comme l'impureté de l'âme, cause de toute erreur, est en raison de l'amour des choses terrestres et charnelles. De là plusieurs sortes d'amour, qui , selon leur degré d'épuration , rapprochent l'homme de Dieu. Saint Bernard en trace la voie as-
* De Consid. , lib. V, cap. 1 . — 2 Matth. , V, 8. — ^ Voy. Précis de l'Histoire de la Philosophie , par les directeurs de Juilly, quatrième période.
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oendanto. Il faut que rànic passe à la fois de vertu en vertu et de clarté en clarté. A mesure que le feu de l'amour Ja dilate, son re.;:;ard s'étend et s'illumine; elle aime et contemple : elle contemple ce qu'elle aime; et ces deux actes, l'acte de la volonté qui aime, et l'acte de l'intelligence qui contemple , se confondront dans l'éternité en un seiil et même acte qui unit l'homme à Dieu; car, en même temps que notre esprit verra Dieu tel qu'il est, notre volonté se trouvera unie à lui , et opérera avec lui les œuvres divines *
L'homme n'est homme que parce qu'il aime et connaît; et celui qui aime le plus purement connaît le plus parfaitement. Or, pour connaître l'objet éternel de l'amour, il faut être assez épuré pour sentir l'action divine et la présence de Dieu. Ce sentiment est comme l'aurore du soleil spirituel qui se lève dans l'âme et lui dévoile les sublimes horizons du monde invisible, moment solennel et indéfinissable, dont nulle parole ne saurait exprimer le mystère. « Quand je l'au- » rais moi-même éprouvé, dit humblement saint Bernard, )) croyez-vous que je pourrais parler d'une chose qui est » ineirable!.. Ce n'est pas la langue, c'est l'onction de la » grâce qui enseigne ces choses : elles sont cachées aux » grands et aux sages du siècle ; mais Dieu les révèle aux » petits ^. i>
Toutefois la marque sensible et certaine du réveil intérieur est la force nouvelle qui porte le cœur à la pratique de la vertu, et une certaine connaissance de soi-même qui précède de plus vastes contemplations. C'est ce que saint Bernard explique par sa propre expérience : n Vous me de- » mandez comment j'ai pu reconnaître que le Verbe était » proche? .. Le voulez-vous savoir? C'est qu'il est vivant et » eflicace ; et du moment qu'il est entré dans mon àme , il l'a » réveillée de son sommeil; il a ému, attendri , blessé mon » cœur, qui est dur, pierreux et malade. 11 a commencé à » arracher et à détruire , à édifier et à planter, à arroser ma » sécheresse, à éclairer mes ténèbres, à ouvrir ce qui était » fermé, à embraser ce qui était glacé... C'est ainsi que, » pénétrant dans mon intérieur , le Verbe-Epoux ne m'a )> jamais fait connaître sa présence par des marques extra- » ordinaires, ni par la voix ni par des formes... J'ai seule-
* Voyez Serai, in Cant. caiitic. — ^ Serm. LXXXV, in Cont.
y> ment senti son action par le mouvement de mon cœur; » et j'ai éprouvé son active puissance par l'amendement de » mes vices, par l'amortissement des passions charnelles, )) par les reproches de mes fautes , le renouvellement de » ma vie, par la vue générale des choses qui m'ont fait ad- » mirer sa grandeur *. »
L'ûme qui aspire à celte divine lumière doit d'abord , et de toute manière , chercher à plaire à celui qui règne dans la cité céleste. Il faut que longtemps elle vive dans la foi obscure, laquelle, se développant peu à peu, s'exhale en œuvres généreuses et se couronne de fruits d'amour. Puis , se concentrant elle-même , et attirant la lumière par tous les désirs du cœur, dans son foyer le plus intime, elle devient lumineuse , elle darde les rayons d'un feu sacré , et s'épanouit devant Dieu , à la chaleur interne d'une ardente charité. «Il faut alors nécessairement, dit saint Bernard, » que l'àme se manifeste au dehors, comme une lampe qui » était sous le boisseau , et qui ne peut plus y demeurer » cachée... Le corps même, image de l'âme , participe à » cette lumière et la répand par tous ses organes; elle éclate )) dans ses actions , dans ses paroles, dans ses regards, dans » sa démarche, dans son sourire toujours suave et doux... » La beauté visible de la vertu est le signe de la nubilité de )) l'àme , et la rend propre au mariage spirituel avec le » Verbe divin ^. »
Ce mariage, cette céleste alliance est, comme nous l'avons vu , le terme où viennent aboutir tous les enseignements de saint Bernard : l'union de l'âme avec Dieu est le grand objet de la vie ascétique et de la philosophie chrétienne; elle commence en cette vie et se consomme dans l'éternité. Le saint docteur revient infatigablement à cette môme idée; il l'envisage sous toutes ses faces, et s'applique à en dégager tout ce qui pourrait la ternir. D'abord il démontre la possibilité de cette alliance : « Qu'on ne pense » pas, dit-il, que l'inégalité de deux termes la rende dé- » fectueuse ou entrave sa consommation. L'amour supplée » à tout , remplit tous les vides, comble tous les abîmes ; il * forme un nœud indissoluble, et rend parfait le mariage » spirituel ^. »
* Serm. LXXIV, io Cant. — 2 Sernu IXXXV, in Cant. — 3 Serra. LXXXIII.
Il explique ce mariage et en dévoile les glorieux mystères : « C'est un amour saint et clinslc, suave et Tort, intime > et vif, qui de deux n'en lait qu'un, selon le témoignage » de saint Paul : Celui qui adhère à Dieu ne fait plus fjuîin » mnnc esprit avec lui *... Heureuse l'ûmc qui se lie par un » tel amour! Eli! comment l'épouso de l'Amour n'aimcrait- » elle pas l'époux? Comment l'Amour qui est époux ne se- » rait-il pas aimé de l'épouse ^ ? »
La possibilité, les moyens et les conditions de cette union étant posés, saint Bernard aborde un autre point non moins délicat. 11 admet , avec tous les ascètes ^, la transformation de l'homme en Dieu ; mais il en écarte soigneusement toute identification pantliéistique, parla distinction nette et précise des deux substances, la substance créée et la substance incréée, qui ne peuvent se confondre; et ainsi il évite l'écucil contre lequel tant de philosophes ont échoué. Le sermon 71, sur le Cantique des cantiques, contient sur cette grave question , la doctrine formelle de saint Bernard : « L'union » de l'homme avec Dieu, dit-il , consiste, non pas dans la » confusion des natures, mais dans la conformité des vo- » lontés... Entre les trois personnes divines, il y a unité d'es- » sence et de substance ; entre l'àme et Dieu , il y a unité » d'aflection et de sentiment ^. » Cette même vérité est répétée ailleurs sous une forme plus didactique :« Dieu, dit-il, » en abordant de front la question du panthéisme. Dieu est » l'être de toutes choses, non que toutes choses soient la' ï même chose que lui ; mais elles sont de lui, en lui et par y> lui. Celui-là donc qui a créé toutes choses est l'être même » des choses qu'il a créées ; mais il est de telle sorte l'être » des êtres, qu'il en est le principe et non la matière ^. »
* I Cor. VI, 17. — ^ Idem. — ^ Voyez entre autres saint Jean de \a Croix, à presque toutes les pages de ses écrits. — * ... Non confusio naturarum , sed voluntatum coiisensio... Per charitatcin lionio in Deo, et Deus in homine est, dicente Jeanne, quia qui manetin ckaritato , in Deo inanet, et Deus in co... Atqui Deuni et liouiiiient , (juià propiiis exstant ac distant et \oluntntibu9 et subslantiis , longé aliter in se alterulriini nianere sentiinus , id est, non substantiis confusos, sed voluntatibus consentaneos. Et bsic unio ipsis coniniuiiio Tohuitatuni , et consensus in cbaritate. Félix unio, si experiaris : nulla, si comparaveris , etc. , etc. (In Cant. LXXI). — ^ Sano esse omnium dixerini Deuni, non (juia illa sunt (piod est illo, sed quia ex ipso, et per ipsnm, et in ipso sunt omnia. Esse est eiito omnium cpiœ facta sunt ipso faetor eoruni ; «ed causale , non materialc. (In Cant. IV).
Saint Bernard, dans ses discussions avec Abeilardet Gilbert de La Porrée, attache la plus haute importance à l'exposition pure du dogme de la Trinité, qu'il regarde, avec tous les Pères de l'Eglise , comme la base et la sauvegarde de la philosophie chrétienne. <^e dogme , en distinguant dans le un absolu trois personnes distinctes , donne l'idée complète de la Divinité. En effet. Dieu peut être considéré, selon l'Ecriture , comme l'être , comme la lumière et comme l'amour.
Comme Yèire, le Père est l'abîme infini et absolu de tout être ; le Fils , la manifestation infinie et absolue de l'être; le Saint-Esprit, la vie absolue et infinie de l'être. Considéré comme lumière, le Père est l'objet éternellement connaissant; le Fils est le sujet éternellement connu; le Saint- Esprit est le rapport vivant et éternel de l'objet et du sujet. Enfin , le Père , considéré comme amour éternel, aime éternellement ; le Fils est le terme éternellement aimé , et qui de toute éternité a répondu à cet amour ; l'Esprit saint est le rapport substantiel entre le Père et le Fils , l'amour procédant de l'un et de l'autre. Ainsi le dogme de la Trinité, révélant la parfaite plénitude de Dieu, si l'on peut s'exprimer ainsi , exclut par cela même la nécessité de la création pour compléter ou développer la Divinité ; il évite par conséquent toute confusion subtile entre le fini et l'infini. En dehors de l'orthodoxie de ce dogme sacré, la création ne se distingue point , aux yeux des philosophes , de la substance incréée, et de là les erreurs anciennes et modernes du dualisme , du panthéisme et du polythéisme. Saint Bernard, appuyé sur cet inébranlable mystère , ne craint point de sonder tout ce qui se rapporte à l'origine des choses créées, il interprète, sur ces profondes questions, les pensées de saint Augustin, admettant, comme lui et comme la plupart des docteurs mystiques , la préexistence de la créature dans la sagesse divine : « Où placer la raison des » choses , disait saint Augustin, sinon dans l'intelligence » même du Créateur ? Car il ne contemplait hors de lui » aucun modèle dont la création pût être une copie. Or, » il n'y a rien dans l'intelligence divine qui ne soit éternel » et immuable. Ainsi ces raisons , principes des choses , » que Platon appelle idées, ne sont pas seulement des idées;
» mais leur cire est l'èlrc vrai, puisqu'elles sont immuables » et éternelles, cl (jne tout ce qui est, de quelque manière » qu'il soit, n'arrive à existence ([ue par leur parlicipation^ï
« La raison des choses , dit Origène, c\istant dans la » sagesse par qui tout a été fait, il s'ensuit qu'il a existé là » aussi un monde plus beau, plus orné , plus grand que le » monde sensible , de toute la supériorité de la raison pure » sur les réalités matérialisées ■^. »
Telle est exactement la doctrine de saint Bernard. Pour lui, les prototypes des choses d'en basse trouvent en haut; et c'est en haut qu'il contemple , d'une manière plus sublime que Platon , les célestes idéaux qui prcexisleut dans la sagesse divine. «La créature du ciel, dit-il , a toujours devant t les yeux le miroir dans lequel elle voit clairement toutes » choses. Elle voit le Verbe , et dans le Verbe ce qui a été » fait par le Verbe; de sorte qu'elle n'a nul besoin d'emprun- » 1er des créatures la connaissance du créateur. Elle n'a » même pas besoin , pour connaître les créatures , de desî cendre parmi elles ; car elle les voit dans un lieu oii elles » sont d'une manière plus excellente qu'en elles-mêmes ".» Le saint docteur donne le nom de prédestination à la préexistence de ces idées : « La prédestination , dit-il , n'a pas » commencé avec la naissance de l'Eglise ; elle n'a pas même » commencé avec la création du monde , ni avec quelque » autre temps que ce soit; elle a devancé tous les siècles... » L'assemblée des élus a toujours été en Dieu, selon la pré- » destination ; elle lui a toujours été présente , elle a toujours » été aimée. Car , ajoute-t-il en empruntant les paroles de ;) l'apotre saint Paul , Dieu nous a comblés en Jésus-Christ » de toutes sortes de bénédictions spirituelles pour le ciel , » ainsi qu'il nous a élus en lui avant la création du monde, » par l'amour qu'il nous a porté , afin que nous fussions » saints et irrépréhensibles à ses yeux. » (Eph. i, 3, 4) "*.
* De Qu£Est. octosînt. tribus. Qnrest. XLYI. Voy. le Précis de la Philosophie tle Juilly, p. 22G. — ~ Oriijen. in Evang. Jomi. — ^ De Consiil. , lib. V. — * Serm. LXXVllI, in Cant. — lienedi.iit nos (iiKjnil Paulus , in Eph., 1 , 3, b) f« oinni bencdiclionc spii iluaJi , in cœlcslibus in Christo, sicut cltHjil nos in ipso anle miindi couslilitlioncin, ut ensciiiiis sancti et imtnaculati i« conspeclu ejus in charitatc; et acidit : Qui prœdeslinavit nos in adoptionem filiontm por Jestiin C/iristuin in ipso, sccundiiin piopoiitum rohinlatis $uw , in Jaudcm (jratiw &uw , in quù gratijicavit nos in dilecto Filio suo.
Saint Bernard voyait donc l'homme à la fois dans le monde idéal et dans le monde réel : entre ces deux mondes, il admetlait des relations et des participations nécessaires; et c'est en ce sens qu'il disait : « Que les mêmes choses qui sont en » nous, par la subtilité de leur nature spirituelle, sont aussi » au-dessus de nous par la sublimité de leur ctre^))
Aux mystères de la création il rattache l'œuvre de l'incarnation de Jésus-Christ. Ces deux idées primordiales ne s'expliquent que par l'amour ^. L'une et l'autre conçues dans la sagesse divine, avaient pour fin la réalisation du mariage spirituel de la créature avec le Verbe. De là les mystères d'amour admirablement symbolisés dans le Cantique des cantiques ; ils expriment les divers degrés par lesquels l'âme, embrasée, transfigurée par le Verbe, est en quelque sorte dcifiéc avec lui ^ ? Saint Bernard développe ce sublime point de vue par des analogies naturelles , et en déduit tous les principes de la vie ascétique. « Ainsi, dit-il, une petite » goutte d'eau, lorsqu'elle tombe dans un vase plein de » vin , semble cesser d'être ce qu'elle était, en prenant la » couleur et le goût du vin; ainsi le fer, que le feu échauffe, » rougit et devient semblable au feu lui-même , en perdant » son ancienne forme ; ainsi l'air, pénétré par la lumière du >) soleil, est en quelque sorte transformé, et devient lumi- » neux comme cet astre. Voilà comment, dans les saints, » il faudra que toute affection humaine se fonde , cesse » d'être elle-même» se transforme d'une manière ineffable, )> et s'abîme totalement dans la volonté de Dieu^... La sub- )) stance humaine , à la vérité , subsistera , mais sous une » autre forme , avec une autre gloire , avec une autre puis- )> sance. »
La réascension de l'humanité , opérée par l'incarnation du Verbe , suppose sa chute. Ici se présente le problème de l'origine du mal, de sa coexistence avec le souverain bien , de sa propagation dans le monde, du mode même de su transmission. Saint Bernard, sans traiter spécialement ces liantes questions, les touche cependant dans plusieurs de ses écrits ; sa doctrine est celle des Pères de l'Eglise. Il
* De Precept. et disp., cap. 20. — ^ Voyez Liber de dlligendo Deo, cap. 7 et scq. — ^ Sic aflici , deificari est. (Lib. de dilig. Deo, cap. 10 , n. 28). — * ... Atque in Dei pcnitus transfundi voluntatcni. (Lib. dedîlijj. Deo, ciip. 10).
établit , notamment dans son livre sur la grâce et le libre arbitre , que le mal , i\ son origine comme à tous les actes qui le reproduisent et le perpétuent, est toujours rcllct de la liberté de l'être créé. Et ce sentiment est si énergiqueinent exprimé par le saint docteur que , même à ses yeux , la persistance du démon dans le mal résulte de sa volonté propre , toujours pervertie : « Ce n'est pas , dit-il , une » force étrangère et violente , mais une opiniâtreté volon- » taire et une volonté opiniâtre du démon qui le fixe dans » le mal, et l'empêche de se porter vers le bien *. »
Quant à la nature même du mal , elle peut diflîcilement être saisie ; car , selon saint Bernard comme selon saint Augustin , tout ce qui est est bon ; et le mal ne saurait avoir une substance propre : « Si le mal était une substance, » cette substance serait bonne... Ce qui est mal , dit ailleurs i le saint évêque d'IIippone , c'est la diminution ou la pri- » vation du bien ^ »
Une autre question mystérieuse, qui se rattache aux précédentes , est celle de la transmission du mal à travers les générations humaines. Saint Bernard énonce sur ce sujet des opinions assez positives : » La naissance terrestre , » dit-il , me perd ; c'est la naissance spirituelle qui me » sauve ^. 1»
» Le péché , ajoute-t-il dans le même écrit , nous est » communiqué par la voie de la génération ; et la rédemp-
* De Grat. et lib. orb. , cap. 6, 8 et 10, « ... ïïec caret ( diabolus) libero arbitrio... quodque is non valet in bonum respirare, non aliéna facit violenta oppressio,sedsuaipsiusinmalo obstinata voluntas, acvoluntaria obstinatio,etc.>
Cette vérité, qui jette un si grand jour sur le dogme des peines éternelles, a été amplement développée par M. Bautain , dans la lettre trente-septième de la Pkil, du Christian. « L'ange des ténèbres, dit-il, a préféré vivre de sa » vie propre, et il préférera toujours l'indépendance h la subordination... C'est » bien elle ( cette créature), qui a voulu cet état violent si contraire à sa na- >ture, à sa loi... Elle est dans les tourments; mais la cause de ses tourmenta » est en elle , et non en Dieu ; c'est l'énergie de son opposition , l'ardeur de
• son vouloir propre ; et son tourment durera tant qu'elle voudra , ce qui est > contraire à sa loi ; et elle le voudra toujours, puisque l'amour infini n'a pu
• la porter à se renoncer dans son orgueil, à reconnaître sa dépendance... ■ — ^ S. Aug., Confess., lib. VII, cap. 12, et Enchir., cap. 12.
< Le mal, dit 91. Bautain, n'a point de substance, point d'être ; il n'est ({u'une
• négation, ou le refus que fait la créature d'admettre la vérité et la vertu de » l'être. » (Phil. du Cbrist., vol. II , lettr. XXXV). — 'Terrenn nativitas perilit me j et non mullù nagisgencratiocœlcatis conservât me. (Doorr. Abcul., cap. G).
s tioH nous vient par la génération spirituelle que Jésusï Christ nous donne par sa croix et sa mort. »
H développe cette pensée dans un autre ouvrage : « C'est » avec raison , dit-il , que nous avons tous contracté le » péché d'Adam , puisque nous avons tous péché en lui , en » ce que nous étions tous en lui lorsqu'il a péché , et que » nous avons tous pris naissance de sa chair par la concu- » piscencc de la chair même. Mais qui doute que la naissance » selon l'esprit , que nous avons tirée de Dieu , ne nous » soit bien plus intime que celle que nous avons tirée d'Adam » selon la chair? considérant surtout que nous avons été » en Jésus-Christ, selon cet Esprit, bien plus avant que » nous n'avons été en Adam selon la chair *.,.. »
Ainsi , dans toutes les questions philosophiques , Bernard revient à l'idéal primitif des choses. Il envisage cet idéal sous le double point de vue de la science et de la pratique. La science , pour être vraie , doit en reproduire le reflet et le caractère. La pratique ou la vie réelle doit de môme être dominée par ce divin idéal , qui est à la fois le modèle et la loi vivante de l'homme.
Appliquant ces vues à l'ensemble de l'œuvre de la rédemption , il y trouve la réalisation d'une seule et môme idée qui contient en germe tout le développement du monde et de l'humanité. Trois phases distinguent ce plan conçu dans la sagesse divine; et saint Bernard semble les rattacher à l'action personnelle des trois termes de la Sainte-Trinité. Ainsi s'explique encore le triple nœud de l'alliance contractée entre Dieu et l'homme. La première alliance a été faite par le Père -, la seconde , opérée par le Fils , a été le complément de la première ; une troisième alliance , consacrée par le Saint-Esprit , sera la perfection des deux. La première a été gravée sur des tables de pierre , afin qu'elle fût, en quelque sorte, posée en face de l'homme; la seconde a été implantée en l'homme lui-môme , pour le lier substantiellement au Fils ; la troisième sera exprimée , manifestée par la vie des élus.
«La création et la réconciliation , dit-il , regardent le «^ temps présent ; mais la confirmation regarde le siècle à M venir. Le Père a créé le monde au commencement des
* Tract, de laude nov. uùl., cap. 11.
B temps ; le Fils l'a réconcilié dans la plénitude des temps ; » le Saint-Esprit lui donnera l'acconiplissement, après le » temps présent. Le Fils a dit du Père : Mon père a agi » jusqu'à présent. Et il ajoute , en parlant de soi-même : » Pour moi, j'agis présentement. (Joan., v.) Mais le Saint- » Esprit pourra dire à la consommation des siècles : Le Père » et le Fils ont agi jusqu'à présent , et moi je commence à » agir ; c'est-à-dire , lorsqu'il aura rendu notre corps spiri- » tuel , que notre corps sera attaché à l'esprit , et l'esprit à » Dieu. L'ancien Testament nous apprend la création du » monde , et nous promet la réconciliation ; le nouveaa » nous présente cette réconciliation , et nous en promet » l'accomplissement. ^ »
Concluons ce chapitre , où d'ailleurs nous n'avons pu indiquer que sommairement les éléments partiels d'une haute philosophie , en remarquant la liberté tout apostolique avec laquelle saint Bernard aborde les plus intéressantes questions de la science chrétienne. L'école contemplative à laquelle il appartenait , autrement appelée Ecole mystique , avait pour base la foi ; et pour fin , l'amour : entre ces deux termes , les spéculations philosophiques pouvaient se déployer librement , sous l'œil toujours ouvert de l'Église. L'autorité qui veille sur le dépôt des traditions sacrées ne saurait entraver la production des fruits de lumière que la doctrine chrétienne enfante; semblable au père de famille qui tire de son trésor des choses anciennes et nouvelles ^, selon les besoins qui changent et se renouvellent avec les siècles, l'Eglise tolère, anime, encourage tous les élans du génie , tous les travaux de l'intelligence , toutes les investigations de la pensée humaine. Mais elle les maintient dans la voie tracée par la parole divine ; et autant qu'elle se montre confiante et libérale envers le talent qui lui demeure fidèle , autant elle est inexorable et inflexible à l'égard des esprits superbes que l'orgueil pousse en dehors des routes de la foi orthodoxe.
Le chapitre suivant nous montrera la nécessité de cette sévère vigilance.
* Serm. XCII. — ^ Ugo oninis scriba iloctus ia vcgno cœloruni, sinùli» e»t homini patiifuniilias (jui profcrt tlo thcsauio suo nova et vctera. ( MuUfi. XIII, 52).