‹ Histoire de Saint BernardChapitre 28 sur 55 · CHAPITRE XXXÏII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXÏII

Coup d'œil sur les hérésies du temps de saint Bernard.

Il n'est point d'erreur si absurde que l'esprit humaiu n'embrasse, quand, dédaignant les traditions sacrées, il suit ses propres lumières dans la recherche de la vérité. Ce serait un travail inutile et peut-être impossible , que de retracer toutes les espèces d'aberrations de la pensée : la diversité des vices logiques pourrait être, en quelque sorte , posée en équation avec les nuances infinies des vices moraux ; et ceux-ci , à leur tour, considérés sous le point de vue psycologique et physiologique , trouveraient sans doute leurs types dégradés dans la multiplicité des maux corporels. Cette triple manifestation du mal part originairement d'une même souche, et aboutit, chacune selon son espèce , à un fruit de mort. Chose remarquable ! une époque d'immoralité amène ordinairement une période d'erreurs ! et à la suite des égarements de l'esprit, viennent aussi les fléaux et les maladies corporelles. Ces trois séries de maux tiennent l'une à l'autre plus qu'on ne le pense , et se produisent l'une l'autre : les mœurs règlent l'esprit , et l'esprit roglepe corps ; et en définitive la santé publique dépend des doctrines, comme les doctrines dépendent de la moralité. Il serait peut-être intéressant de partir de ce point de vue pour caractériser chaque siècle par la nature du mal qui le domine , et constater la transformation successive des influences qui s'insinuent dans le monde. Mais , sans vouloir insister sur cette observation , et pour nous en tenir au temps qui nous occupe, il est manifeste que le douzième siècle se distingue par la déviation de la raison humaine , et par la tendance hétérodoxe des spéculations de l'esprit. Cette tendance avait été préparée par la prédominance des mœurs barbares dans le siècle précédent : elle eut pour conséquence, un siècle plus tard, des calamités physiques de tous genres et une ère de mortalité effrayante *•

* On connaît les étranges et nombreuses maladies qui éclatèrent à la fin du treizième siècle. Ce fut surtout sous le règne des Valois que les populations eu furent décimées.

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Ici nous nous boincrons à exposer les |niuc,i pales hérésies qui se prodaisireiit au temps de sainl Heniaid; plus tard nous vej-rous Uiirnard aux prises avec elles.

La méthode d'Aristote, comme nous l'avons dit dans un chapitre précédent , l'ut le grand instrument à l'aide duquel tous les novateurs entreprirent de justifier leurs doctrines excentriques. L'espèce de fanatisme que l'élude des philosophes grecs avait fait naître dans les écoles chrétiennes poussait jusqu'à l'absurde les théologiens rationalistes. Les uns, entr'ainés par les séductions manichéennes , posaient en face de Dieu une nature primitive , coéternelle avec Dieu , assujettie dans son développement , aussi bien que Dieu lui-même, à des lois nécessaires et absolues '. D'autres , reproduisant les rêveries des Indiens et des gymnosophisles, voyaient dans la création l'objet éternel de l'amour divin, et reconnaissaient ainsi tous les êtres créés consubslantiels avec Dieu : panthéisme grossier qui confondait ensemble Dieu , l'homme et la nature ^.

D'autres , et c'était la déviation la plus générale de l'esprit du siècle, portaient dans la théologie chrétienne le goût des disputes, etl'esprit de curiosité que la dialectique avait rendu plus subtil; de manière que , discourant sur les dogmes , ils les mutilaient , pour ainsi dire , aiin de les adapter aux catégories scolastiques et de les soumettre aux étroites conceptions de la raison.

Enfin des novateurs fongueux et austères, sous le prétexte de purifier les mœurs , entreprirent la lâche de réformer la doctrine; et, arrachant tout ensemble du champ de l'Eglise les plantes du ciel et les plantes de la terre , ils composèrent un nouveau christianisme qui se brisa en mille fragments et se subdivisa en mille sectes.

Ces diverses hérésies , longtemps couvées dans les ténèbres , déployèrent ouvertement leurs symboles à l'époque

* Voyez Dargentré , Collect. Judic. , t. I. — ^ Voyez S. Bern. , in Cunt. , Sertn. LXXI.

Le panthéisme allemand , surtout l'école de Hegel , ne semble être ([n'une rdîatiuii de ces anciennes tireurs. Il faut lire , sur cette question , le remarquable ouvrage de M. l'abbc U. Maret, publié récemment sous le titre d'Essai sur le panthéisme dans les sociélcs modernes, 1840. — Voyei aussi une savante dissertation sur le niOmc sujet, pur M. l'ubbé Is. Gosclilcr, directeur m collège de Juilly.

OÙ Arnold de Brescia se flattait d'avoir abattu le chef de l'Eglise. Ce fut dans le Languedoc que s'organisa la première propagande ; la Provence et plusieurs diocèses de la France méridionale en furent bientôt infeclés. Ces contrées semblaient plus accessibles que d'autres aux entreprises des novateurs. Outre l'espèce de charme qu'exerçait sur des imaginations vives le mysticisme oriental, elles subissaient depuis longtemps les influences d'un clergé grossier et ignorant. Les vices , les scandales publics , dont un grand nombre de pasteurs olTraient le révoltant spectacle , ne prêtaient que trop d'armes aux prédicateurs des nouvelles doctrines. Ceux-ci n'attaquèrent d'abord que le clergé ; mais du clergé , ils passèrent à la hiérarchie ecclésiastique; de la hiérarchie à l'autorité de l'Eglise; et cette digue une fois rompue, les erreurs pénétrèrent par torrents dans toutes les écoles schismatiques. Chacune de ces écoles se produisait comme la seule et véritable Eglise , sous un nom emprunté soit à son chef, soit à la ville où elle venait de naître *. C'est ainsi qu'on vit apparaître presque simultanément les diff'érentes sectes manichéennes qui, favorisées par Roger, comte d'Albi, se rendirent dans la suite si redoutables sous leur nouveau nom d'Albigeois ^. Les Pétrobusiens, disciples de Pierre de Bruys, avaient été leurs prédécesseurs. Ils se divisèrent; et de leur sein sortirent les llenriciens, plus fougueux que leurs devanciers. Tanchelme et ses partisans , connus dans le douzième siècle sous le nom d'hérétiques de Cologne, mitigèrent les doctrines du moine Henri , et les propagèrent en Flandre, à Cologne, àUlrecht, en Hollande. Les apostoliques dePérigueux, les Cathares d'Italie, les Patarins ou Parfaits d'Allemagne , les Passagiens , les Bons- Hommes, les Arnoldistes, les Publicains, et une foule d'autres se signalaient par la singularité de leurs dogmes-et par leur commune révolte contre le centre de l'autorité catholique''.Le manichéisme des Albigeois, ainsi que le témoignent Ls monuments contemporains, n'était pas à la vérité la même

* En retraçant ces faits , on croirait écrire l'histoire de la réforme du seizième siècle : tant il est vrai que les mêmes errements conduisent toujours aux mêmes résultats! — '^ Dupin, Hist. des controv., douzième siècle, p. 356. — "^ Voyez sur ces différentes hérésies, Dupin, Hist. des controv. , au douzième siècle , et le Dictionnaire des hérésies.

(lorli'inc que cello de Manès. Ils enseignaient que Dieu avait créé Lucifer ; que celui-ci , s'étant révollé contre Dieu , fut chassé du ciel avec ses anges, et que , banni des régions invisibles , il avait produit le monde visible sur lequel il régnait. Dieu, pour rétablir l'ordre, avait alors créé le Christ qui, aussi bien que Lucifer, n'était par conséquent qniuic crcnlnrc de Dieu. C'est en ce dernier point que les Albigeois s'accordaient avec les Ariens. Ces sectaires , pleins de ressentiments contre le clergé , à cause des rigueurs dont ils avaient été l'objet , attaquèrent principalement tout ce qui, dans la religion, se lie au sacerdoce. Ils rejetèrent la doctrine des sacrements, les cérémonies de l'Eglise, les])rérogativcs des Pontifes", condamnèrent la dinie et stigmatisèrent les ecclésiastiques qui possédaient des biens fonds. Ce fut là surtout ce qui donna quelque poids à leur influence et attira à leur parti les peuples mécontents , et de cupides seigneurs impatients d'envahir les domaines de l'Eglise \ Saint Bernard, appelé à les combattre, fait un hideux tableau des sectes qui professaient quelques-uns des dogmes de cette formidable hérésie. Il les accuse de mener une vie dissolue sous des apparences trompeuses; et fait ressortir en particulier leurs enseignements touchant le mariage, le baptême des enfants, l'abstinence des viandes , le purgatoire et la prière pour les morts ^.

Parmi ces hérésiarques, Pierre de Bruys se signalait par son audace. Il dogmatisait en Languedoc et en Provence , tandis que son disciple , Henri, prêchait à Lausanne et faisait l'ajiùtre dans différentes autres contrées de la France"'. Le premier était laie; le second était un moine renégat. Tous deux enseignaient que les enfants encore privés de l'usage de leur raison ne pouvaient recevoir effîcacement le baptême ; et , fondés sur cette opinion , ils rebaptisaient les adultes qui entraient dans leur secte. Outre cette hérésie, ils en professaient une foule d'autres non moins pernicieuses, que le vénérable abbé de Cluny a réduites en cinq chefs : 1" Ils condamnaient l'usage des édifices sacrés, des temples cl des autels, et les faisaient abattre. 2" Ils rejetaient le culte de lu croix. 3" Ils défendaient la célébration du saint sacrilice ,

* Ilist. du Languedoc , t. II. — . 2 Voyez ses sciin. in Caiit., Oi, 65, GG, où CCS erreurs sont longuement exposées, — ^ S. Bcrn., cpist. CCXLI.

regardant la messe comme inutile ou superstitieuse. 4" Ils enseignaient que la prière et les bonncsœuvres, pasplusque la messe, ne pouvaient contribuer au soulagement des défunts. 5° Ils éliminaient du canon des Saintes-Ecritures plusieurs livres de l'Ancien et du Nouveau Testament.

De telles nouveautés avaient captivé beaucoup d'esprits , et fomentaient de lamentables désordres. On ne voyait en Provence que des chrétiens rebaptisés , des temples profanés, des autels renversés, des croix brûlées. « Les églises » sont désertes , s'écrie saint Bernard en contemplant sur ^> les lieux mêmes les ravages de l'hérésie, les églises sont )> désertes ; les basiliques sans peuples ; les peuples sans )) prêtres; les prêtres livrés au mépris, et les chrétiens sans » Christ ! On dépouille nos temples comme des synagogues; » on ôte aux sacrements tout ce qu'ils ont de sacré ; on enlè- » ve à nos jours solennels leur auguste solennité ! Les hom- » mes meurent dans leurs péchés , et leurs âmes passent , » hélas ! de cette vie au redoutable tribunal de Dieu , sans )) avoir été réconciliées par le sacrement de la pénitence, » ni munies de la sainte communion ! Les petits enfants sont » exclus de la vie , puisqu'on leur refuse la grâce du baptê- » me, et qu'on les empêche d'approcher de Celui qui cepen- » dant a dit assez hautement : Laissez venir à moi les petits » enfants' !....»

Oh! que ce langage exprime bien la vraie sollicitude qu'inspire le salut des âmes! Saint Bernard, dans cette occasion , ne perd pas son temps à réfuter des doctrines ; il est trop pressé des auver les âmes. Il n'envisage ces doctrines que dans les effets funestes qu'elles exercent sur lésâmes ; il les touche au vif ; il en indique les mortelles conséquences, et nous le verrons bientôt accourir , non pour disputer ni pour discourir, mais pour instruire et guérir^ !

Tandis que les Ilenriciens se fortifiaient à Toulouse , oii l'abbé de Clairvaux ne tarda point à se rendre, d'autres hérétiques, exaltés par Tanchelme, propageaient eu Flandre,

* Basilicae sine plebibus , plèbes sîi;e faccrdotibus , sacerdotes sîne débita reverentia sunt , et sine Christo denii jue christiani. Ecclesiae synagogœ reputantiir, sacrainenta non sacra censentur; dies feslivis frustrantur solemniis, etc. (Epist. CCXLl). — 2 Saint Bernard empêcha l'essor de l'hércsie au douzième siècle. Que serait-il advenu s'il y avait eu un saint Bernard au seizième siècle ? Que serait-ce si de nos jours nous avions un saint Bernard?

3(>2 lusTOiRi;

ù Cologne ci thins une partie de la Hollande, des doctrines pins (liuigeronsos et pins extravagantes encore, Tanchelme ou Tanchelin était comme Pierre de Brnys, un simple laïc. 11 prétendait avoir la mission de réformer la discipline et renseignement de l'Eglise. Ainsi que tons les autres réformateurs de son temps , il déclama d'abord contre le Pape , contre l'épiscopat , contre les usurpations du clergé; il interpréta bientôt à sa manière le sacrement de l'autel ; et ces premières tentatives ne furent que les préliminaires de ses doctrines insensées. Cependant ces doctrines trouvèi'ent des partisans. Tanchelme , exalté par le succès de ses prédications, ne «e crut plus seulement un apôtre; il se présenta comme le fds de Dieu, soutenant que Jésus-Christ n'était Dieu que parce que le Saint-Esprit s'était posé sur Ini ; qu'ainsi , ayant reçu comme .lésus-Christ la plénitude du Saint-Esprit , il n'était point inférieur à Jésus-Christ, Le peuple le crut ; et Tanchelme fut honoré comme un homme divin. On assure même, et Abcilard entre autres le témoigne, qu'il permit qu'on élevât un temple en son honneur, tandis qu'il renversait les temples consacrés à Jésus-Christ ! Cet hérésiarque avait commencé sa carrière par condamner le dérèglement des mœurs cléricales; il la finit par sanctionner les mêmes désordres , et donna des scandales bien autrement monstrueux que ceux, contre lesquels il s'était élevé. La fascination de ses disciples était telle, qu'ils se glorifiaient des infâmes faveurs que 17?omjjic(/Jrm avait accordées à leurs femmes et à leurs filles *.

Qnelques sectes , issues de celles de Cologne , étaient arrivéespar une antre voie, sinon aux mêmes extravagances, du moins à une sorte de christianisme non moins dénué de vie et de vérité. Us enseignaient , écrit le prévôt de l'église de Cologne à saint Bernard , que les seuls jmr faits composaient la vraie Eglise, et que le reste des chrétiens était abandonné à la superstition et à l'erreur. Leur pierre d'achoppement avait été le dogme du purgatoire ; ils le rejetèrent , et soutinrent que les âmes , au sortir du corps , passaient immédiatement dans leur lieu, soit au ciel, soit eu enfer. « Demandez-leur donc , s'écrie saint Bernard, deman-

* Voyez son liîstoire et sa doctrino ilans Diipîn , Ilist. «les coutrov. au iloii- •âème siècle. — Voy. uussiDict. ilcs licicsics, ailiclo Tanvhclin om 1\incholnu:

» dez-leiir qu'ils vous expliquent ce que Jésus-Christ veut » dire , quand il parle d'un péché qui ne sera remis ni en ce » monde ni en l'autre ! Pourquoi Jésus-Christ aurait-il tenu » ce langage, s'il n'y avait en l'autre vie ni rémission ni pur- » gatoire possible *? » Du reste, la rupture de ce seul chaînon de la Révélation fit crouler pour ces hérétiques tout l'ensemble de la doctrine chrétienne. Après avoir nié le purgatoire, conséquents avec leur principe négatif, ils nièrent l'ellicacité de la prière pour les morts. Mais cette prière étant un des plus anciens usages consacrés par la tradition , il fallut , pour y échapper, nier la tradition; puis, cet usage se trouvant encore constaté par certains livres de l'Ecriture Sainte, il fallut rejeter ces livres. Enfin, les pères des premiers siècles , et notamment saint Augustin , priaient pour les morts, et l'Eglise, dans tous les temps, en fait la commémoration dans ses oflîces. Donc, répondent les hérétiques, saint Augustin et les Pères suivaient sur ces points les rêveries du paganisme, et l'Eglise, tout entière, dès les premiers siècles, donnait dans la superstition et dans l'erreur. Ainsi tombaient , sous la hache d'une fatale logique, toutes les colonnes de l'antiquité chrétienne.

Ce néo-christianisme , dépouillé de ses dogmes fondamentaux, de ses traditions, de son culte , de ses monuments séculaires et de toutes les garanties de son intégrité , ne tarda point à se mélanger avec les doctrines d'un faux mysticisme qui , rejetant toutes les formes pour ne garder que l'esprit , abandonna l'homme à la vanité de ses pensées. Les Cathares , ainsi appelés à cause du témoignage qu'ils se rendaient à eux-mêmes , comme formant une église d'une indéfectible pureté , ouvraient la porte aux plus étranges superstitions , tandis qu'ils la fermaient aux enseignements de l'Eglise. Selon ces hérétiques , le démon est le créateur des éléments matériels ; c'est lui quia formé le corps d'Adam du limon de la terre dans lequel un ange de lumière fut enfermé; il fit ensuite la femme ; et ayant cohabité avec elle , Cain naquit de leur union. Eve à son tour séduisit l'homme; et le fruit défendu , dont parle l'Ecriture , n'est autre chose que le symbole de leur commerce ". Ils enseignaient en

* In Cant., serm. LXVI. — ^ Mulier ad Adaraiini ivlt et qualiter cura ipso coiret ostendit et suasit. — Credere debemus quod lignum , quod est in me-

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oulro , dit un aiUenr grave , que le soleil est le diable , que la luiio c'est Kve , que les éloiles sont des démons , et qu'eniin ])ors()nne ne peut être sauvé s'il n'est de leur secte ^ Ce même auteur parle encore d'une autre secte qui , prenant le conlre-pied de celles qui rejetaient les Saintes Ecritures , donnait dans l'excès contraire. Les Passagiens aspiraient à une sainteté pliarisaif|ue, par l'observation littérale de la loi ancienne. Ils soutenaient que Jésus-Christ n'avait point aboli cette loi , et que pour être sauvé il fallait revenir au sabbat , à la circoncision et aux autres observances de la synagogue.

Enfin les Arnoldistes , disciples d'Arnold de Brescia , avaient de leur côté formulé un christianisme mitigé , après leur rupture définitive avec l'Eglise. Leur prédication se dirigeait principalement contre le Pape , et ils voyaient l'Eglise partout, excepté là où réside son chef visible. Trente de ces fanatiques passèrent en Angleterre pour y semer leur doctrine ; mais ils y furent exterminés avant d'avoir pu commencer leur entreprise. L'histoire ne leur attribue qu'une seule conversion ; ce fut celle d'une vieille femme : elle seule seconda les novateurs et reçut la semence de l'hérésie ^. Guillaume de Newbrige, historien presque contemporain, rapporte leur interrogatoire et leur supplice: tous protestèrent jusqu'au dernier soupir contre l'autorité du pape et l'enseignement de l'Eglise.

11 y eut dans le même temps un fanatique dont nous ne ferons mention ici que pour compléter ce tristéHableau. C'était un noble breton , Eon de l'Etoile , qui , dans le délire de son exaltation , s'annonçait comme l'envoyé de Dieu , chargé de juger les vivants et les morts. Eon avait , dit-on , été frappé de la formule finale de certaines prières de l'Eglise qu'il ne comprenait pas : Ver cum qui veiilnrns es judicnrc v'ivos et murluos. Il se persuada que c'était lui qui se trouvait désigné dans ces paroles; et il le

dîo paradlsî , est vulva rtiulîebrîs. (Voyez Fusslîn , I , p. 92). — * Dnpin , Hist. des contr. eccl., douz. siècle. — ^ (Uiipin, Hist. des coiitr. , ch. G, p. 349). Je regarde cette femme du ilou/.ième siècle comme la mère do ruin;licanismc; du moins l'a-t-elle conçu dans ses flancs : une autre femme a pu l'enfanter (piehiues siècles plus tard. Eu fait de doctrines, le temps do la gestation est plus ou moins long ; et entre lUi principe posé et ses conséiiuenccs réolisées, il s'ccoulu souvent des siècles.

persuada aux autres. Ses prétendues révélations sur la fin du monde et sur le jugement dernier firent impression sur le peuple ; et ce ne fut pas sans une forte résistance qu'on parvint à l'arrêter. Le pape Eugène regarda sa doctrine comme une folie, et non comme une hérésie *. 11 fit enfermer l'insensé prédicateur; mais ses disciples , plus insensés que lui , aimèrent mieux subir le supplice des flammes que de renoncer au culte de leur maître ^.

Telles furent les principales sectes qui s'élevèrent au douzième siècle et ourdirent contre l'Eglise une immense conspiration qui fit jeter un long cri de terreur à toute la chrétienté '.

Nous ne parlons pas ici des erreurs de l'évêque Gilbert de La Porée, sur lesquelles d'ailleurs nous aurons à revenir. Ces erreurs provenaient plutôt des abus logiques en matière doctrinale que d'une opposition voulue à l'enseignement de l'Eglise. Gilbert de La Porée n'osa point soutenir les propositions qu'il avait hasardées , en la présence de saint Bernard, et il s'empressa de signer la profession de foi dont ce dernier composa la formule *.

Il fallait, selon la parole de l'Evangile , que les semences de toutes ces erreurs manifestassent les fruits , avant d'arracher les plantes que le Père céleste n'avait point plantées. Ces fruits étaient mûrs ; et l'abbé de Clairvaux , chargé par le Souverain Pontife de prêcher la croisade , fit servir cette haute mission à l'extirpation de l'hérésie : c'est parla sainte folie de la croixqu'il allait confondre les doctrines humaines.

L'ordre chronologique de cette double série de faits forme , dans la vie de saint Bernard , une nouvelle période qui sera l'objet de la dernière partie de cet ouvrage.

* Eon (E:o:^) signifie l'être. Les gnoslîques appelaient Eons de prétendues incarnations de l'Etre suprême qui , suivant eux , se manifestaient de temps en temps sur la terre. Il est probable qu'une vague tradition de cette science occulte ne fut point étrangère à la folie d'Eon de l'Etoile. — ^ Dupin , Hist. des controv., ch. 6, p. 353. — ^ L'histoire des Albigeois et les terribles catastrophes qui s'y rattachent, appartiennent au 13® siècle et n'entrent pas dans le plan de cet ouvrage. La matière dont nous n'avons indiqué que les premiers éléments, se trouve traitée à fond dans l'ouvrage de M. Hurter, fie d' Innocent III, et de son siècle. — La Vie de saint Dominique , par le P. Domin. Lacordaire, ouvrage dont la seule annonce excite à un si haut point l'attention publique, complétera l'histoire de cette grande époque. — * Voyez sur la doctrine de Gilbert de la Force , le P. Perrone. S. J. Praelect Theolog., vol II, p. 94.

30fi HISTOIRE

EME EPOOÏE,

VIB APOSTOLIQUE r.E SAINT BEUNARn.

BEpriS 1.4 FltÛDICATIOn IIB Lt CROISADE JUSQu'a SU UORT. (1145. -1163).

Idée des croisades. — Situation de la chrétienté d'Orient.

Terre sainte ! Terre des douleurs humaines et des divines miséricordes , je te salue! Terre prophétique, patrie de Dieu et de l'homme , c'est toi qui maintenant appelles nos regards; et à ton seul nom une irrésistible émotion nous fait tressaillir , et les accents du chantre royal retentissent au fond de notre âme : 0 Jérusalem ! si je t'oublie , que ma droite soit mise en oubli !

Mais pour parler dignement de Jérusalem , il faut emprunter le langage de saint Bernard : « Je te salue donc , » cité sainte, cilé du Fils de Dieu , choisie et sanctifiée pour » être la source du salut ! Je te salue , demeure du grand » Roi d'où émanent les prodiges anciens et nouveaux qui » réjouissent le monde ! Souveraine des nations , capitale » des empires, métropole des patriarches, mère des apôtres » et des prophètes , foyer primitif de notre foi, la gloire et » la bénédiction du peuple chrétien !... Je te salue , terre de » promission où coulaient autrefois le lait et le miel en fa- X veur de tes premiers enfants, et qui a produit pour les » siècles futurs , les aliments de la vie et les remèdes de » l'immortalité. Oui, cité de Dieu, de grandes choses ont » été dites de toi ^ ! »

Jérusalem , quoique morte et desséchée, semble conserver la vertu, comme les ossements du prophète , de donner la vie aux morts qui touchent à ses antiques dépimilles.

* s. llcrn., Ad milites Templi , j). 39.

Son nom, à l'instar du nom de Dieu d'où il tire son origine, renferme une force cachée qui, à certains intervalles, se manifeste au monde comme l'étincelle électrique, et propage en tous lieux une commotion sacrée ; et quand le monde s'égare, ou s'épuise , ou s'endort mollement à l'ombre de la mort, ce nom vivifiant le réveille; et l'ange qui descend dans la piscine de la ville sainte, remue les sources de la vie et ranime la sève divine dans les veines de l'humanité.

Il n'est pas de grande idée, pas de principe initial, pas d'impulsion venant du ciel , qui , pour se répandre dans le monde , n'ait passé par la Terre-Sainte. C'est là que jaillirent , au cemmencement , les larmes et le sang de l'homme coupable ; là reposent , sous la montagne du Crâne * , les dépouilles d'Adam et de la mère des vivants. Melchisédech y vint offrir le sacrifice de la réconciliation future; et sous les pas du prêtre, selon l'ordre éternel, naquit Salem, la ville de la paix. Les trois races de l'humanité, lés descendants de Sem, de Cham et de Japhet, vinrent tour à tour mêler leur cendre à celle du père des hommes. Ainsi se for^ ma , autour de la première tombe humaine, autel primitif de la Miséricorde , le champ sacré de la mort , vaste cimetière des fils de l'homme , dont l'enceinte dut graduellement se dilater jusqu'aux extrémités du monde. Le sang des bêtes, le sang de l'homme , le sang de Dieu inonda successivement cet autel mystique; et du sommet de cet autel, sur la montagne sainte où le Christ consomma son sacrifice , la grâce divine alla répandre ses flots sur les morts, et arroser en tous lieux la poussière d'homme qui doit refleurir un jour. Toutes les nations semblent avoir quelques droits sur la Terre-Sainte ; du moins a-t-elle été possédée ou occupé'e tour à tour par les principaux peuples antiques etmodernca. De période en période elle réclame des tribus nouvelles; et c'est dans le flux et le reflux de leur sang que Jérusalem , véritable cœur de la terre , alimente les pulsations de sa mystérieuse existence. Nul doute que les croisades, ce grand avÀe do l'histoire moderne, ne se rattachent aux anneaux de

* Le Calvaire , lieu du crâne , aur lequel fut ptante'e la croix du Sauveur , renferme , dit-on , les ossements d'Adam et d'Eve. — Cette assertion n'a rien d'authentique ; mais elle se fonde sur de pieuses traditions que l'Eglise n'a jamais condamnées.

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celle longue chaîne de myslères. N'apercevoir dans cet aclc que renflioiisiasmc de quelques guerriers qui courent à la délivrance d'un sépulcre , ce serait dépouiller l'histoire de son idée vivifiante , ce serait méconnaître le plan providentiel dans les plus magnifiques développements de l'œuvre du christianisme.

Nous l'avons dit ailleurs * ; il y a dans les faits de l'histoire humaine un ordre de choses invisibles où les origines et les conséquences dernières des choses échappent à nos investigations. Nous ne pouvons saisir ici-bas que les reflets et les effets secondaires des causes cachées ; et , selon la doctrine de l'apôtre ,. c'est aux réalités supérieures et permanentes, bien plus qu'aux phénomènes passagers, que doit tendre la science chrétienne. Toutefois, à ne considérer les croisades que dans leurs résultats connus , il est impossible de leur contester une sublime idée, une nécessité divine, en quelque sorte, qui seule a pu produire de si grandes choses.

Notre objet n'est pas d'entrer ici dans les détails de cette phase de notre histoire. D'autres ont raconté les exploits des héros chrétiens, leurs travaux, leurs conquêtes, leurs éclatantes vicissitudes; mais nous devons constater, à l'entrée de la sphère que nous allons parcourir, l'esprit qui animait les guerres saintes, et l'immense influence qu'elles ont exercée sur la civilisation chrétienne.

Disons donc que la question, tranchée par les croisades, n'était pas de savoir si le saint sépulcre appartiendrait aux disciples du Christ ou aux disciples de Mahomet ; il s'agissait de décider lequel de ces deux peuples posséderait la domination du monde : celte question fut portée au tribunal de la ville sainte.

La formidable race des Turcs avait établi son empire sur tout l'Orient ; de là elle menaçait d'envahir l'Occident : les nations européennes , aflaiblies par le morcellement du territoire et par leurs dissensions intestines , tremblaient à l'approche des flots de cette mer impétueuse. Quelle digue eût été capable d'arrêter le torrent, de le refouler, sinon la digue formée par le rassemblement de tous les peuples chrétiens ? Mais un tel concours , un soulèvement si universel ne pouvait se réaliser , comme toutes les grandes choses,

• Introd , p. 73.

DE SAll^T CEUNARD. 309

que sous l'action d'une idée religieuse. Le divin souffle de la religion possède seul la puissance d'exciter en tous les hommes un sentiment analogue, de les unir dans une même pensée , et d'allumer partout la flamme active d'un généreux enthousiasme.

L'esprit humain ne comprit pas alors sans doute les ramifications hautes et vastes de cette idée : l'homme est presque toujours l'instrument d'une œuvre qu'il ne connaît pas; la semence qu'il a semée ne se révèle que par son fruit. L'ardeur guerrière des croisés n'aspirait qu'à la délivrance d'un tombeau ; et elle délivra le monde. Il fallait , pour frapper l'esprit du siècle et se rendre accessible à tous , que l'idée supérieure des croisades se formulât nettement et simplement. Il s'agissait donc d'arracher au démon la possession de cette terre sacrée au-dessus de laquelle le ciel s'était ouvert pour rendre témoignage au Fils de Dieu. Voilà ce qui fut compris par tous ; et la divine magie de cette idée réveilla la foi, et captiva la chrétienté tout entière. Il en résulta , pour première conséquence , un subit rapprochement des peuples, une merveilleuse concordance de sentiments , d'intérêts et de pensées qui , d'une manière inattendue , mit fin aux discordes religieuses , aux troubles politiques , aux guerres civiles. La seconde conséquence , inhérente à la première , fut un nouveau relief , pour ainsi dire, de la Papauté, qui reparaît inévitablement au faîte des choses humaines toutes les fois qu'un besoin d'union se fait sentir parmi les peuples. Jamais aucune doctrine , aucune théorie , aucun triomphe d'armes ou de paroles ne donna au Saint-Siège plus de poids et d'influence dans les afi"àires du monde que le seul fait des croisades ; et cette influence centrale , cette haute prépondérance était la condition du développement du moyen-âge et de la civilisation des âges futurs.

Qui n'admirerait la force qui a pu appeler et réunir cent peuples comme une seule famille de frères ? A peine si un siècle auparavant on parvenait à rassembler une armée de cinq ou six mille hommes ! Ce fut au sein de la grande armée chrétienne que l'action du chef de l'Église reprit son ascendant sur l'unité catholique. Qne si on joint à cette considération les vertus magnanimes que les guerres saint,es

firent naître ; si même , en prenant l'extrême opposé , ofi songe à la foule de chrétiens oisifs et dégénérés que l'Occident dégorgea sur l'Orient, et à la vaste purification qui en résulta pour l'Eglise , on découvrira dans les croisades une nouvelle série d'inappréciables avantages.

Celte purification ne fut pas seulement morale et matérielle ; elle se fit sentir principalement dans la sphère intellectuelle. Nous avons vu dans les chapitres précédents quelle était partout la fermentation des esprits ; le dévergondage de la pensée humaine débordait de toutes parts ; et si, à cette époque, l'énergique activité de la raison n'avait été subjuguée par un attrait supérieur , elle eût dévoré la civilisation naissante, et l'Europe serait retombée dans les ténèbres de la barbarie. Ici se montre , sous le point de vue intellectuel, un des effets les plus immédiats et les plus merveilleux des croisades. Le nom de Jésus- Christ, prêché partout avec l'autorité de la foi, imposa silence à la raison discoureuse. Au souvenir des lieux saints, où s'étaient accomplis les mystères d'amour, la piété chrétienne reprit son empire sur les esprits; les larmes de la componction remplacèrent de stériles discussions; et aux vaines disputes, partage des temps insipides , succédèrent l'action et les œuvres , caractères distinctifs des époques de foi. Il serait diflicile de se représenter quel eût été le sort de l'Europe chrétienne , si les guerres saintes n'avaient point ouvert un nouveau cours au développement des esprits. Lu civilisation se trouvait bien plus compromise par la dévialion de la raison que par les incursions des barbares; et l'on ue saurait préciser quel eût été le plus grand malheur pour le monde catholique , ou le triomphe de Mahomet ou le Ij'iomphe de l'hérésie. Ce» deux adversaires de l'Église cherchaient en même temps à prévaloir contre elle : ils furent l'un et l'autre maîtrisé» par les croisades; et l'instinct de cette double mission animait si bien les prédicateurs des guerres saintes, que leurs paroles se dirigeaient à la fois contre les hérétiques et contre les infidèles; et les croisés eux-mêmes tournaient spontanément leurs armes contre les uns et contre les autres.

Sans doute que l'esprit de Dieu , la justice , la charité , la vérité, ne guidèrent pas toujours la niasse des soldats de

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la croix : nous ne prétendons pas contester les abus monstrueux qui trop souvent souillèrent leurs entreprises. Mais ici le seul point de vue qu'il importe de saisir , c'est l'idée qui plane sur ces hautes questions : c'est d'après cette idée, bien plus que d'après les faits accomplis, qu'il faut apprécier l'homme dont la chaleureuse éloquence donna le branle .aux croisades.

Un demi-siècle s'était à peine écoulé depuis la conquête de la Terre-Sainte , par Godefroy de Bouillon. La conservation du nouveau royaume entre les mains d'une poignée de chrétiens semblait plus miraculeuse que la conquête elle-même. En effet , nulle tentative des redoutables ennemis qui l'entouraient de toutes parts n'avait pu l'ébranler. LesFrancs orientaux, confiants dans leurs droits acquis , et pleins de foi en l'avenir , vivaient au jour le jour , sans s'inquiéter des préparatifs hostiles qui se tramaient dans le camp des Sarrasins. Il leur semblait humainement impossible de perdre cette terre chérie, achetée par tant de travaux et consacrée , pour ainsi dire, par une abondante effusion de sang chrétien. Cependant , vers la fin de l'année 1144, un funestre désastre vint tout à coup troubler leur sécurité et renverser leurs espérances, La ville d'Edesse , principal boulevard de la chrétienté d'Orient, Edesse, qui, selon une antique tradition, était la première de toutes les villes chrétiennes , puisque son roi avait, dit-on, été converti par Jésus-Christ lui-même ; Edesse retomba au pouvoir des Musulmans. Sa chute fit trembler Antioche et laissait sans défense la triste Jérusalem, gouvernéealorspar une femmes- Dans ce péril extrême, l'Orient jeta un cri d'alarme qui retentit en Occident. Les malheurs de la Terre-Sainte exci- ,tèrent une affliction générale ; mais nulle part ils ne trouvèrent une plus vive sympathie qu'en France. C'était la France qaï avait conquis et fondé le nouveau royaume; des princes français en étaient les feudataires ; un Français était assis, sur le trône de Jérusalem. Aussi , quoique tous les états

* La ville d'Edesse était la capitale de la principauté fondée en Mésopotailifc par Baudoin , frère de Godefroy de Bouillon. Elle fut prise , après un horribte massacre, par le sultan de Bagdad , en 11 44. A cette époque, le trône de Jérusalem était occupé par Melisende, veuve du roi Fouhjues d'Anjou, en qualité de régente durant la minorité de son fils , Baudoin III.

chrétiens fussent intéressés à la conservation de la colonie orientale , à cause des ressources immenses qu'elle avait procurées au commerce, à la navigation , aussi bien qu'à la piété des pèlerins ; cependant la France , liée plus étroitement aux princes de la Terre - Sainte , y attachait en quelque sorte son propre honneur.

La nouvelle de la prise d'Edesse était arrivée en France au commencement de l'année 1145. Aussitôt la pensée de voler au secours des chrétiens d'Orient monta au cœur de Louis VII. Ce jeune roi , tourmenté dans sa conscience , espérait qu'une si sainte entreprise effacerait ses fautes et lui offrirait en même temps l'occasion de signaler sa valeur. Le souvenir de ses injustes démêlés avec le Saint-Siège, les regrets que lui causaient ses exactions en Champagne , et surtout l'horrible catastrophe de Vïlnj-le-Brîdé , tourmentaient incessamment son âme; et à ces motifs déjà puissants, se joignait encore celui d'acquitter le vœu de son frère aîné, qui était mort avant d'avoir pu, selon sa promesse, faire le pèlerinage de la Terre-Sainte.

Cependant, malgré ces considérations, Louis VII n'osa tlonner suite à sa généreuse pensée ; et soit que les difficultés de l'entreprise lui parussent insurmontables , soit que les remontrances de Suger , son ministre , eussent affaibli son zèle , plusieurs mois s'écoulèrent sans que la compassion publique ne s'exprimât autrement que par des larmes et de stériles complaintes.

Il appartenait au Pontife romain , au père commun des fidèles d'Orient et d'Occident , de rendre plus efficace l'intérêt qu'inspire à tous le sort de Jérusalem. 11 tourna ses regai'ds vers la France d'où étaient sortis quarante-cinq ans auparavant , les illustres héros qui avaient délivré le Salnt- Sépulcrc. Il exhorta leurs fils à défendre cette glorieuse conquête , et offrit à Louis VII l'honneur de l'initiative *. Les paroles du Saint Pontife trouvèrent un puissant écho dans la conscience du roi ; et celui-ci n'attendait plus qu'une occasion solennelle pour manifester publiquement ses pieux desseins.

* La letlro d'Eugène III n'est pas seulement adressée au roi , mais ù tous les Français : Diluctos lllios, principes et universos Dei Gdeles per Galiiaiu coostitutos. (Voy. Otto Frising. De gesta Frid., lib. I, cap. 35).

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«L'an du Verbe incarné, 1145 , le jour de la Nativité , dit la chronique, Louis, roi des Français et due des Aquitains , tenant sa cour plénière à Bourges , convoqua plus universellement que de coutume les évêques et les grands du royaume , et leur confia les secrets de son cœur.

> Après lui, Godefroi, évéque de Langres , homme de grande piété, parla en termes convenables de la destruction de la ville d'Edesse , et du joug honteux que les infidèles faisaient porter aux chrétiens. H tira beaucoup de larmes à chacun en traitant un sujet si lamentable ; puis il invita la noble assemblée de s'unir au roi pour prêter assistance à leurs frères.

» Néanmoins les paroles de l'évêque et l'exemple du roi ne furent alors qu'une semence dont la moisson dut être récoltée plus tard. On décida qu'une assemblée plus nombreuse se réunirait à Vézelay , dans le comté de Nivernais (en Bourgogne), à l'époque des fêtes de Pâques , afin que le jour même de la résurrection du Seigneur, tous ceux qui seraient touchés de la grâce concourussent à exalter la croix de Jésus-Christ.

• Le roi , plein de sollicitude pour son dessein , envoya des députés au pape Eugène, afin de l'informer de ces choses. Les ambassadeurs, accueillis joyeusement, et joyeusement renvoyés , rapportèrent des lettres apostoliques qui enjoignirent à chacun d'obéir au roi dans la guerre sainte , réglant la forme des armes et des vêtements qui distingueraient les soldats de la croix; et promettant à ceux qui porteraient le doux joug du Christ, rémission de leurs pé-» chés et protection pour leurs femmes et leurs enfants *. »

Une nouvelle croisade fut donc décidée en principe ; mais l'opportunité d'une entreprise si difficile n'était pas généralement reconnue. Personne sans doute n'avait osé combattre ouvertement les vœux du roi ; mais les embarras politiques et les hasards de cette expédition lointaine comprimaient

* Odo de Diogilo. De expedit., Lud. VII ia Orientem, lib. I.

« Tfuritii lactantes remissi sunt , litteras referentâs... Régi obedientiain, armis tmoduni et vestibus imponentes, etc. »

On Voit ici l'origine de l'uniforme ; et nous pouvons remarquer aussi la haute sanction que le pape donnait à la discipline militaire. Les temps modernes dédaignèrent cette sanction, et l'on y suppléa par le fameux code pénal. La dignité humaine a-t-elle gagne à ce changement?...

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l'essor de l'enlhousiasmo : à tous les matériaux d'un vaste ombrascment , il manquait encore rétincelle qui dut y porter la llanime. La situation n'était plus la même que lors de la première croisade ; la connaissance des lieux et des obstacles , le souvenir des maux qu'avaient endurés les compagnons de Godcfroi, et enlin l'expérience des vieillards, avaient rendu plus calme l'ardeur des chevaliers. Suger surtout , le prudent conseiller de Louis VU , dominé par les vues d'une politique toute positive , n'approuvait point le projet de la guerre sainte, il cherchait, sans succès , à en détourner l'esprit du roi *. Fort de ses raisons et de sa conscience, il n'hésita point, dans cette importante conjoncture , à s'en rapporter à la sagesse du saint abbé de Clairvaux. Celui-ci fut donc mandé à Bourges ; et Suger, en lui soumettant la décision d'une si grave question , était Lien loin de prévoir que ce serait lui , saint Bernard , qui embrasserait avec le plus de chaleur la pensée d'une croi^ sade , et qui renouvellerait au sein de la chrétienté le prodige de Pierre l'ermite.

Bernard cependant ne voulut point se prononcer avant l'arrivée des lettres apostoliques ; et ce fut même d'après son conseil, au rapport de plusieurs historiens^, que les ambassadeurs de Louis Vil partirent pour Rome. Mais les lettres particulières que saint Bernard écrivit en cette occasion à Eugène lll , mettent en évidence son sentiment personnel et les vues qu'il fit partager au Saint-Siège a La grande nou- » velle du jour, dit-il, ne saurait être indifférente à per- » sonne; elle est triste et grave; elle ne peut réjouir que nos j> ennemis. Dans une cause commune à toute la chrétienté ,

» Sa tristesse doit être commune aussi J'ai lu quelque

» part que l'homme de cœur sent son courage augmenter » avec les diflieuUés ; j'ajoute que l'homme de bien grandit » dans l'adversité. Jésus-Christ est vivement persécuté; il est » frappé, si j'ose le dire, dans la prunelle de l'ceil ; il soutfrc » dans les lieux mêmes où il a souifert autrefois. Saint » Père , il est temps de tirer vos deux glaives ! Qui le fera ,

1 Vita Sugerii a Wilh. de S, Dioiiys. — \^ Il y u ici' un point chnmologiquc diilércmnient rapporté pur Vilkeii, Geschichto der Kreutiugo, 3 Btich.; et par Liidcn , Geschlclite dcr Teutschoii Volke», vol. X , p. 398, n. 10. Noua avons suivi la version des plus anciens annalistes.

•D sinon vous , qui êtes le successeur de celui à qui ils furent

» donnés en dépôt ? L'un et l'autre glaive appartiennent à

» Pierj'e; ils doivent être tirés du fourreau, selon que la

> nécessité le commande; l'un par votre ordre, l'autre par » votre propre main *. Il fut dit à saint Pierre : Rcmellez » votre fjlaive dans le fourreau. (Joan. 18). Donc ce glaive » lui appartenait aussi bien que l'autre glaive; seulement il » y en avait un dont il ne devait pas se servir de sa propre ï main.

3> Maintenant, dis-je, le moment est venu de vous servir » de l'un et de l'autre. Vous devez dans les conjonctures

> actuelles, imiter le zèle de celui dont vous tenez la place. » J'entends une voix qui s'écrie : Je vais à Jérusalem pour

> y être crucifié de nouveau ! Que les uns soient sourds à » cette voix ; que d'autres l'écoutent avec indolence ; pour i vous , successeur de saint Pierre , vous ne pouvez fermer » votre oreille , et vous devez dire : Lors même que tous » sei-aient scandalisés , moi je ne le serai jamais! Ne nous laisï sons pas rebuter par d'anciennes défaites ; cherchons plu- » tôt à les réparer. Parce que Dieu fait ce qu'il veut, est-ce » que l'homme est dispensé de faire ce qu'il doit ?... Il est » vrai que , selon le langage de l'Ecriture, nous avons mangé » un pain de douleur , nous avons été abreuvés d'un vin » amer. Mais pourquoi vous décourager, ami de l'Epoux? » Peut-être que cet Epoux aimable vous a réservé le bon » vin jusqu'ici ! Peut-être que Dieu , touché de nos misères , » nous sera désormais plus favorable ! C'est ainsi , vous le » savez, qj'il a coutume d'en agir avec les hommes; et ses » grâces les plus signalées sont ordinairement achetées par » quelque grande disgrâce. Le péril est imminent; il de- » mande de prompts secours. Le zèle qui m'anime m'a fait » parler avec hardiesse ^.... »

Ces chaleureux accents excitèrent la sollicitude du siège apostolique; mais, ainsi que nous allons le dire, il en résulta pour saint Bernard des suites qu'il était loin de prévoir.

* « Pétri uterque est ; alter suo nutu , alter sua manu , quoties necesse est, » evaginandus: » — Saint Bernard s'exprime ailleurs plus catéî;oriqnement encore sur la signification des deux glaives. (Voy. De consid., lib. IV, cap. 3, et Exh. ad milites Templi, cap. 2), — 2 Epist. CCLVI. Ad Eug. S, P.

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