‹ Histoire de Saint BernardChapitre 30 sur 55 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Persécution des Juîfs en Allemagne , à l'occasion de la croisade. — Saint Bernard prend leur défense. — Son épître aux peuples de la Germanie.

Après l'assemblée de Vézelay, saint Bernard parcourut les principales villes de la Bourgogne et des provinces voisines pour enrôler des milices sous l'étendard de la croix. A l'éclat de ses prédications se joignit partout le bruit de ses miracles ; et bientôt la France entière s'enflamma aux paroles de l'homme de Dieu. On le regardait comme un autre Moïse, comme l'envoyé du ciel, chargé d'introduire le peuple de Dieu dans lu Terre Promise.

De nouvelles assemblées furent convoquées à Laon, à Chartres et dans plusieurs autres villes ponr hâter les préparatifs de la croisade et aviser aux intérêts des pèlerins. Saint Bernard assista aux plus importantes de ces assemblées; et là où il ne pouvait se rendre en personne , il envoya des lettres, ou se fit représenter par des religieux pénétrés de son esprit et capables de reproduire ses paroles. A Chartres, on délibéra sur le choix du général qui, par sa prudence et son habileté pût commander en chef à toute l'armée. « Mais, dit un annaliste, ce qui paraîtra sans doute étonnant à toute la terre, c'est que, d'un consentement unanime, l'abbé Beunard fut promu au commandement de l'expédition , pour marcher en tête des officiers et des soldats ^. »

Bernard récusa ce redoutable honneur ; mais comme on insistait avec force, il se hâta d'en référer au pape, le suppliant de ne pas l'abandonner à la fantaisie des hommes.

* Odo de Diog. , loc. , cit. , p. 12 2 Baronius, ad ann. 1 146.

€ Je ne sais, lui mandc-t-il, par quel jngcmcnl ils m'ont clé-

> signé dans cette assemblé pour être le chef et le prince » de la milice. Pour moi , je déclare que ce n'était ni dans

> ma pensée, ni dans mes désirs, ni même dans les bornes » de ce qui m'est possible. Autant que je puis estimer mes » forces , je ne parviendrais jamais jusqu'à ces régions loin- » taines. D'ailleurs qui suis-je pour ranger une armée eu » bataille , pour me mettre à la tète des troupes? Que peut- » il y avoir de plus contraire à ma profession, lors même » que j'en aurais les forces, ou que l'habileté ne me man- » querait pas *?..,. » Les croisés, en donnant leur suffrage à saint Bernard, croyaient se rendre en quelque sorte invulnérables, tant était grande la confiance qu'il inspirait. Ils pensaient attacher la victoire au pas de l'armée, en mettant l'armée elle-même entre les mains d'un homme qui semblait participer à la toute-puissance de Dieu. Mais cet homme persista dans son juste refus, et le pape approuva sa détermination.

Or, pendant que le saint abbé de Clairvaux voyageait en France, il se commit en Allemagne des violences qui excitèrent au plus haut point sa sollicitude. L'enthousiasme populaire, quand môme il procède d'un bon principe, dépasse presque toujours le but qui lui est proposé ; il est dillicile que la passion ne s'y mêle ; et alors, aveuglé par le délire , le peuple devient cruel et réclame des victimes. Déjà lors de la première croisade , le zèle impétueux des soldats de la croix s'était allumé contre les Juifs , sous prétexte de ne pas laisser dans leurs propres foyers les ennemis du Christ qu'ils allaient combattre dans les pays lointains. A chaque nouvelle expédition se renouvelaient des scènes de carnage; et la deuxième croisade était à peine publiée , qu'une persécution du même genre éclata dans tontes les villes qui longent le cours du Khin. Un moine allemand , nommé Rodolphe , avait quitté de son propre chef la cellule de son monastère, pour appeler les peuples à exterminer à la fois les Juifs et les Sarrasins. Ses véhémentes provocations ne trouvèrent que trop de sympathie dans les contrées qu'il parcourut. A Cologne, à Mayence, à AVorms, à Spire , à Strasbourg, les cris de mort contre les Juifs se confondirent

* Epist. CCLVI.

avec les cris de guerre des croisés; et de coupables excès faillirent compromettre la saintecausede la milice chrétienne *.

Ces nouvelles pénétrèrent de douleur tous les serviteurs de Dieu animés du véritable esprit de l'Evangile ; mais personne plus que saint Bernard ne déploya , en cette circonstance , toutes les ressources d'une vive compassion et d'une puissante charité. 11 écrivit aussitôt en Allemagne pour empêcher les prédications du furibond apôtre; et, grâce à son intervention , les Juifs trouvèrent partout des protecteurs. Ce furent particulièrement les évèques qui prirent leur défense. A Mayence , l'archevêque Henri leur ouvrit sa propre maison ; mais malgré cet asile, tous ne purent échapper à la fureur qui les poursuivait , et quelques-uns furent égorgés au pied du prélat '^.

Il existe sur celtepersécution une intéressante chronique, écrite par un Juif contemporain, qui voulut transmettre à la postérité le souvenir des douleurs d'Israël et la reconnaissance de sa nation envers saint Bernard. L'écrivain avait treize ans, lorsque la croisade de 1146 fut publiée. Il assista encore enfant aux scènes douloureuses qu'il raconte ; et son intéressante narration se lie trop au sujet qui nous occupe, pour n'en point présenter ici quelques traits ^. Elle commence ainsi :

« Moi , Jeschua Ben-Meir , je suis né au mois de Tebeth 5257. Ma famille appartient à la race sacerdotale; et mon père, chassé du royaume d'Espagne, alla s'établir dans la ville d'Avignon , en Provence , baignée par le Rhône. De là nous allâmes à Gènes , où nous demeurâmes jusque vers ces temps-ci....

» Lors donc que les Occidentaux apprirent que les Turcs avaient repris Edesse, ainsi que d'autres terres deJuda, conquises autrefois par les incirconcis , le pape Eugène envoya de tous côtés des messagers pour dire aux rois et aux.

* Voyez Baronius, Aun. ad ann. 1 146 , et les autres historiens du même temps. — - Les protestants eux-mêmes rendent témoignage, en cette occasion, à ce qu'ils appellent X humanité des évêques. (Menschlichkeit, und Erbarmenc.) Voyez Luden, t. X, lîuch XXI, cap. 10, p. 228. — ^ L'original de ce document, écrit en hébreu, a été imprimé d'abord à Venise, en 1554; puis à Amsterdam, chez Proops, en 1730. ÎSous n'en connaissons point de traduction française ; mais M. Vilken en a publié de nombreux fragments en allemand , qui ont servi à notre version. (Voyez Beilage zur geschichte der Kreuzzûge ; Band III, p. 12).

peuples : Que faites-vous? Les calamitds sont à leur comble, et vous n'en êtes pas émus? Courage 1 Partez pour la terre d'Israël, exterminez les Turcs , et retranchez-les du nombre des nations ! — Alors le prêtre Bernard alla de ville en ville et porta en tous lieux les soupirs des incirconcis d'Orient....

» Mais ce temps-là fut pour la maison de Jacob un temps de désolation et de deuil. Elle fut accablée de maux extrêmes et frappée de plaies ; ses genoux fléchirent, sa douleur cria dans les entrailles ; son visage devint pâle d'angoisses et de frayeur. Car un prêtre , nommé Rodolphe , vint prêcher en Allemagne , afin de marquer d'un sceau particulier tous ceux qui s'engageaient à combattre pour Jérusalem. Ce méchant homme excita le peuple, par de véhéments discours, à exterminer ceux d'entre nous que les premières persécutions avaient épargnés. Il leur disait : Allons! le temps de ce peuple est venu ; il faut en finir; il faut les égorger jusqu'au dernier!

» Ce prêtre alla donc dans beaucoup de villes séduisant partout les chiens (les chrétiens), et remontrant qu'il fallait d'abord massacrer les Juifs ; puis le suivre en Palestine. Les Juifs étaient en proie aux angoisses d'une femme qui ressent les douleurs aiguës de l'enfantement. Ils tremblaient et frissonnaient , ne trouvant nulle part ni refuge ni espérances. Alors ils crièrent vers Dieu : 0 Dieu , Adonaï , disaient-ils , jette sur nous un regard de pitié! Il n'y a pas cinquante ans que notre sang a été répandu comme de l'eau, et que nous avons été mis à mort pour la confession de ton saint nom ; et voilà que nous recevons coup sur coup de nouveaux châtiments! Nous as-tu donc rejetés pour toujours? Ne feras-tu plus rien en notre faveur pour la gloire de ton nom puissant et redoutable ?

» Le Seigneur Dieu se laissa fléchir par les gémissements de son peuple ; il se ressouvint de son alliance , et usa de nouveau de ses grandes miséricordes. Il suscita contre ce cruel Bélial le sage Bernard, de Clairvaux, ville de France. Ce prêtre (selon leur manière de parler) les apaisa et leur dit : Marchez sur Sion; défendez la tombe de notre Christ I Mais ne touchez pas aux Juifs , et ne leur parlez qu'avec bienveillance; car ils ont la chair et les os du Messie ; et si

VOUS les molestez, VOUS risquez d'irriter le Seigneur dans la prunelle de son œil! Non , le disciple Rodolphe n'a point prêché selon la vérité ; car la vérité a dit par la bouche du psalmiste : Ne les faîtes pas mourir, de peur quon oublie tout à fait mon peuple... (Ps., 58 , ii.)

» Ainsi parlait le sage ; et sa voix était puissante : car il était aimé et respecté de tous. Ils l'écoutèrent donc, et le feu de leur colère se refroidit, et ils n'accomplirent pas tout le mal qu'ils avaient dessein de faire. Le prêtre Bernard n'avait cependant reçu ni argent ni rançon de la part des Juifs; c'était son cœur qui le portait à les aimer et qui lui suggérait de bonnes paroles pour Israël. Je te bénis , ô mon Dieu ; car nous avions allumé ton courroux , et tu nous as épargnés et consolés en suscitant ce juste, sans lequel nul d'entre nous n'aurait sauvé sa vie. Grâces en soient rendues à celui qui sauve et qui console ! Amen. »

L'écrivain , après ce préambule , rapporte une foule d'actes de cruauté qui se commirent , bien que la persécution cessât d'être générale. En plusieurs endroits, les Juifs furent contraints de quitter leurs demeures et de chercher un asile dans les cavernes et les montagnes. A Cologne , l'archevêque les fit enfermer dans le fort de Falkenberg pour les soustraire à leursennemis. Deux jeunes Israélites , étant sortis de ce château, furent assassinés sur la montagne; leur malheureux père brava tous les dangers pour découvrir le meurtrier; il le trouva et le traîna de force chez l'archevêque en demandant avec larmes justice et vengeance. Le coupable fut condamné à perdre les yeux , et mourut après ce supplice. « Qu'ainsi périssent , s'écrie le chroniqueur , tous les ennemis du nom d'Israël ! » A Wurtzbourg, le bruit se répandit tout à coup qu'un chrétien avait été noyé dans le fleuve. On accusa les Juifs de ce crime; et aussitôt la populace s'ameute contre eux et les massacre en grand nombre. «Rabbi Isaac, dit le même écrivain , fut tué sur son livre , avec vingt et un de ses disciples qui l'entouraient. Une jeune fille , la sœur de ces derniers , fut prise et entraînée, malgré ses cris, dans la maison du mensonge; et comme elle eut le courage de cracher sur l'idole , on l'accabla de coups , et elle resta sans connaissance sur le marbre du pavé. Elle fit semblant d'être morte , de peur de s'attirer

de iiouvcaex outrages , cl ne remua ni le pied ni la main. Mais vers le minuit, après que tout le inonde fut parti , il vint une chrétionnc qui aborda la Juive avec compassion , la cacha chez elle pour la guérir , et la rendit ensuite à son père. Que le nom de Dieu soit béni éternellement! Amen.» Ces faits et une foule d'autres , qui se renouvelaient tous les jours , troublèrent la sainte joie et l'espérance que la croisade avait données à saint Bernard. Le serviteur de Dieu écrivit derechef à l'archevêque de Mayence ; et dans sa lettre éclate toute l'indignation que lui inspirait la conduite de Rodolphe : « .... Je n'ignore pas, dit-il , cette sentence » que le Seigneur lui-même a prononcée : // est nécessaire » que le scandale arrive ; mais malheur à celui par (jui il » arrive^. L'homme dont vous me parlez n'a reçu sa mission » ni de Dieu , ni des hommes, ni par l'homme ^. Que s'il » prétend avoir le droit de prêcher , par cela seul qu'il est » moine ou ermite , apprenez-lui que l'oflice d'un moine » n'est pas de parler , mais de pleurer ; et que pour un » ermite , le grand monde devrait être une prison , et le » désert un paradis ; mais celui-ci au contraire regarde » comme une prison sa solitude , et comme un paradis le \ï grand monde ! O homme sans cœur ! 0 homme sans pu- » deur , dont la folie s'est mise en évidence sur le chande- » lier, afin qu'elle apparaisse aux yeux de tous les hommes ! » Je lui reproche trois choses : d'abord d'avoir usurpé le » ministère de la prédication ; ensuite, d'avoir bravé l'au- » torité des évêques ; en troisième lieu , d'avoir approuvé » l'homicide.... Quoi donc! l'Eglise ne triomphe-t-elle pas » plus heureusement des Juifs en les persuadant tous les » jours , et en les ramenant à Dieu , qu'en les immolant par » le glaive? Est-ce en vain qu'elle demande, par une prière

* Necesse est enîm ut venîant scandala ; verumtamen vae homîni illi, per quem scandaliim venit. (Math. XVIII, 7). — *... Neque ab homine, nequeper hoininem, scd nequc a Deo missus venil. — SI. nichaud , dan» son Histoire des croisades , vol. II, p. 158, dit en parlant de Rodolphe, ({ue ce moine 0/(11 /c/inr^^ de prêcher la croisade. D'autres historiens s'expriment dans les mêmes termes. On voit, par la lettre de saint Bernard, que cette assertion est erronée; et nous tenons d'autant plus à la rectifier , que dans une foule d'ouvrages modernes, on attribue avec une coupable légèreté aux chef» de l'Eglise les méfails de quelques ministres inférieurs. Par ce procédé , si commun au di.t-huilièmo siècle , on semble rendre la religion elle-même responsable des scaudalcs do certains hommes sans mission dont elle désavoue les actes et condamne les paroles.

» incessante * , que le Seigneur , notre Dieu , délivre cette » nation perfide du voile qui couvre son intelligence et lui » dérobe la lumière de la vérité? La prière de l'Eglise n'auj> rait point de sens, si elle désespérait de ramener à la » foi ceux qui maintenant sont incrédules. Elle prie, parce » qu'elle connaît les vues miséricordieuses de Celui qui rend » le bien pour le mal, l'amour pour la haine. Que dit l'Ecri- » ture ? Ne les luex -pas ^. Et encore ? Quand la plénitude des )) nations sera entrée , tout Israël se convertira '^. Et encore : » Quand le Seigneur rétablira Jérusalem , il rassemblera les » enfants dispersés d'Israël ^. Yoilà ce que proclame l'Ecri- » ture. Et toi , tu prétends faire mentir les prophètes et les » apôtres , et rendre inutiles les trésors de miséricorde et » d'amour de Jésus-Christ ! Non , la doctrine que tu prêches » n'est pas ta doctrine ; c'est la doctrine de l'esprit d'er- » reur , du père du mensonge qui t'a envoyé ; tu répètes les » leçons de ton maître , de celui qui fut homicide dès le com- » mencement ^ ; de celui qui aima le mensonge et en accom- » plit les œuvres. 0 doctrine détestable ! 0 monstrueuse et » infernale sagesse, opposée à celle des apôtres et des pro- » phètes , ennemie de la grâce et de la piété! Doctrine » sacrilège qui a été conçue par l'impiété et ne peut enfan- » ter que l'iniquité... Je me borne à ces mots; je ne puis en » dire davantage ^. »

Le saint , en jetant son regard sur l'Allemagne , ne s'affligeait pas seulement des désordres qui s'y commettaient au nom de la croix ; il déplorait encore l'état général de ce pays qui , depuis un grand nombre d'années , était en proie à de violentes convulsions politiques. L'une et l'autre autorité, à la suite des querelles de l'empire et de la papauté , s'étaient affaiblies ; et leur action sur les peuples se trouvait presque entièrement paralysée. Les ressentiments des Guelfes et des Gibelins , toujours implacables , suscitaient tous

* ... Illa universalis oratio quae offertur pro perfidis Judaeis a « solis ortu » usque ad occasum ut Deus et Dominus auferat ■velamen , etc. » — ^ Deu8 ostendet niihi super initnicos meos , ne occidas eos : nequando obliviscantur populi mei. (Psal., LVIII , 12). — ' ... Donec pienitudo gentiura intraret, et sic omriis Israël salvus fieret, sicut scriptum est : Veniet ex Sion qui eripiat , et avertat impietatera a Jacob. (Rom., XI, 25, 26). — * iEdificans Jérusalem Dominus : dispersiones Israelis congregabit. (Psal. , CXLVI , 2). — ^ Joan. , VIII, 44. — 6 Epist. CCCLXV. Ad Henric. Moguntin, arch.

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les jours de nouveaux embarras au pouvoir ; et Courad III , à peine assis sur le trône de Lolhaire,ne tenait les passion» en équilibre qu'à force de concessions.

Dans celle situation des choses, il fallait à l'Allemagne , aussi bien qu'aux autres états de la chrélienté , une diversion puissante et capable de rallier , du moins momentanément , les esprits divisés , en les appelant à une œuvre commune. La guerre sainte semblait devoir remplir ce but, et c'était la conviction de saint Bernard. Les Allemands, comme nation , n'avaient d'ailleurs pas pris part à la première croisade ; ils étaient restés en dehors du mouvement expansif et progressif de la civilisation ; de plus , l'esprit d'hoslililé qui les animait contre le chef de l'Eglise , les avait privés du principe unitif qui préside à la constitution des nations chrétiennes. Le concours de ces diverses causes fut pour l'Allemagne une source de discordes. L'empire s'affaissait sous le poids de son ancienne puissance ; et les peuples qui le composaient , divisés entre eux , luttaient vainement contre les obstacles intérieurs et extérieurs qui dissolvaient leur nationalité , ou plutôf , qui l'empêchaient de se former et de prendre consistance. Une grande œuvre restait donc à faire en Allemagne ; et cette œuvre , saint Bernard en conçut la pensée. Déjà il en avait conféré avec le Pape ; la persécution des Juifs lui fournit l'occasion de s'en expliquer ouvertement, il forma dès lors le projet de se rendre en xVllcmagne ; mais avant d'entreprendre ce laborieux voyage , il adressa aux peuples chrétiens de la Germanie une mémorable épîlre, où, plus que dans tout autre acte , il manifeste ses hautes vues relativement aux croisades. Tous les historiens ont consigné dans leurs annales cette pièce importante ; et nous ne craignons pas d'être long en citant ici les principaux passages de ce document.

» A NOS SEIGNEURS ET TRÈS-CHERS PÈRES , LES ARCHEVÊQUES , )) ÉVÉQUES, TOUT LE CLERGÉ ET PEUPLES FRANCS DE LA GeR- » MANIE ET DE LA BaVIÈRE , BeRNARD , ABBÉ DE ClAIRVAUX , « QUI LEUR SOUHAITE d'aBONDER DANS LE SaINT-EspRIT.

» L'objet pour lequel je vous écris regarde Jésus-Christ » et intéresse notre commun salut. Pardonnez donc à l'indi- » gnité de celui qui vous parle , en faveur de Celui dont il

DE SAIKT BERNARD. 333

» est l'inlerprèle. Je suis peu de chose, il est vrai ; mais ce » qui n'est pas peu de chose , c'est le zèle dont Jésus-Christ » me remplit pour votre bien,. . Voici , mes frères , un » temps favorable , un temps de grâces et de salut. Le » monde chrétien est dans le trouble , la terre est effrayée ; » car le Dieu du ciel a commencé à perdre le pays où il » s'est rendu visible , où il a conversé avec les hommes » pendant plus de trente ans ; un pays qu'il a illustré par » ses miracles, consacré par son sang , vivifié par les pré- » raices de la résurrection. Et maintenant cette terre de la » promesse est saccagée , à cause de nos péchés, par un » peuple sacrilège et ennemi de la croix ! Bientôt , hélas ! » si l'on ne résiste vigoureusement à leur fureur , la cité » sainte sera renversée , et les monuments sacrés de notre » rédemption et les lieux où ruissela le sang de l'agneau » sans tache , seront livrés à la profanation et au scandale ! » Que failes-vous, braves soldats ? Que faites-vous, servi- » leurs de la croix? Abandonnerez-vous le Saint aux chiens, » laisserez-vous fouler les pierres précieuses aux pieds des » pourceaux? Combien de pécheurs sont allés en ces lieux » pour y implorer la miséricorde divine, après avoir con- » fessé leurs péchés avec larmes, depuis le temps où la reli- » gieuse valeur de nos pères en a banni l'impiété ! L'ennemi » l'a vu , et il en a frémi de rage; il grince les dents et sèche » d'envie. Il excite ses suppôts, tous les enfants de perdi- » tion , à ruiner cette terre, à n'y laisser aucun vestige de » la religion. Celte perte irréparable sérail pour les siècles » à venir le sujet d'une éternelle douleur; et pour le nôtre, » un opprobre et une confusion sans bornes... Pécheurs ! )) admirez les ressorts immenses et les abîmes de la bonté » de Dieu ! En effet , quelle ressource de salut plus digne » de la profondeur de la sagesse divine que celle qu'il pvo- » sente à des chrétiens homicides, ravisseurs, adultères, » parjures , ensevelis dans toutes sortes de crimes, en dai- )) gnant les rendre ministres et coopéraleurs de ses des- » seins! Grand sujet de confiance pour vous, pécheurs. S'il » voulait vous punir, il rejetterait votre service, au lieu )) que maintenant il le réclame. Je vous le répèle , pensez » sérieusement aux trésors de sa miséri('orde. 11 ménage si » bien les conjoiicluies , qu'il ne semble demander votre

» secours qnc pour avoir l'occasion de vous secourir. Il » vent être regardé comme votre débiteur , afin de vous » rétribuer, de vous accorder son pardon et la gloire éter- » nelle ^.. Ilàtcz-vous donc de signaler votre zèle , de » prendre les armes pour la défense du nom chrétien , vous, V dont les provinces sont si fécondes en jeunes et vaillants w guerriers , si j'en crois ce que publie la renommée ! Re- » nouvelez votre milice , et bannissez votre malice ^ qui » jusqu'à ce jour vous armait les uns contre les autres , et » vous faisait périr de vos propres mains. Quelle fureur de » plonger votre épée dans le sang de votre frère , de lui » ravir peut-être d'un seul coup la vie de l'àme et celle du » corps ! 0 douleur ! votre victoire vous est mortelle; vous » succombez de la blessure que vous faites à votre frère. )> Non , ce n'est pas là du courage, ce n'est ni de la magna- » nimité ni de la bravoure ; c'est une folie , c'est une rage )> qui vous fait courir de tels hasards. Je vous offre , belli- » queuse nation , une plus digne occasion de vous battre » sans péril, de vaincre avec gloire, de mourir avec bon- » heur... Heureux celui qui arbore la croix! heureux celui » qui s'empresse de se munir de ce signe salutaire ! Après » tout , mes frères , je vous donne avis , au nom de l'apôtre, » de ne croire point à tout esprit. J'ai de la joie d'apprenn dre votre zèle pour la religion ; mais il faut qu'il soit » tempéré par la science. Bien loin de maltraiter les Juifs , » vous devez les épargner; il vous est même défendu par » l'Ecriture de les chasser de vos terres. Ecoutez ce que )) l'Eglise en dit par la bouche du prophète : Dieu in a [ail » connaUre , touchant ses ennemis , que vous ne devez pas les » tuer , de peur que l'on n'oublie mon peuple ^. Les Juifs sont » comme les figures et les caractères vivants qui nous rap- » pellent la passion et les soullrances du Sauveur. Us sont » dispersés dans tout l'univers, afin que la juste peine de » leur crime soit un témoignage de notre rédemption. » C'est pourquoi l'Eglise dit dans le mênn^ psaume : Oifi-

* Teiieri vult debitor , ut niilit;intibus sïbi slipeiulin reilihit, întltil{;efitiani dtîlictoriim , et gloriain scnipitcriu'.m. — ^ Cesset pristiiia non niililia , scil pliine mnlitin , ntc.

Nous it'avuns pas réussi ù rendre en français l'éncr;;i(iue originaliti- du tcxtn latin. — ^ Dens ostenilrt inilil super iiiinncos nieos, ne occiilas eos ; nripiantio obli\iji;'.nt«r popnli niçi. (P». LVIII, 1*2).

») persez-les par votre puissance , hnmUiex-les , ô Dieu , mon » protecteur * ! Cette parole s'est accomplie. Ils sont dis- )) perses , humiliés , réduits à une dure condition. Cepen- » dant ils se convertiront un jour , et Dieu jettera sur eux >» un regard propice. Quand la plénitude des nations aura » reçu l'Evangile , tout Israël sera sauvé.... Au reste , si l'on » exterminait le peuple juif, l'espérance de leur conversiou » deviendrait vaine. Lors même qu'ils seraient idolâtres , » il faudrait encore les supporter, et non point les égorger. » S'ils nous font quelque violence , il y a des magistrats » établis pour les réprimer et les punir. La piété chrétien- » ne résiste aux rebelles , mais elle épargne ceux qui sont » soumis , ceux principalement qui sont les dépositaires de » la loi et des promesses , de qui les patriarches sont les » pères , desquels est sorti, selon la etiair , Jésus-Christ même , )) qui est Dieu élevé au-dessus de tout et béni dans tous les » siècles ^... 11 sera nécessaire de donner le commandement » de l'armée à des capitaines habiles et expérimentés, et » de faire marcher les diverses troupes eu un seul corps , » afin de les mettre plus à couvert. Vous savez sans doute » les aventures de Pierre ^ , dans la première croisade. Cet » homme, s'étant mis à la tête de l'armée qui s'était fiée » à sa conduite , l'exposa à tant de périls , que nul , pour » ainsi dire , n'échappa à la mort , soit par la faim , soit » par le [fer. Je craindrais pour vous le même malheur , si •> vous suiviez la môme voie. Je prie le Seigneur de vous en )) préserver. Amen ^. »

Voynge de saint Bernard en Allemagne. — Entrevue avec l'empereur Conrad III. — Manifestation extraordinaire du don des miracles.

La lettre apostolique de saint Bernard produisit une impression vive sur les belliqueuses populations des bords du

* Disperge illos in virtute tua; et depone eos, protector meus Domine. (Ps. IVIII , 12). — 2 Qui sunt Israelitan , quorum adoptio est filiorum, et gloria , et testameiitum, et legislatio , et nbsequium , et proniissa. Quorum patres , et ex quibiis eslChristus, secundum carnem , qui est super omnia Deiis benediclus in saecula. Amen. (Rom. IX, 4, 5). — ^ Pierre l'ermite. — * Epist. CCCLWI.

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Rhin , déjà slinmlées par l'exemple de la France. De toutes parts, les croisés se multiplièrent, non-seulement en Allemagne , mais en Hongrie, en Angleterre, en Italie , dans toutes les contrées où l'abbé de Clairvaux adressa ses pathétiques épîtres. Cependant ce mouvement universel était mal dirigé en dehors de la France , et dégénérait en agitations partielles là où nul chef ne se présentait pour le dominer et le conduire. Le saint comprit l'urgence de remédier à cet état de choses; mais il était diflicile , sinon impossible, à la distance où il se trouvait, de faire prévaloir l'esprit d'ordre et d'unité au milieu de tant d'éléments hétérogènes. Les letlres qu'il écrivit aux Lombards et aux autres peuples d'Italie, réveillèrent leur zèle, mais ne réussirent point à organiser leurs forces, à mettre de l'ensemble dans leur entreprise. En Angleterre les dilïicultés étaient plus grandes que partout ailleurs. Jamais ce malheureux pays , depuis l'invasion des Danois, n'avait présenté des scènes de misères comparables à celles qui la désolèrent sous le règne du faible Etienne. L'esprit d'insubordination qui fermentait dans les autres pays, s'était en quelque sorte naturalisé en Angleterre avec les chefs normands qui l'avaient conquise. Le peuple était esclave; mais les seigneurs, retranchés dans leurs forteresses, visaient à l'indépendance et se provoquaient journelleraeni,, au mépris des lois, à de sanglants et perpétuels combats. La couronne elle-même, disputée par la reine Mathilde , était un brandon de discorde jeté au milieu des passions populaires '. Une telle situation ne pouvait offrir aucune chance de succès aux prédicateurs de la croisade. On vit bien un certain nombre de braves chevaliers s'engager isolément sous la bannière de la croix ; mais la masse de la nation , comme les flots de la mer qui l'environnent , était en proie à de trop violentes secousses pour qu'il fût possible d'en triompher par la parole religieuse. Il fallait laisser aux partis le temps de s'épuiser par leurs propres excès ; car les crises de la vie sociale , comme celles des iiulivitius , ne pcMivent rire apaisées que lorsqu'elles couiniciicent à s'allaiblir par une espèce do lassitude. Saint Bernard, renonçant donc à l'es-

• On peut lire les tristes ilctuils de cette époque de l'hwtoiro d'Angleterre, dans Liiij^urd , vul. II , eh. 4.

pérance d'unir à la fois tous les états chrétiens dans la grande idée de la croisade, arrêta ses regards sur la France et sur l'Allemagne , les deux, nations qui , par leur intelligence et leurs forces, marchaient alors à la tête des peuples de l'Europe.

C'était déjà une assez vaste tentative que de rapprocher les Francs de la Germanie et les Francs Gaulois , pour les confondre ensemble dans la sainte cause de la foi. D'ailleurs la situation de l'empire offrait, à tous égards, plus de ressources que l'Angleterre. En Allemagne , la crise politique touchait à sa période de décroissance; les partis, quoique toujours subsistants , étaient moins morcelés et moins animés les uns contre les autres. Ces peuples, naturellement portés aux aventures héroïques, manifestaient de plus une religieuse compassion pour les infortunes de Jérusalem, et ils ne semblaient attendre depuis longtemps qu'un chef capable et digne de marcher à leur tête. Mais ce chef ne se montrait pas. L'empereur Conrad III , élu par l'influence des Gibelins , avait en face de lui les redoutables Guelfes, qui le tenaient en échec. Leurs inimitiés invétérées n'allaient point , il est vrai , jusqu'à des démonstrations ouvertes; mais elles nourrissaient une réciproque méfiance, une opposition sourde et toujours menaçante qui n'était jamais loin d'en venir aux mains. Nul prince allemand , ni gibelin , ni guelfe , n'eût osé , dans cet état de choses , quitter ses foyers pour une expédition lointaine ; et ainsi avortaient les généreux élans du peuple germanique.

Saint Bernard se sentait intérieurement poussé à se rendre en personne auprès de ces vaillants Teutons , si renommés par leur bravoure , afin de les enrôler au service de Jésus-Christ. Il prévoyait sans doute une moisson abondante; mais il ne s'attendait point , en partant, à un succès qui dépasserait celui qu'il avait obtenu en France. Son zèle ne lui permit aucun retard. H ne tint compte ni des rigueurs de la saison , ni des fatigues , ni des infirmités qui l'accablaient sans relâche ; et dès la fin de l'automne de la même année 1146 , peu de temps après l'assemblée de Chartres , il se mit en route , accompagné de deux, religieux de Clairvaux , Godefroy , le biographe , et Gérard.

Ici commence une longue suite de travaux et de merveil-

les, que les conipaguons du saint moine ont enregistrés jour par jour; que l'histoire contemporaine atteste hautement ; «jue le (ioii/irime siècle , d'une voix unanime raconte à la postéritc étonnée, et que même les écrivains les plus incrédules ont du admettie sans les comprendre '. Godefroy , l'un des secrétaires de l'illustre abbé, pendant ce voyage , consolait la communauté de Clairvaux , en lui envoyant le récit iidèlc des œuvies accomplies en Allemagne ; et cet écrivain , dont la parole est si naïve et si respectable , se plaint que sa plume ne peut suflire à tant de choses. « Le serviteur de Dieu, dit-il , a plus de facilité à faire des miracles (pic nous n'en avons à les écrire. » Il semblait que de sa personne jaillissaient toutes les vertus qui autrefois caractérisaient la mission divine des plus grands apôtres. Son souille , sa bénédiction , son attouchement , sa prière , sa seule présence opéraient d'étonnants prodiges ; les maladies les plus invétérées disparaissaient subitement à la voix de l'homme de Dieu ; des populations entières , dans une multitude de villes dilicrenles , publiaient avec reconnaissance les miracles dont elles avaient été témoins ; partout , sur son passage, on admirait de soudaines guérisons; des aveugles recouvraient la vue , des sourds et muets l'onie et la parole ; les paralytiques l'usage de leurs membres ; des possédés, des frénétiques, des énergumènes étaient délivrés

* Au nombre des Imposants témoignages que nous pourrions citer ici, nous ne voulons nous prévaloir que d'un seul , celui d'un protestant , Luden , historien grave , mais qui en général se laisse dominer par l'esprit de sa secte et se montre peu favorable à saint Bernard, o II est absolument impossible , dit-il , • de mettre en doute l'authenticité des miracles de saint Bernard ( durchaus » nicht in zweifel zu ziehen)j car l'on ne saurait supposer la fraude ni de la port » de ceux qui les rapportent , ni de la part de celui qui les a opérés. »

L'historien allemand , après avoir rappelé , à l'appui de son affirmation , les circonstances au milieu desquelles le saint rendit la parole à im sourd-muet de naissance, termine sa note par cette remarque judicieuse. « Si les angoisses de > la piété filiale ont pu rendre subitement la parole au fils nmet de Crcsus qui, » à la vue du péril de son père, s'écria : Homme! ne tue pas mou père! Si la » crainte , dis-je , a pu délier la lanjjue de ce muet, pourciuoi la foi ne serait- » elle capable de produire le même effet? • ( Luden , Gesch. der Teutschen , buch. XXI, cap. 10 , vol. X , nota 12).

L'observation est juste; mais n'eût-elle pas été plus lucide et surtout plu» chrétienne , si elle avait envisagé la puissance de l'honnue comme une participation à la toute-puissance divine , comme un don de Dieu , accordé à la sainteté de l'homme régénéré ?

des esprits qui les obsédaient. Mais le plus grand des miracles était la conversion des cœurs endurcis et la pénitence qu'embrassaient les pécheurs publics *.

L'abbé de Clairvaux s'était rendu directement à Mayence, parce que c'était là que dogmatisait encore le fougueux Rodolphe ; et , toujours ému du sort des Juifs , il avait à cœur de faire cesser les coupables égarements dont ils étaient les victimes. Son ministère de paix faillit, en celte circonstance, lui devenir funeste; car les haines de la populace étaient implacables, et l'on n'eut pas plus tôt appris que l'abbé de Clairvaux intervenait en faveur des Juifs, qu'on fit entendre contre lui des cris de menace. Il ne fallut pas moins que l'autorité de saint Bernard lui - même pour apaiser ce tumulte ^. Toutefois il ne se hasarda point de s'opposer publiquement au moine Rodolphe ; il eût craint de soulever la ville tout entière , tant était grande l'influence que ce dernier s'était acquise. Il essaya, par les voies de h douceur, ce que les évêques et les magistrats avaient vainement tenté par les voies de la force ; il le prit à part , lui montra la responsabilité qu'il assumait sur sa tête, et le détermina, au bout d'une courte conférence, à rentrer dans son cloître. Ainsi disparut de la scène du monde , au seul contact de saint Bernard , le faux prophète qui taillit compromettre la noble cause des croisades par des prédications insensées.

L'ordre se trouvant rétabli à Ma^'ence, le serviteur de Dieu se remit en route, et continua le cours de ses travaux apostoliques. Il passa par Worms, où il enrôla une foule innombrable dans la milice chrétienne ^; mais ce qui lui importait le plus, c'était de rejoindre l'empereur qui tenait en ce temps une coia- plénière dans la ville de Francfort-surle-Moin ^. 11 connaissait personnellement Conrad III; et les

* M. de Sismondi (Hist. des Franc. , vol. V), ne pouvant récuser des faits si généralement attestés , les explique , à la façon de Voltaire , en les attribuant au fanatisme. 11 faut cependant aux incrédules une bonne dose de crédulité, pour croire que le fanatisme puisse rendre la vue à un aveugle-né! — * (Otto Frising., lib. I , cap. 39.) ... Populo graviter indignante , et nisi ipsius sanctitatig considcratione revocaretur, etiam seditione movere volente. — ^ Transier»t per Wormatiam... et in^noerabilenj populum ibl sigijaverat signacuio militi« christianae. (Godf., De mir?LC. S. B. , p. 1 192). -r- ^ QftÇfi)rrit ^tanckewoest super Mogun , in territorio Alo^uptiao. (Id., 1 \ii2i).

340 III.STOIRE

services qu'il lui avait rendus, treize ans auparavant, lorsqu'il réconcilia la maison de llolicnslanlTon avec Lolhaire, ne pouvaient être ouijliés. Aussi espérail-il, dans cette conjoncture , d'exercer quelque influence salutaire sur l'esprit du monarque et de l'intéresser d'une manière eflicacc au grand objet de son voyage. Il reçut en elTct un brillant accueil à Francfort; miiis rien ne semblait justifier l'espérance qu'il avait conçue. Aucun des princes allemands ne se montrait disposé en faveur de la sainte expédition; et l'empereui- lui-même, avec lequel il eut plusieurs conférences à ce sujet , loin d'abonder dans les vues de saint Bernard , récusa toute participation personnelle à une entreprise si chanceuse. Une fois même , répondant assez sèchement aux instances réitérées du saint, il lui dit que la pensée d'une croisade était tout à fait éloignée de son esprit. L'abbé de Clairvaux n'insista pas davantage , et répliqua doucement qu'il se garderait désormais d'importuner pour ce sujet la majesté royale ^.l\ pensa dès lors à retourner à Clairvaux; car sa mission en Allemagne lui semblait tristement terminée. D'ailleurs , ajoute le chroniqueur, il était impatient de revoir les siens ; car celle mère ne pouvait oublier les enfants quelle avait enfantés, et qui, depuis près d'une année entière, élaicnl éloignés du sein maternel ^. Il avait donc hâte de quitter ; mais l'empereur, dans la crainte d'avoir affligé le serviteur de Dieu, mit tout en œuvre pour le retenir encore quelques jours. Au fond, Conrad était troublé dans sa conscience; il ne s'était jamais ouvert à saint Bernard , et se gardait de manifester au dehors les sentiments qui ébranlaient ses résolutions; mais tout en se faisant illusion à lui-même, ses agitations trahissaient de secrètes inquiétudes, et les procédés qu'il témoignait au héraut de la croisade, les marques de singulière vénération qu'il lui donnait devant tout le monde, prouvaient, sinon quelque sympathie pour sa mission, du moins la crainte religieuse de lui susciter des entraves. Un jour une foule «mmense se pressait dans l'église pour voir le visage de l'homme de Dieu. Il venait de guérir

* Tacuit vir mansuetissimiis , dlccns , non esse parvitatis siiae împortiinîi» instare rcgiaî inajestati. (Phil. de Claravalle, lib. VI, cap. 4). — * Nequo cnim filiornm nteri sui mater poterat oblivisci , se J loto 1ère onno ovelli a le viscera ■un {jravissime «luerebatur. (Id. , cap. 1 , p. 1 182).

subitement un vieillard paralytique , connu dans toute la ville par ses charitables largesses; et ce miracle, ainsi que plusieurs autres non moins éclatants, avaient été proclamés au son des cloches et aux cris d'admiration de la multitude. L'affluence était telle , que nulle force ne pouvait plus contenir les flots du peuple qui se précipitaient impétueusement dans la vaste basilique. Saint Bernard, investi de toutes parts, allait étouffer au milieu de la foule, quand l'empereur, se dépouillant de son manteau, le prend entre ses bras vigoureux , l'élève en l'air et le porte en lieu de sûreté *.

Dans la même ville , le comte Adelphe , un des seigneurs de la suite de l'empereur , voulut éprouver par lui-même les effets de la puissance de l'abbé de Clairvaux. 11 lui amène un enfant aveugle et boiteux , dont la guérison lui semblait absolument impossible. Le thaumaturge le bénit , et à l'instant même l'enfant redresse ses membres perclus et voit la lumière^.

On conçoit la sensation que durent causer ces merveilles, et le poids qu'elles ajoutèrent à la mission de celui qui les opérait. Les peuples demandaient des croix ; mais les princes, toujours arrêtés par des considérations politiques, flottaient dans une cruelle perplexité.

Saint Bernard pouvait pressentir dès lors les développements heureux de son œuvre. Pourtant il crut devoir , comme le sage laboureur , abandonner pour un temps la terre qu'il avait cultivée , et laisser à la grâce divine le soin de mûrir le semences de la parole. 11 se disposa donc de nouveau à quitter Francfort et à retourner à Clairvaux où le rappelaient sans cesse le souvenir et les vœux de ses frères ; mais un nouveau sacrifice lui fut demandé , et son abnégation l'emporta encore une fois sur le repos après lequel il soupirait. L'évêque de Constance, Hermann , était venu le solliciter instamment d'édifier son vaste diocèse par

* Un chroniqueur raconte que l'empereur déposa le saint aux pieds d'une statue miraculeuse de la Vierge, et que celle-ci , d'une Toix douce, fit entendre ces paroles en langue romane : Ben venta , mi fra Bernharde ! A quoi le saint répondit : Gran merce , mi Domnra. (Hermann Cornerus; chron. ad ann. 1140). Toutefois cette légende, diversement rapportée, appartient à la monographie de Spire. ( Voyez der Kaiser-Dom in Speyer , par Mgr Geissel , p. 95. — 2 Annal. Cisters., t. II, p. 39,

la prédication de la croisade Bernard résista longtemps ; mais enfin , vaincu par la conxiauce de mousàguenr de Constance * , il s'embarqna avec lui et remonta le couis du Rhin. Ils s'arrêtèrent dans les villes et les principaux bourgs situes aux bords du fleuve, et recueillirent partout les fruits abondants des prédications de la croix. Ce voyage était une espèce de marche triomphale. Une suite nombreuse accompagnait saint Bernard. Outre les deux moines de Clairvaux qui lui servaient de secrétaires, « nous étions plusieurs compagnons , rapporte l'un d'eux ^ : d'abord , l'évèque de Constance , et son chapelain Eberhard; l'abbé Baudouin (Baldvinus) et Frovin , ancien religieux d'Einsidlen, et depuis supérieur du couvent d'Engelberg , à Untervalten ; puis , trois prêtres séculiers , Philippe, archidiacre de Liège, qui se fit moine à Clairvaux ^; Olton et Franco, auxquels s'était joint encore le célèbre Alexandre de Cologne , qui devint un des hommes les plus illustres de l'ordre de Cîteaux *. Ce dernier s'en allait à Rome, lorsque sur sa route il rencontra le saint, et fut témoin de ses miracles. De ce moment il s'attacha à lui pour ne plus jamais le quitter. Le cortège se composait donc de onze personnages vénérables , non compris Bernard , et tous consignaient chaque soir , dans un journal itinéraire , les glorieuses actions dont ils avaient été les témoins. Encore ne pouvaient-ils pas tout écrire ; car il faiidraïl des volumes pour raconter ce que nous avons vu , dit l'un d'eux ; mais si nous nous taisions , les pierres parleraient ^. Philippe de Clairvaux envoya à l'archevêque de Reims un extrait de son journal qui est demeuré intact ; et ce curieux document , d'accord avec plusieurs autres du même temps , permet au lecteur de suivre pas à pas les courses apostoliques de saint Bernard ^.

* Vicit tamen Constantin domini Constantiensis. (Philip. Claravalle, în op. S. Bern. , ad Mab. , p. 1182). — 2 Eramus autem cum eo, ego, Hermanus, Constant, episcopus , etc. (Id., loc. sup. cit.). — ^ C'est celui-là même qui nous fournit ces détails. Il dit, en parlant de lui , cette chaude et naïve parole : Ego aulem intrati scholam Jesu, et valedixi sœculo in .lœculiitn, et ùi s/bculum sœculi. • Je suis entré à l'école de Jésus-Christ, et j'ai dit adieu au sièclo dans le siècle, et dans les siècles des siècles. » (Id., p. 1 182). — * Voyt-i de Viris illust. ord. Cisterc, cap. 27. — ^... Plurima imdè volumina conficereiitur... et si nos tacuerihius , lapides clamabunt. ( Phil. Clarav. , p. 1 183 ). -i*- ® Le journal de Philippe ne contient l'itinéraire tjue de Francfort à Constance, et de Constance à Spire. II est suivi d'une autre relation , enVOyt^e de Clair-

Ce fut dans les derniers jours de novembre (1146) que la sainte compagnie se mit en route pour Constance. Ils passèrent le dimanche 1" décembre à Kintzingen , et les deux jours suivants à Fribourg en Brisgau. Laissons parler un instant les voyageurs. « L'évêque llcrmann : Le premier jour il n'y eut à Fribourg que des pauvres et menues gens qui demandèrent la croix. Le saint abbé fit prier pour que les riches aussi ouvrissent les yeux , et cette prière était à peine achevée , que les plus riches , et même les plus endurcis ^ , vinrent recevoir la croix de sa propre main. — Ptiilippe : Notons aussi de quelle manière il rendit la vue à un vieillard aveugle , une vertu étant sortie de notre saint père; non pas de lui toutefois , mais de la parole et du signe delà vie... — Hermann : Ce malin , quatrième férié , après la messe . je lui ai présenté une fdle qui avait la main desséchée ; il la guérit à l'heure même. — Philippe : Je l'ai vu rendre lu parole à un enfant sourd-muet de naissance. — Hermann : Moi-même j'ai parlé à cet enfant , au moment où le signe de la croix a été fait sur lui , et il a pu m'entendre et me répondre distinctement. — L'abbé Frovin : Une mère vint nous apporter son petit enfant aveugle ; le signe de la croix lui rendit la vue ; mais quelle fut la surprise de cette mère lorsque son enfant lendit la main vers une pomme que je lui présentai ! — Eberhard : En sortant de l'église , un homme infirme et paralytique , qui se traînait plutôt qu'il ne marchait , se recommanda au saint abbé. A peine celui-ci l'eutil touché de son bâton, en ma présence, que l'homme se sentit guéri et s'en alla en sautant de joie '■*.

Ces miracles, inscrits brièvement et naïvement à la suite les uns des autres par les témoins oculaires, forment un trop gros volume pour que nous puissions les mettre tous sous les yeux de nos lecteurs. Ils se multiplièrent d'ailleurs de telle sorte, que les témoins eux-mêmes durent renoncer à les détailler. A Doningen, près de Rheinfeld , où ils passèrent le premier dimanche de l'Avent, Bernard guérit dans la même journée neuf aveugles , dix sourds ou muets , dixvaux au chapitre de Cologne ; et enfin d'une troisième , que le moine Godefroy adresse à Hermann, évéque de Constance. (Vid. in opp. S. Bern. , Ed. Mabill., y 61. II, p. 1180 et sequent). — * Ditîssimi quique, etiam pessimi — ^ Phil. deCIarav., p. 1183.

huit boiteux ou paralytiques *. Le mercredi suivant, à Schaffliausen , le nombre des miracles grandit encore; enfin le vendredi, 13 décembre, ils arrivèrent à Constance. Les cloches de la ville annoncèrent les merveilles qui éclataient sous les pas de l'homme de Dieu. Les peuples , au\ cris mille fois répétés de Kijric eleison! Kijric eleison! Clirisl uns çjnadc ! couraient au-devant de lui et rendaient gloire à Jésus-(>hrist '". Tous louaient Dieu , et pas une seule houche «e se fajsoif au milieu de cette manifestation d'allégresse. La prédication de la croisade ne semblait être devenue qu'un accessoire dans celte universelle agitation. Il parlait ; ou plutôt , il se montrait ; et au seul aspect de l'apôtre , au premier son de sa voiK, les populations fondaient en larmes; et les esprits , devenus souples et dociles, se rendaient à sou appel. Aussi un long séjour dans chaque ville n'était nonseulement point nécessaire , mais même impossible , ù cause du concours tumultueux des peuples qui accouraient, avides d'entendre la parole du saint , plus avides encore de voir ses miracles. A Constance , comme à Francfort, il faillit presque être sufloqué. On lui arrachait pièce à pièce ses vêtements pour en faire des croix, ce qui rincomnodaii assez^ et l'obligeait d'accepter fréquemment des habits neufs ^.

Ce fut en cette occasion que saint Bernard convertit un jeune chevalier , riche en biens de la terre , mais pauvre de ceux du ciel , et rempli de vices et d'iniquités. Il s'appelait Henri : il avait reçu beaucoup d'instruclion , et comme il parlait le francque et l'allemand , il s'attacha au saint pour lui servir d'interprète. Cette remarquable conversion provoqua un miracle non moins remarquable , qu'on ne saurait passer sous silence. Le noble Henri , se trouvait à cheval , à côté de Bernard sur la grande roule, lorsque tout à coup il se voit poursuivi par un de ses anciens écuyers qui l'accable de moqueries et d'insultes. C'était un homme de Bclial, amateur de toute perversité , et incrédule en tontes choses * , il proférait des blasphèmes contre le serviteur de Dieu, et s'écriait de toutes ses forces : « Allez ! suivez le diable ; et

* Godfr., Vita S. Berii., lib. IV, p. 1157. — * Phil. de Clarav. , loc. cit. , p. 1 195. — ^ ... Qui proptcr hoc ipsiim nova fréquenter uccipete cogebatur... (Voyez Exord. magn. Cisterc, p. 1225, in Slabil].). * Vir Belial, homo totiui pravitatis , et boni totius incredulus.

le diable vous emportera * ! « Cependant les voyageurs continuaient paisiblement leur course, quand, sur la route , on vint supplier le saint abbé de donner sa bénédiction à une femme percluse qu'on porta jusqu'à ses pieds. Cet incident augmenta la fi'reur de l'insensé ; mais celui-ci , à la vue de la femme qui se trouva subitement guérie , tombe à la renverse, comme frappé d'un choc invisible, et demeure étendu dans la poussière , privé de vie et de sentiment. Son ancien maître , désolé de cette mort funeste , se jette aux genoux de saint Bernard et le conjure d'avoir pitié de cette âme que Satan avait remplie de malédictions : « C'est à cause de vous, dit-il ; c'est parce qu'il a blasphémé contre vous , que ce lugubre accident lui est arrivé ! — A Dieu ne plaise , répondit le saint, que quelqu'un meure à cause de moi ^! » En revenant sur ses pas , il se penche sur le corps inanimé de l'écuyer , et récite à longs traits , d'une voix pénétrée , l'Oraison dominicale. « Tenez-le par la tête , » dit-il aux nombreux assistants. Puis , le frottant de sa salive , dont maintes fois il avait fait usage comme d'une substance médicinale , il s'écrie : « Au nom du Seigneur , lève-toi ! » Et il répète : « Au nom du Père , et du Fils et du Saint-Esprit, que Dieu te rende ton âme ^ ! » Cette parole, proférée d'un ton solennel au milieu d'un morne silence des spectateurs, avait à peine cessé de retentir , que le mort se relève et regarde le ciel. L'admiration et la surprise , à la vue de ce cadavre debout et animé d'une nouvelle vie, saisit alors la multitude, et se manifeste par des acclamations bruyantes*. Cependant le saint lui adresse la parole : « Maintenant, lui dit-il, quelle est ta disposition, que vas-tu faire? — Je ferai, mon père, tout ce que vous m'ordonnerez,» répondit l'écuyer totalement transformé. Il prit la croix, et s'engagea dans la milice de Jérusalem. L'un des assistants lui demanda si réellement il avait été mort. « J'étais mort , dit-il , et j'ai entendu l'arrêt de ma damnation ; car si le saint abbé ne s'était hâté d'intervenir , je serais présentement dans les

* Ite modo , et dlabolum illum sequamini, et ipse vos diabolus appréhendât. — 2 Casum lugubrem et occasum...Heu, inquit, ut propterme quispiam moriatur. ( Exord. magn. , cap. 19 , p. 1222 ). — ^ In nomine Domini , ait : Surge; et iterùtn : In nomine P. et F. et S. S. Deus tibî spiritum tuum reddat! (Id., p. 1223). — * Mirantibus prae gaudio et in coelum voces toUentibus universis qui aderant et viderant manifeste mortuura revixisse. (Idem).

346 iiiSTOïKt:

enfers. » Quant à Henri, ému plus vivement que tous les aulies de ce fait extraordinaire , il se retira à Clairvaux où il fit sa profession ; et plus d'une fois il raconta à ses frères assemblés la grâce qui lui avait été faite, et l'étonnant prodige dont il avait été témoin *.

Saint Bernard ne tarda point de quitter Constance , toujours suivi desmémes compagnons qui l'avaient accompagné jusque dans cette dernière ville ; sauf l'évêque Ilermann , qui céda sa place à un pieux ecclésiastique nommé Wolkemar. Ils passèrent par Zurich, Rheinfelden, Bàle, Wintertliur, et arrivèrent à Strasbourg la veille du quatrième dimanche de l'Avent, 22 décembre 1146 '^. Les miracles ne discontinuèrent point durant ce mémorable voyage; et nous craindrions, pour nous servir des expressions d'un de ses historiens, « de n'en dire pas assez , si nous n'en rapportions que quelques-uns ; et de rester encore au-dessous de la réalité, si nous en racontions beaucoup '. » Ce qu'il y eut d'admirable dans sçs prédications à Strasbourg et dans les autres villes germaniques , c'est que , ne parlant que le latin ou la langue romane (francque) , il se faisait pourtant comprendre par tout le monde , et touchait ceux-là mêmes qui n'entendaient que le tudesque. « Ces peuples, rapporte le moine Godefroy , l'écoutaient avec une alTection d'autant plus vive, que parlant un autre langage , ils étaient émus et pénétrés de la vertu même de sa parole , beaucoup plus que de l'interprétation d'un savant interprèle qui expliquait ses discours ; et ils le prouvaient par la componction avec laquelle ils se frappaient la poitrine et versaient des larmes "*. Cependant le jour de la nativité de Notre-Seigneur approchait ; et celte solennité avait été fixée par l'empereur pour la tenue d'une dièie (^ff'/jc'/vi/c^ dans la ville de Spire. Saint Bernard avait promis de se l'endre à cette assembl;>e. Il quitta donc Strasbourg dans la soirée du dimanche 22 de-

* Eiord. magn.j loco sup. cit. — ^ phi| ClaraTdlle, lib. IV, cap. 3, p. 1 187. — ^ Odon de Diog... Ne si pauca scripsero non credantur plura fuisse; val si ihulta, materiam videar obraisisse. (Voy. Biblioth. des croisade», t. I, p. 229). * Godfr. , Vita S. B«rn. , lib. lit, cap. 3, p. 1 135. — Remarquons toutefois avec Vilkcn (Geschichte der Kreuizujje, lib. III, cap. 10) , que la langue franque était à cette époque déjà fort répandue parmi les Allemands; car, dit un \ieil historien, lengœ française corl pariny la monte et est la plus delilabte ù lireet à oir que nulle autre. — ^ Generalem curiam. (Ou. Frising. I. XXXIl).

DE SAINT KERNARD. 347

cerabre , et arriva à Spire , le mardi suivant , veille de Noël *. Les habitants des villes et des villages se tenaient sur les rives du fleuve , et attendaient avec impatience le passage du navire pour recevoir la bénédiction de l'homme de Dieu et lui présenter leurs malades. Tous participèrent à la grâce extraordinaire que Dieu attachait à chaque parole , à chaque action de son serviteur.

Son entrée dans la ville impériale de Spire a été décrite par un grand nombre de chroniqueurs contemporains. » L'évêque , le clergé et les bourgeois vinrent solennellement au-devant de lui , croix et bannières déployées , chaque corps de métier portant les enseignes de sa profession. On le conduisit , au son des cloches et des cantiques sacrés, à travers la ville , jusqu'au portail de la cathédrale où l'empereur et les princes germaniques le reçurent avec tous les honneurs dus à l'envoyé du Pape. Le concours de la multitude était immense. On était accouru des lieux les plus éloignés pour voir , pour entendre le saint , pour contempler les traits du thaumaturge.

» Le cortège s'avança depuis la grande porte de la cathérdralé jusqu'au chœur , chantant avec force et avec joie l'hymne de la reine des cieux Salve Refi'ma. Bernard , conduit par l'empereur lui-même, marchait au milieu du cortège , entouré des flots du peuple et profondément ému à l'aspect de la majestueuse basilique. Mais lorsque les derniers accents de l'hymne delà Vierge eurent cessé de retentir sous les voûtes sacrées , après ces mots : Filium miim nobis post hoc exïimm ostende ! [Faites-nous voir votre Fils , après notre exil,) le saint abbé , transporté d'un élan d'enthousiasme , ajouta une triple exclamation : 0 clemens ! 0 pia ! 0 dulcis Virgo Maria ^ / »

Ces paroles si suaves et si tendres , jaillies spontanément du cœur de saint Bernard , demeurèrent depuis lors attachées à l'hymne du Salve Regina et en complétèrent la sublime poésie. Elles continuent à être chantées dans toutes les églises de la catholicité j selon les temps marqués ; mais à lu cathédrale de Spire , le Salve Ftegina se chanta solen-

* Tertia feria, vigilia fuit dominicse Nativitàtis, et navi TMiimus Spiram. (De mirac. , lib. VI, p. 1187). — *• * Voyez Der Raiser-Dom in Speyer, de Ugr Jean de Geissel , p. 89 et sequent.

348 lusToiRii

iK'lleiiu'iil tous les jours de rainiée , en riionneur de saint lieriiard ; et cet usage subsiste aujourd'hui encore. Des plaques d'airain , scellées dans le pavé de l'église désignèrent à la postérité les traces de l'homme de Dieu , et les endroits où il implora d'une manière si pénétrante la clémence, la p'uié , la douceur de la Vierge Marie '.

Toutefois à Spire , les miracles furent moins nombreux ; » parce que , dit l'un des compagnons du voyage , la multitude des curieux était trop grande ; et ce n'est pas en faveur de la curiosité que la gloire de Dieu se manifeste ^. »

La cour teutonique était au grand complet ; la plupart des évèques et des princes se trouvaient réunis pour se concerter ensenible sur diverses affaires de l'empire ; et dans cette pompeuse assemblée , la cérémonie du couronnement de l'empereur dut ajouter encore à l'éclat de la solennité religieuse ^. Mais la /disposition d'esprit de ces hauts personnages fit sur saint Bernard une impression pénible. Leurs irréconciliables inimitiés les rendaient inaccessibles à toute influence pacifique ; et vainement le serviteur de Dieu s'efforçait de neutraliser les griefs réciproques , et de dominer les intérêts personnels par la cause du sépulcre de Jérusalem ^. Ni les miracles par lesquels il prouvait la divine sanction de son ministère , ni les ardentes et apostoliques remontrances qu'il adressait aux grands et au monarque lui-même , ne purent triompher de leur inertie. Conrad cependant paraissait ébranlé plus que les autres; et, deux Jours après Noël, à la fête de saint Jean l'évangcliste, après avoir été vivement pressé par l'abbé de Clairvaux , il annonça qu'il en délibéreiait dans son conseil, et que, le jour suivant, il rendrait une réponse définitive ^.

C'était un moment critique. De la résolution de l'empe-

* Nous devons ces renseignements , ainsi que plusieurs autres indications intéressantes, à la bienveillance du D' Weiss, doyen du chapitre de Spire. — On trouve, du reste, toutes les traditions se rapportant au séjour de saint Bernard à Spire, dans le savant ouvrage cité plus haut, de Mgr J. Geissel, évéquc actuel de Spire. — ^ Phil. Clarav., p. 1 187. — * Ibi Conradus coronatus est; ibique adfuit episcoporuni priiicipumque conventus. (Id., loc. cit.). — * Pa- Cem cupiens reformare... Quorum ininùcitiis ob exercitu crucis Christi nuilti detinebantur... (Idem). — ^ ... A (juo (rege) hoc tandem responsum obtinuit, (]uod deliberaret secum et consuleret sues , sequenti dio super hoc reiponsurus. (Gaudfr., loc. cit.).

reur allait dépendre une incalculable suite d'événements. Bernard n'attendit pas jusqu'au lendemain.

Il achevait de célébrer le saint sacrifice , en présence de la cour et d'une grande alïïuence de fidèles , quand , s'abandonnant à un de ces mouvements qui plus d'une fois avaient produit de grandes choses, il se tourne vers l'assemblée, et prononce une allocution chaleureuse sur les infortunes de la Terre-Sainte. Au milieu de ce discours , il apostrophe directement l'empereur; il lui parle, non comme à un souverain , mais comme à un simple homme * ; il lui rappelle les dons qu'il a reçus , les grâces qui lui ont été faites ; il lui reproche son ingratitude; puis, plein du Dieu qui l'inspire, il s'écrie d'une voix foudroyante : « 0 homme , que répondras-tu au jour du dernier jugement? » Conrad, atterré,

et comme transpercé jusqu'à la moelle de ses os, ne laisse pas achever le prédicateur , et demande la croix de Jésus- Christ : «Je reconnais, dit-il en versant des larmes, je reconnais que Dieu m'a fait bien des grâces, et , avec l'aide du Seigneur , je ne m'en rendrai pas indigne !» Et il ajouta : « Je suis prêt à vouer ma vie au Seigneur, et à me rendre où il m'appelle! » Il dit; et la multitude, attendrie , étonnée, frappée de cette scène extraordinaire, lève les mains vers le ciel et fait retentir la basilique de ses acclamations prolongées; la ville entière s'émeut et s'ébranle, et la terre répète au loin les cris d'enthousiasme et de jubilation *.

Mais saint Bernard , humble et profondément recueilli après ce miracle des miracles , détache de l'autel la bannière sacrée ; il la met entre les mains de l'empereur, et le décore du glorieux symbole du Dieu des batailles. Au même instant tous les princes, pénétrés d'un même sentiment, s'agenouillent aux pieds du saint prédicateur, et demandent la croix des pèlerins. Parmi eux se distingue le jeune Frédéric de Souabe, neveu de l'empereur et héritier du trône, si fameux dans la suite sous le nom de Barberousse. Il se croise , malgré les larmes et les supplications de son vieux père. Les barons et les chevaliers suivent avec empressement l'exemple de leurs suzerains; le peuple comme les

* Non ut regera, sed ut homlnem tota llbertate convenit. (Ibid., p. 1 188). — * Et ecce populus rapiens verbum de ore loquentis , excleimat in laudem Dei , et resonabat terra in Toces eorura. (Idem).

grands , les menues ijcns et les (jcns du fjrand aïr veulent recevoir la croix des mwins de saint Bernard. Aucune entrave, aucune considération n'eut pu arrêter cet élan unanime; le grand intérêt de la croisade était venu absorber tout autre intérêt , toute autre pensée. Les hommes les plus opposés par leur âge, leurs mœurs, leur condition, leur origine, vinrent s'unir dans la même cause, et s'enrôler sous le même étendard; la diète elle-même, convoquée pour remédier aux maux de l'Allemagne , ne s'occupa plus que du sort de Jérusalem. Ce changement soudain passa, aux yeux de tout le monde , comme le miracle des miracles * ; tous les cœurs s'ouvrirent à l'espérance ; tous , oubliant leurs anciennes querelles, se réveillèrent comme d'un long assoupissement, pour reprendre une nouvelle vie et savourer les consolations chrétiennes. « Chose admirable ! dit un auteur contempo- » rain; on vit accourir des volçurs et des brigands qui B firent pénitence, et juraient de verser leur sang pour » Jésus-Christ ! Tout homme raisonnable, ajoute l'historien, » témoin des changements opérés en eux, y voyait le doigt » de Dieu , et n'en était pas moins étonné ^ !

Oh ! qui donc opérera de nos jours une révolution si désirable? Qui nous unira tous dans une œuvre commune? Qui nous révélera l'idée , le sentiment qui brise les nœuds de l'égoisme , dilate les esprits , et réchaufl'e les cœurs au feu d'une foi vive et vivifiante ?....

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