‹ Histoire de Saint BernardChapitre 33 sur 55 · CHAPITRE Xlill · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlill

Continuation du chapitre précèdent.

La gravité des enseignements de sainte Ilildegarde , le

* Qui vivit in aeternuni creavit omnia simul. (Eccl. , XVIII, 1). — ^ Maleriam omnium cœlestiiini et terrestriuui simul creavit. — ^ Sex eiiim dies sex opéra sunt : (juia inccptio et couipletio sin{;uli cujusquo operis, die» dicituv. — * S. llildeg. , Epistohuuni liber, p. 208.

puissant intérêt qui s'y rattache , et la sanction dont le concile de Trêves a revêtu ses livres si peu connus de nos jours , justifieront , aux yeux des lecteurs sérieux , l'étendue que nous donnons à cette partie de notre travail. Nous transcrirons ici en l'abrégeant, une magnifique épître que la sainte adressa au clergé de Cologne ; parce que , dans cet écrit , se trouve la substance des vérités et des visions prophétiques répandues dans la plupart des autres livres. Nous parlerons ensuite des révélations touchant l'Antéchrist et la fin des temps.

» Hildegarde au clergé de Cologne *.

» 0 mes fils , qui paissez mes troupeaux (dit le Seigneur), comment la parole ne vous fait-elle pas rougir, puisque vous ne l'accomplissez pas , tandis que toutes les autres créatures obéissent à la loi de leur Créateur , et ne la violent pas! Vous qui , comme le soleil et les astres , avez reçu la mission d'éclairer le monde , de répandre les feux de l'amour et les splendeurs de la science , vous restez muets , et votre front est dépouillé de la lumière qui devrait l'environner , comme l'auréole qui brille autour des étoiles... Vous êtes comme une nuit obscure respirant les têiièbres ( nox spirans tenebras); comme des reptiles venimeux qui se plaisent dans les cavernes.

>) Hélas ! voilà ce que vous êtes ! tandis que vous devriez être , selon l'Ecriture , la montagne de Sion sur laquelle il a plu au Seigneur d'habiter. Munis des bénédictions d'en haut et du caractère sacré du sacerdoce , vous devriez former un sanctuaire embaumé de myrrhe et d'encens (la pénitence et la prière) , au sein duquel Dieu lui-même ferait sa demeure et ses délices. Mais c'est ce que vous ne voulez pas. Vous courez avec emportement où les passions du jeune âge vous entraînent; et, comme des entants sans raison, vous ne savez pas même bégayer la parole du salut....

» Oui , la puissance de Dieu courbera vos têtes altières , parce que vous ne craignez ni Dieu ni les hommes, et que

IS. Hildeg., Epist. lib.,p. 156.

« 0 filiûli, qui grèges nieos pascitîs, quare non erubescitis , cum cœteiac creaturae preecepta , quae de magistro suo habent , non deserunt, sed perficiunt? Vos constitui sicut solein et caetera luminaria, ut luceretis honiinibus per igneui doctrinse in bono rumore fulgurantes, et ardentia corda parantes...» (P. 158).

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vous ne haïsse/, pas l'iiijusliee ; parce que vous accordez à votre chair loul ce; qu'elle demande , et que vous ne faites point vos (euvres pour Dieu....

» 0 malice ! ô coupable égarement des hommes qui ne veulent vivre ni pour Dieu ni pour les hommes ; qui veulent la gloire. sans travail, la récompense sans sacrifices; qui n'aspirent à la sainteté qiu; par une vaine ostentation! C'est comme Satan , quand il dit : Je suis pieux, et saint !... C'est Lien de vous qu'il est écrit : Ils ont des yeux et ne voient point ; des oreilles cl n'entendent pas ; des narines et ne sentent pas ^ Car , au lieu d'aller, comme des vents rapides , instruire tous les peuples et faire entendre votre voix jusqu'aux extrémités de la terre , vous vous fatiguez à courir après les vains hochets du monde.... Vous devriez être des colonnes de feu , marchant à la Icte des peuples , les guidant par vos exhortations et vos exemples , les introduisant dans les voies d'une sainte discipline ; de peur , dit l'Ecriture , que la colère céleste ne s'embrase et qu'ils ne périssent en dehors du chemin delà justice '. Mais vous dites : Nous ne pouvons venir à bout ni de ceux-ci ni de ceux-là !.... Vous dites : ISous n'avons pas le temps de parler aujourd'hui. Vous dites : On ne veut plus nous écouter comme autrefois ! A cela je réponds que le juste Abel , malgré la haineuse jalousie de son frère , n'a pas laissé que de pi-ésenter son olfrande au Seigneur. Noé , lors de l'épouvantable châtiment des eaux du déluge , exécuta les ordres de Dieu, malgré les propos des hommes qui s'écriaient : Que fait celui-là? Les temi^étcs vont abîmer son ouvrage! Abraham olfrit son (ils en holocauste, nonobstant les douleurs de son àme. Moïse supporta les outrages et les contradictions de son peuple , sans leur épargner les menaces du Seigneur , et sans dévier des voies delà justice. Les prophètes ont tous donné leur vie plutôt que de négliger à la mission d'en haut. Et vous , insensés , pour ne point troubler votre repos, pour éviter les tribulations passagères de cette vie, vous amassez dans votre sein et préparez pour le siècle futur un immense poids de tourments. Vous devriez être le jour, et vous êtes la nuit ! c^r il faut que vous soyez

* Ps. CXIII. — 2 pg i[ „ Apprchcndilc disciplinam nequando iruscatiir Uonùaus , et purealis du via justa. »

riin OU l'autre : si vous n'èles point la lumière du jour, vous n'êtes qu'une nuit profonde *...»

Ici sainte Hildegarde , détournant son regard des pasteurs infidèles, s'élève à de hautes contemplations , et considère le sacerdoce catholique à sa source divine :

» Le Fils de Dieu posa les fondements de l'Eglise , comme autrefois l'arche de Noé , sur la cime des pins hautes montagnes. Il y introduisit , par les portes de la foi , les peuples, les rois , les princes de la terre , les justes et les pécheurs. C'est lui qui, dans la personne d'Abraham , consacra l'obéissance; et, le Verbe s' étant fait chair , il se soumit lui-même à l'obéissance jusqu'à la mort.... Dans le mystère de la circoncision, il figura le baptême , par lequel les apôtres , au nom de la sainte Trinité , ouvrirent les portes du salut, et submergèrent l'antique ennemi de l'homme. Une génération nouvelle sortit de ces eaux mystiques par la voie de l'Esprit, voie dans laquelle Eve était demeurée stérile. C'est pourquoi Marie apporta au monde une grâce plus grande que celle qu'Eve avait perdue....

« Et le Verbe étant devenu homme , il plut à Dieu d'établir parmi les hommes une hiérarchie correspondant à celle des anges; les évoques, les prêtres et les autres ordres de l'Eglise, devant reproduire les divers degrés des chœurs angéliques ^.... Et ainsi le peuple régénéré selon l'Esprit , était en honneur devant Dieu... Mais dans la suite, ce même peuple chancela dans la voie, lis commencèrent à rompre le pacte avec l'Esprit-Saint; ils négligèrent l'observation des préceptes, pour suivre leur volonté propre, pour se livrer à la corruption des mœurs et des doctrines , pour s'assujettir de nouveau au joug des passions...

» Et du scinde la lumière, j'entendisune voix qui me dit :

* « Dies esse deberetis, sed nox estis. Nam aut nox, aut dies eritis. » ( S. Hild., Epist., lib., p. 162). — ^ « Et quia verbum Dei incarnatum crat, Dço placuit , quod omnes ordines angelorura , qui per noraina sua hominibus nota sunt,in spiiitali populo spiiitaliter designarentur, ■velut in presbytoiis et episcopis , ac in cœteris hujusmndi spiritalibus ordinibus. » (Ibid., p. 164).

Et de vivente luce iterum audivi vocem, dicentem : 0 filia Sioii, corona honoris capitis filiorum tuorum inclinabitur , et pallium dilatationis divitiaruni eorum iniminuetur... Nam et ubera ad nutrienduin parvulos meos, eis data sunt, quœ ipsis non praebent. Vocem quoquc habent, et non clamant : opéra etiam eis data sunt , et non opcrantur. Gloriam absque merito habeie volunt , et meritum absque opère... (Ib. , p. 165).

390 lllSTOlRli

O lille de Sion! La couronne d'honneur de les fils s'est obscurcie ; elle leur sera (Mée, et le manteau trop ample de leur abondance sera diniiiuié. Ils ont des mamelles, et ne nourrissent point les agneaux ; ils ont un gozier, et ne crient pas ; ils ont des mains, et n'agissent point... Ils recherchent la gloire sans le mérite , et le mérite sans les œuvres.... (Qu'ils piennenl garde de perdre leur liberté, comme Chaiiaan , qui perdit sa bénédiction et devint l'esclave de ses frères *....»

Après avoir dévoilé les desseins de Satan sur les hommes qui l'ont ses œuvres, la sainte prédit le schisme terrible qui en effet s'est accompli dans les temps modernes ; et elle en révèle les plus remarquables circonstances.

« Moi qui suis Celui qui est, je dis à ceux qui ra'ccoutent : Quand ces choses arriveront, un peuple aveuglé par l'erreur, et plus uiauvais que le peuple qui s'cfjure mainleuant , prévaricateur lui-même, tombera comme une ruine sur les prévaricateurs. Il vous poiu'suivra infatigablement et mettra vos turpitudes en plein jour. Il les publiera hautement, et dira de vous : Ce sont dej scorpions dans leur conduite, et des reptiles dans leurs œuvres ! Et , gonllés d'un zèle vaniteux pour la maison du Seigneur, ils vous appliqueront cette imprécation : La voie des impies périra. Mais les hommes poussés et séduits par le démon, qui en agiront ainsi avec vous , se montreront avec un visage pale et avec tous les dehors d'une vie régulière. Us feront alliance avec les princes du monde, et leur diront : Pourquoi souffrez-vous ces impies qui souillent toute la terre de leurs iniquités.'' Ils sont livrés au vin et à la débauche, et si vous ne les chassez , c'en est fait de l'Eglise.

* Sed ego qui sum , audicntibus nie dico : lu teinpore illo cum istud Cet , per qucmdam crranlcm popultim pcjorcm crranli populo qui nutiu esl, super vos praevaricantes projvariratoics ruina cadet , qui ubiquc vos persequeUir, et qui opéra vestra non celabit. Sed ea denudabit , et de vobis dicet : Isli scorpiones sunt in moribus, et iu operibus serpentiuis. Sed et quasi in zelo Domiiii de vobis iniprecabitur : Iter inqiiuruui peiibit. (Ps. I , G).

... Sed populus iste (jui boc i'ciciet, a diabolo setbiclus et niissus, pallida facio veniet, et velut in omni sanclilate se couiponet, et uiajoribus sccularibus priucipibus se conjuni^et. Quibus et de vobis sic dicent : Quare lios vobiscun» tenetis, et quare eos vobiscum csso patiniini , qui totam terrain ininiaculosis iniquitatlbus suis pollinmt? Isli enini ebrii et bixuriosi suut , et nisi cos u vobi» abjiciatis, tola Ecclesia dcstructur. (S. llild , p. 16(5).

» Or, le peuple qui vous traitera Je la sorte prendra un costume autre et plus grossier que le vôtre ; il se coupera les cheveux, d'une autre manière , et paraîtra aux yeux, des hommes, saint et irréprochable ; car il n'est point avare, il n'amasse point de trésors , et professera des mœurs austères *. Cependant le démon est avec eux, cachant son venin, comme il le fit au commencement du monde, quand il fil tomber Adam.... C'est au moyen des esprits de l'air que le démon communique avec eux ; car la méchanceté des hommes charge l'atmosphère de ces sortes d'esprits qui , comme des essaims de mouches et de moucherons , voltigent en quantité innombrable autour des pervers. »

La sainte indique ici différentes formes de vertus que prendront quelques-uns de ces séducteurs ; ils pratiqueront, par l'instigation du démon lui-même, le désintéressement, la chasteté et d'autres règles sévères. Puis elle continue, eu poussant son regard prophétique toujours plus avant dans l'avenir.

« Les hommes qui , en ce temps , faibliront dans la foi catholique , seront pris au piège de cette apparente piété. Ils prêteront leur servile ministère aux entreprises des novateurs , et les imiteront autant qu'il sera possible. Ils s'attacheront à eux, parce qu'ils les croiront justes, et s'uniront à eux dans la persécution des sages qui auront persévéré dans la foi. Or, parmi ces derniers, il se trouvera de trèscourageux soldats ; et l'on ne séduira pas certaines congrégations dont la vie est pure ^.... car on verra l'accomplissement de ce qui fut dit à Elie : Beaucoup de justes seront

conservés; et comme ils n'auront point embrassé ces erreurs, ils ne seront point arrachés de leurs fondements... C'est

* Populus autem qui hoc de vobis dicet , ■vllib'.is cappîs qui alieni coloris sunt induitur : et recto modo tonsus incedet, atque omnibus moribiis suis placidum et quietum se hominibus ostendet. Avaritiam quoque non amat, pecuniara non babet, et maximam abstinentiam imitatur... ( S. Hild. ). — ^ Sed et quasdam congregationes sanctorum , quorum conversatio sancta est , raovere non poterunt... Sed tum secundura qu">dHelia!dictumesl(III Reg.,XIX),muUi justorum servabuntur , qui in erroribus istis non confundentur, nec a i'undamentis suis destruentur... Sic iniquitas quae iniquitatem purgabit , super vos ducetur , sicut scriptum est... Nam oportet ut pcr tribulationes et contritiones prava hominum opéra purgentur... <■ Necesae est enim ut veniant scandala : verumtamen vae homini illi , per quem scanclalum venit. » (Mattb. XVIII , 7. — AdCler. Colon. Epist. Hildeg., p. 167, 168 passim, Edit. Colon., 1566).

ainsi, dit le Seigneur, qiio l'iniquité sera purgée par l'iniquité... car il est nécessaire que la tribulalion et la contrition purilienl les œuvres do riionniic :il faut que le scandale arrive , mais malheur à celui par qui il arrive!

» Or , ces séducleurs ne sont pas ceux dont il est parlé , qui suivront Satan , lors(|u'au dernier jour il s'élèveia jusqu'au ciel pour se faire semblable à Dieu*, comme il l'a fait dès le commencement ; i/s n'en seront fjtie le rjcrmc , pour ainsi (lire , et les précurseurs... Mais l'aurore de la justice se lèvera enlin , et des jours meilleurs commenceront pour vous. Les maux passés vous rendront plus vigilants et vous inspireront la crainte de Dieu. Vous brillerez de nouveau comme l'or pur, vous vous fortifierez dans cet heureux état, et vous serez fermes comme les anges qui ont été affermis dansl'amour parla chute de Lucifer ^...

» Blainlenant donc , ô enfants de Dieu, écoutez et comprenez ce que l'Esprit vous dit , afin que vous ne perdiez point voire héritage. Or, moi , pauvre ettimide fille , je me sens depuis deux années vivement sollicitée de vous faire entendre ces avertissements. Mais à cause des divisions de votre Eglise , j'ai tardé jusqu'à ce jour. »

La sainte, dans ses prophétiques révélations , semble dérouler aux regards des hommes toute la suite des siècles jusqu'au dénoùment final des choses humaines. Elle décrit, en caractères mystérieux , les grandes phases du passé et de l'avenir qui apparaissent dans leur ensemble à l'œil de sou âme. Mais les vérités sur lesquelles elle appelle le plus énergiquement l'attention des chrétiens sont celles qui se rapportent à l'Antéchrist et aux derniers jours du monde.

Nous citerous quelques-uns des passages les plus remar-

* Ascendatn super altitudinum niibiuin , siaiilis ero altissimo. (Isaie XIV, 14). — - Isti auleiii deceptorcs illi non siint, qui ante novissimuni diem ventuii sunt, cum diabolus in altum volaverit (Isaie, XIV), ut ipso in initio contra Douni pii;»,nure cœpit , scd prœcurrens fjernien illoruin sunt, sed tanien postc[uani ipsi in perversitatibus Bual vA in uliis pravis opevibus sic inventi fuerint, principes et alii» majores in cos irruent , et vclut rapidoslupos eos occident, ubicunupie eos invenerint. Tune aurora justiliie et novissinm vestra ineliora prioribus erunt, ac de omnibus proiterilis timorali erilis, et quasi purissimum auruni fulgebitis...

Ipsi nani(|ue de prajterito timomet de prœterito dolore nd justiliani confortabuntur , (luemadmoduni anjjeli iu casu diaboli iii uniore Dci lourortali «mit. (S. llild.,p. lUU).

quables de ces prophéties , parce qu'il peut être bon de les répéter dans un temps où l'on n'y pense guère. La sainte commence ainsi :

« Il arrivera une époque où les hommes , séduits par le fils de la perdition , mettront en doute la foi de l'Eglise , et diront avec anxiété : Que faut-il croire de Jésus?...

» Alors la foi catholique chancellera parmi les peuples ; l'Evangile et la doctrine du salut seront négligés; on perdra le goût de la parole de vie, et l'ardeur se refroidira. 0 pasteurs, moi qui suis, je vais vous révéler des choses qui jusqu'à présent étaient scellées dans les saintes Ecritures... Car le temps est marqué où le fils de l'iniquité doit venir. Fortifiez-vous donc et prenez courage , ô vous tous qui êtes mes élus, et tenez-vous en garde contre les pièges de la mort. Attachez-vous à la parole divine , et suivez les traces de celui qui a paru dans le monde , non pas avec l'appareil d'une orgueilleuse ostentation , mais dans l'état de la plus profond humilité *.

» Ecoutez et comprenez! Voici ce que l'Esprit dit de l'Église pour les temps de la dernière erreur : Le fils de la perdition sera précipité ; et alors l'enfer vomira sa corruption sur la terre, et le monde verra la mort à découvert dans la perdition de la perdition...

» Mais la tète ne doit pas être sans corps et sans membres. La têle de l'Eglise , c'est le Fils de Dieu ; le corps et les membres , c'est l'Eglise et ses enfants. Or l'Eglise n*a pas encore atteint sa plénitude dans son corps; elle se développe jusqu'au jour où son nombre sera rempli. Alors , dit le Seigneur , je dissoudrai les éléments avec ce qu'il y a de mortel dans la chair de l'homme... Déjà le sixième nombre s'achève et le septième commence ; c'est un temps de repos...

* ... rides ecclesîasticx institutionig velut în rlubio habenda est; hominibus multo errore dicentibus : Qui est quod dicitur de Jesu? Verum ne est , an secus?(Eild. Sci,, m, p. 112).

Sed nunc catholica fides in populis vacillât , et Evangelium in hominibus claudicat... Et cibus vitae divinarum Scripturarum jam tepefactiis est... Sed ego qui sum edissero per eam noxa sécréta et niulta inystica t(use hactenus in voluminibus latuerunt... Convalescite ergo et confortamini, elecli niei, piaecaventes ne in laqueum mortis cadatis... Vestigia illius imitamini qui vos viam veritatis edocult cum in came in mundo cum magna humilitate et non cum supeibiaapparuit. (Ib.,p. 113).

» Vous donc , ô lionimos qui vivoz on ce temps , vous avez encore une période à parcourir ; puis viendra l'homicido qui entreprendra de renverser la foi catholique...))

Ici sainle llildogarde répèle avec l'Evangile, que nul lie peut dire le moment où rAntechrist se manifestera au monde ; les anges mêmes l'ignorent. Mais cette manifestation sera, en quelque sorte, la parodie de l'incarnation du Verbe divin. Elle continue :

« Car le Christ n'est venu ni au commencement ni à la fin des temps; il est venu vers le soir [ad vesperas) , alors que la force du jour était écoulée. Que se passa-t-il alors? 11 ouvrit la moelle de la loi et donna issue aux grands lleuvcs de la vertu. Il rendit au monde, en sa personne, la sainte virginité; et les germes divins, fécondéspar l'Esprit, purent reprendre racine dans le cœur des hommes....

» Mais l'homicide à son tour viendra subitement ; il viendra à l'heure où le soleil se couche et où la nuit succède au jour. 0 fidèles ! écoulez ce témoignage , et gardez-le comme une sauvegarde dans votre souvenir ; afin que la terreur ne vous trouve point dépourvus, et que l'homme de péché, venant à l'improvisle , ne vous entraîne point dans la perdition. Armez-vous des armes de la foi , et préparezvous à un grand combat...

» L'homme de péché naîtra d'une femme impie , qui , dès son enfance , aura été initiée aux sciences incultes et aux artifices du démon. Elle vivra dans le désert avec des hommes pervers ; et s'abandonnera au crime avec une ardeur d'autant plus effrénée, qu'elle s'y croira autorisée par les communications d'un ange. Et ainsi , dans le feu d'une brûlante concupiscence , elle concevra, sans savoir de quel père, ce (ils delà perdition. Alors elle enseignera que la fornication est permise ; elle se donnera pour sainte, et sera honorée comme sainte *...

* Cum enim tempus illud advenerît quo nequissimiis îlle deceptor horilLilîtcr apparebit, mater illa )|ua) iiitiini fallaceni in nuiiulum parluriet a pueritia in puellari ajtate diubolicis artibiis pleua viliis, in descrto abjectionisiiiier neiundissimos lioniines nutiita est... et in (auto stndio tuvpitiulinis cuui illis se poUuit, \elut angelns sanctus lervoreni pravitatis illius eani pt-ifuero jiibeat. Et sic in l'ervenlissinio ardore foiiiicationis illins filinn» pcrdilionis cnicipit, nescicns ilt; qno seniinc vii'oruni iliornni enm concepi-rit... FtiiMicationi«ni auteni ([uani perpctiavit s;\uctamdicit, Vndeetpopulns ilIanisanLlam putatet no-

» Mais Lucifer , l'antique et rusé serpent , remplira de son souffle infernal l'ignoble fruit de ses entrailles , et possédera tout entier le fruit du péché ^.. Or, celui-ci , quand il aura atteint l'âge viril , se posera en nouveau maître et enseignera une doctrine perverse. Bientôt il s'insurgera contre Dieu et contre les saints ; et il acquerra une si grande puissance , que , dans son fol orgueil , il voudra s'élever au-dessus des nuées ; et de même que , dans le commencement , Satan dit : Je serai semblable au Très- Haut , et tomba; ainsi dans les derniers temps, il tombera, lorsqu'il dira dans la personne de son fds : Je suis le Sauveur du monde....

» H fera alliance avec les rois , les princes , les riches , les puissants de la terre ; il condamnera l'humilité , et prônera toutes les doctrines de l'orgueil. Son art magique simulera les plus étonnants prodiges ; il ébranlera l'atmosphère ; il commandera à la foudre et à la tempête , produira de la grêle et d'horribles éclairs ; il transportera des montagnes, desséchera des fleuves, ranimera la verdure flétrie des forêts. Ses tromperies s'exerceront sur tous les éléments, sur l'élément sec et sur l'élément humide ; mais sur l'homme principalement il épuisera sa puissance infernale. Il semblera ôter la santé et la rendre ; il chassera les démons et ressuscitera des morts. Comment cela ? En renvoyant quelque âme possédée dans un cadavre, pour l'agiter un peu de temps, mais ces sortes de résurrections seront de courte durée....

» A la vue de ces choses , plusieurs seront ébranlés et croiront en lui. D'autres , sans lui accorder une entière confiance , et tout en gardant leur foi primitive, ambitionneront cependant les faveurs de l'homme pervers , ou crain-

minat. (Ibid). — Les récentes doctrines de la femme libre seraient-elles un conimencement de réalisation de cette prophe'tie du douzième siècle? — * Sed Lucifer serpens scilicet antiquus... coagulatiouem hanc artibus suis atllat, et eam omnibus viribus suis totam in ventre matris illius possidet. (Ibid, ibid).

... Qui cum ad plenam aetatem pervenerit, manifeste contrariam doctrinam docebit : ita mihi et electis meis repugnans, tantam fortitudinem acquirens, ut in magna potestate sua , se supra nubes elevare conetur.

... Ut diabolus in initio dixit : Similis ero altissimo, et cecidit; ita etiam permitto ut idem diabolus in tempère novissirao cadat cum ipse in hoc filio suo dicit : Salvator raundi ego sum. (Ibid , ibid).

ce

(Iront SCS disgrâces. Et ainsi , beaucoup seront séduits parmi ceux qui, tenant fermé l'œil intérieur de leur âme , vivent habituellement dans les choses extérieures.... ell'on dira , dans la perplexité où se trouvera l'Eglise : La doctrine de Jésus est-elle vraie ou non ?

» Alois apparaîtiont llénoch et Elie. Ces deux hommes vénérables, extraordinaires par leur âge et par leur stature, témoigneront devant les enfants de Dieu que le fds de la perdition , le ministre de Satan , n'a passé sur la terre que pour perdre les hommes. Ils parcourront les lieux où il aura répandu sa doctrine, et opéreront des prodiges par la vertu de l'Esprit-Saint. Les fidèles seront fortifiés , la foi réchauffée; mais les méchants commenceront à trembler *... , » Cependant l'homme de péché fera un dernier effort ; et , se gonflant en lui-même, il voudra s'élever au-dessus de toutes choses, jusqu'à se faire adorer. Il montera sur une haute montagne pour s'élancer de là vers le ciel ; mais un coup de foudre le précipitera ; et le Seigneur le fera périr du souffle de sa Ijouche....

ï Dès que l'impie sera tombé , beaucoup d'âmes égarées reviendront à la vérité , et les hommes feront des progrès rapides dans la voie de la sainteté. Et de même que David rappela la femme à laquelle il s'était uni , mais qui s'était souillée par l'adultère , ainsi le Fils de Dieu rappellera la synagogue et la fera rentrer en grâce.

» Alors l'épouse du Christ s'élèvera , forte et puissante , dans une admirable beauté, et sa magnificence brillera d'un éclat sans nuage. Tous reconnaîtront que le Seigneur seul est grand : son nom sera confessé par toute créature , et il régnera à jamais ^....»

Terminons ici l'imposante matière à laquelle le concile de Trêves consacra un examen de près de trois mois. Il nous faudrait un espace que nous refuse ce volume pour

* Au sujet de Hénoch et d'Élîe , non» rappellerori!' que ces deux hommes furent exemptés delà mort. • Hénoch marcha avec Dieu , et il ne parut plus,

• parce que Dieu l'enleva, • dit la Genèse (V. XXIV). « Elie monta au ciel au

• milieu d'un tourbillon, n (IV Rois , II , 11).

Le catéchisme de Montpellier montre , par une foule de passages tirés de l'Ecriture et des Pères, que la conversion des Juifs suivra de près l'avènement d'Elie et d'Hénoch. (Voy. ce catéch., 1»" piulio, 2» soct., ch, 3, J 17). — * Scivias, lib. 111 Ex vis* XI , p. 1 12 et seq.

en donner une idée plus complète et plus digne. Le Souverain Pontife, après a voir mûrement éprouvé l'esprit de sainte Hildegarde , lui écrivit de sa propre main des paroles d'approbation : « Conservez , ajoute-t-il , et renfermez précieu- » sèment dans votre cœur la grâce que Dieu vous a prodiguée, B et ne dites qu'avec une extrême prudence ce que l'Esprit » vous suggérera de dire. » Hildegarde , appuyée par l'au" torité apostolique , et devenue de plus eu plus célèbre dans l'Eglise, continua jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans ses mystérieuses fonctions de prophélesse. Le recueil de ses lettres , à la tête desquelles se trouve celle du Pape , que nous venons de citer , constate les importantes relations qu'elle entretint avec les successeurs d'Eugène, Anastase IV, Adrien IV , et Alexandre 111 , ainsi qu'avec les empereurs , les princes et les plus éminents dignitaires de la chrétienté. Tous reçurent avec frayeur et componction la parole de l'humble vierge. Elle mourut le 17 septembre 1179, jour où l'Eglise honore sa mémoire *.

CHAPî'ri&i: xîiiîî.

Visite du pape Eugène III à Clairvaux. — Chapitre de Cîteaux. — Grande célébrité de saint Bernard.

Après un séjour de trois mois à Trêves, le concile étant fini , Eugène 111 revint en France et prit le chemin de Clairvaux, ayant toujours auprès de lui saint Bernard. Le grand nombre de miracles que le serviteur de Dieu faisait partout sur son passage, attirait une telle foule de peuples sur les traces du Pontife, que celui-ci lui-même en fut un jour presque étouffé. Il ne put se tirer de la presse qu'avec la plus

* Papebroch rapporte avoir vu le corps de la sainte , encore bien conservé, en 1660, époque où cette précieuse relique fut transférée du Mont-Saint- Rupert au monastère d'Eibingen, dans le Rheinghau. Sa tête était couverte de quelques boucles de cheveux roux tirant sur le blanc. On conserva dans le même monastère la robe de la sainte , et un canif à manche d'hyacinthe que saint Bernard luiavail domié en souvenir; de plus, un volumineux manuscrit en parchemin, contenant toutes ses œuvres. (Comm. ad vit. S. Hildej'., ch. 14, n. 206 , p. 677, Bolland).

grande peine, dit l'historien de Cîleaux \ Enfin après nn voyage lent et solennel , ils arrivèrent à Clairvaux, où lu présence d'Eugène, au milieu de ses anciens confrères, causa autant d'édilkation que de joie. Voici ce qu'en rapporte l'un des chroniqueurs contemporains: « Après, dit-il, qu'Eugène eut célébré le concile, il visita Clairvaux et exposa aux yeux des pauvres de Jésus-Christ la gloire du Souverain Pontife. Tous admiraient une humilité profonde dans une si haute élévation et s'étonnaient de voir qu'au faîte de la puissance, il gardât exactement la pureté de la règle sainte qu'il avait adoptée; en sorte que l'humilité étant jointe à la grandeur, elle éclatait au dehors pour l'honneur de sa dignité suprême , sans diminuer au dedans la solidité de sa vertu. Il portait sur sa chair une chemise de laine ; il était revêtu d'une coule durant le jour et durant la nuit; et conservant l'habit et les dispositions intérieures d'un religieux, il paraissait au dehors Souverain Pontife par ses ornements et la splendeur de sa personne. Ainsi , continue le narrateur, il faisait une chose Irés-dilTicilc, qui est de représenter dans un même homme la vie et la conduite de deux personnes différentes. On lui portait des carreaux de broderies, et son lit était décoré de riches courtespointes et d'un élégant pavillon écarlate ; Mais si vous eussiez levé ces parures, vous eussiez trouvé au-dessous un matelas de paille battue , avec une couverture de laine. L'homme voit le visage et Dieu voit le cœur : et ce pape tâchait de satisfaire Dieu et l'homme. Il parla aux religieux, non sans répandre beaucoup de larmes et sans entrecouper ses discours par des soupirs qui sortaient du profond de son âme. Il les exhorta , les consola, et se montra envers eux frère et confrère plutôt que maître et seigneur. Mais comme la grande suite de personnages qui l'accompagnaient ne lui permettait pas de demeurer plus longtemps avec eux, il leur dit adieu et les quitta, de corps seulement; car son cœur demeura toujours au milieu d'eux '^. »

Au sortir de Clairvaux, Eugène se rendit à Cluny qui refleurissait sous la main de Pierre le Vénérable; il visita plusieurs autres monastères de la Bourgogne , et s'arrêta à

* nist. de eu. , vol. VI, liv. VII , ch. 6. — Annal. Cist. , t. II, p. 102, n. 1 , 2, et »eq. — 2 Vit. g. Beni., lib, II, cap. VlII.

Cîleaux, la mère abbaye de Clairvaux, pour assister au chapitre général des abbés de l'ordre. Il voulut prendre part à leurs travaux , non en qualité de chef de l'Eglise , mais comme l'un et entre eux, par l'amour qu'il leur portait en Jésus- Christ \

Cîteaux, naguère une obscure et impénétrable forêt où quelques pauvres religieux expiaient dans les macérations de la pénitence le luxe des autres monastères, était devenu, depuis la vocation de saint Bernard , la métropole de la vie monastique de toute la chrétienté. Les couvents de cet ordre, multipliés à l'infini, s'étaient étendus jusqu'aux confins de l'Europe. C'était dans ces mystérieux asiles que l'Esprit de Dieu réparait foncièrement, selon les lois mêmes de la vie, les pertes et les déchets, que subissait le corps de l'Eglise. La sainteté, la science, les traditions sacrées, les vertus évangéliques y concentraient leurs racines pleines de sève ; tandis que les branches extérieures desséchaient sur l'arbre, et que l'esprit se retirait déplus en plus des formes mortes. Rome elle-même n'était, pour ainsi dire , plus à Rome; elle se retrempait dans la vie du désert ; elle puisait aux sources cachées du monachisme la force dont la papauté sentait le besoin pour reparaitre avec une nouvelle puissance au faite des choses humaines, pour diriger les conseils des rois et les progrès des peuples, pour présider à la civilisation générale du monde.

La tenue des chapitres de Cîteaux décelait d'ailleurs le fait immense d'une hiérarchie et d'une puissante organisation introduite dans le vaste développement de la vie monastique. Toute l'Eglise se trouvait enveloppée d'un vivant réseau dont tous les fils aboutissaient au foyer mystique de ^Cîteaux. De ce foyer, jaillissait , comme de la profondeur du cœur , le sang qui restaure la forme et renouvelle tout le corps. Ce fut sous l'action immédiate de cet esprit nouveau, et grâce à l'imposante hiérarchie qui vint étayer l'édifice croulant du clergé séculier, que l'unité catholique subsista forte et intacte à l'heure où elle dut subir ses épreuves.

Si on veut avoir une idée de la piété grave et vivifiante que nourrissait dans son sein le puissant ordre de Cîteaux , * Quasi unus ex eis... (Annal. , Cist,, t. II, p. 104).

406 MISTOIRE

il faut lire les paroles que le pape Eugène adressa aux abbés composant le chapitre général. Nous ne craindrons point les longueurs en citant quelques passages si propres à édifier la piété chrétienne. Ce fut un an après sa visite à Cîtcaux que le Pontife écrivit au chapitre la lettre qu'on va lire :

» Nous aurions bien désiré , mes trcs-chers fils, pouvoir » nous retrouver en personne à votre sainte assemblée . » afin que, n'ayant tous ensemble qu'un même esprit qui » nous lie et nous unit étroitement les uns avec les autres, » nous puissions aussi , dans un même accord;, traiter des » moyens de nous avancer dans la vertu , et de nous rendre » dignes de cette joie divine que l'Esprit-Saint répand dans » lésâmes. Mais étant, par l'ordre de la Providence , appli- » que à conduire le vaisseau de l'Eglise au milieu de cette » mer du monde, sur laquelle nous sommes agités par les y> flots et les tempêtes qui nous assaillent de tous côtés ; et » les obligations attachées à notre poste nous tenant telle- » ment liés, que nous sommes forcés de faire le contraire de » ce que nous voudrions, et que nous n'avons pas la liberté » de retourner auprès de vous , comme nous le souhaite- » rions ; nous ne pouvons faire autre chose que de nous » rendre présents au milieu de vous par le ministère de nos » lettres , et d'assister à votre vénérable assemblée par la » disposition de notre cœur, et par la dileclion que nous » TOUS portons; vous conjurant et vous suppliant, au nom » de la charité , de vous unir en esprit avec nous , et d'im- » plorer pour nous la grâce du Tout-Puissant. Car dans la > situation où nous sommes, élevés au sommet de la mon- » tagne , battus de tous cotés par des vents impétueux, nous » espérons cependant nous maintenir , si nous sommes as- » sistés du secours de vos prières...

» Ne perdez jamais de vue les anciens pères qui ont fondé »> votre saint ordre ; et considérez de quelle manière , après » avoir quitté le monde et méprisé tout ce qu'il oftVe , ils » ont laissé aux morts le soin d'ensevelir leurs morts , et se » sont retirés dans lu solitude pour s'attacher avec Marie » aux pieds de Jésus-Christ, afin de recevoir la manne cé- )) leste avec d'autant plus d'abondance qu'ils s'étaient plus » éloignés de l'Egypte... L'éclat et la lumière qu'ils ont » jetés de tous côtés se sont répandus sur tout le corps de

» l'Eglise ; et leurs paroles ont rempli les vases de la veuve » de Sarepta de ce peu d'huile qui lui pouvait encore res- » ter. En effet , ils ont reçu les prémices de l'Esprit, et cette » huile divine qui pénétrait leurs cœurs est venue jusqu'à » nous. C'est ce qui vous oblige à ne point dégénérer de » leurs vertus , afin que vous soyez dans les branches ce » qu'ils ont été dans la tige , et qu'ayant reçu d'eux les se- » menées de la vie , vous portiez les mêmes fruits qu'ils ont » portés.

» Vous voyez de quelle sorte ceux qui ont laissé éteindre )> leurs lampes désirent que vous leur donniez de votre » huile, et avec quelle ardeur les enfants du siècle revenant » à eux-mêmes , après avoir croupi comme des bêtes dans » leur ordure, souhaitent de se mettre sous votre direction » et d'être assistés de vos prières... Mais comme vous n'avez » rien que vous n'ayez reçu, conservez de grands sentiments » de la bonté de Dieu, et ayez-en de vils et de bas de vous- » mêmes, afin que vous puissiez marcher sur les pas de » celui qui vous ordonne de vous regarder comme des ser- » viteurs inutiles, après que vous vous serez acquittés de :> tous vos devoirs. Car si vous avez reçu le don des langues, » la grâce de guérir les maladies , la connaissance des cho- » ses à venir ; si vos paroles sont pleines d'onction ; si elles » sont plus édifiantes et plus agréables que les senteurs » les plus excellentes , si le monde a du respect et de » la vénération pour vous , et court après l'odeur de vos » parfums; tout cela ne vient pas de vous, mais c'est l'œuvre » de celui qui a dit : Mon Père depuis le commencement du » monde ne cesse point d'agir et de produire ces grâces en » vous ^ »

Nous voudrions encore , pour l'édification des lecteurs , donner en entier la réponse à celte lettre , faite par saint Bernard , au nom du chapitre de Cileaux. Mais en voici seulement les premières paroles : « La voix delà tourterelle » s'est fait entendre dans notre assemblée, et notre cœur en » a été rempli de consolai ion et d'allégresse. Certes, les » paroles que vous nous adressez sont des paroles pures, » vives, sages et toutes brûlantes de ce feu divin qui con- » sume votre cœur ; elles respirent un esprit de vie , un

* Inter Ep.S, Beni., éd. Mab. cpist. CCCLXXXIV.

4()8 HisTOinE

» esprit ardent , un esprit qui tonne, qui reprend, qui en- » flumnie ; c'est le gage de l'amour que vous nous porte/ ; » amour de jalousie, mais de jalousie selon Dieu... ' »

Oh! qu'une telle correspondance, à la fois si grave et si douce, exprime bien l'esprit du christianisme ! C'est à Citeaux que cet esprit évangélique s'était rallumé; et de là, comme d'un vaste foyer , il récliaullait toulc la terre ^.

Eugène m, à son départ de Cîleaux , reprit le chemin de Rome, tandis cjue saint Bernard rentra dans son cloître de Clairvaux. Il était alors à l'apogée de sa gloire. Pierre le Vénérable , qui lui écrivit en ce temps , s'adresse à lui comme à la ferme et liaiile colonne, non-seulcmenl de tous les ordres religieux , mais de toute l'Eglise '. Un autre saint personnage , l'archidiacre de Châlons , l'appelle le grand arbitre des choses divines et humaines , le maître des chrétiens. Je char de l'Eglise , et son conducteur"*. Ses contemporains comparent sa célébrité à celle de Salomon , dont toute la terre désirait voir le visage ^. « Il serait en effet diflicile de se persuader , dit un ancien historien , que le roi d'Israël eût autant conquis l'affection de l'Orient par toute sa gloire, que ce saint abbé n'a conquis celle du monde entier par sa seule humilité. Mais j'ose dire de plus qu'il est très-difficile de trouver dans toutes les histoires qu'un homme , encore vivant , ait été aussi renommé et aussi généralement aimé ,

* Inter Ep. S. Bern., éd. Mab. epist. CCLXXIII. — ^ Cîteaux présente aujourd'hui un triste spectacle; nous avons \isité ce désert au mois d'octobre 1839, et cette visite nous a navré le cœur. L'industrie moderne, plus impitoyable (]ue les vandales de tous les temps passés , a voulu chasser de ces lieux jusqu'au souvenir des cénobites (jui les ont défrichés et sanc(iBés. Sur les ruines de l'abbaye s'élève une sucrerie de betteraves, tombée elle-même en ruines; et une misérable salle de spectacle est à la place de la bibliothèque des moines, peut-être même à la place de leur église ! La cellule de saint Bernard , qui existait encore il y a une vingtaine d'années, a dû lomber devant l'iilililé d'un fourneau! On nous en a montré les décombres. Un château , ou plutôt une maison de plaisance, badigeonnée en jaune, contraste singulièrement avec les pierres tunmlaires et les ossements iju'on foule aux pieds Mous avons examiné les anciens plans de cet enclos immense qui comprenait plus de deux cents hectares, sans compter les parcs, les fermes, les basses-cours et autres dépendances du monastère. A peine si aujourd'hui on peut en reconn;iitre l'emplacenient ; trois villages ont été construits avec ses seuls débris. — 5 Petr. Clun , inter Epist. S. Bern. , epist. CCLXIV. — * Divinarnm et humanarum rerun» maxime arbiter, magister christicolarum , currus Ecclesiao et auriga ejus. Epist. CCCCXXXIII, inter opp. S. Bern. — ^ Vit. S. Bern , lib. III, auct. Gaulrid. , cap. 7, p. 114.

depuis le levant jusqu'au couchant , depuis le seplcnfriou jusqu'au midi. Car sa réputation se répandit dans l'Eglise orientale et dans l'Hybernie où le soleil se couche , vers le midi , dans les provinces les plus reculées de l'Espagne, et vers le nord , dans les îles éloignées du Danemarck et la Suède. De toutes parts, il recevait des lettres: de tous côtés, on lui envoyait des présents ; tout le monde lui demandait sa bénédiction, enfin , comme une vigne abondante , il étendit ses branches sur toute la terre. ^ » Bernard était accablé sous le poids de cette immense réputation , et ne suffisait plus aux affaires de tous genres qui affluaient à Clairvaux. 11 faudrait analyser ici plus de cinq cents lettres qui nous restent de lui, et qui presque toutes ont rapport aux choses religieuses ou politiques dont il eut à s'occuper, pour comprendre sa prodigieuse activité. La nomination ou la déposition des évéques , les besoins de toutes les églises, les questions de doctrine, les différends des princes , la défense des opprimés, les plaintes des peuples , l'arbitrage des procès , la fondation des monastères , en un mot , tous les soins et la solution de toutes espèces de difficultés semblaient remis entre les mains de cet homme extraordinaire. Il gémissait d'être ainsi accablé , et s'en plaignit à Eugène : » Hélas ! lui écrit-il , on dit que c'est moi qui suis pape , » et non pas vous. De tous côtés on recourt à moi et on me » surcharge d'affaires !... Cependant , ajoute-t-il dans une » autre lettre , ma santé s'en va défaillant chaque jour , » et mes forces diminuent de plus en plus ^. »

Le zélé serviteur de Dieu passa toute l'année 114=9 à Clairvaux , consumant le reste de sa précieuse vie au service de l'Église^ et néanmoins se regardant comme un serviteur inutile , comme un pauvre pécheur , comme une fourmi attelée à un cliar^. Il approchait alors de sa soixantième année ; et la faiblesse de son corps , jointe à l'attrait céleste qui , nuit et jour , le faisait tendre et soupirer vers la sublime patrie, lui donnait le pressentiment de sa fin prochaine. Il désirait, comme saint Paul , la dissolution de sa demeure terrestre , pour consommer sou union avec Jésus-Christ.

* Vit. S. Bern., lib. III, auct. Gaufrîd., cap. 7, p. 1 14. — 2 Epist. CCXXXIX et CCLXX. « Aiunt non vos essePapani, sed me; et uiidiipic ad me coniluuiit qui habent negotia. » — ' l'ormica ptauitruin trahens. (Ep. CCLXX).

410 HisTomi:

Mills une grande cl dernière éi)ieiiv<î lui était réservée. 11 fallait jpour que son immolation fût complète , qu'il offrit sa gloire en holocauste ; et qu'après avoir l'épandu sur la terre les bienfaits du ciel , il recueillit , à l'exemple du divin Maître , l'opprobre et l'ingralitude des hommes. Au moment où sa renommée brillait du plus vif éclat , elle s'enveloppa tout à coup d'un nuage obscur , et le grand homme qui tout à l'heure était l'idole des peuples , l'oracle de l'Eglise , l'arbitre des choses divines et humaines , passa aux yeux du monde pour un imposteur et un faux prophète *. Les sinistres nouvelles de la Terre-Sainte produisirent ce soudain renversement de l'opinion publique. On apprit l'iraprévoyable issue de la croisade ; et ce grand désastre retomba de tout son poids sur l'abbé de Clairvaux. C'était lui qui avait provoqué la guerre sainte ; c'était lui qui l'avait précliée , qui l'avait cautionnée , pour ainsi dire , par ses prodiges et ses miracles : c'était donc lui qui avait perdu la France et l'Allemagne , qui était la première cause de la destruction des armées chrétiennes. On l'accusa hautement d'avoir compromis l'Eglise ; et enfin , les rumeurs grossissant chaque jour , on lui appliqua les paroles que les Juifs disaient de Moïse : Il les a fait sortir de l'Egypte par nise , afin de les faire mourir de faim dans le désert '^.

Ce formidable murmure de toute la chrétienté n'ébranla point la paix intérieure de saint Dcrnard. Sa conscience calme et sereine lui rendait le témoignage , qu'en ces graves circonstances il n'avait agi que par l'ordre de Dieu et du Saint-Siège. Ce fut donc entre les mains de Dieu qu'il remit avec conliance le soin de sa personne et de sa réputation ; et nous verrons bientôt quelle fut sa conduite au milieu des outrages qu'il eut à subir. Mais le scandale public ne pesait pas seul sur le cœur de Bernard ; ce n'était là qu'une partie des tribulations destinées à purifier son ame. D'autres peines, des blessures plus incisives, des chagrins plus intimes et plus brûlants se mêlèrent à son calice et l'abreuvèrent d'amertume. 11 fallait, à l'imitation de l'IIomme-Dieu, dont il suivit les traces depuis son enfance, qu'avant de mourir il avalât ce calice jusipi'à la lie.

• Vita s. Berii., lib. IV, cap. i. ~ '^ Exod. , XXXII.

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