‹ Histoire de Saint BernardChapitre 31 sur 55 · CHAPITRE XXX.VIIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX.VIIÏ

Continuation'des voyages et des miracles. — r- Retour à Clairvoui.

La mission pour laquelle saint?|^Bernard était venu en Allemagne touchait à son terme. Les prodigieux succès de sou œuvre , l'extension subite et rapide qu'elle prit dès sa naissance , les heureuses transformations qui en furent les conséquences immédiates , dénionlrcntà la fois la tendance du siècle et la puissance de l'homme qui lui imprima ce

* Miraculum miraculorum. (Gaudfr. de Mirao., p. 1 168, in M^.). •-> ' Oito de Friging., Bibl. des croisades., t. I, p. 628.

DE SAiWT BERNARD. 351

mouvement. Une telle puissance , quelle qu'en soit l'origine , ne produit de si grands choses que lorsqu'elle s'applique à des besoins réels et qu'elle se fonde sur l'esprit même des hommes au milieu desquels elle se manifeste. Sous ce rapport , l'abbé de Clairvaux était véritablement l'homme de son siècle ; car , entre certains hommes et certains faits , il existe une influence réciproque , un flux et un reflux de vie , une action et une réaction dont l'histoire doit constater le phénomène. Ces hommes reçoivent de leur siècle l'esprit et la force avec lesquels ils le dominent ; et le siècle reçoit de l'homme le mouvement et la physionomie qui le caractérisent. De là toutes les grandes figures , en quelque sorte hiéroglyphiques , qui apparaissent à toutes les grandes époques de l'humanité. L'histoire nous les montre, au centre de leur sphère d'activité, infatigables comme ces robustes forgerons qui , tour à tour , attisent et maîtrisent le feu , dont l'éclat se projette sur leur visage trempé de sueur , et qui font plier sur l'enclume le fer qui brûle et durcit leurs bras nerveux. Ainsi s'explique l'irrésistible ascendant que saint Bernard exerce sur ses contemporains. Il a donné l'impulsion à la croisade ; et le mouvement , parti de la France , se propage de provinces en province , à travers les vastes contrées de la Germanie, depuis le Rhin jusqu'au Danube ; l'Europe tout entière s'ébranle , et l'Asie tremble sur ses fondements. C'est une nouvelle ère qui s'ouvre ; c'est une régénération totale qui s'opère avec les douleurs d'un enfantement laborieux : l'Orient et l'Occident se préparent aux combats ; et de leur choc sanglant sortira le monde moderne.

Bernard , après les événements de Spire , pouvait aspirer au repos; et tout autre que lui se fût contenté de lever deux formidables armées , à la tête desquelles il venait de placer le roi de France et l'empereur d'Allemagne. Mais les regards du grand homme ne connaissaient point de bornes ; et dans le vaste horizon qu'il embrassait , il n'oublia point les intérêts secondaires que les chefs des croisés avaient généreusement sacrifiés à la cause de Dieu. Le départ de Conrad et de ses compagnons d'armes laissait l'Allemagne dans une situation périlleuse; elle ofl"rait aux Guelfes l'occasion fijvorable d'attenter à la couronne, Un seul nioypn pouvait pré-

venir de nouveaux (roubles ; c'était «rcnrôler dans l'armée chrétienne ceux-là mêmes d'entre les souverains d'Allemagne qui n'avaient pris aucune part à l^i diète de Spire. Saint Bernard en lit la tentative , et elle réussit comme toutes ses autres entreprises. 11 écrivit en Bavière , où les principaux chefs des Guelfes se trouvaient assemblés ; et ses lettres , apportées et lues par l'abbé Adam d'Eberach , y produisirent le môme effet que ses prédications avaient produites ailleurs. Le vaillant Guelfe, duc de Bavière, prit la croix ' ; un grand nombre de prélats et de barons suivirent son exemple , entre autres le célèbre historien Otton de Frisingen , esprit grave et positif qui , en Allemagne , s'était d'abord prononcée -contre la croisade , comme Suger s'y était opposé en France. Bientôt après , d'autres princes de différentes contrées s'engagèrent avec l'élite de leurs hommes d'armes dans la milice de la croix ; Ladislas , duc de Bohême , Odoacre , marquis de Styrie , Amédée , duc de Turin , Bernard , comte de Carinthie , Conrad , duc de Zaeringen , et une foule de seigneurs et de nobles hommes, firent le vœu de combattre les infidèles. Les Saxons euxmêmes , ces guerriers si braves , si longtemps malheureux , et cependant toujours redoutables à la dynastie de Conrad, s'enrôlèrent sous la bannière sacrée ; et , à l'ombre de la croix, tous les partis se reposent; tous, Guelfes et Gibelins, s'entremêlent et campent ensemble. « Un profond silence » se fit dans tout l'Occident , dit Otton de Frisingen , et » non-seulement il n'y eut plus de guerre , mais on eût » regardé comme un crime de porteries armes en public ^.» Saint Bernard passa les derniers jours de celte mémorable année à Spire , et ne se remit en chemin que le 4 janvier 1145. A son départ, l'empereur , les princes et les nombreux bataillons de croisés se réunirent autour de lui pour entendre une dernière fois sa parole , et lui rendre un dernier hommage. L'orateur sacré leur adressa une exhortation touchante; et ses paroles, dit ''historien néuncnl pas humaines , mais divines '. Puis le brillant cortège se mit en marche , avançant avec peine , à cause de la foule immense qui se pressait dans les rues et sur le chemin. Tout à coup

* Otto Frising. , de gest. , Frid. , cap. 40. — ^ Ibid. , loc. cit. — ^ Non humanit, sud divinis verbis... (Phil. Claraval., cap. 5, p. 1 188).

BE SAINT r.ERNARD. 393

un pauvre enfant perclus se jette au-devant du saint et lai demande sa bénédiction. Au même moment cet enfant se relève parfaitement guéri. A la vue de ce miracle , l'empereur, qui clievauclialt à côlc du saint * , et la foule étonnée , poussent des acclamations de surprise et bénissent à haute voix le thaumaturge. Mais celui-ci , récusant toute louange et se tournant vers Conrad : « C'est à cause de vous , dit-il, » que cette guérison a été opérée , afin que vous sachiez » que Dieu est avec vous et que votre entreprise lui est » agréable.»

Bernard et ses compagnons de voyage , après avoir pris congé de la cour germanique , redescendit le Rhin jusqu'à Cologne , pour revenir en France par la Belgique et la Flandre. Ils se reposèrent le lundi 5 janvier à Kreutznach , se rendirent le lendemain à Bobart , vaste bourg situé sur les rives du Rliin ^ , et s'arrêtèrent à Coblentz et à Bingen , où l'homme de Dieu eut des entretiens graves avec l'abbesse sainte Hildegarde , dont nous aurons à nous occuper longuement dans un des chapitres suivants.

Dans toutes les villes qu'il traversa, le serviteur de Dieu , renouvelait ses prédications et ses prodiges; mais nulle part l'édification ne fut plus grande qu'à Cologne ^. Il connaissait l'impatience de cette cité pour le recevoir; et, afin d'échapper aux honneurs qu'on lui avait préparés , il fit secrètement son entrée le soir. Mais la çiloire suivait celui qui la fuyait; et , à peine la nouvelle de son arrivée s'élait-elle répandue dans la ville, que les habitants en masse affluèrent devant sa demeure, et témoignèrent leur bruyante allégresse sans discontinuer le jour et la nuit. La foule était si compacte et si intolérable ^ , dit l'un des disciples , que le saint abbé ne pouvait sortir de la maison. Il se tenait à une fenêtre du haut de laquelle il bénissait le peuple ; et ce fut au moyen d'une échelle posée dans la rue, qu'on lui présentait les infirmes auxquels il rendait la santé ^. On n'osait ouvrir

* ( Phil. Claraval. , cap. 5, p. 1188, loc. cit. ). — ^ Vicus magnus qui super Rhenum situs est , et nominatur Bobardus. ( De inirac. , p. 1193). — ^ Magna est civilas; magna illic Dei famulo TÎrtus affuit ; magna illum devotio coluit populorum. (Gaudfr., Vit. S. B. , p. 1 158. Vid. et de mirac. , p. 1193, in Mab.). — ■* ( De mirac. , p. 1 194. Et hoc jam erat intolerabili» , ut , etc. , etc. — ^ Stabat vir sanctus in fenestra , et per scalam offerebantur infirmi , siquidem ostiuni domus nullus aperire audebat

les poi'Ios à cause do l'impéliiosilé de la mullihido qui eu assiôgoail l'onlréo. « Moi-mônio , raconlc le moine Gérard, V ayant voulu rentrer dans la maison, je ne le pus en aucune y manière ; et depuis neuf heures du matin jusqu'au soir je » demeurai là , dans la rue , sans pouvoir atteindre ni la » porte, ni réchelle , lellement toutes les avenues étaient » obstruées *. » L'écrivain renonce à énumérer la quantité des miracles qui éclatèrent à Cologne durant les 4 jours (du 9 au 12 janvier) qu'ils séjournèrent dans cette ville. Le dimanche, saint Bernard célébra la messe à la cathédrale ; il se disposait à rompre le pain de la parole ; mais , pour satisfaire aux. vœux de tous, il prêcha sur la place publique, où ses discours électriscrent la multitude. Des guérisons prodigieuses signalèrent cette journée. Une femme qui avait perdu la raison, par la vive douleur dont elle avait été saisie a la mort de son mari, lui fut présentée, et retrouva, au contact de l'homme de Dieu , son esprit et sa force d'àme. Une autre femme , en proie à des convulsions nerveuses , recouvra sa santé au même moment où elle fut touchée du signe sacré de la bénédiction. Une dame de qualité'^, qui, depuis quinze ans, était privée de l'usage d'un œil , avait renoncé à l'espoir de guérir, après avoir vainement usé de toutes espèces de remèdes ; elle se recommande au serviteur de Dieu , et son œil revoit la lumière. Enfin quatorze autres guérisons se trouvent consignées dans le journal à la date du même jouri et ces miracles , dit l'un des secrétaires , n'ont pas été fails dans les ténèbres , mais en plein jour , en public , dcvajit tout le monde , afin que tout le monde glorifie Dieu qui est admirable dans ses saints "*.

Toutefois ces cures soudaines n'étaient que la moindre partie des merveilles que le serviteur de Dieu opérait dans une sphère moins visible. 11 déployait, i\ la vérité, toute la plénitude de la puissance que Jé^us-Chrisl donna au\ apôtres « chassant les mauvais esprits et guérissant toute

tantus erat impetus et tuinulfns. — Ainsi s'exprime le cliapelain Eberliard , clans le journal du voyage. (De niirac, p. 1 194). — * Ego i'oris adstabam, iiec Ulia tenus poteram introirc ; ab hora nona , usque ad vesperam sic pentuuisi , etc., etc. (Ue niiiac., pag. 1 1 94). — ^ Jlulier honorata, etc. (De niirac. , pag, 1 159 et 1 198). — 3 Ncquc in angulo facta sunt , sed in publico , ut ab omnibus Dcus glorificcUir (pii in sanctis suis gloriosus est. (De niirac, pag. 1 194, n. 29).

mlirmité et toute hngueur * ; » mais ces miracles, comme ceux des apôtres , comme ceux, de Jésus - CluMst luimême , renfermaient quelque chose de symbolique , et n'étaient en quelque sorte que les signes visibles d'une autre espèce de miracle, d'une opération plus interne , plus mystérieuse , qui s'accomplissait dans les âmes. La conversion des cœurs , le triomphe de la lumière sur les ténèbres , de la concorde sur les vengeances , de la justice sur les iniquités , de la piété chrétienne sur la stupide indiilërence ; tels étaient les grands etïels de ses intarissables enseignements. Les maladies invétérées, qui depuis si longtemps rongeaient les mœurs publiques , avaient produit un aveuglement , une surdité, une paralysie bien auti^ement funestes que les maux, physiques; et c'est à ces profondes plaies qu'il appliquait toute la vertu de sa parole. De là les dispositions qui caractérisent un grand nombre de croisés. La réaction vive et véhémente qu'ils manifestèrent en faveur de la guerre sainte, provenait du besoin foncier qu'éprouve l'espritde pénitence: car la vraie pénitence se sent toujours et irrésisliblement entraînée vers quelque œuvre expiatoire. Cependant , cette œuvre militante , si analogue au caractère de la multitude et à l'impétuosité populaire , ne pouvait avoir le même attrait pour certaines âmes aimantes qui , après être revenues à Dieu , se sentaient attirées au dedans d'elles-mêmes et réclamaient une œuvre plus tranquille , une vie de recueillement de prière. Ces âmes s'attachèrent plus étroitement à saint Bernard ; et dans les seuls environs de Cologne, il y en eut , sans compter les femmes , près de soixante qui abandonnèrent le monde et se retirèrent la plupart à Clairvaux.

Mais ce qui excitait encore plus vivement la sollicitude de saint Bernard , c'était le triste état du clergé dont l'affaiblissement était la cause toujours subsistante de la dégénération des mœurs chrétiennes. Avant de quitter Cologne, il se renferma seul avec les ecclésiastiques du diocèse , et leur adressa des paroles graves. Il sonda toutes leurs plaies, attribuant l'affadissement du sel sacerdotal à la cupidité, à l'incontinence , aux dissensions intestines : « C'est de vous, » leur dit-il , que le prophète parle quand il condamne

« Matth.X, l.

y> ceux (nù ne s'inli' ressent, point anx travaux des hommes et >' ne pari'uijjcnt poïnl a leurs peines \ Isaio do luônio, ou » ])lutôt , Dieu par la bouche d'isaie , a dit de vous "^ : Fai- » suns (/race à l'impie, el il n apprendra pas à être juste; il » commet l'iniquité sur la terre de la sainteté , et il ne verra y> point la n taire du Srifineur^. i> Ces textes saerés nous donnent la mesure de la sévérité de ses discoui's; sévérité qu'il adoucissait cependant par la grâce et l'onction d'une bienveillante charité. Nous aurons l)ientôt l'occasion de revenir sur les accents prophétiques qui, à celte époque, se firent entendre aux ministres du sanctuaire.

L'abbé de Clairvaux, accompagné d'un nombre toujours croissant de nouveaux disciples, s'était rendu de Cologne à Juliers; puis à Aix-la-Chapelle , où il célébra les saints mystères dans la chapelle de Charlemagne, la plus célèbre de tout le monde romain '*. « Aix , raconte naïvement le chape- B lain Eberliard, est un agréable séjour ; mais plus agréable » aux sens qu'à l'àme. La prospérité des méchants les tue ; » et maliicur à la mr.ison indisciplinée ! Je ne dis pas cela » pour leur perte, mais pour leur amendement , si toutefois >' quelqu'un lit ces paroles ; et plût à Dieu qu'un seul se » convertisse et \ive ^! » L même narrateur rapporte le fait suivant, arrivé à Aix-la-Chapelle. «Nous étions à l'autel de la B. Vierge Marie, et j'assistais moi-même le révérend père quatîd une jeune fille aveugle lui fut présentée ; il la bénit et elle guérit ; mais la foule était si grande , que nous fûmes obligés de nous retirer ^. »

Citons encore quelques traits du journal des .voyageurs. « (rôvirr/: Aujourd'hui les miracles semblent avoir redoublé. La foule nous suivait partout, et les campagnes étaient aussi peuplées que les villes. Une mère amena sa fille déjà grande, qui était sourde et muette de naissance. Le charitable père lui imposa les mains, et aussitôt, en notre présence , elle recouvra l'ouïe et la parole. Nous avions à peine fait quelques pas , qu'un homme, également sourd, lut subitement

* In labore homimim non siint , et ciiin lioniinibiis non flagellal)untur. (Psal. LXXII, 5). — - Misereannir inipio, et non discet justitiain : in terra sanctoruni iniciua gessit, et non viilebit gloriam Doinini. (Isai. XXVI, 10). — ^ De niirac. , p. 1 193, n. 25. — ^ In illu faniosissinia toto Ronumorunt orbe capellu, — dit le moine Gaudf. (In Mirac. , p. 1 159). — ^ De Mirac. , p. 1195, n. 31. — *» Ego ipse Putri adstabam , etc. (Id., loc. sup.).

guéri.,, Gudfro ij : imqiiii ce dernier miracle, j'étais en avant et je précédais la foule ; mais , frappé des exclamations qui à chaque instant retentissaient derrière moi , je m'informai soigneusement de tout ce qui était arrivé , et j'acquis la certitude que ce jour-là , sur la route, notre saint père avait guéri une fdle aveugle , trois sourds, un boiteux, puis cinq autres aveugles... L'abbé Campesce : Lorsque nous arrivâmes le soir à Juliers, ville qui doit son origine à Jules- César * , nous trouvâmes prosternée sur les marches de l'église, une femme percluse. Le saint, ému de compassion, la prit par la main et la releva avec iine facilité d'aulanl plus grande qu'elle avait une plus (irande foi ^... Géi'ard : Ce matin, après la célébration de la messe, une femme de grande considération, la nièce du comte de Juliers ^, privée complètement de la vue à un œil, et n'y voyant presque pas de l'autre , au point qu'elle ne pouvait marcher sans guide , fut instantanément guérie par le seul signe de la croix. Ce miracle, comme tous les autres, fait l'objet de la joie publique, et le peuple ne cesse de les proclamer aux cris de Christ unsgnade ■* / »

Sur toute la route , à Maestricht , à Liège , Mons , Valenciennes. Cambrai, Yaucelles, des prodiges sans nombre signalèrent le passage de l'homme de Dieu. Au sortir de Liège, un jeune homme, aveugle de naissance , lui est présenté. Ses yeux n'étaient pas seulement éteints, disent deux, des chroniqueurs, mais ils étaient complètement amortis, et les paupières fermées. Le saint les ouvre , les touche de ses doigts vénérables, et aussitôt il leur rend la clarté. L'heureux jeune homme, à l'aspect de la lumière qu'il n'avait jamaisconnue, éprouva une émotion extraordinaire : « Je vois ! s'écria-t-il ; je vois le jour , je vois les hommes , je vois des élres chevelus ^ ! » 11 frappait des mains et bondissait de joie : Maintenant, ô mon Dieu, disait-il , je ne heurterai plus mes pieds contre des pierres ^l

Cependant Bernard, malgré le désir qui le pressait de

* Vespera venimus Juliacum, quod a Julio Caesare castrum sediGcatura... (l>e mirac. , p. 11 95, n. 31). — 2 Et elevaTit eam quanta fide , tanta etiam facilitate. (Idem). — ^ Honorata quaedam raulier, iieptis comitis Jullaci , etc. (Idem). — * Id,, loc. cit. — ^ Video diem, video homines, video capillatos, etc. — 6 Gaudfr., de mirac, p. 1139 , et Phil. de Clarav., p, 1 198.

retourner dans son cloître, crut devoir sarrcler quelques jours en Flandre , où il savait, comme saint Paul à Ephèse, qu'une (jrandc et visible parle lui éluïl ouverte ^ Les paroles qu'il adressa au\ populations de celte province n'avaient pas seulement pour objet la croisade ; mais elles s'appliquaient principalement aux mœurs et à la doctrine que les nouveaux hérétiques cherchaient à pervertir. L'homme de Dieu opposa une digue aux adversaires de l'Eglise , et , jetant son filet dans les flots du siècle , il en retira une abondante capture d'hommes lettrés et de nobles personnages ^. Parmi ces derniers, l'annaliste de Citeaux rapporte une conversion dont les circonstances édifiantes réclament ici leur place.

Arnulfe de Majorque était un des seigneurs les plus riches et les plus considérés de la province. Il vivait dans les délices et les grandeurs, quand, au passage de saint Bernard , il entendit une prédication qui fit tomber le voile de ses yeux. Touché de la grâce et pénétré jusqu'au fond de son âme , il prend aussitôt la résolution de quitter , à l'exemple des patriarches et des apôtres , sa maison , sa parenté , sa patrie , et de suivre Jésus-Christ. Mais sa famille était nombreuse; ses fils et ses frères, sa fortune et l'honneur de sa maison réclamaient encore sa présence. Il crut donc devoir cacher son dessein jusqu'au temps favorable , sans confier à personne , pas même à saint Bernard, le secret de sa conscience. Le temps s'écoulait, et Arnulfe, loin de se dégager des liens du monde , s'y enlaçait davantage, lorsqu'un jour il vit arriver un pauvre pâtre qui se jette à ses genoux et lui dit : Mon seigneur, je vous conjure par Jésus-Christ de me conduire à Clairvaux , afin de sauver mon âme et la vôtre. » Le noble Arnulfe est frappé de ce mystérieux avertissement. Il ne peut résister à la voix qui le presse, et, mettant ordre à ses affaires, il part pour Clairvaux avec le pâtre que Dieu lui avait envoyé. Il y trouve le saint et lui révèle , avec elfusion de larmes , les iniquités d'une longue vie. Mais à sa grande surprise, l'homme de Dieu , après l'avoir engagé à persévérer dans l'ordre de Citeaux , ne lui imposa pour pénitence qu'une triple récita-

* I Cor. XVI, 9. — * ... Et nobiles et lîttcratos viros multos de iluctihuî saeculi ad littu» conversionis, etc., etc. (Exord. niagn., onp. 22, p 1 125).

DE SAliNT BEUNAUD. 359

tion de l'Oraison dominicale. « Quoi ! charitable père , s'écria le pénitent , est-ce donc que vous ne prenez pas au sérieux la conversion d'un indigne pécheur ? Certes, dix années de jeûne et de mortification ne suffiraient point à l'expiation de mes crimes; et vous ne m'imposez que trois Pater ! » Le saint lui répondit ; « Croyez-vous savoir mieux que moi ce qui vous est nécessaire? -i— A Dieu ne plaise que j'aie cette présomption! repartit Arnulfe ; mais , je vous en conjure, ne m'épargnez pas dans la vie présente, afin que je trouve mon bonheur dans la vie future. — Faites ce que je vous dis, reprit le père, et faites-le avec confiance; et quand vous aurez déposé le fardeau de votre corps, vous irez à Dieu sans aucun fardeau *. » Le ton d'autorité et d'inspiration de cette réponse tranquillisa la conscience d'Arnulfe et lui donna un calme profond. Mais bientôt , cet athtèie de Dieu tomba malade d'une inflammation d'entrailles, et le mal fit des progrès si rapides, qu'on lui administra les onctions des saintes huiles. Au plus fort de ses souffrances, lorsque le malade sembla près d'expirer, on l'entendit tout d'un coup s'écrier d'une voix forte : « Seigneur Jésus, oui , toutes vos paroles sont véritables! » Il réitéra ce même cri , et le répéta si fréquemment, que l'un des assistants l'attribua au délire. « Non , non , dit le mourant ; ce que je témoigne aujourd'hui n'est point l'effet du délire; mais j'atteste avec pleine conscience que toute parole du Seigneur Jésus s'accomplit infailliblement. 11 a promis, dans son Evangile , à ceux qui renonceraient à tout pour le suivre , le centuple en ce monde, et la vie éternelle dans le monde futur. Eh bien, j'expérimente en ce moment la vérité de cette parole : les consolations spirituelles que j'éprouve surpassent cent mille fois les délices du monde que j'ai

quitté » Après avoir proféré ces mots, il s'endormit d'un

sommeil dulcime et très-paisible dans le Scifineur. Ainsi s'accomplit la prédiction du saint abbé : Quand vous aurez déposé le fardeau de votre corps, vous irez à Dieu sans aucun fardeau ^

Saint Bernard s'était arrêté en Flandre jusque vers la fin

* Quia deposita mole corpoiis , inox ad Deum sine molestia peivolabis. — 2 Herbert, iib. I , cap. 2. — hih. de Vir. illustr. Cisterc, dist. III , cap. 7. — Vita S. Bern., exmagn. Exord., Iib. VII, p. 12^7.

360 nisToiRE

du mois de janvier. 11 passa par Laon et Rheims , et arriva le 2 février , jour de la Purification , à Cliâlons-sur-Marne. Dans celte dernière ville se trouvaient réunis les princes français et le roi lui-même , ainsi que les ambassadeurs de Conrad III qui tous , à la nouvelle de son arrivée , allèrent au-devant de lui et le ramenèrent en triomphe. Il repartit de Châlons le 4 février, se reposa à Bar-sur-Âube , et arriva le jeudi suivant , 6 février , dans sa douce retraite de Clairvaux*. Semblable à un arbre toujours arrosé qui fructifie en toute saison , il revenait chargé d'une couronne de nouveanx fruits. Son retour fit surabonder la vie et la Joie dans cet heureux asile. Trente postulants desenvirons de Cologne l'avaient suivi à Clairvaux ; trente autres étaient en chemin ou devaient le rejoindre incessamment ^. On pent juger des sentiments qui animaient les uns et les autres , par la lettre qu'ils adressèrent à quelques membres du clergé de Cologne. Nous n'en citerons que les passages les plus remarquables :

» Il faut , avant toutes choses , vous rendre grâce , ô » Seigneur notre Dieu , avec la plus vive reconnaissance , » de nous avoir comblés de vos faveurs et de vos miséricor- » des. D'où nous est venue , à nous misérables pécheurs , » dignes de l'enfer , d'où nous est venue la grande grâce » que vous nous avez faite , d'oublier nos iniquités et de ;) nous rendre la paix au sein de votre protection ? O bonté » ineffable ! 0 abîme incompréhensible de miséricorde qui » s'est étendue sur votre grand serviteur Bernard que vous i> avez choisi poiu- rassembler dans votre bergerie des » hommes pervers , et de les sanctifier sous sa houlette ! » Nous avons vu de nos yeux le nombre infini de peuples » qui se sont convertis et ont embrassé la pénitence en » prenant la croix et allant combattre pour la gloire de » Jésus-Christ. Cependant ce ne sont pas des laïcs. Quant à » vous , très-chers frères , si votre justice ne surpasse celle » des laïcs , vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. » Les laïcs sont du monde , et il leur est permis de penser » aux choses du monde ; mais pour vous , il vous a été dit :

* Gaudfr., de mirac, p. 1200 et seq. — ^ Nam et trîginta secum adduut et totidem fere facto jam voto et constituta die venturos prsBstoIabatur. ( De mirac.) p. 1201).

» Vous n'êtes plus de ce monde et je vous ai séparé du monde. » Ces paroles ont été dites aux apôlres, auxquels vous avez » succédé dans la puissance et dans l'autorité, mais non dans » la conversion , dans la conduite et dans les œuvres...

» On ne s'étonne pas de voir le troupeau se nourrir de » pâturages terrestres ; mais qui ne s'étonnerait en voyant » le pasteur lui-même , courbé vers la terre , manger les » herbes crues et ne penser qu'à la terre ? Rougis , Sidon , » dit la mer ! Les pécheurs et les publicains vous précéden ront dans le royaume des cieux. La plaie de ce clergé est » incurable ; l'Eglise est enrichie de biens et de revenus , >> mais elle est devenue pauvre en vertus. Car depuis que le » Roi de gloire s'est rendu pauvre, les vertus n'ont pu subsis- » ter longtemps avec les richesses. C'est le plus souvent un » grand péril pour la sainteté de l'Eglise, que de la combler » de biens et de l'abondance des choses de ce monde....

î) Que les pauvres chantent donc avec le prophète : Les » filets ont été rompus , et nous avons été délivrés ! Nous » désirons , très-chers frères , que vous chantiez avec nous » ce cantique ; et que la parole de Dieu , qui n'a pas été » infructueuse en plusieurs du clergé de Cologne , ne le soit » pas en vous non plus , et que vous ne vous rendiez pas » inexcusables , en demeurant dans la voie de la perdition. » Nous souhaitons vous avoir pour compagnons dans les » entrailles de Jésus-Christ *. »

Tels étaient les sentiments des nouveaux frères. Leur ferveur expansive harmonisait avec la piété plus intérieure et déjà consommée des anciens. Tous vibraient à l'unisson et vivaient d'une même vie , formant autour de Bernard un admirable concert de vertus, de grâces et de charité.

Page 1