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DE LA CHARITÉ

L'Eglise, ma chère sœur, chargée, par son divin chef, de nous transmettre les préceptes évangéliques , nous enseigne non-seulement la charité , mais encore les divers caractères de la charité. Elle nous apprend qu'il ne faut pas aimer, même les choses bonnes en elles-mêmes , d'un égal amour; que, suivant ce qu'elles sont, elles demandent de nous plus ou moins d'aflection , et que ce n'est pas avoir la science entière et achevée de nos devoirs, que d'ea ignorer l'ordre et la juste mesine. Si nous manquons d'amour pour les choses qui en sont dignes, si nous nous attachons à celles qui ne le méritent pas, il y a désordre dans notre charité. Si nous ainn)ns trop ce (pii est nn)ins aimable, si nous n'aimons pas assez ce qui devrait être aimé davantage, il y a désordre encore dans notre charité. La charité bien ordonnéy veut <pie nous aimions Dieu par-dessus tontes choses; elle veut que nous l'aimions de tout notre cœur, de tout notre esprit, de toute notre volonté; que celui-là seul occupe nos pensées, quijest le piincijjc de toutes nos [lensées; en un mot, tpi'il remplisse toute notre vie, et ([ue , nous laissant empoitcr à la douce vit)lence de cet amour sans bornes , nous lui rapportions tous les mouvements et toutes les affections de notre âme.

Très-chère sœur, pnistiue Dieu est le souverain bien , est-il (juelque chose do plus juste cpie do l'aimer en tout, que de l'aimer sur toutes choses? Dans l'amour du Bien parfait est la parfaite béatitude : la mesure de notre félicité sera donc celle do notre amour, pnistju'on ne peut aimer Dieu sans être véritablement bon, ni être bon sans être véritablement heureux. • L'amour, dit

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le Siige dans le divin cantique, est fort comme la mort *. » II dit vrai ; car, de même que la mort arrache l'âme avec \io!encc pour la séparer du corps, de même l'amour de Dien , avec une force invincible , retire l'homme tout entier du monde , et éteint en lui l'attachement aux biens périssables. Oui , la force de l'amour est aussi grande (jue celle de Ja mort; et la victoire qu'il remporte sur nos vices ne se fait pas moins sentir à toutes les facultés de notre âme , que la mort à notre corps , lorsqu'elle le pénètre dans toutes ses parties.

Dieu mérite d'être aimé pour l'amour de lui-même , parce qu'il est souverainement bon et le créateur de toules choses. C'est aussi ce que nous apprend la charité : aimez Dieu , nous dit-elle , pour l'amour de Dieu même , et le prochain pour l'amour de Dieu. Hemarciuez que d'abord elle nous ord(Hme de chercher Dieu en tout, de le préférer à tout; qu'ensuite elle nous fait chercher et aimer le prochain, dans Dieu lui-même, qui est la source de tous les biens.

De là les deux lois de la charité : Tune regarde l'amour de Dieu , et c'est la principale; l'autre, qu'on peut considérer conmie une imap,e de la première, regarde le prochain. Que veut dire celle-ci, en nous ordonnant d'aimer ce prochain comme nous-mêmes^? 11 me semble que, dans cet amour, elle veut que nous nous proposions une fin toute semblable à celle que nous avons en nous aimant nous-mêmes ; c'est-à-dire , que nous lui désirions, connue à nous, une bonne vie en ce monde, et, dans l'autre, ie bonheur d'une vie éternelle. Dans le prochain, nous devons aimer ses vertus et non ses vices; autrement ce serait le haïr et non l'aimer. N'avez-vous point de charité pour votre frère que vous voyez devant vous? je doute alors que vous en ayez pour Dieu que ■vous ne voyez pas. C'est donc pour nous une obligation de nous eutre-ainier ; et Dieu, qui nous l'ordonne , est la source de cet auiour fraternel; il en est le principe et la fin. Si nous sommes sans amour pour nos frères, qui sont, pour les yeux du corps , des objets visibles et manifestes, c'est bien vainement que nous cherchons, des yeux de l'âme, Dieu et la charité : ni l'un ni l'autre n'habite avec nous. L'un ne peut y être, si l'autre ne s'y trouve pas; car Dieu et la charité sont une même chose

Nous sommes dans l'obligation de chérir nos parents, s'ils sont gens de bien et serviteurs de Dieu : s'ils ne le sont pas, nous devons plus d'affection aux étrangers en qui nous rencontrons ces saintes dispositions , les liens de la nature n'étant pas aussi forts que ceux de la grâce, et le sang c[ui coule dans nos veines nous devant être moins cher que le précieux sang de Jéscs-Ciirist. C'est donc aux fidèles qu'appartient exclusivement notre cœur, et nous devons partager avec eux tous ses mouvements et ses affections ; mais comme il est impossible que nous puissions également profiter à tous , nous réserverons particulièrement notre zèle pour ceux que le temps, le lieu, et mille autres circonstances, sembleront recommander davantage à nos soins; et nous souhaiterons en même temps à tous d'arriver au vepos de la vie éternelle ,' parce que la charité, dans ses vives ardeurs, embrasse le salut de tous les hommes. Quant aux œuvres de miséricorde , nous ferons eri sorte dé les dispenser avec une juste mesure , donnant plus ou moins , selon les nécessités de chacun. C'est ainsi , ma chère soeur, que, g.a-dant avec prudence l'ordre de la vraie et parfaite charité, nous arriverons infailliblement au port du salut éternel.

Ce n'est pas tout : pour l'amour de Dieu, nous devons encore aimer nos ennemis. « Aimez vos ennemis , nous dit l'Evangile ; faites du bien à ceux qui

1 Cant. VIII, 6. — ïïatt. XIX, 19.

n VOUS liiiïssei'.l ; prie/, pour ceux qui vous perscculenl : afin que vous soyci • vériliililenieut les iMil'uits de votre Père tpii est dans les cieux *.

Ceux-là donc ii'uiinciit point Dieu , (pii liaïssent les honiiiies ; de même ceux ipii ne (gardent i)as ses coniniandements ne l'aiment point. La charité est lu source de toutes les vertus ; elle seule leur donne la vie , (it, sans elle, c'est vainement (pie nous les cidlivons : toutes nos œuvres seront des œuvres mortes. Je répéterai ici ce (]uo j'ai di'jà dit : Uieu lui-nièine et la charité sont une même chose.

Là où ne réf;ue [)as la ciiarité , dominent les passions et les convoitises de l.i chair. Le (lambeau de la foi, s'il n'est ailomé au feu do la charité, ne suOira point pour nous conduire au séjour de l'éternelle hi;atituile; ipii n'aiine pas Dieu, ne se peut aimer soi-même Point do vertus véritables sans la charité : avec la charité naissent en nous toutes les perfections qui peuvent être le partage d'une simple créature.

Unissez-vous donc , chère sœur, à Jkscs -Christ , par les liens très-doux de la charité, et ne cessez ])oiiit d'entretenir dans votre âme les saintes flammes de son chaste amour. Rt'n;ardez d'un œil de mépris toutes les beautés de ce monde visible, tous ses vains amusements; soupirez ajirès l'heureux moment qui, vous délivrant de cet exil où vous lan;;uissez , de cette prison où vous êtes ci'ptive, vous réunira au clicr objet de tous vos désirs, *ile toutes vos pensées, de toutes vos sollicitudes. Ecoutez , ma sœur si pieuse et si sage, les paroles de ce céleste époux : » Ceux qui m'aiment, dit-il , mon Père les aimeia; je les aimerai aussi, » et je me ferai voir à eux -. ■> Aimons donc Jéscs , chère sœur, pendant que nous sommes encore en cette vie, si nous voulons être, dans la vie éternelle, l'éternel objet de l'amour de notre Père.

DE L'EXEIPLE DES SAI7ÏTS.

L'exemple des saints contribue merveilleusement à relever Te couroj;e des pécheurs , et à fortifier la patience des justes. Par leurs chutes et par leurs pénitences , nous apprenons à ne nous jamais laisser aller au désespoir, quelque grande que soit la multitude de nos fautes ; et nous prenions cette confiance, que la même main (pii les a tires du précipice est prête à nous donner son secours, si nous l'inijdorons avec humilité; que, même après avoir perdu la grâce de notre Dieu , nous ne devons pas perdre l'espérance , nous souvi;nant que sa bonté , (pii est infinie, peut réparer en un moment tous les maux de notre âme, qui semblaient devoir être à jamais irréparables. Nous avons aussi sous les yeux les images de leuis vertus, où nous pouvons trouver d'admirables modèles. En marchant dans les voies où no\is ont précédés de tel.s guides, nous ne saurions nous égarer; et, connue le ciel est le terme du voyage (pi'ils ont entrcpiis sur la terre, nous n'avons point d'excuse, si nous venons à nous perdre , piurr avoir dévié de la routs qu'ils nous ont tracée.

Ces serviteurs de Lieu, étant comme nous, passagers dans cet exil de la vie, n'ont voulu y prendre aucun repos; mais continuant toujours de marchera grands pas , ils n'ont pas cessi- un seul instant de se sanetilier par la pratiipie des bonnes œuvres, par les veilles, ]iar les jeûnes, par les aumônes. A quelques extrémités (pi'ils aient été réduits dans les persécutions , dans les maladies, au milieu des travaux, on ne les a jamais vus se relâcher en rien de leur continence, île leur douceur, de leur patience, de leur piété. Us ont cru (jue ,

1 Matt. V , 44 , 45, — 2 jyiuin. XI V, 2 1 .

poui- obtenir le ciel , il fuilaît. abanilomier la terre ; que les richesses du siècle étant presque toutes cachées au fond de quelque «bîme, il était difficile , eu les cherchant, d'éviter de se perdre : qu'il convenait de fouler aux pieds cette fange de biens périssables , pour porter tous nos vœux vers les véritables liiens qui sont au-dessus de nos tètes ; que la terre ne nous a été donnée que comme un lieu de passage, et que le ciel est notre patrie.

Telle a été , dans ces grands personnages , la délicatesse de leur conscience, que non-seulement ils n ont pas cru que ce fût assez d'éviter les haines, les «juerelles , la colère , la vaine gloire , l'envie, l'incontinence, et tous les péchés semblables, qui sont les plaies mortelles de l'âme; mais qu'ils ont encore eu soin d'enchaîner en quelque sorte tous leurs sens , de soumettre à la règle les moindres actions de leur esprit , et jusqu'aux ]>!u9 légers mouvements du corps qui pouvaient troubler cette conscience si timide, et en altérer, en la moindre cliose, la pureté vrainientangélique. Ils veillaient également sur le cori)3 et sur l'âme : sur l'âme , pour la purger de tous ses vices; sur le corps, pour dompter ses appétits , se souvenant de cette parole de saint Paid : « Si vous vivei selon » la chair, vous mourrez *. » Et en effet, par la mortification de la chair, les péchés sont elïacés, les vices étouifés , et en même temps s'éteignent tous les mauvais désirs.

Si nous voulons entrer un jour en communauté avec les saints, que leur vie soit donc continuellement le modèle de la nôtre. Ayant sous les yeux l'image de si hautes vertus, serions-nous désormais excusables de mal vivre ? Et la loi de Dieu, qui est imposée également à tous les hommes, s'auimaiit en quelque sorte pour nous , par l'exemple d'aussi grands personnages , ne doit-elle pas non-seulement nous inviter, mais encore nous contraindre à bien faire? S'il est vrai que nous nous laissons cpielquefois entraîner par l'exemple des méchants, trouverons-ïîous assez de force pour résister à celui des bons; et, trop faciles à céder au mal, ne nous montrerons-nous rebelles et diliiciles que pour le bien?

Demandons à Dieu , ma chère sœur, que les vertus si éclatantes des Saints ne deviennent pas notre propre condamnation. Certes, nous serions moins criminels , si Dieu lui-même ne nous avait accordé tant de lumières vivantes pour éclairer notre route ; et nous ne pouvons douter que , selon que nous aurons imité ou dédaigné de suivre de si grands exemples qu'il s'était plu à nous mettre sous les yeux , ou nous partagerons dans l'autre vie la couronne qu'ont méritée ces fidèles imitateurs de Jésus-Christ , ou nous nous trouverons sans défense devant le tribunal de son éteiT.elle justice.

Je le prie de toute l'ardeur de mon âme que , de sa main puissante, il imprime profondément ditns votre cœur l'imago des vertus qui se sont manifestées sur la terre : l'humilité de Jésus-Christ, la ferveur de saint Pierre, l'amour de saint Jean, l'obéissance d'Abraham, la patience d'Isaac , la constance de Jacob, la chasteté de Joseph, la douceur de Moïse, la générosité de Josué, la clémence de Samuel, la miséiicorde de David, la continence de Daniel; en un mot, que tout ce qu'il y a déplus parfait dans les vertus des Saints devienne l'ornement de votre âme , afin que vous puissiez obtenir une part à toutes leurs couronnes. Considérez, tous les jours de votre vie , ce qu'ils ont fait pour plaire à Dieu , avec quelle soumission , quelle fermeté , quelles austérités ils ont marché danè ses voies. Suivons donc le chemin qu'ils nous ont frayé ; cherchons attentivement les traces qu'ils ont laissées de leur passage ,

* Rom. VIII, 13,

400 APPEÏNDICE.

menant, comme eux, ime vie luborieiise , innocente, et évitant, après eux, tous Ifs piéïïes et toutes les sédnctions de ce monde.

Si vous vous trouveï dans une position telle que l'on ait les yeux sur vous, et <|ue vos actions puissent servir d'exemple aux autres, rendtix-Ies si saintes, et donnez-leur un tel éclat , qu'elles ijistruisent et t'ililient tous ceux sur lestpiels vous aurez reçu l'autorité. Celui ipii cache sa bonne vie est semblable à im feu (pii brûle obscurément sous la cendre ; ceux, au contraire, qui animent les autres à la vertu , et jiar leur vie et par Ions discours , sotil des lampes ardentes qui dardent à la fois lumière et cbalem'. C'est ù ceux-là (jue parle le Sauveur, lorsrpi'il dit : o Que votre lumière éclate aux yeux des hommes, afin » qu'ils soient témoins de vos bonnes actions, et (pi'ils rendent gloire à votre » Père (pii est dans les cieux '. »

Cependant , f;ardez-vous bien de vous attribuer aucune part de cette gloire; car elle appartient tout entière à ce Père tout-puissant, de (jui procède tout ce ((ue vous avez de bon ; et si les bonmies applaudissent ii l'action (pii est visible à leurs yeux, faites que Dieu soit plus satisfait encore de l'intention qui ne paraît pas. Me résumant enfin sur tout ce que j'ai dit, je vous exhorte de nouveau à vous proposer sans cesse l'exempla des Saints, dans vos actions, dans vos paroles , dans vos pensées : ce sont nos maîtres , il faut apprendre à leur école ; ce sont nos frères , il faut leur ressembler ; ce sont nos pères , il faut les imiter. Que leur vie soit le modèle de la nôtre ; que leurs admirables leçons ne soient pas un jour pour nous un sujet de confusion ; et ne nous exposons pas au repentir tardif d'avoir dédaijné de suivre des j^uides si aimables et si sûrs. Si voas les imitez , les méchants eux-mêmes seront contraints de rendre de vous bon témoignage, et vous joindrez ainsi à tant d'avantages que vous en am-ez retirés, celui d'une boime réputation; car l'opinion des hommes, bien qu'elle ne s'accorde pas toujours avec celle de Dieu, ne doit pas être méprisée. Souvent il a été fâcbeux, pour des gens de bien , d'avoir perdu, même injustement, l'honneur qu'ils avaient acquis dans le monde : vous le devez donc conserver , autant qu'il est en vous, pour l'intérêt et la gloire de Dieu, et mettre tous vos soins à empêcher que votre réputation ne soit flétrie.

Chère sœur que j'aime , j'espère qu'après avoir vécu sur la terre, en union avec vous , dans les liens d'une amitié tendre et spirituelle ; oui , j'espère aussi n'en être point séparé pendant l'éternité. Ainsi soit-il.

* Matt. V, 16.

EPITAPIIES.

Parmi plusieurs cpiiaphes du saint, il en es! deux qui nous paraissent dignes d'èlro conservées. La première est attribuée à Adam, chanoine régulier de Saint' Victor de Paris. La seconde se trouve dans les œuvres do Philippe, moine du couvent de Bonne-Espérance , pay. 802.

Ecce latet Clarœvallis claiissîmus abbas,

Qui summis suramus , si sibi parvus erat. Religionis apex, lux mundl , laus monachorum

rios cleiij legis sanctio, juvis anior, Insti'uctus, velox, sublimis, pauper, abundans,

Aitibus , ingénia, sanguine, veste, bonis. Dura, malum, cunctos tulit, horrult, œdificavit :

Vana, Deum, requiem, sprevit, arua\it, habet.

Sous cette pierre obscure repose l'illustre abbé de Clairvaux,

Grand dans les plus grandes choses , il ne fut petit qu'à ses propres yeio.

Prince de l'Eglise , lumière du monde, gloire des religieux, Fleur du clergé, appui des lois, défenseur du droit.

Profond par sa doctrine, vif et sublime par son esprit,

Ce pauvre volontaire fut riche de tous les dons , Pùche par ses talents , par son génie , par sa naissance, Par sa beauté , par ses actions.

Austère et raortiflé , ennemi du vice , modèle en toutes choses , Il méprisa la vanité , n'aima que Dieu Et trouva ainsi l'éternel repos.

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