‹ Histoire de Saint BernardChapitre 29 sur 55 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Suint Bernard reçoit la mission de prêcher la croisade. — Difficultés de cette mission. Assemblée de Yézelay.

Eugène III avait tellement pris à eœur les intérêts de l'Eglise d'Orient, qu'il eût désiré, à l'exemple du pape Urbain II, se rendre en France et emboucher lui-même , selon son expression, la trompette évangélique, pour appeler tous les braves et intrépides guerriers du royaume des Francs à la défense de la Terre-Sainte *. Mais les récentes révolutions de Rome le retenaient au delà des Alpes, et l'empêchaient de présider en personne l'assemblée de Vézelay. Il délégua donc , pour remplir cette mission apostolique, l'homme dont l'autorité surpassait, en quelque sorte, celle du Pontife lui-même : confier à saint Bernard la prédication de la croisade, c'était en assurer d'avance le succès.

Les ordres du Saint-Siège accablèrent de frayeur l'humble moine de (Mairvaux. Il avait atteint , à celte époque , la cinquante-quatrième année de son âge ; mais son existence semblait un permanent miracle, tellement son corps, amaigri et brisé par les austérités, épuisé par de longues souflVances, était frêle, pale et languissant. A peine pouvait-il se tenir debout; et, depuis trois ans il n'était sorti de son monastère que pour les atïiiires les plus importantes de son ordre; encore s'en excusait-il quelquefois; car, dit un chroniqueur, il était presque mort , et vous eussiez cru qu'il allait rendre le dernier soupir *. Et pourtant ce corps fragile et décoloré retrouvait des forces surhumaines quand il servait d'organe à l'esprit de Dieu. « Alors il s'animait graduellement, rapporte un de ses contemporains ^; et la parole

* Voy. Bull, du pape Eu^,. 111 pour la seconde croisade. — In Bullariitm romanum novissimmn. — « Optabat ipso (dit Odon de Deuil) tani sancto operi manuni primain prœsens imponerc ; sed tyrannida Komanorum pra>pedi(us, non potuit. » (Odo. de Dog., p. 12). — ^ a Corpus tenue et pêne praeiuortuum. • (Od. de Dioj;., p. \'l).

• Tractus suiu -viribus, écrivait saint Bernard lui-même eu 1 143 , et legitî- • mani liabeo cxcusationcm ut jum non potuui discurrcre ut lolebuiu. • (Epist CCXXVIII). ~ 3 siito do Sioone.

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coulait douce et ardente de sa bouche comme un fleuve de lait et de miel , en même temps qu'elle jaillissait de sa poitrine comme d'une fournaise d'amour, j)

Le moine Wilbold , abbé du Mont-Cassin , qui avait vu saint Bernard peu d'années auparavant , et qui avait été frappé de son éloquence, s'exprime ainsi à son sujet :«Cet homme vénérable, amorti par les jeûnes et les rigueurs excessives du désert, est extrêmement pâle; il porte des traces si profondes d'humilité , de componction et de pénitence ; il respire une si parfaite sainteté , qu'il persuade en se montrant et même avant de faire entendre sa voix. 11 est doué d'un excellent génie et de qualités extraordinaires; il parle avec simplicité; son élocution est claire, onctueuse et forte ; son action toujours facile et naturelle , son geste plein de grâce et de vérité. La vue de ce grand homme vous touche ; ses discours vous édifient , ses exemples vous portent à la vertu *. »

Ainsi la haute capacité de saint Bernard et les dons surnaturels dont il était doué , avaient fait oublier au Pontife les infirmités corporelles de celui qui était son père en Jésus-Christ. Il le chargea solennellement de prêcher la guerre sainte , et lui adjoignit d'autres hommes de renom pour coopérer à ce ministère; mais , ajoute naïvement la chronique de Guillaume de Tyr , « parmi ceux, qui furent » choisis pour remplir ces missions agréables au Seigneur , » le premier et principal délégué fut le sieur Bernard, abbé » de Clairvaux , homme de sainte conversation, et en tout » et partout d'immortelle recordation ^. ,) La volonté formelle du Saint-Siège prévalut sur toute excuse; et Bernard, plein de zèle pour l'Eglise , plein de déférence pour son chef, se chargea courageusement du pesant fardeau de cette mission apostolique.

Cependant les hommes du siècle, au milieu desquels l'abbé de Clairvaux allait se rendre pour les arracher à leurs foyers et les précipiter sur l'Asie , ne se trouvaient point dans les conditions favorables qui avaient si prodigieusement facilité la prédication de Pierre l'ermite. Nous avons déjà indiqué plusieurs des causes qui changèrent la disposition des esprits. Mais il en est une autre qu'il ne faut point

* Vilbaldi abb., Epist. CXIVII. — 2 Guill. Tyr., I. XVI, J 18.

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omcllrc , parce qn'ollc semble avoir été une des principales diilicullés que sainl Bernard eut à vaincre. Le temps où la deuxième croisade fut résolue était précisément l'époque où la ferveur chrétienne se manifestait sous une forme et par des œuvres qui s'accordaient alors avec les dictées de la conscience. La construction des basiliques sacrées , entreprise pour la gloire de Dieu et l'honneur de la vierge Marie , était le grand objet de la dévotion populaire. De vastes confréries , qui mettaient en commun leurs efforts et leurs trésors, s'étaient formées en divers lieuK pour payer à l'Eglise la dette de leur reconiiaissance , et laisser , en passant sur cette terre d'exil, un monument de leur piété. Ces confréries étaient. admirablement bien organisées; les hommes et les femmes, riches et pauvres, nobles et vilains, aspiraient à l'honneur d'en faire partie ; et nul n'y était admis , s'il ne s'était , par une humble confession de ses péchés, réconcilié avec Dieu , etsi , en même temps, il ne faisait vœu d'obéir au supérieur de la congrégation , et d'assister , selon les règles de la charité, les frères malades. Rien n'était plus édifiant que la discipline religieuse qui coordonnait ensemble la multitude des travailleurs. Ils marchaient , bannière déployée , par monts et par vaux , sous la conduite d'un prêtre , et se mouvaient tous ensemble comme un seul homme. Nous lisons à ce sujet des détails curieux, dans une lettre écrite en 1145 par le supérieur d'un monastère en Normandie, qui vit surgir une cathédrale magnifique à l'emplacemept de sa modeste église : o Qui a jamais oui, s'écrie l'abbé de Saint-Pierre, qui a jamais vu des princes , des seigneurs puissants dans le siècle, des hommes d'armes et des femmes délicates plier leur cou sous le joug auquel ils se laissent attacher comme des bêtes de somme , pour charrier de lourds fardeaux? On les rencontre par milliers traînant parfois une seule machine, tellement elle est pesante, et transportant à de grandes distances, du froment, du vin, de l'huile, do la chaux, des pierres et autres matériaux pour les ouvriers! Hien ne les arrête , ni monts, ni vaux, ni même les rivières ; ils les traversent comme autrefois le peuple de Dieu. Mais la merveille est que ces troupes innombrables marchent sans désordre et sans bruit... Leurs voix ne se font entendre qu'au signal donné ; alors ils chantent

des cantiques ou implorent merci pour les péchés... Arrivés à leur destination , les confrères environnent l'église ; ils se tiennent autour de leurs chars commodes soldats dans leur camp : à la nuit tombante , on allume des cierges , on entonne la prière , on porte l'offrande sur les reliques sacrées ; puis les prêtres, les clercs et le peuple fidèle s'en retournent avec grande édification, chacun dans son foyer , marchant avec ordre en psalmodiant et priant pour les malades et les affligés *. »

Telle était , au douzième siècle , l'expression la plus vulgaire de la dévotion catholique : elle fixait l'imagination active du moyen-âge, tout en coopérant d'une manière efficace au travail interne de l'esprit chrétien qui toujours , et sous toutes les formes , tend à unir les hommes dans une œuvre commune. Ainsi surgirent sur le sol de la catholicité ces impérissables chefs-d'œuvre du monde moderne, témoignant aux siècles futurs ce que peuvent les associations , quand l'esprit religieux les anime!

Mais on le conçoit, ces travaux pleins de charmes durent susciter plus d'une entrave aux hérauts de la guerre saint©. Il en coûtait infiniment de laisser là le monument sacré pour courir les chances d'une expédition lointaine, lorsque d'ailleurs on pouvait travailler à la gloire de l'Eglise , sans quitter le foyer domestique , et participer encore aux indulgences abondantes que les Souverains Pontifes avaient attachées aux œuvres des confréries chrétiennes. Ces considérations légitimes, jointes aux appréhensions que la prudence humaine avait répandues sur l'issue douteuse d'une croisade, paralysèrent les sentiments belliqueux et enlevèrent aux résolutions de Bourges leur ascendant sur l'esprit public. Cependant , dès qu'on apprit que saint Bernard embrassait cette cause et se préparait à la prêcher au monde , toutes les raisons se turent , et l'on n'attendait plus que les oracles de l'homme de Dieu.

L'assemblée de Vézelay avait été ajournée à la semaine sainte de l'an 114G. C'était à cette époque seulement que saint Bernard devait commencer sa mission. Mais dans l'intervalle il ne demeurait pas oisif; sa correspondance témoi-

' Haimo Abb. S. Pcfii Super dlvam. (Voy. Mabill., Ann. ord. , S. Bened., tome VI , p. 392).

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gnc du zèle qui le consumait ; et ses paroles écrites peuvent nous faii'c pressentir la chaleur des discours qu'il prononça d'abondance, discours dont il ne reste malheureusement aucune trace dans les histoires contemporaines *.

Voulant avant tout poser le fondement qui attire la grâce du ciel , il adressa une lettre au patriarche de Jérusalem , pour lui recommander l'humilité, vertu sans laquelle toutes les autres échouent et qui seule remplace toutes les autres. Cette lettre est pleine d'une onction grave et touchante : » Quand il a plu , dit-il, au Très-Haut , de découvrir la » profondeur de ses décrets sur le salut du genre humain , » il manifesta de telle sorte son amour aux liorames , qu'il » leur livra son Fils incréé ; et ce Fils s'étant fait homme » pour sauver les hommes, appela à sa suite ceux qu'il » choisit, et il choisit ceux qu'il préféra^. Mais parmi » ceux-ci, il en était un qu'il chérissait particulièrement ; » c'était le bien-aimé entre les bien-aimcs, l'élu entre les ï élus ; et il lui confia , à l'heure suprême de son sacrifice, » sa propre mère, la vierge Marie.... A quoi tend ce préam- » bule? Où veux-je en venir? Ecoulez attentivement! Le » Seigneur en a choisi plusieurs qu'il a revêtus de la dignité » sacerdotale; il a établi plusieurs princes sur son peuple ; » mais entre tous les évêques du monde, vous êtes le seul » préposé à la maison même de David , le seul qui avez reçu » en dépôt cette terre heureuse où a germé le fruit de vie, » où est née la fleur du mystère, le lis des vallées... Oia » vos soiiliei's , disait autrefois le Seigneur à Moïse ; car le » lieu où vous êics est sainl ^. Et vous aussi, qui habitez ce » même lieu, dépouillez-vous de toute attache terrestre!... » Oh! que ce lieu est redoutable, où le soleil du Dieu des » miséricordes s'est levé d'en haut pour nous visiter ! Oh ! » que ce lieu est redoutable, où le père de famille est allé » au-devant de son enfant prodigue et s'est jeté à son cou » pour le revêtir ensuite d'un vêtement de gloire ! où le » Sauveur du monde, si doux et si aimant , a versé sur nos

* Les discours que M. M'icliand met dans la lîouche de saint Bernard (Hist. des Croisades, 2" vol.) ont été composés par cet auteur sur les matériaux puisés dans les épîtres. Celte sorte de transforniatiou ne nous semble pas convenir à la véracité du style liistoriiiue , et nous n'avons pas cru pouvoir nous la permettre. — * De filiis hominum vocavit ad se (]uos voluit , et electos de ctttoris, et dilcctos pra? caeteris. — ' Exjd., III , 6.

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» plaies de l'huile et du vin; où le Dieu de toute consola- » tion a formé avec nous le pacte d'une éternelle alliance... » Oh! lieu saint et sacré , où notre divin Rédempteur n'est » pas entré seulement avec l'eau, mais avec l'eau et le sang* ; » lieu où il a daigné vivre et mourir!... Qui sera digne d'y » monter après lui? Celui-là seul qui a appris de Jésus- » Christ à être doux et humble de cœur. Sans l'humilité, » on risque de s'y perdre. Voulez-vous donc un appui soli- » de, inébranlable? Fondez-vous sur l'humilité... elle seule » vous rendra digne du poste que vous occupez ; elle vous » attirera les faveurs de Dieu, qui tout grand qu'il est, jette » ses regards sur ce qu'il y a de plus infirme dans le ciel et * sur la terre ^. »

Les relations que le saint entretenait depuis un grand nombre d'années avec les plus illustres personnages de son temps, relations que la Providence elle-même avait formées et multipliées, prirent toutes une nouvelle importance dès le moment où la croisade fut annoncée. Il les fit admirablement servir au succès de son ministère; et ainsi, avant même de soulever par la force de sa parole tous les peuples de l'Occident , son action moins manifeste, mais plus pénétrante , allait remuer les sommités sociales sur une multitude de points à la fois. Il dirigeait la conscience des rois et des pontifes , et par le fait il était le directeur de tout son siècle. Parmi les âmes qu'il conduisait dans les voies de Dieu et qui , plus que les autres, réclamaient, dans cette occasion, les lumières du serviteur de Dieu, citons encore la reine de Jérusalem. Depuis longtemps , et malgré la distance qui les séparait , Mélizende entretenait avec saint Bernard un fréquent commerce de lettres ^. Elle était veuve ; elle était régente : à ces deux, titres , elle avait droit à une sollicitude

* I. Joan., V, 6. — 2 S. Bern., Epist. CCCXCIII. — 3 Nous fondons cette assertion sur !e passage suivant d'une épHre de saint Bernard à Mélizende : € Je renouvelle le premier notre ancien commerce de lettres , dans l'espérance d'une prompte réponse, etc., etc. • ( Ep. CCLXXXIX ). Voy. aussi les Ep. CCVI, CCCLI et CCCLII, les seules qui se trouvent dans la collection; mais elles en supposent d'autres qui n'existent plus. Elles sont toutes du style d'un père qui parle familièrement à sa fille spirituelle. Guillaume de T^r, dit en parlant de Mélizende : • Cette femme , douée de sagesse et de prudence , »> porte en son sein un cœur d'homme ; elle est non moins éclairée que le • prince le plus éclairé. * Cet éloge fait l'éloge de saint Bernard.

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particulière. Mais saint Bernard, qui écrivait des lettres de douze pages au moindre des pauvres et au dernier des moines, n'avait que des réponses de peu de lignes à faire aux rois et aux puissants du monde : « Recevez , dit-il à » Mélizende , recevez ce peu de paroles que je vous envoie i comme une semence d'un pays éloigné, afin qu'elle pro- » duise une riche moisson dans votre cœur... Vous venez de )> perdre le roi votre mari ; et le roi votre fils est un enfant » trop faible encore pour porter le poids d'une couronne. » Tout le monde a les yeux tournés vers vous. Dans celte » situation , armez-vous de courage ; montrez dans une » femme la vigueur d'un homme. Réglez toutes choses avec » tant de modération et de prudence, que nul de vos sujets » ne s'aperçoive de la mort de leur roi, ne fasse de distinc- » tion entre le souverain qu'ils ont perdu et la souveraine » qui le remplace. — Je ne le puis , direz-vous; cela dépas- » se mes forces et ma capacité ; je ne suis qu'une femme » faible, chancelante, novice dans l'art de gouverner. — » Oui, ma fille , ces difiîcultés sont réelles , et je les con- » nais. Mais quelque eflVayants que soient les flots de la mer, » sachez que Dieu est tout-puissant pour les calmer : rien » ne résiste à son pouvoir *. » Ailleurs il lui adresse ces belles paroles : « Pour régner dignement sur les hommes, » il est nécessaire , ma chère fille , que Dieu règne sur vous. » La reine du Midi vint à Jérusalem pour entendre la sages- » se de Salomon ; elle voulut devenir l'écolière de ce grand » prince pour apprendre à gouverner ses états. Mais celui » que je vous propose pour maître est plus grand que Salo- )> mon ; c'est Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. Apprenez » à son école , en votre qualité de veuve, à être douce et » humble de canir; en votre qualité de reine , à aimer la » justice et à protéger l'innocence '^. »

Le serviteur de Dieu, soit par sa correspondance, soit par différentes courses apostoliques , préparait les voies à la croisade, et ne négligeait aucun moyen d'exciter le zèle des princes et des peuples.

Enfin , arrivèrent les jours de Pâques de l'année 114G. La renommée de l'orateur sacré avait attiré à Vèzelay une population immense. Le roi et ses grands vassaux ,

* Ei.isl. CCCLI. — 9 Idem , CCLXXXIX.

la reine Eléonore , un grand nombre de prélats , de chevaliers , et d'hommes de toutes conditions , se réunirent sur le penchant d'une colline qui , à défaut d'autre place assez vaste , avait été désignée pour la tenue du parlement *.«Car, dit la chronique contemporaine , ni la grande église , ni la place publique , ni le château ne pouvaient contenir la foule qui accourait de toutes parts. C'est pourquoi on construisit au dehors , sur le flanc de la montagne qui domine la plaine de Vézelay , une machine en bois {vastam machinam , dit Odon de Deuil ; sans doute une espèce de chaire) , afin que l'abbé de Clairvaux pût parler d'en haut à l'assemblée^.»

« Saint Bernard , fortifié de i'aulorité apostolique et de sa propre sainteté , monta donc sur cette estrade , ayant à son > côté le jeune Louis VU , déjà orné de la croix ; et lorsque l'orateur du ciel commença , selon sa coutume , à répandre la rosée de la parole divine , un cri général l'interrompit : La croix ! la croix ! ^ »

Le prédicateur ne put achever la lecture de la lettre encyclique du Pape. Alors, élevant sa voix avec force , il fit entendre les accents plaintifs de la ville sainte , et conjura les princes des Gaules et les peuples chrétiens de s'armer pour la défense du tombeau de Jésus-Christ. « Dieu le veut! » Dieu le veut! » s'écrie d'une seule voix l'immense assemblée. Le roi , vivement ému , se jette , en présence de tout le peuple , aux pieds de saint Bernard , et s'engage solennellement à marcher au secours de la Terre-Sainte. Bevêtu du signe sacré de la rédemption , il parle à son tour et annonce au peuple les heureuses déterminations que Dieu lui a inspirées , il convoque les braves guerriers et leur représente, en termes énergiques , l'impie Philistin versant l'opprobre et le blasphème sur la maison de David *. Les paroles du pieux monarque , entrecoupées de sanglots ,

* c'est le mot remarquable dont se sert un chroniqueur, magnum parlemenliim. (Voy. Gest. Lud. VII dans les Mém. sur l'Hist. de France , vol. IV, p. 329). — Un autre historien , Odon de Deuil , donne à cette assemblée le nom de viagnum colloguiuin. (Voy. Od. de Diog., 1. I , p. 92). — ^ Id. , loc. sit. — ^ a Ascendit S. B. vastam machinam cum rege cruce ornato... et cum » cœleste organum more suo divini verbi rorem fudisset , cœperimt undi- » qviè clamando , cruces! cruces ! expetere. » (Od. de Diog., loc. cit., p, 12). — * Voyez Biblioth. des Crois., t. I, p. 210, où les discours de Louis VII sont rapportés dans la chronique de îlaiijny.

achevèrent d'éleclriser les cœurs ; le vaste auditoire fond en larmes , et les collines environnantes retentissent des acclamations de la mullitude. A l'exemple de Louis le Jeune, la reine , sa femme, demande et reçoit, des mains de l'abbé de Clairvaux , la croix des pèlerins. Plusieurs év«^ques se croisent à leur tour. Après eux , un nombre infini de seigneurs et de barons se pressent autour de la chaire et demandent des croix. Parmi les plus illustres , l'histoire cite le brave Robert de Dreux , frère du roi ; Henri , fds du comte de Champagne , Théodoric d'Alsace , qui , dans l'âge avancé de la vie , conservait la vigueur intrépide de la jeunesse ; le preux Enguerrand de Coucy ; Archambauld , sire de Bourbon , Hugues de Lusignan , et une foule d'aulrcs valeureux gens d'armes , chevaliers et hommes du peut peuple. La provision de croix qu'on avait préparée ne put suffire au grand nombre de pèlerins : saint Bernard , pour contenter leur pieuse impatience , déchira ses propres vêtements et en fit des croix ; couvert de lambeaux , il continua jusqu'au soir à semer plutôt qu'à distribuer ces glorieux symboles de foi chrétienne *. Les jours suivants , l'affluence ne discontinua point , et l'enthousiasme ne fit qu'accroître. La sainte allégresse des croisés se communiqua rapidement de proche en proche, et l'entraînement de l'exemple propagea au loin l'effet de la parole. Le mouvement était donné : l'esprit de Dieu avait prévalu et triomphé. Aussi , à la perspective d'une prochaine croisade , les haines et les vengeances particulières s'évanouirent ; des traités de paix scellèrent la réconciliation des princes , et partout on déposait les armes pour les réserver à déplus dignes exploits. Louis VII, docile aux conseils de saint Bernard, prit d'avance toutes les mesures pour assurer le succès de son entreprise. Il envoya des ambassadeurs à Roger , roi de Sicile , afin d'obtenir des vivres et des vaisseaux ; il écrivit à l'empereur Conrad et au roi de Hongrie pour leur demander un libre passage sur les terres de la Germanie et de la Hongrie ; enfin , se conduisant en chef plein de sollicitude , il envoya encore des députés à Manuel Comnène , empereur de Constanlinople , afin de s'entendre avec lui , et après ces dispositions

* Et cum earum fiiscem praspuratiim seminuiiset potiùs qiiam dedisset, coactus est vestes suasiii cruces sciiidere cl scnniiure. (Odo de Diog., loc. cit.).

préliminaires, il fixa le départ au printemps de l'année suivante , et congédia l'assemblée. « Alors , dit la clironi- » que, tous s'en retournèrent joyeusement chez eux; et » quant à l'abbé de Glairvaux , il vola en tous lieux pour » prêcher ; et en peu de temps, les croisés se multiplièrent » à l'infini *.

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