‹ Histoire de Saint BernardChapitre 32 sur 55 · CHAPITRE XXXaX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXaX

Assemblée d'Étampes . Arrivée du pape Eugène III en France. — Départ

des croisées pour la Terre-Sainte.

A peine le saint eut-il passé quinze jours ou trois semaines à Clairvaux qu'il se vit obligé de quitter encore une fois * Ann. Cisterc, p. 64, n. 8 et seq. — Voy. aussi Hist. de Cit., t. IV, ch, 16.

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sa rciraile , pour assister à rassemblée générale des bai-oiis et prélats du royaume que le roi avait convcxpiés à Étampes, L'ouverture du parlement se fit le 16 février i 147. Louis le Jeune le présida eu personne, et 'lui exposa les diverses questions sur lesquelles il appelait la sollicitude et les délibérations des conseillers. L'enthousiasme semblait un peu refroidi; mais à l'aspect de saint Bernard , r/ui venait (fc confcdcrcr , pour la milice de la croix , /•-' souverain et les firands du Tàijamne des Tenions ^ , tous les visages s'épanouirent , et l'assemblée ressentit une émotion de joie et d'ardeur belliqueuse , dilïicile à dépeindre.

La première journée fut employée à entendre les ambassadeurs de Conrad et les députés de Geisa , roi de Hongrie , qui venaient, de la part de leurs souverains , promettre aux croisés le libre passage sur leurs terres. On lut aussi les lettres de l'empereur grec , Manuel Comnène , contenant les plus emphatiques protestations d'amitié , en réponse à la nolilîcalion que le roi de France lui avait faite de la croisade. Le style oriental et hyperbolique de ces missives choqua le bon sens français. « L'évéque de Langres , Godefroi, prenant compassion du roi qui rougissait de s'entendre dire tant de choses Uatleuses , et ne pouvant plus supporter les interminables phrases du lecteur et de l'interprète , les interrompit : Mes frères, leur dit-il , veuillez ne pas parler si souvent de la gloire , de la celsitude , des vertus et de la sagesse du roi ; il se connaît , et nous le connaissons aussi. Dites-lui donc plus brièvement et plus droilenicnt ce que vous avez à lui dire ".»

Le lendemain , l'assemblée s'occupa de la roule qu'il convenait de prendre pour aller en Palestine. Les ambassadeurs de Roger, roi de Sicile , proposèrent le chemin de mer comme le plus sûr , et pouvant transporter en peu de semaines toute la multitude des croisés dans les ports de la Syrie. Us insistèrent vivement sur lesavantages de cette voie et firent ressortir les nombrejix inconvénients, Ips périls et les vicissitudes inévitables d'un long trajet au milieu des pays barbares. Mais le principal motif qu'ils alléguèrent à

* Od. de DIog., II. — 2 Id., lib. IL — Ce luême cluoniiiueiir, Odoii do Deuil , qui faisait partie do la croisade , ne veut pas nommer l'empereur Comnène , parco quo, dit-il , son twm n'est pas écrit dans lo livre de vie.

l'appui de leur opinion , fut le souvenir de l'ancienne trahison des Grecs , et leur perfidie à l'époque de la première croisade. La sagesse de ces Normands-Siciliens ne fut cependant pas goûtée ; et , soit que la liaine qu'ils portaient aux Grecs, leurs agresseurs , rendît leur témoignage suspect , soit que la navigation n'offrît point d'attraits à l'esprit aventureux des guerriers français, les conseils de Roger ne prévalurent malheureusement point dans l'assemblée. On arrêta qu'on descendrait la vallée du Danube pour se rendre par terre à Constantinople. Enfin le troisième jour , les seigneurs et les prélats, uniquement occupés des intérêts de la France , durent aviser à la garde du royaume et à son administration, pendant l'absence du roi.

« Après que l'abbé Bernard, dit la chronique , eut fait son oraison pour invoquer la lumière du Saint-Esprit , le roi Loys , refrénant sa puissance par la crainte de Dieu , suivant sa coutume , abandonna le choix des gardiens du royaume aux prélats et aux seigneurs. Ceux-ci se retirèrent pour en délibérer, et rentrèrent au bout de quelque délai , après avoir décidé ce qu'il y avait de mieux à faire, Bernard marchait à leur tête ; et , désignant du doigt l'abbé Suger et le comte Guillaume de Nevers, il dit : Voilà les deux glaives que nous avons choisis , c'est assez ! »

« Ce double choix, poursuit le chroniqueur, aurait plu à tout le monde , s'il avait pu plaire à l'un des élus ; mais le comte de Nevers protesta qu'il avait fait vœu de se retirer parmi les Chartreux; et en e'Sel, il alla peu de temps après dans le cloître malgré les fortes remonlranc3S du roi , et sans que nulle prière ne pût le détourner de sa pieuse résolution '.»

Il fallut des remontrances non moins vives pour déterminer l'abbé Suger à se charger d'une dignité qui lui offrait plutôt un fardeau qu'un honneur. Il s'en défendit longtemps; mais enfin , vaincu par les sollicitations du roi et far les ordres du Pape lui-même "^ , il accepta la régence ; et la postérité sait avec quel désintéressement et quelle noble intégrité il administra les affaires du royaume.

Ces divers mesures étant donc prises , l'assemblée se

* Od. de Diog. , Hb. I, p. 15. — ^ ... Sub obedientise praecepto coegi* (Pontifes). (Vita Suggerii. XII).

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si'|)aia, et l'on ne s'occiij)a plus que des préparatifs du d('j)art. De tous côtés, en Fiance, en Allemagne, dans presque toutes les contrées de l'Occident , les populations se mirent en mouvement. L'on ne voyait plus que des croisés, on ne rencontrait que des pèlerins et des troubadours. Les temps héioiqucs semblaient renaître , et une espèce de honte s'attachait aux chevaliers qui n'avaient pas pris la croix : on leur envoyait, en signe de flétrissure , une quenouille et des fuseaux ^

Cependant, après la dissolution duparlement d'Etampes, saint Bernard s'était hâté de retourner à Clairvaux. Il n'y demeura pas longtemps; car les intérêts de la Terre-Sainte, et peut-être d'autres motifs graves, sur lesquels les historiens ne fournissent aucune idée précise , l'obligèrent à entreprendre un second voyage en Allemagne. Il se trouva le 27 mars à Trêves^ ; et pendant les apprêts de la croisade, les annalistes nous le montrent tantôt à Francfort , tantôt à Metz, à Toul ; puis à Troyes, à Sens, à Auxerre, à Tonnerre, et dans diverses autres villes. Cette seconde mission se rattachait peut-être à une œuvre de haute politique, qu'une partie des croisés allemands dût accomplir. Nous en parlerons plus tard, et nous dirons les bases sur lesquelles nous appuyons notre conjecture. Quoi qu'il en soit , ce second voyage ne fut ni moins fructueux ni moins riche en merveilles que le premier. Des miracles , trop nombreux pour être rapportés , et des conversions étonnantes s'opéraient tous les jours, et formaient la trace ineffaçable que l'homme de Dieu laissa sur toute la roule qu'il parcourut.

« Sur ces entrefaites , reprend le vieil historien de la croisade, pour qu'il ne manquât à cette sainte entreprise ni bénédiction , ni grâce , le Pontife romain , Eugène, arriva en France , et vint célébrer la Pâque du Seigneur dans la basilique du bienheureux Denis ^. »

C'était au printemps de la même année 1147. Eugène 111 voulut contempler de ses propres yeux les grandes choses que saint Bernard avait faites; et, outre ce juste motif qui

* Voy. Bibl. des croisades , t. I, p. 660. — ^ Sexto calendas nprilis, ingrediente viro Dei Treverim, obviam mit ex more populiis universiis, etc., etc. (De mirac , cap. 16, p. 1205). — ^ Post haec, ne aliquid deesset benedictionis autgratiœ, Romanus Pontifex Eu[;enius, venit, etc. (Od. de Diog., I, p. 16).

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l'amenait en France , il se proposait encore, pendant que les milices chiéliennes combattraient les infidèles en Orient , de travailler avec l'abbé de Clairvaux à l'extirpation des hérésies qui se propageaient en Occident.

L'arrivée du Pape en France , sur cette terre si éminemment catholique, si invinciblement fidèle, si invariablement soumise et attachée au chef suprême de l'Eglise , redoubla l'enthousiasme des croisés et produisit une allégresse générale. Le roi , accompagné d'une cour brillante , alla au-devant de lui jusqu'à Dijon. Là, dès qu'il l'aperçut, il descendit de cheval et se jeta aux pieds du Pontife , les couvrant de baisers et de larmes. Eugène accepta , au nom de celui dont il tenait la place, les témoignages d'humilité et d'amour du roi de France; il loua les vertus héréditaires de l'illustre famille de Hugues Capet , et parla , en termes convenables , de la piété de Henri, frère du roi, qui depuis longtemps avait embrassé à Clairvaux l'état monastique , et se distinguait, entre tous les autres moines, par l'austérité de sa vie ^

Après ce discours qui édifia puissamment les fidèles , le Souverain Pontife et le roi de France prirent la route de Saint-Denis , oifils arrivèrent la veille du jour de la Résurrection. Celte solennité fut célébrée dans la royale basilique avec toute la magnificence que commandait la présence de l'auguste Pontife, et de la cour de France. Les principaux chefs des croisés assistèrent à l'office , et parmi eux on remarquait avec un juste orgueil le grand-maître desTempliers, et cent trente chevaliers du Temple qui étaient venus de Jérusalem pour se joindre à l'expédition de Louis YIL Ce beau jour fut , pour le roi et tous les hommes d'armes , un jour de fêle et de saintes consolations. Toutes les grâces semblaient se réunir sur l'armée ; et l'Allemagne enviait à la France le bonheur de posséder dans son sein le Ueuienant du Sauveur dumonde, l'héritier du Prince des apôtres ^.

* Chronic. Mauriniac. , in Bouquet, Rec. des Hist. de Fiance, vol, XIII. — On se rappelle que le pape Eugène III avait été , en même temps que le prince Henri de France , simple moine à Clairvaux. — ^ L'empereur Conrad envoya, à plusieurs reprises, des députés au pape pour l'engager à venir en Allemagne. La dernière députation , composée de trois prélats illustres, le supplia d'agréer au moins une entrevue avec l'empereur à Strasbourg ; mais le pontife ne se rendit à aucune de ces invitations , pour des motifs que les his-

Cependant le voyage du Pape et son séjonr prolongé à Paris occasionnaient dos dépenses dont la charge tombait principalement sur les plus riches communautés religieuses. 11 en résulta quelques murmures , et plusieurs ecclésiastiques gallicans *, non conlents de protester sourdement conire la cour pontilicale , ourdirent contre elle une opposition qui se manilesla par une étrange aventure. « Eugène lll, raconte l'abbé Albéric, étant allé processionnellement , le jour des grandes litanies, à Sainte-Geneviève , les clercs de celte église, armés de verges , se jetèrent sur les gens du Pape <iiti j'urcnl bien baiins ; et le sang coula dans la bagarre. »

Le pape punit sévèrement les coupables , et remplaça le clergé de Sainte-Geneviève par les chanoines réguliers de Saint-Victor, auxquels celte antique église fut octroyée. Riais les mécontents ne se tinrent point en repos ; ils fomentaient chaque jour de nouveaux, désordres , venant même pendant la nuit lapar/cr et iroiiblcr l'office des matines. Ils lu'ent tant , que le ministre Suger, pour en finir , les menaça terriblement de leur crever les yeux et de détronquer leurs membres ^.

Cette menace rétablit l'ordre dans Paris.

La grande diÛicullé, au point où en étaient arrivées les choses, consistait à trouver de l'argent pour fournir aux. énormes frais de la croisade. Les dons de la piété étaient sans doute considérables ; mais ils ne pouvaient su^lire à î'enlretien d'une grande armée. Pour se créer des ressources nouvelles , Louis VII fit des emprunts , leva des impôts, établit des taxes qui furent approuvées et réglées par le souverain Pontife. La plupart des grands seigneurs se trouvaient dans le même embarras. H est vrai qu'ils possédaient d'immenses richesses territoriales; mais ils n'avaient point de ressources pécuniaires, parce que, vivant sans prévoyance pour l'avenir , ils dépensaient habituellement la totalité de leurs revenus.

On sait combien cet embarras même , et les expédieiits

toricns interprètent différemment. ( Voy. Luden , Gesch. de feutschen Volks, t. X, buch. XXI, cap. 2 , p. 250 et seq.). — * Gullioanai occlesiie niultum ex hoc gravataj sunt. (Chron. Morij;iiy). — - ... Oculoruni cxci«ciitioneiu et DiumbroruQ). detiuuculioueui tcaibilitei- pruiuisiiuus. (Epît. Suggcrii LIX).

qu'il suggéra , coiilribuèrent à la grande œuvre de civilisation moderne, par les franchises accordées, à prix d'argent, aux bourgeois et aux communes. Des violences déplorables souillèrent celle époque d'émancipation; mais la liberté pobtique s'équilibra au milieu de ces vicissitudes ; et , comme tous les aulres progrès humains , elle ne prit son essor qu'après de chères expériences.

Pendant que ces choses se passaient , toutes les routes qui mènent à 3Ietz et à Ralisbonne se couvraient successivement d'une innombrable quantité de pèlerins. La première de ces villes avait été désignée pour point de réunion des croisés de France ; la seconde était le rendez-vous des croisés allemands. 11 avait été convenu entre les deux souverains qu'on laisserait un certain intervalle entre le départ des deux expéditions, afin que, devant prendre la même route , elles ne manquassent point de vivres dans la grande étendue de terres qu'elles avaient à parcourir. Conrad ouvrit la. marche, au mois de mai; Louis le Jeune dut le suivre dans les derniers jours de juin. L'empereur , avant de se mettre à la tête de ses troupes , fit reconnaître pour son successeur au trône son fils le prince Henri , encore enfant , qui , sans aucune opposition , reçut le sacre à Aix-la-Chapelle , Ce fait , d'une haute importance et si providentiellement amené , combla de joie le chef de la dynastie des Ilohenstaulfen , en consolidant dans sa famille la couronne germanique. Le jeune roi n'était point en âge de gouverner ; on choisit pour tuteurs , et en même temps pour régents de l'empire , le vénérable archevêque de Mayence et l'abbé de Corby qui administrèrent les états germaniques avec une loyauté comparable à celle de l'abbé Suger.

Après ces dispositions salutaires, Conrad, entouré de ses frères , Olton de Frisingen et Henri de Bavière , et de son neveu , Frédéric de Souabe , ainsi que des plus illustres princes du Sud de l'Allemagne , se rendit en grande pompe à Raiisbonne , où l'attendait une armée telle qu'on n'en avait jamais vue dans les siècles précédents *. L'élite des chevaliers leutoniques , chargés de brillantes armures d'or et d'airain , faisait élinceler au soleil soixante et dix

* Otto de Frising. , lib. II, p, 23.

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mille lances lesplcndissaaUes , tu terre , dit un vieil historien , pliait sous le trépignement des chevan\ ; et sur la vaste plaine , ondulaient en tout sens des flots de panaches , de casques d'argent , de cuirasses et de boucliers. Outre les compagnies des nobles hommes , l'armée traînait encore à sa snile une midliliide de chevaux légers , de piétons et de pèlerins , hommes et femmes , eu si grand nombi'e que , selon les expr^'ssions d'Ollou de Frisingen , les fleuves ne snflisaient point à les transporter , et les plaines n'étaient point assez larges poiu'en contenir les bataillons. L'armée , commandée par l'empereur en personne , se dirigea a travers la Hongrie , la ïhrace et la Bulgarie , vers Constanlinople , où elle dut établir son campement jusqu'à l'arrivée de la croisade française.

Louis VU, le roi très-chrétien, s'était préparé à son expédition par des œuvres chrétiennes. A l'approche du départ, il voulut se rendre Dieu propice, et /ït (/es c/tost's louables et hwnitnblcs , dit la chronique *. Il s'en allait , accompagné seulement de deux serviteurs , dans les maisons religieuses et chez les pauvres , leur prodiguant des secours, et poussant l'abnégation jusqu'à visiter les lépreux pour les consoler et les servir de ses propres mains.

Après avoir ainsi satisfait à la dévotion de son cœur , il se rendit avec ses barons à l'église de Saint-Denis où l'avaient précédé sa mère la reine Adélaïde , sa femme Eléonore , et une foule innombrable de croisés. La royale basilique avait déployé en cette circonstance ses plus magnifiques ornements. Parmi les souvenirs vivants qu'elle offrait aux regards du pieux monarque, on admirait les images vénérées des héros de la première croisade : Godefroy de Bouillon , Raymond , Tancrède , Baudouin , Hugues de Vermandois , et leurs immortels compagnons , brillaient sur les vitraux du sanctuaire , où étaient représentés encore le combat d'Antioche, les batailles deDorylée et d'Ascalon , la prise de Jérusalem.

» Le Pape Eugène , l'abbé Suger et le clergé de Saint- Denis reçurent , dans le clueur , le roi Loys qui , se prosternant très-humblement par terre, demeura longtemps en adoration. Alors le Pape et l'abbeouvrirentune petite porte

* Rem fecit laudabilem , ininiitubileui... (Od. de Diog., II, p. 18).

d'or , et en tirèrent solennellement un coffre d'argent, contenant les reliques du bienheureux martyr , afin que le roi , contemplant et baisant celui que chérissait son cœur , devînt plus alègre et plus intrépide. Ensuite , ayant pris l'oriflamme sur l'autel , il reçut des mains du Pontife le bourdon et la pannetière de pèlerin , avec la bénédiction apostolique. Enfin , la cérémonie étant achevée il se retira dans le cloître des moines pour échapper à l'empressement de la multitude , couchant dans leur dortoir et mangeant dans leur réfectoire. Le lendemain , il embrassa tous ceux, qui l'entouraient , et s'éloigna , suivi de leurs vœux et de leurs larmes. Je n'essaierai pas, continue le chroniqueur , de décrire cette scène attendrissante. La mère et la femme du roi faillirent tomber en pâmoison et perdre la chaleur vitale, à force de pleurer. Dépeindre un si lamentable spectacle , serait chose aussi insensée qu'impossible *.»

L'armée française n'était ni moins forte, ni moins splendide que l'armée teutonique. Elle comptait près de cent mille croisés , non compris les piétons et les pèlerins incapables de combattre. Ce fut à Metz, sur les terres de l'empire, que cette masse formidable se trouvait campée; de là, elle s'ébranla vers l'Orient.

Mais dès son départ , Louis VIÎ semblait reconnaître la faute qu'il avait faite d'emmener avec lui la jeune reine , Eléonore. (let exemple autorisait les chevaliers à se faire également accompagner de leurs femmes; et celles-ci, ayant à leur service des c/ian«/;riè?'e5 peu chastes, donnèrent un grand Scandale à l'armée'^. D'autres éléments de désordres se mêlèrent à l'expédition sacrée. Des troubadours eiféminés, des spéculateurs , des aventuriers, attirés par l'appât du gain et du plaisir, marchaient à la piste des troupes régulières , avides de dévorer leur subslatice.

Il n'était plus temps d'obvier à ces graves inconvénients. Odon de Deuil rapporte que Louis Vil fit, à la vérité, des lois de discipline et de sévères règlements ; « mais, ajoute"

* Non patiebatur moras oppressio populorum ; et mater et uxor , quae iriter lacrymas et calorem pêne spiiitum exhalubant. Sed luctum et planctuni qui ibi inerantvelle describere, tam stultum est quara impossibile. (Od. de I*iog., loc. cit.). — ^ ... Quibus cum cubiculariae déesse non possent, in castris christianis quae casta esse oportebat feminarum miiltitudo versabatur ; quod utique factum est exercitui nostro in scandalum,

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l-il ,jc les ni oubliés, car. comme ils ne jurcnl pu'nil exécutés , je ne les ai pas non plus retenus ^ »

L'annéo pailil 1(>. 29jiiiii 1147 ,(leux. mois après l'expédition allcinaiulo. Elle passa pas Worms , Wurzbourg, Uatisbonne , où elle franchit le Danube, en suivant exactement l'itinéraire de Conrad.

Une troisième expédition , composée en grande partie d'anglais et de pèlerins du nord de rAllemagne , s'était embarquée peu auparavant dans un port d'Angleterre, pour se rendre en Asie par la route de mer. Celte flotte , longtemps privée de vents favorables, aborda les côtes du Portugal, où un brillant fai^ d'armes consolida, comme nous le venons puis tard , l'existence de ce nouveau royaume récemment fondé par un comte de Bourgogne '^.

Dans tout le cours de leur voyage, durant un trajet de plus de cinq cents lieues, les deux armées de terre avaient été accueillies avec une généreuse hospitalité. Il n'en fut pas de même dès qu'elles touchèrent le territoire grec. « Partout ailleurs, dit Odon de Deuil, les indigènes nous vendaient honnétemeut ce dont nous avions besoin , et nous demeurions au milieu d'eux, dans les relations les plus paciliques. Les Grecs , au contraire, enfermés dans leurs villes , nous descendaient avec des cordes les denrées du haut des murailles. Cette manière incommode de nous fournir des vivres ne pouvait convenir à la foule des pèlerins qui , las de souifrir la disette dans un pays fertile , commencèrent à se procurer parla violence et le pillage les choses nécessaires^. » L'empereur grec, ajoute le même chroniqueur, regardait les guerriers d'Occident comme des hommes de fer dont les yeux lançaient des flammes, et qui répandaient des torrents de sang avec la même inditterence que s'ils versaient de l'eau.

On pouvait pressentir, par la malveillance des Grecs schismaticiues, et par les dérèglements qui fermentaient dans le sein des armées catholiques, la terrible issue que pi-endrait cette expédition. Notre objet n'est pas d'écrire

* Sed quia ipsas non benc tcnueiunt, cas nec ego leHiiui. (Otl. de DIog., loc. cit.). — - Le Portugal, successivement occupé par les Arabes et les Maures , puis ëchu en grande partie au royaume de Caslille , fut élevé au rang de royaume indépendant, par Alph. de Bourgogne. — ^ Od. de Diog, , loc. cit.

l'histoire de la croisade. Nous devons nous tenir , avec le saint moine de Clairvaux, en deçà des mers, où des épisodes d'un autre genre, et qui se rattachent plus particulièrement à sa vie, appellent notre attention. Au retour des croisés , nous reviendrons sur les événements de la guerre sainte pour en constater sommairement les résultats.

Saint Bernard combat les hérétiques en Languedoc. — Il reçoit à Clairvaux deux hôtes illustres. — Leur histoire. — Concile de Reims.

Pendant que les armes des Francs et des Musulmans s'entre-choquaient en Asie , le Souverain Pontife portait la sonde dans les plaies intérieures de l'Eglise, et s'appliquait à en expulser le venin de l'hétérodoxie. Déjà les progrès de l'erreur avaient été comprimés dans leur essor par l'éclat de la guerre sainte , et l'hérésie semblait avoir perdu l'espèce de charme qu'elle exerçait sur les amateurs de nouveautés, dès le moment oi^i de plus nobles intérêts captivèrent les sympathies publiques.

Mais si l'arbre de la science du mal ne déployait plus, à la lumière du jour, sa couronne d'orgueil, ses racines s'enfonçaient d'autant plus pro/ondéraent dans les ténèbres de la terre ; et ses graines , dispersées par le vent , préparaient , pour une autre saison , des fruits d'amertume et de mort.

Le Pape, selon les antiques traditions romaines, ne se pressa ni de condamner, ni de sévir. Il voulut d'abord pénétrer le fond des choses ; et , à cet effet , il attendit que le bruit des armes eût cessé de retentir en Occident pour examiner , au milieu du calme et du silence universel, les doctrines des novateurs. Il établit pî-ovisoirenient sou séjour à Paris, où saint Bernard, revenu de Trêves , ne tarda point à le rejoindre. Le premier objet qui fixa leur attention fut la doctrine de l'évéque de Poitiei'S , Gilbert de la Porrée. Ce prélat , déjà fort avancé en ûge , mais toujours imbu des subtilités d'Abcilard, avait scandalisé quel-

(jiios inonibrcs cl*; son clorgô par le rationalisme qu'if inlroduisail clans les écoles ihéoloi^iqncîs \ l>ePa()C reconnut les erreurs pernicieuses qui pouvaient naître de cette méthode ; mais il ajourna son jugement définitif à l'année suivante, afin de laisser à l'acimsé le temps de compléter sa défense et de mettre sa doctrine sous les yeux d'un concile plus nombreux.

Un autre soin souITrait moins de retard, et pressait surtout la sollicitude du saint abbé de Clairvaux. C'était le terrible ravage que l'apostat Henri de Bruys avait causé dans les provinces méridionales de la France. Nous avons rapporté ailleurs les doctrines de cet hérésiarque et les bouleversements qu'il produisit dans les églises et dans les âmes '^. Eugène III jugea opportun d'envoyer sur les lieux son légat le cardinal Albéric , évéque d'Oslie, accompagné du savant Godcfroy, évéque de Chartres, et de saint Bernard luimême. Ce dernier se fit précéder d'une lettre qu'il adressa à Ilildephonse , gouverneur de la Gaule narbonaise. 11 le hlàme d'avoir toléré les prédications du moine Henri, et lui expose avec énergie les maux qui en ont été la suite. «L'in- X fection que cet homme a répandue dans vos états, lui » dit-il en terminant , s'est fait sentir sur toute la terre. » Voilà le sujet du voyage que nous allons entreprendre. Je » ne viens pas chez vous de mon propre mouvement : » le devoir m'appelle, la charité m'entraîne. Peut-être me » sera-t-il donné d'arracher du champ de l'Eglise cette » plante vénéneuse, et ses multiples rejetons! 11 est vrai que » ma main est bien faible pour cette besogne ; mais je compte » sur le secours des saials évéqnes que j'accompagne , et » sur la puissante assistance que j'attends de vous. A la tête » des prélats auxquels le saint Siège a confié le soin de » cette importante alVaire , se trouve l'illustre cardinal » évéque d'Ostie, fameux dans Israël par les victoires qu'il » a remportées sur les ennemis de Dieu. Il est de votre » oflice de faire une réception honorable à ce prince de » l'Eglise, et de seconder, selon le pouvoir que Dieu vous » a donné, une mission qui n'a pour but que votre salut et '- celui de vos sujets ^ »

1 Voy. Mabill. , Prœf. in Bern, , n. 52. — « Voy. le chap. 33, p. 297 et •uiv. — 3 Epist. CCXLI.

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Cependant , malgré celte recommandation, et peut-être malgré la bonne volonté du comte Hildephonse, le légat reçut dans la ville d'Albi un ignoble accueil. La grande majorité des habitants de cette malheureuse cité avait rejeté, avec le dogme de la suprématie du Pape , la plupart des autres enseignements de l'Eglise; et non-seulement ils refusèrent d'assister au saint sacrifice que le cardinal célébra dans leur cathédrale ; mais ils lui témoignèrent , par des huées et par les sons d'une musique discordante , le déplaisir que leur causait sa visite , et la haine qui les animait contre le saint Siège, « Ce peuple , écrit Godefroy, l'ac- » cueillit aux cris des ânes et au bruit des tambours ; à » peine se trouva-t-il trente fidèles à sa messe *. »

Saint Bernard arriva dans la même ville deux jours après le cardinal. Dès le lendemain , il fit sonner la messe , dit la chronique; et, soit par curiosité de voir l'homme le plus célèbre du temps, soit par la bénédiction extraordinaire qui s'attachait à toutes ses démarches, les Albigeois accoururent en si grand nombre à l'église, que la vaste nef ne put les contenir. Le serviteur de Dieu , après la célébration des saints mystères , monta en chaire pour évangéliser cette multitude d'hommes égarés, tous impatients de l'entendre. Il leur parla avec une extrême douceur, et leur expliqua , article par article, les divers points de la doctrine catholique que les novateurs avaient rejetés ou altérés. Non content de rectifier les erreurs doctrinales et d'éclairer les esprits, il s'appliqua surtout à reconquérir les cœurs, selon la recommandation du prophète : « Parlez au cœur de Jérusalem ^. » Et ce moyen lui était d'autant plus aisé, que sa parole , pleine de grâce, jaillissait d'une intarissable source d'amour. Une force douce et pénétrante, un baume de vie s'insinuait jusqu'au fond de ces cœurs rebelles et dulcifiait les esprits : telle une onctueuse rosée ranime uu champ de blé, et , dans les tiges desséchées, rappelle la sève et la vie. Les peuples qui l'écoutaient manifestaient par leurs larmes le sentiment qui les embrasait; et le discours n'était point (ini encore, que déjà la vérité avait triomphé. « Picntrez donc en vous-mêmes , leur dit le saint prédica-

* Cum asiais et tympanis e&ieruiit obviara... ad raissam vix convenere XXX. (Gaudfr., epiat., n. 10, in Mabill., p. 1210). — 2 igaïe , XI.

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» t«uir , revenez , enfants égarés, à l'unité de l'Eglise. El, » aliu que nous sachions quels sont ceux qui ont reçu la pa- » rôle du salut, qu'ils lèvent la main droite vers le ciel, en » signe de leur adhésion à la foi catholique. » Aussitôt tous levèrent la main di'oite et témoignèrent, par un frémissement de joie, leur retour dans le sein de l'Eglise *.

Le moine Godefroy, qui regarde cette scène touchante comme un des plus merveilleux etlels de la parole de l'homme de Dieu, signale phisieurs autres miracles opérés à Bergerac , à Cahors, à Yertefcuille , à Toulouse et en d'autres villes. Le fait le plus extraordinaire est celui qui se passa dans le bourg de Sarlat , en Périgord. En ce lieu, dit le chroniqueur, après avoir prêché aux hérétiques obstinés on lui présenta des pains afin qu'il les bénît, selon qu'il avait l'habitude de le faire partout. Lors donc qu'il les eut bénits, il prononça ces mots : « Vous reconnaîtrez que nous vous annonçons la vérité et que les novateurs vous séduisent , si vos malades recouvrent la santé en mangeant de ce pain. » A cette parole trop formelle, le pieux Godefroy , évéque de Chartres, s alarme , et il ajoute : « Bien entendu , ils seront guéris s'ils le mangent avec une foi vive : — Non , reprit le saint , d'un ton qui respirait une parfaite conviction ; je dis que tous ceux qui mangeront de ce pain seront guéris de leurs maladies, alin qu'ils connaissent par ce signe que notre parole est selon Dieu et selon sa divine vérité ! Le pain miraculeux produisit des guérisons innombrables , et ce miracle frappa si vivement les populations de toutes les villes d'alentour, que Bernard fut obligé de se détourner de son chemin pour échapper aux ïntolcrablcs honneurs dont il était l'objet ^.

A Toulouse , les fruits de la parole ne furent pas moins abondants ; mais l'empressement et les démonstrations de respect que lui témoignèrent les habitants de cette ville , faillirent causer à saint Bernard une maladie grave. On rapporte que ses mains furent tant de fois couvertes de

* Factum est ergo, ut levantibiis omnibus dextras in cœlum cum exullaticue, îpse sermoni finem imponere. (God., in Mab., p. 121 1). — ^ Jani ingeiis inu!titudo langueritium, gustato eodem pane, convaluit, ut per totam provinciam Terbuni hoc divulgaietur , et vir saiictus per vicina loca regrediens, ob con- CU1-9U3 intolerabiles declinaverit, et tiinuerit illo ire. (Vita 2», aut. Alano, cap. 26 , n. 75. — lu Mabill., p. 1285).

DE SAINT BEUÎNARD. 375

baisers , qu'elles enflèrent considérablement , ainsi que ses bras délicats et amaigris , au point qu'il ne lui fut plus possible de donner la bénédiction '. Néanmoins ses infirmités n'atténuèrent point son zèle ; et , comme une victime toujours prête au sacrifice , il travaillait au salut de ses frères aux dépens de sa propre vie. C'est cette profonde abnégation qui le rendait , entre les mains de Dieu , si propre aux grandes choses. « Qu'attendez-vous , mon Seigneur et mon » Dieu ? disait-il un jour ; ce peuple cherche des miracles , » et nous profiterons peu par nos paroles , si vous ne les » confirmez par les signes de votre puissance ! » 11 proférait ces mots en sortant de la maison des chanoines réguliers de Toulouse , où l'un des ecclésiastiques, nommé Bernard , était malade et frappé de paralysie. Mais l'homme de Dieu n'avait pas encore dépassé le seuil de la porte , que le moribond se jela hors de son lit et courut à saint Bernard pour le remercier , avec effusion de reconnaissance , de sa subite et parfaite guérison. Les chanoines, effrayés de cette espèce de résurrection , s'enfuirent en poussant des cris , parce qu'ils s'imaginaient que l'âme était sortie de ce corps , et que c'était un fantôme ; mais la vérité les rassura. Le bruit du miracle attira tant de monde , que le saint se cacha dans une cellule dont il fit garder avec soin la porte et les avenues. « Quant à l'ecclésiastique si merveilleusement guéri , ajoute un contemporain , il se rendit à Clairvaux , où il prit l'habit religieux; et, quelque temps après , le révérend père l'envoya en Languedoc , près de Toulouse , pour le mettre à la tète du monastère de Valdeau , qu'il gouverne encore à présent ^. »

Saint Bernard et les légats apostoliques suivirent les vestiges du moine Henri qui fuyait de ville en ville; partout ils purifièrent les églises qu'il avait souillées , rétablirent le culte antique , et arrachèrent la zizanie du champ de l'Eglise. «Jésus-Christ est béni ! La foi triomphe; l'infidélité est » confondue! La piété est glorifiée ; l'impiété est domptée!» Tels sont les termes par lesquels s'expriment la reconnaissance des contemporains '. Sans doute que le scandale était né sur cette terre , où tôt ou tard il dut éclater ; mais que

* Gaudfr., Vlta S. Bera., p. 1222, — 2 Godf. de Clarav., lib. III, ex MM. éd. Hortii. — 3 Hist. de Cîteaux , vol. IV, liv. VII, ch. 1.

97# niSTOlRE

d'âmes se sauvèrent du nnulVage , grâce au secours que leur porta le saint abbé de Clairvaux !

Cette glorieuse mission étant terminée , il quitta les provinces qu'il avait évangélisécs , en leur laissant par écrit la substance de ses recommandations vei'bales. Sa lettre aux habitants de Toulouse caractérise sa vigilance apostolique. « Je vous renouvelle , leur dit-il , la vive re- » commandation de ne recevoir chez vous aucun prédica- » teur qui n'ait reçu sa mission du Saint-Siège ou l'appro- » bation de votre évèque. Comment précherogt-ils , s'ils » ne sont envoyés? dit l'apùtre *. Ces prédicateurs étran- » gers ont une apparence de piété ; mais ils n'en ont point » l'esprit. Us cachent leur venin sous les dehors de la dou- » ceiir; et ils ont l'adresse d'envelopper lems profanes » nouveautés , d'expressions toutes divines. Défiez-vous de ]» ces gens comme de ceux qui voudraient vous empoisonner; » et discernez sous leur peau de brebis, le loup qui s'y » cache ^. »

La cellule de Clairvaux était toujours le plus cher objet des désirs de l'homme de Dieu. C'était là qu'il réparait ses forces, puisait de nouvelles lumières aux pieds de son crucifix , et entretenait les communications les plus intimes avec la source éternelle de la vie. Il put enfin y retourner , après tant de fatigues , et goûter quelque repos , en attendant l'ouverture du concile de Reims. Mais son repos n'était jamais sans travail ; et du moment où il se retrouvait au milieu de ses enfants , il les nourrissait de son esprit et de son amour , et versait en eux les plus doux épanchements de son âme apostolique.

Ce fut vers ce temps que la renommée lui attira deux visites dont les historiens font à juste titre une mention particulière.

Pierre de Portugal, envoyé par le roi, son père , vint remercier l'abbé de Clairvaux de la délivrance de sa patrie, par la conquête qui avait été faite sur les Maures d'une forteresse importante , avec l'aide des croisés. Il lui déclarait que le roi avait formé le vœu , s'il remportait cette victoire , de bâtir dans ses états un monastère de la filia-

* Quomodo vero prœdicabunt, ni»i mïttantur? (Rom. X , 15). — * Epist

tion de Clairvaux ; et il sollicitait , pour cette fondation , quelques-uns de ses moines. L'annaliste de Cîteaux ajoute que le roi de Portugal avait vu en songe saint Bernard qui lui promettait la victoire ^ Cette étonnante députation émut vivement le désert de Clairvaux ; et les moines , pénétrés de reconnaissance , entonnèrent tous ensemble le Te Deum en actions de grâces.

Mais saint Bernard ne se rendit au vœu du roi de Portugal qu'après avoir consulté Dieu dans le fond de son cœur ; puis il écrivit une lettre au monarque, et lui marqua , entre autres, ces paroles prophétiques : «Nous avons été infor- » mes de la grande dévotion qui vous a suggéré le vœu de » fonder un monastère. C'est ce qui m'oblige à vous envoyer » quelques-uns de mes enfants que j'ai nourris , pour Jésus- » Christ, du lait de la doctrine sacrée, afin qu'ils vous procu- » rent le moyen de rendre effectives vos pieuses intentions. ï Et quant au monastère que vous allez fonder, je dois vous » déclarer que tant qu'on le conservera dans son intégrité, » votre royaume demeurera également intègre à votre race ; » mais quand on en retranchera quelque chose, votre couron- » ne sera transférée. Je prie le Sauveur du monde de protéger T> Votre Altesse et l'illustre reine votre compagne , et de » vous bénir dans votre postérité , en sorte que vous voyiez » les enfants de vos enfants se réjouir dans la possession ï de vos seigneuries et de vos états '^. » Les auteurs remarquent que cette prédiction s'est accomplie en 1580 , après la mort du roi Sébastien , qui succomba en Afrique dans un combat contre les Maures. Le cardinal Henri, son oncle, qui lui succéda , à défaut d'autres héritiers , ayant le premier porté atteinte à l'intégrité du monastère, perdit sa couronne qui passa de la race des Bourguignons à la maison de Castille ^.

* Annal. Cisters, , t. II, p. 70. — 2 Epist. CCCLXVII. — ^ Annal. Cist., t. II , séries abb. Alcob. , p. 12. — L'historien de Cîteaux donne des détails curieux sur ce monastère fondé à Alcobace, à dix-huit lieues de Lisbonne. Le nombre des religieux , d'abord très-restreint, s'éleva bientôt à plus de mille , qui se succédaient jour et nuit dans le chœur, pour y chanter , sans interruption , les louanges de Dieu. Dans la suite , les princes enrichirent tellement cette maison , que l'abbé finit par posséder trente villes, entre lesquelles il y avait quatre ports do mer. Il possédait la juridiction civile et criminelle sur plus de six mille vassaux, o On ne sait que trop , ajoute un pieux historien ,

Mais le prince Pierre de Portugal , eu s'éloiguant de Claiivaux , einporia dans son sein le trait de l'esprit de Dieu qui l'avait prnétré. Des désirs célestes s'élevèrent dans son àme et en bannirent toute autre pensée. Ni l'éblouissement des grandeurs royales , ni les applaudissements que lui valut sa bravoure , ne purent cilaccr l'impression profonde (|ue lui avait laissée saint Bernard. Dix ans après cette visite, ce prince magnanime Toula aux pieds toutes les choses qui paraissent les plus éclatantes aux yeux des hommes ; et, renonçant au monde pour suivre Jésus-Christ, il fit ses vœux monastiques , et mourut de la mort des saints , en l'année 1165 '.

Une seconde visite , non moins mémorable , fut celle du roi de Sardaigne. Voici ce qu'en rapporte l'Exorde de Cîteaux :

« Le roi de Sardaigne, prince très-noble et très-puissant, nommé Gumard, fit le pèlerinage de Tours, pour visiter le tombeau du glorieux saint Martin. La réputation de Bernard attira ce prince jusqu'à Clairvaux, pour voir celui dont on publiait de si grandes choses. Le serviteur de Dieu le reçut avec tous les honneurs qui lui étaient dus; mais comme il ne pouvait s'empêcher de jeter le filet de la parole évangélique , il entretint ce prince de la grande aîïaire du salut , et l'exhorta à se mettre en état de comparaître avec confiance devant Dieu.

Cette parole semblait tomber sur une terre stérile, et n'excita aucune réaction visible ; mais le saint, au moment où Gumard prit congé de lui , le bénit et lui dit ces mots : « J'ai prié Notre-Seigneur avec beaucoup d'instances pour votre conversion ; mais jusqu'ici je n'ai pas été exaucé. Je vous laisse donc aller ; mais sachez que vous reviendrez ici un jour. » Le roi , vivement frappé de celte prédiction , n'eut bientôt plus d'autre pensi';e que de se vouer à Dieu. Longtemps il lutta contre la force qui l'entraînait à Clairvaux ; mais cette force était divine : il dut céder. Ainsi ,

» combien ces jurandes richesses et ces avantages temporels sont dommageables » à ceux ([ui, par leur profession , sont obligés de mener une vie pauvre , can chée , inconnue , laborieuse , pénitente , et dégagée de tons les soins du 1. monde. » (Voy. le P. lenain , Hist. de Cîteaux , vol. VI , p. 475). — * Voy. sa vie dun» l'ilist. de Cit., vol. VI.

laissant à son fils le sceptre et la couronne , il ne songea plus qu'à suivre sa vocation. La paix du cloître lui parut plus attrayante que les vaines joies du monde, l'humililc de Clairvaux plus précieuse que la pompe du siècle , la compagnie des pieux serviteurs de Dieu plus douce que le cortège des courtisans , enfin le ciel lui sembla plus désirable que l'Ile de Sardaigne. Mais Dieu , qui voulait faire de ce prince un nouvel homme, ajoute l'historien de Giteaux , ne lui ôta pas toutefois ce cœur noble et loyal qui avait comme une inclination naturelle à la royauté ; il en changea seulement l'objet. Il lui fit comprendre que rien n'est plus noble ni plus digne d'un grand cœur que de servir Dieu , et que la vraie grandeur consiste à dominer le monde et ses passions *. » Gumard avait quarante ans lorsqu'il se retira à Clairvaux , et mourut dans une heureuse vieillesse, vers l'année 1190.

Cependant le concile que le Souverain Pontife avait convoqué à Reims commença ses travaux le 22 mars 1148. A cette époque , saint Bernard alla prendre son siège au milieu des prélats et des abbés d'ordre qui composaient la vénérable assemblée. Suger, le régent de France , en faisait partie , ainsi que dix-huit cardinaux et un grand nombre d'évèques de la Germanie, d'Espagne et d'Angleterre , qui s'étaient joints à ceux de France. Le concile s'occupa d'abord des questions de doctrine. Il fit comparaître le breton Eon de l'Etoile, qui s'annonçait aux peuples crédules comme le juge des vivants et des morts , et ne laissait pas , malgré sa folie , d'exciter le fanatisme d'une foule de disciples. Le Pape le jugea plus malheureux que coupable , et le confia à la vigilance de Suger, qui le fit enfermer pour le reste de ses jours ; mais ses disciples , plus exaltés et plus dangereux que lui , redoublèrent d'audace en prêchant comme des apôtres persécutés. Ils ne quittèrent leur entreprise qu'après que plusieurs d'entre eux eurent été livrés aux flammes par le bras séculier.

Le concile s'occupa ensuite de Gilbert de la Porrée. Cet évêque fit apporter de gros volumes pour justifier ses assertions par l'autorité des Pères. 11 était tombé dans l'erreur par suite de l'application des catégories d'Aristotc à la di-

* Exord. Cist., dist. III, cap. 27. — Hist. de Cît, , vol. VI , p. 265 et suiv.

vinilé : en sorte qu'il faisait une distinction entre la divinilo et Dieu. Le pape , aninné de si lunçincs lectures , le pressa de s'expliquer sur ce grave sujet ; et Bernard , pour éviter des discussions subtiles, l'orniula les propositions orthodoxes qui condanuiaionl celles de Gilbert. « Vous soutenez donc, s'écria ce dernier en s'adrcssant à saint Bernard , que la divinité est Dieu ? — Oui , répliqua le saint , c'est là ma croyance ; qu'on l'écrive avec une plume de 1er et avec un poinçon de diamant ! » L'énergie de Bernard mil fin aux récriminations ; et à la clarté de sa parole s'évanouirent les subtilités scolasliques. Le concile condamna les erreurs de Gilbert de la Porrée, et cet évéque se montra si humblement soumis au jugement de l'Eglise, que le Pape le renvoya en paix dans son diocèse , où il termina sa vie d'une manière édifiante dans les fonctions de son ministère *.

Après les atl'aires doctrinales, le concile renouvela les canons de discipline ecclésiastique, qui déjà, sous les pontifes précédents , avaient été mis en vigueur. Le zèle de l'abbé de Clairvaux redoublait en ces occasions, et se déployait avec une extrême ardeur, dès qu'il s'agissait de la correction des désordres et des vices introduits dans les coutumes et les mœurs cléricales. C'est à ces dérèglements, et surtout à la coupable facilité avec laquelle on donnait les ordres sacrés, qu'il attribuait les plus grands maux de l'Eglise. « 11 semble, dit-il dans un écrit publié sur cette ■» matière, que l'Eglise se soit beaucoup étendue, et que » l'ordre très-sacré du clergé se soit étendu pareillement. » Le nombre des frères s'est multiplié jusqu'à l'infini; » mais, ô mon Dieu, encore que vous ayez augmenté le » nombre, vous n'avez pas augmenté la joie, puisqu'il )) paraît que le mérite des hommes a diminué autant que le » nombre en est accru. On court indiscrètement aux ordres » sacrés et l'on embrasse sans respect et sans considération » le ministère spirituel qui est redoutable aux angesmèmes^»

* Coll. Conc, t. I, p. 232. — Annal. Cist., t. II, p. 94, per totiim cap. 2 et 3. — Voyez aussi, quant à la question tliéoIof;iqne traitée à fond, Prœl. Theolog. du P. Perromie S. 3 . , vol. II, p. 94. D'après le savant professeur du collège romain , les théologiens modernes ne sont pas d'accord sur les erreurs de Gilbert : • Cntici intcr se divisi sunt circà veros Gilberti errores ( quos ipse tamen reyocavit in conc. Remens, etc.). » toc. sup, cit. , p. 94 , note c. — * De Gonver. ad Cler., cap. 20 , p. 35.

Pour remédier à ces abus , que le saint regardait comme une des plus funestes sources de l'hérésie , du schisme et de la corruption des mœurs , il n'y avait point de plus sur moyen que le rétablissement des anciennes et saintes lègles de la vie cléricale. Déjà de grandes et salutaires réformes avaient été réalisées ; le concile de Reims en établit de nouvelles , et donna aux anciennes plus de sanction et d'autorité. Ainsi s'opérait graduellement et sans secousses la purification interne et extérieure de l'Eglise que réclamait généralement la conscience chrétienne.

CMAIPITME Xlil.

Concile de Trêves. — Examen des révélations de sainte Hildegarde. — Histoire de cette prophétesse. — Ses relations avec saint Bernard. — Coup d'ceil sur ses écrits.

L'archevêque de Trêves, Adalbéron , invita le pape et les cardinaux à venir dans sa résidence métropolitaine , leur faisant l'offre généreuse de défraijer pcndmiL trois mois toulc cette vénérable compaçpne. Eugène III accepta la proposition et se rendit , avec s lint Bernard et un grand nombre de pères du concile, à Trêves , où ils continuèrent les importantes investigations qu'ils avaient commencées à Reims.

Une grande lumière brillait alors dans un monastère des bords du Rhin. Sainte Hildegarde, abbesse des bénédictines du Mont-Saint-Ruppert , près de Bingen , annonçait les choses futures avec les énergiques accents d'un prophète ; et du fond de sa cellule, éclataient des avertissements et des menaces terribles contre les pasteurs et les troupeaux. Elle signalait hautement les plaies de l'Eglise et en accusait le clergé, dont elle dépeignait avec de sombres couleurs les vices et les turpitudes.

Le tableau de ces lamentables désordres n'était sans doute pas chose nouvelle dans le douzième siècle. Tous les sectaires avaient commencé par de semblables peinfures leurs attaques contre l'Eglise; et toujours le schisme et l'hérésie s'appuyèrent sur l'orgueilleuse prétention de guérir les

maux de la chrétienté, et de la ramener dans les voies de Dieu. Les paroles de sainte Ilildegarde coïncidaient donc, à ce point, de départ, avec les clamenis des hérétiques, aussi bien qu'avec les gémissements des Ames vraiment chrétiennes.

Mais son langacçc, quoique plus sévère et plus incisif que tous les autres, attira l'attention sérieuse du pouvoir spirituel, parce qu'il procédait d'une foncière humilité, inséparable d'un véritable amour de l'Eglise. Elle parlait évidemment avec mission; et loin de provoquer témérairement la rébellion des peuples , elle ne s'adressait jamais qu'aux dépositaires légitimes de l'autorité ecclésiastique. Elle écrivit au pape : « Pauvre et chélive forme que je suis, l'Esprit » me suggère les choses qu'il faut vous dire. 0 père des » pèlerins, père resplendissant, brillante égide de l'Eglise, » racine primitive de l'épouse de Jésus-Christ... vous , le » premier nommé après le Christ, chargé du soin de tout » le troupeau, tenant la place de Jésus-Christ même... don- » nez, je vous en conjure, donnez des préceptes aux maîtres et des règles aux disciples ^... »

Sainte lîildegarde fut longtemps regardée comme une visionnaire; vierge simple et timide ,clle n'osait manifester au dehors les dons qui enrichissaient son àme ; mais enfin , du sein de sa faiblesse , Dieu fit jaillir une si vive lumière , que bientôt la gloire succéda à son ignominie, et les princes de la terre , aussi bien que les Pontifes, reçurent en tremblant ses réprimandes et ses conseils.

Nous avons vu , dans un des précédents chapitres , que

* Pater peregrinorum.,. o fulgens pater... fulgens lorica, prima radix in novis nuptiis Christi... o pastor magne et post Chiistum nominale... tu qui es in Christî vice sedens , etc. (Epist. «anct. Uildeg., ad Eug. III , pap. , passira. edit. Colon., 1560).

Nous ne citons ces testes, entre mille autres, que pour les opposer à des citations tronquées dont on a beaucoup abusé dans les temps modernes. Le protestantisme, pour légitimer en quelque sorte sa naissance , s'est créé un patronage , non-seulement de tous les anciens bérésiarques , mais de tous les génies du moyen-âge qui déplorèrent les abus de leur temps, et les faiblesses des chefs de l'Eglise. C'est ainsi qu'ils mirent sainte Hildegarde , et même saint Bernard , à contribution , pour justifier leurs récriminations contre la papauté et contre la hiérarchie cathoHcjue. Nous apprenons que tout récemment il u paru en Allemagne un ouvrage empreint de cet esprit hostile. C'est ce qui nous engage à donner quchiue étendue à nos études sur sainte Hildegarde, désirant vivement que ce travail puisse contribuer à éclairer les fidèles sur le» publications anlicutholiqucs.

saint Bernard , lors de son voyage en Allemagne , s'était détourné de son chemin pour aller visiter la célèbre prophétesse. Voici ce que raconte lu chronique de Trithème sur celte entrevue :

« De Francfort , le vénérable abbé descendit aux environs de Bingen , où Hildegarde , religieuse et très-dévote vierge de Jésus-Christ , avait construit un monastère sur le Mont-Saint-Rnppert.On dit qu'il eut avec elle des entretiens très-doux sur la félicité future ; car cette servante de Dieu était connue de saint Bernard par ses écrits et par les rapports qu'il en avait reçus, A son arrivée au couvent, après les cérémonies d'usage, il se fit présenter les livres de l'abbesse; il les lut avec d'autant plus de soin , qu'on jugeait ces livres de diverses manières : les uns respectant ce qu'ils ne comprenaient pas ; les autres les condamnant comme des rêveries. Mais Bernard , cdilic au delà de tout ce qu'on pcui dire , se tourna vers ses compagnons : Ces révélations , leur dit-il, ne sont pas l'ouvrage de l'homme ; et nul mortel ne les comprendra , à moins que l'amour n'ait renouvelé son àme à l'image et à la ressemblance de Dieu. — Cependant l'un des assistants fit observer que beaucoup d'hommes , savants et ignorants , religieux et séculiers , crucifiaient journellement l'àme de la servante de Dieu , en repétant que ses visions n'étaient que des hallucinalions du cerveau , ou des tromperies du démon. Sur quoi saint Bernard répondit ; Ne nous étonnons pas , mon frère , que ceux qui dorment dans leurs péchés regardent les révélations d'en haut comme des folies , puisque l'apôtre nous affirme que l'homme animal ne comprend point les choses de l'esprit. Oui certes , ceux qui gisent ensevelis dans l'orgueil , dans l'impureté ou dans les autres péchés , prennent pour des rêveries les avertissements de Dieu; mais s'ils étaient vigilants dans la crainte du Seigneur, ils connaîtraient les signes certains de l'opération divine. Quant à ceux qui pensent que ces visions sont des suggestions du démon, ils montrent qu'ils n'ont pas une connaissance profonde de la contemplation divine ; ils ressemblent à ceux qui disaient de Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ , qu'il chassait les démons par la puissance de Belzebub ^ Puis , s'adressant à Hildegarde elle-

* « Quibus diligenter ex parte re\ isis, u^/r« quam dici poiest admirons,

même : Pour vous , ma fille , lui dit-il , ne craignez point les propos (les liomnies, puisque vous avoz Dieu pour protecteur : leurs vaitis discouis s'envoleront comme de la paille ; mais la parole de Dieu demeure éternellement *.

Le chroniqueur n'ajoute rien au récitde celte intéressante entrevue; mais ce qui nous reste des lettres de saint Bernard et de sainte Uildogarde peut nous faire pressentir le rapport vivant qui dès lors s'est établi entre ces deux, grandes âmes; union sainte , liaison étroite et intime , qui n'a pas besoin d'un long temps pour se former ; car elle se noue dans la sphère éternelle. Elle est le résultat d'une conformité radicale, d'une foncière analogie qui caractérise certaines âmes chrétiennes , et qui produit des sympathies bien autrement attractives et nniùvcs que les attraits extérieurs et les alleclions naturelles. Ces sortes d'unions sont les fruits rares et inappréciables du plus sublime vœu de Jésus-Christ : « Mon Père , faites qu'ils soient un ! s Une fois établies , elles sont indissolubles ; elles se contractent au premier abord ; on se connaît , on se comprend , on s'aime , sans aucun motif humain ; et cet amour se consomme en Jésus-Christ.

dixisse fertur ad socios : Haec scrîpta non sunt humanitus adin venta , nec potest ea mortalis homo capere, nisi ad Dei slmilitudinera intus et in anima fuerit reformatus per amorem. »

a Révérende pater, rera quidem sunt quae dixisti,ait monachus quidam devotus et sanctus; sed multi homines , docti et indocti, religiosi et mundani, animani faniulaeChristi, quotidianis oblocutionibus cruciant,f/H;» ccrebriphantasmata , aut fallaciter, per daemones, iiidoctae feminœ garrulaiitur immissa. • — Cui vir Dei : » Non niiramur, inquit, frater carissime , si dorniientes in peccatis divinas revelationes existiniant somnia, cum sciamus veruin dixisse sanctum apostolum : animalis homo non percipit ea quœ sunt spiritus Dei ; stultitia enim est illi, et non potest iutelligeie , quia spiritualiter exaniinantur. Omnibus enim in pcccatis superbiae , Uixuiiae, avaritico , sen aliis vitiis, quasi dormiendo , jacentibus , divinae admonitiones consueverunt somnia vidcri , quoniam si vigilarent in timoré Domiiii, signa diviuse operationis vera cognoscerent. Qui autem hsec immitti à dœmonibus existimant , ostendunt se divin») contemplationis nullam penitus habere scientiam , similes illi judicandi sunt , qui Domiimm et Salvatorem nostrum Jesum Chiistuni in Beizebub potestate ejicere daemonia dixerunt. » — * Ad sanctam quoque Hildegardem pcr interpretem : a Et tu fdia, inquit, non timcas locutiones hominum , cum Dcum habeas protectorcm , quoniam illorum sermones pcribunt ut stipula, verbum autem Domini nianet in aiternum. ■> (Trith. in Chron. Ilirsaugiensi , ad annum 1 147. Apud Bolland. Vita S. Ilildcg. Conimcnt., J 111, n. 23 , 24. — Act. SS., t. V, Antuerp. 1765).

Tel fut le lien spirituel qui subsista entre Ilildegarde et le saint abbé de Clairvaux. On en pourra juger par quelques passages de leurs lettres : « Je réponds bien à la hâte , écrit » le serviteur de Dieu , à vos paroles pleines d'affection et » de pieuse tendresse ; et pliit au ciel que l'accablement de » mes affaires me permît de vous écrire plus au long. Béni » soit Dieu qui vous comble de ses grâces ! mais rappelez- » vous toujours, ma fdle , que celte grâce est un don gratuit, » auquel vous devez fidèlement correspondre avec amour et » humilité: Car Dieu résîsle aux siipcrbes et donne sa r/ race » aux humbles. Au reste , quelle instruction , quelle leçon » attendez-vous de moi? N'avez-vous pas un maître intérieur » qui vous enseigne toute chose par son onction ? Je sais » que la lumière de l'Esprit saint vous découvre les secrets » du ciel, vous révèle ce qui est au-dessus dé la portée du » commun des hommes. Lors donc que vous serez devant » Dieu , dans ces saints moments où votre esprit est uni au » sien , souvenez-vous de moi et de tous ceux avec lesquels » je suis en union spirituelle ^.. »

Cette lettre semble répondre à une relation que lui fait sainte Hildegarde, où elle s'exprime ainsi :

<: Vénérable père ! vous qui , avec un zèle sublime et un » ardent amour de Jésus-Christ , enrôlez des soldats sous » les drapeaux de la sainte croix !.... Je suis toujours for- » tement actionnée par la lumière que je vois en esprit et » qui ne se manifeste point aux yeux de mon corps.... Il y » a plus de deux ans, mon père, que vous-même vous m'ap- » parûtes dans cette vision comme un homme qui fixe le » soleil ; mais j'ai pleuré , à cause de i^a faiblesse et de ma » pusillanimité. O mon doux et très-aimable père , je me )) dépose dans votre âme ; priez pour moi , parce que j'ai » beaucoup à souffrir, tant que je ne déclare point ce que je » vois et entends.... Je vous conjure, par la clarté de notre » Père céleste , et par son admirable Verbe , et par la suave » onction de l'Esprit de vérité, et par la sainte parole par » laquelle parle toute créature , et par le Verbe lui-même » par qui le monde a été fait, et par la majesté du Père » qui a envoyé son Verbe dans le sein d'une vierge , où il » a pris chair , comme le miel quand il s'unit au rayon ; je

* S. Bern. , Epist. CCCLXIII.

Bb

386 niSTOiun

» vous conjur(! do recevoir mes paroles dans votre cœur ; » et n'ayez pas de cesse que vous ne soyox arrivé à Dieu )) par les élans de votre âme ; car Dieu lui-mcmc le veut » ainsi. Adieu, adieu; f or li liez-vous et soyez vigoureux. » dans vos saints combats ^ »

La vie de sainte Ilildegardc peut olFrir aux psychologues de curieuses observations. Dés son enfance, et au sortir du berceau , pour ainsi dire , elle bégayait les mystères divins et semblait, par une merveilleuse organisation , contempler à la fois les êtres spirituels et les réalités terrestres. Ses parents, le comte llildebert^ et la pieuse Mcchtilde, ne purent méconnaître en elle les signes d'une précoce sainteté. Ils la vouèrent à Jésus-Christ; et à peine âgée de huit ans, la jeune fille entra au monastère et se forma aux exercices ascétiques, sous la direction delabienheureuseJulta (Judith), qui lui prodigua les tendresses d'unemère et la revêtit de la robe des vierges sacrées. Son instruction était simple comme sa vie ; elle apprit à chanter les psaumes et à s'accompagner du psaltérion. Ainsi s'écoula limpidement la première moitié de son existence; et elle ne se fût sans doute pas distinguée de tant d'autres âmes inconnues au monde et précieuses devant Dieu , si elle n'eût été , malgré elle , placée sur le chandelier pour éclairer lEglise.

Laissons-la parler elle-même :

« La Sagesse m'enseigne dans la lumière de l'amour , et m'ordonne de publier comment j'ai été formée à la vision. Elle me dit : 0 homme , parle ainsi de toi : Dès le premier moment de ma formation , lorsipie Dieu , de son souffle de vie, me vivifia dans le sein de ma mère , il posa en moi le germe de cette faculté de voir.... Car l'an 1100 de l'Incarnation , la doctrine des apùtres commença à se refroidir parmi les chrétiens et parmi les ministres de l'Esprit. En ce temps je naquis , et mes parents, avec de pieux soupirs , me consacrèrent à Dieu. A la troisième année de ma vie , mon âme tressaillit d'une vive lumière qui m'apparut. Je ne sus alors comment parler de ces visions qui se renouvelaient constamment jusqu'à la quinzième année de mon âge; et j'en

* s. nildeg., Epist., Liber, p. 70, 71,72. — Edit. Colon. 1566. —* Homo •reclus cl Dca dévolus, dit Jean Trithcme, en parlant du père de sainto Hilde- ;garde. (Clirou. de Uiri. , anri. 1 150).

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écrivis plusieurs en tremblant ; car je fus surprise de voir parfois au dehors ce que je n'avais encore vu qu'au dedans de moi ; et demandant à ma nourrice si elle voyait les mêmes choses , elle me répondait que non. J'eus donc de grandes perplexités , et je n'osais plus parler à personne de ces visions. * »

La sainte raconte ensuite ses longues souffrances , ses maladies étranges qui , plus d'une fois, la laissèrent comme morte, au point qu'un jour on procéda à son inhumation. La crainte des hommes et une pudique timidité l'empêchaient de révéler les dictées de l'Esprit saint.

« J'étais âgée de quarante-deux ans et sept mois, dit-elle, lorsque tout à coup un rayon lumineux, venant du ciel avec un éclat éblouissant, traversa mon corps en entier ; il embrasa mon âme, illumina mon cerveau et ma poitrine , et me consuma doucement sans me brûler, ou plutôt me brûla doucement sans me consumer. Je me sentis aussitôt investie d'une lumière nouvelle; je compris les saintes Ecritures , la clef de David me fut donnée, j'eusl'intelligence des Psaumes, de l'Evangile et des autres livres de l'Ancien et du Nouveau Testament; j'en contemplais les mystères, sans toutefois connaître la lettre du texte, ni l'arrangement des mots et des syllabes ^.)>

De ce moment, sainte Hildegarde , foncièrement renouvelée et transformée , se rendit à la voix de Dieu qui lui commandait d'écrire ses révélations. Elle obéit, et aussitôt ses maladies disparurent ; elle se releva de son lit de douleur ; vies vehies et ta moeile de vies os se remplirent de force et de vujneur ^. Affranchie miraculeusement de toute

* Apud Bolland. , Act. SS. , t. V, Antuerp. 1755. Vit. S. Hildeg, lib. II, cap. 1, n. 16, p. 684. — - « Actuni est in niillesimo centesimo quadragesimo primo filii Dei Jesu Christi incarnationis anno , cum quadraginta duorura annorum septemque niensium essem : maxime coruscationis igneum lumen aperto cœlo -veniens, totum cerebrura meum transfudit, et totiun cor totumque pectus meum velut flamma non tamen ardens , scd calens ità inflamluavit... Et repente intellectum expositionis librorum videlicet Psalterii, Evangeliorum , et aliorum catholicorum tam Veteris quam Kovi Testament! voluminum sapiebani; non autem interpretationem verborum texlus eorum, nec divisionem syllabarum , nec cognitionem casuum aut teniporum callebam. o (S. Hildeg. , V. op. quod appellavit Scivias, lib. prim., p. 28. Ex lib. trium virorum et trium spiritualium virginum. Emin. Paris, ei offic. Henrici Stephani, ann. 1513). — ^ Venae autem et medullœ ineae tune plenaa virium erant. (Vit,

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crainte , clic pronuilgim , comme le prophète Jonas , les avertissements et les justices du Très-Haut.

Cependant rarchevèque de Maycnce, ne sachant ce qu'il fallait recevoir ou rejeter de ces révélationsextraordinaires, jugea convenable de les soumettre à la sagesse du Siège apostolique. C'était le temps oii le Souverain Pontife présidait le concile de Trêves. Eugène 111 mit le plus grand soin dans l'examen de cette aifaire , il voulut prendre co^inaissance par lui-même des écrits de la célèbre abbesse ; et ce fut l'abbé de Cla'irvaux de bienheureuse mémoire , dit un ancien biographe , (luï emjcujca le Pape a ne pas permettre (pi une lumière si admirable demeurât cachée sous le fcoissmu*. Il envoya plusieurs examinateurs au couvent où vivait la vierge , alin de s'enquérir, sans bruit et sans vaine curiosité '^ , de tout ce qui pouvait éclairer le jugement du Pape. Lors donc qu'ils furent de retour à Trêves, ils rapportèrent le livre des révélations de sainte Ilildegarde, et l'on en donna lecture en plein concile. Le Pape lui-même, profondément touché, remplit à plusieurs reprises l'oflice de lecteur , et tous les pères, admirant la pureté de cette lumière , glorifièrent de cœur et de bouche le créateur de tant de merveilles ^.

Les livres présentés auconcilecomposent legrand recueil intitulé : Scivias : « Apprenez les voies de Dieu ^. )> Ce titre

s. nildeg. , llb. II, cap. 2, n. 17, p. 684). — * Aderat itani ibidem sanctaa recordntionis Bernardus abbas Claravallis , qiio mediaiite , caetcrisque aniiitentibus, nionebatur Sunimus Pontifes ne tam insignem lucernam silentio tegi pateretur. (Ibid., lib. I , cap. 1, n. 5 , p 688). — - Sine strepitu vel curiositatis acuniine. (Ibid). — ■* His Papa rccognitionis, jubet repraesentari scripta beatao Hildcgardis... et ex manibus propriis tenens, ipsctjue recitatoris vice ftinctus , archiepiscopo et cardinalibus , oninibnsciue tpù de clero adorant, publiée legit, ac responsa viroiuni , rpios ad liaec iiidaganda miserat, pronuntiaus, omnium mentes et voces in laudem conditoris, et congratulationeni e.\citavit. (Ibid). 4 Sci-vias Domini : Connais les voies du Seigneur. Trois livres de révélations imprimés à Paris, cliei H. Etienne , eu 1513 , avec cinq autres livres mystiques, intitulés : la Livre des irais hommes et des trois vierges spirituels. « Liber trium virorum et trium spiritnalium virginum. »

Les trois hommes spirituels sont : \" lier mas ; 1" Vquetinus , d'abord chanoine de Saint- Augustin , puis religieux de Saint- Vincent , à Metz; 3" F. Robert, dominicain.

Les trois vierge» sont : 1° Sainte Ilildegarde , trois livres; 2° sainte Elisahelh do Schonau, six livres; 3" sainte Mechlildo, cinq livres.

Cet ouvrage a été réimprimé à Cologne eu 1628.

Il existe encore, de sainte Hildegurde, un volume imprimé à Cologne, en "Ji556, intitulé ; Sanctce llildegardis , etc., epistolarum liber, qui comprend

est peut-être un de ces mots mystiques, propres à la sainte, qui jaillissaient parfois de son âme comme les mots d'une langue inconnue. Une foule d'expressions de ce genre sont intraduisibles ; mais elles se distinguent par leur extrême énergie radicale et par l'harmonie de leur forme. 11 serait difficile de donner une idée de la science vaste et de la majesté du style de sainte Hildegarde. Il faudrait , pour les apprécier , posséder quelques rayons de la lumière qui fécondèrent ses écrits. La vérité semble y reposer avec plénitude ; elle étincelle dans chaque mot, dans la forme du texte , comme dans la profondeur du sens. Ainsi que le déclare Hildegarde , elle voyait dans son ame le reflet des choses du ciel , pendant que les yeux de son corps contemplaient les mêmes vérités dans les phénomènes de la terre. De là un admirable symbolisme des faits de la nature et des mystères divins , qui forme le caractère particulier de su doctrine. C'est une intuition simultanée des deux mondes , saisis dans leurs rapports et leur pénétration réciproque. Le monde , l'univers, aux yeux de la sainte , est transparent ; elle plonge , d'un regard lucide, jusqu'à la racine mystérieuse des choses , et jusqu'au point central où les formes finies touchent à l'infini.

Outre les visions qui se rapporte à l'état de l'Eglise et à ses destinées futures, visions dont nous citerons quelques fragments remarquables dans le chapitre suivant , le Scivïas contient un grand nombre de traités sur la nature de Dieu et de l'homme , sur les mystères de la vie , sur les tons et la musique divine, sur certaines parties de la médecine et de la science naturelle , sur les vertus des plantes et des éléments. La plupart de ces traités ou visions poursuivent une vue générale dans une multitude d'applications diverses. Elle insiste sur la malière première de toutes choses ^ création primitive , sagesse incréée , qu'elle appelle le vêtement de Dïen , sa demeure, son siège. Selon elle , la Sagesse, la Cité

sa correspondauce, plusieurs traités, les solutions de trente-huit problèmes, l'explication de la règle de saint Benoît, celle du Symbole de saint Athanase, et la vie de sainte Hildegarde.

Nous n'en connaissons aucune traduction française. Un de nos amis, l'abbé Nestor Level , auquel nous devons plusieurs communications intéressantes sur sainte Hildegarde , travaille en ce moment à l'histoire , et à la publication des œuvres de cette sainte. — ^ Ad Mogunt., p. 131.

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cclesic, la Kim/f, /7'-y//j.s6' * , préseiUcnt le plus d'analogie avec ectte créalure priniilive. Elle donne aussi le nom de vctcmcnt de Dieu à l'iunnanité du Fils incréé, et elle dit : « Dieu éternel eut éternellement , dans son idée (dans sa ;> science) , ce vêlement qui est l'humanité de son fils '^. »

Voici quelques fragments des visions de Scivias :

» Je vis une atmosphère très-pure dans laquelle j'entendis » une ravissante harmonie de sons musicaux ; harmonies » des joies d'en haut , accords de voix diverses , concerts » des âmes qui persévèrent avec vigueur dans l'amour de la » vérité; soupirs et transports des âmes qui remontent aux » mêmes joies après leur chute; exhortations des vertus , » s'exhortant les unes les autres au salut des peuples déli- » vrés du joug de Satan ^. » Cette vision est intitulée ; Sijmplwnic (le la vierge Marie. Elle s'adresse en ces termes à l'auguste Reine des anges : « Perle resplendissante ! la pure » lumière du ciel se verse en toi ! Le Père , par son Verbe » unique , a créé la matière première qui fut troublée par » Eve. Mais en toi, ô diamant étincelant, le même Verbe » engendre et fait renaître toutes les vertus , comme à l'ori- » gine, quand il fit sortir toute créature de terre primitive *.»

La sainte parle souvent de la musique comme d'un langage plein de mystères. Elle dit dans une de ses lettres : » Vûme est une harmonie ^... » énergique et gracieuse expression ! Elle affirme que la musique est la voix de l'Esprit saint , un sublime langage dont la musique terrestre n'est qu'une imitation dégradée. Elle veut que cet art , d'origine céleste , soit cultivé avec piété ; et elle donne le nom de sages à ceux qui lui servent d'organes et lui prêtent des instruments.

Nous trouvons ailleurs, sur la constitution du globe , des

* Cœlcstls Jérusalem, (juac per summum artificem, scilicct , omnipotentem Deum, ornanda erat, coram ipso, (jueniadmodum materia omniuui rerum, auto creatioiiem mundi apparaît. — ^ Ipse eiiiin seternus Deus qui in scieiitia sua œternaliter habuit tunicam , id est lumianitaten» Filii. (Epist. ad Moguiit. , p. 125). — ^ Sciv. , III, Vit. 13', p. 17. — * « 0 splendissima gemma! serenum dccus solis tibi infusum est, l'ons salieiis de corde patrie, ipii est uiiicuin verbum ejus per (pioil creavit mundi pritnam materiam, qiiam Eva turbavit. Hoc Verbum fabricavit in te bomiiieni , et es illa lucida gemnia a ([ua ipsuin ■vejrbum eduxit omncs vii lûtes, (piemadmodum in prima materia omne» protulit creaturas. 0 tu tuavissinia ^irgu frondens de stirpo Jesse!... — ^ Symphoiiialis est anima.

paroles d'autant plus remarquables qu'elles semblent coïncider avec les travaux actuels des géologues :

» J'ai affermi le globe , dit le Seigneur , dans le feu , le » nuage et l'eau... Les pierres , ossements du monde , sont » sorties en fusion de feu et de l'eau... et Vliumus , comme » une moelle , est sortie verte sous l'influence de l'eau *...»

Quoi qu'il en soit , cette solution tranche la question naguère controversée en géologie , entre les Nepluaiens et les Pluioniens ; les uns attribuant tout à l'eau , les autres tout au feu. C'est à la fois au feu et à l'eau que sainte Ilildegarde, comme les savants de nos jours , attribue l'ossification terrestre.

Ailleurs , parlant de la fin des temps et du repos final des créatures, elle s'exprime ainsi : « Tous les astres perdront •» leur mouvement inquiet de circonvolution , parce qu'il » n'y aura plus de temps , et que les choses se reposeront > dans l'éternité'-'. » Ici encore l'humble religieuse a trouvé des échos dans les livres de quelques savants modernes : » La terre , dit Ritter , cherche peut-être , dans ses révolu- » tions continuelles , le lieu de son repos. » Herschell aussi enseigne que tous les globes iront se reposer dans leur centre ; et celte assertion se trouve encore répétée , sous une forme plus délicate , par llerder , quand il dit « que les » fleurs de tous les mondes se réuniront dans un même » jardin. » On aime à constater quelques rapports entre les observations des savants et les contemplations des saints: l'accord des réalités terrestres avec les vérités révélées doit ressortir nécessairement de la science véritable.

Sainte Ilildegarde , dans une autre vision , contemple lu tour de la Sagesse , tour qui n'est point encore achevée et qui s'élève incessamment sous la main de fervents ouvriers. Au pied de la tour s'agitent les honmies de la science spéculative ; ils vont et viennent , et n'y entrent pas; les hommes de pratique seuls y pénètrent , et se placent , revêtus de robes blanches, aux divers degrés de l'édifice céleste, montent jusqu'au sommet, lequel va lui-même toujours en s'élevant.

* Angulosorbis... igric, nube,etaqua firmavî... Lapides de igné etaqua sicut ossa fudi, et terram de humiditate et viriditate quasi medullam conslitui. (Ep, ad Colon., p. 157). — - Inquietudinem circumvolatioriis sua; , etc.

Parmi ces visions mystiques se trouvent parfois des jets de lumière qui cclaircissent les points les plus obscurs do l'Ecriture Sainte. Nous n'en donnerons qu'un seul exemple' qui terminera ce chapitre. On lui proposa la dilliculté suivante : Les livres sacrés enseignent, d'une part, que l'Eternel créa toutes choses à la fois * ; et de l'autre , la Genèse rapporte que Dieu fit l'œuvre de la création en six jours. Comment concilier ces deux paroles.^ — La sainte répond :

» Le Dieu tout-puissant , qui est la vie sans commence- )> ment et sans lin , et qui , de toute éternité , a conçu toutes >» choses dans son idée (in scienlia sua) ; a créé en même » lenips la inaltéré des choses célestes el la matière des choses » terrestres"^; à savoir : le ciel, matière lumineuse, et la » terre , matière opaque. Or la matière lumineuse dardait » comme des rayons d'une lumière condensée que rélléchis- » sait la matière opaque ; en sorte qu'elle lui était unie. Et » ces deux matières , créées simultanément , apparurent » comme un même cercle. Et lors du premier Fiat , les » anges sortirent avec leur habitacle de la matière lumi- » neusé ; et parce que Dieu est Dieu et homme , ils furent V créés à la ressemblance du Père; et l'humanité , dont le )> Fils dut se revêtir , fut créée à son image. Ainsi , au » commandement de Dieu , chaque créature sortit , selon )) son espèce , de la matière opaque. Caries six jours sont )) les six œuvres ; le commencement et l'accomplissement de » chacune de ses œuvres forment ce qui est appelé un jour ^. Et » après la création de la matière première , l'esprit de Dieu » fut porté sur les eaux , et au même moment, sans aucun )) intervalle , Dieu dit : Que la lumière soit ^ ! »

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