CHAPITRE V
Vie commune ù Châtillon. — Adieux à la maison paternelle. — Convereion de
Nivard.
Le séjour de Chàtillon semble avoir été choisi par la sainte compagnie de Bernard, parce que là se trouvait l'élite des jeunes gens de la province * ; c'était là aussi que Bernard avait passé ses plu-s belles années, et il y possédait de nombreux amis , anciens compagnons de ses études , et témoins de ses succès.
Cependant , dès qu'ils furent réunis dans une maison appartenant à l'un deux, Bernard s'appliqua à en régler la discipline intérieure, selon l'esprit de l'Evangile; et d'abord son zèle se porta sur lui-môme , afin de se dépouiller du vieil homme et de servir d'exemple , en toutes choses , à ceux qu'il avait enfantés à Jésus-Christ. 11 s'efforça de se rendre parfait dans sa voie, s'élevant de plus en plus audessus de la sensualité, et ne cessant de combattre la concupiscence et de briser toutes les forces de la chair. La méditation des souffrances de Jésus-Christ était son exercice continuel. Il comparait cet exercice au bouquet de myrrhe que l'épouse du Cantique recueillait avec une pieuse sollicitude pour le placer dans son sein. Voici comment il s'exprime sur ce sujet ; « Pour moi , mes frères , dès le » commencement de ma conversion , voyant que je man- » quais de vertus , je me suis approprié ce bouquet de » myrrhe, composé de toutes les douleurs et des amertumes » de mon Sauveur : des privations qu'il a souffertes dans » son enfance, des travaux qu'il a endurés dans ses prédi- » cations, des fatigues qu'il a supportées dans ses voyages, B des veilles dans ses ori^isons , des tentations dans son » jeûne , des larmes dans sa compassion , îles pièges qu'on » lui dressait dans ses paroles, des périls parmi ses faux ï frères, des outrages, des crachais, des soulïlets , des
* Guill., I. I,cap. 3,n. 15.
> moqueries, des insultes, des clous, enfin des douleurs » de toutes espèces qu'il a subies pour le salut des hom- » mes... J'ai trouvé que la sagesse consistait à méditer ces
> choses , et j'ai reconnu que là seul était la perfection de » la justice, la plénitude de la science, les richesses du » salut et l'abondance des mérites; c'est là ce qui me relève » dans l'abattement, me modère dans le succès, et me fait » marcher avec sécurité dans le chemin royal entre les biens » et les maux de cette vie, écartant de part et d'autre les » périls dont je suis menacé... C'est ce qui fait aussi que j'ai » toujours ces choses dans la bouche, comme vous le savez; » et que je les ai toujours dans le cœur, comme Dieu le » sait ; elles sont encore habituelles dans mes écrits, comme » chacun peut le voir; et la plus sublime philosophie que » j'aie en ce monde, c'est de savoir Jésus, et Jésus crucifié *. »
Cette philosophie divine, en même temps qu'elle illuminait son intelligence et rayonnait dans sa parole , se réalisait dans tous les actes de sa vie; en sorte qu'il pouvait dire, comme saint Paul, à ceux qu'il conduisait : « Mes frères, » soyez mes imitateurs, je vous en conjure, comme je le I suis moi-même de Jésus-Christ ^. »
Aussi toutes les âmes nobles qui s'étaient groupées autour de lui, marchaient à l'envi sur les traces d'un tel maître, oubliant les délicatesses du monde pour se dégager de l'esclavage des sens ; pratiquant des austérités rigoureuses pour assujettir le corps à l'esprit , et s'inmiolant chaque jour comme des hosties vivantes destinées au sacrifice. Bernard les soutenait par saparole ferme et douce ; il les encourageait selon leurs besoins, les éclairait de son expérience, compatissait à leurs faiblesses et leur donnait les conseils nécessaires à leur avancement et à leur persévérance. Ses réprimandes même étaient entremêlées de tant de bonté et d'amour, qu'elles excitaient à la fois le repentir et la reconnaissance, sans jamais provoquer le murmure. Il savait d'ailleurs, par les expériences qu'il avait faites, quelles espèces de tentations attaquent ceux qui se donnent à Dieu ; il les prémunissait contre la vaine gloire , et surtout contre le découragement trop ordinaire à ceux qui ne font qu'entrer dans la voie , et qui , déjà sevrés de consolations hu-
1 Sera». XIIII, in Cant. cantic. — « I. Cor,, IV, 16.
32 IllSTOlUli
iiKiincs, ne sont pas encore parvenus au degré où l'on goûte des jouissances plus pures. « Tous , tant que nous sommes , » qui avons été convertis au Seigneur , disait-il , nous » éprouvons en nous-mêmes et nous reconnaissons la vérité » de cette parole des saintes Ecritures : Mon fils, quand lu ï entreras au service de Dieu, demeure ferme dans la justice et » dans la crainte et -prépare ton âme a la tenlation *. Or, la » première chose qui nous attaque au commencement de » notre conversion , selon l'expérience commune à tout le » monde , c'est l'appréhension que nous cause l'imago » effrayante de la vie étroite que nous embrassons , et à la- » quelle nous ne sommes point habitués.... Nous ne voyons » point alors que les souffrances de la vie présente ne méritent » point d'entrer en comparaison avec la gloire que Dieu doit un » jour manifester en nous ^ : et nous craignons de souffrir des » maux certains pour des biens dont nous n'avons point en- » core l'évidence. Il faut donc que ceux qui entrent en reli- » gion veillent et prient pour surmonter cette première teni> tation , de peur qu'étant abattus par le découragement de » l'esprit et par les frayeurs dont ils sont assaillis , ils ne » viennent (ce qu'à Dieu ne plaise !) à se désister du bien » qu'ils avaient commencé. Mais, après avoir vaincu cette » première tentation, il faut encore nous précautionner » contre celle des louanges humaines qui exaltent la vie ver- » tueuse à laquelle nous nous sommes engagés... Efforcez- » vous, mes frères, à l'exemple du Sauveur, de vous élever » au-dessus de ces choses ^. »
Telles sont les instructions fortes et salutaires que Bernard rappelait souvent à l'esprit de ceux qui marchaient sous sa direction ; et ainsi , comme un guide plein de vigilance, il leur aplanissait la voie étroite du salut , en écartait les obstacles , et les prémunissait contre les périls qui se trouvent principalement à l'entrée de cette voie. Ces soins d'une culture vraiment évangélique portèrent leurs fruits. On vit alors l'étonnant prodige que la foi chrétienne seule peut produire, sans que la magie du monde ail jamais pu
* Fili accedens ad ser\Uutem Dei, sla in justitià, et timoré, et praapara animam tuam ad tentationem. ( Eccli. II, 1 ), — ~ Existimo enim quod non sunt condignae passiones hujus temporis ad futuram gloriam qu» reveinbitur in nobis. (Rom. VIII, 18). —3 Sçrra. XXXIII, in Cant.
i'imilcr; prodige perpétuellement nouveau et admirable, et qui cependant, à cause de sa fréquence même, échappe à l'attention du vulgaire comme ces merveilles de la nature dont le spectacle se renouvelle tous les jours sous nos regards distraits ou dédaigneux. On vit des hommes de différents âges, de diverses conditions et positions sociales; des étudiants, des seigneurs, de vieux guerriers ^ des chevaliers habitués à la vie des camps; des jeunes gens nourris dans les délices; des hommes du monde qui jusqu'alors n'avaient connu que la passion de la gloire et des plaisirs; des pauvres et des riches , des savants et des ignorants , des faibles et des puissants , vivre tous d'une seule et même vie ,, et marcher ensemble , sur un même plan , dans un mémo chemin , serrés étroitement les uns contre les autres , comme des brebis innocentes sous la houlette d'un enfant!
0 vous, hommes de nos jours, qui, dans vos généreux pressentiments, rêvez une égalité parfaite; ce que vous cherchez , ce que vous inventez , ce que vous découvrez partiellement , avec tant de labeur ; ce que vous proclamez toujours sans l'avoir jamais pu réaliser , se trouve écrit dans l'Evangile , et a été mille fois réalisé dans l'Eglise ! Considérez une communauté chrétienne, dans sa noble perfection , et voyez s'il est possible de faire mieux !
Ils étaient alors au nombre de trente , et ne formaient qu'une seule âme. L'intérieur de leur habitation , dit le vénérable Guillaume de Saint-Thierry , offrait l'image que l'apôtre saint Paul trace de l'Eglise de Corinthe *. Quiconque entrait dans cette maison se sentait comme investi d'une atmosphère de paix céleste ; et l'émotion qu'il éprouvait était si profonde que , se prosternant le visage contre terre , il rendait gloire à Dieu , et confessait que le Seigneur était véritablement au milieu d'eux. « Etalors, se liant à cette sainte » société, il demeurait dans son sein ; ou bien, s'il se reti- » rait , il allait publiant partout la félicité de ces hommes » bienheureux , et pleurait sa propre infortune ^. »
11 y avait en effet quelque chose d'extraordinaire dans la réunion de ces hommes d'une haute distinction , demeurant encore au milieu du monde , avec l'habit du monde , et offrant le spectacle d'une vie qui n'avait presque plus rien
* I. Cor. , XIV. — 2 GuUl, 1. 1, cap. 3, n. 15, pag. 1084.
d'humain , s'exhalant devant Dieu comme un liolecausle sacré. Tous élaicnt appliqués , sous la conduite de Ucrnard, à îa pratique sérieuse des conseils évangéliques ; ils s'exerçaient au jeûne , aux saintes veilles , à l'oraison du cœur , à la méditation des vérités éternelles , se soutenant les uns les autres par les témoignages réciproques d'une vive et tendre charité. Uernard, au milieu d'eux , bien qu'il fût l'un des plus jeunes , était comme une mère , ou comme l'aîné d'entre ses frères; il les nourrissait d'amour. « Il faut, » disait-il, que le supérieur soit une mère , bien plus qu'un » maître ; et qu'il se fasse aimer plutôt que craindre *. »
Ce sentiment si vrai lui donnait un immense pouvoir sur les siens. Sa parole, expression féconde de son amour, formait la chaîne vivante qui les entrelaçait tous entre eux et les atîachait à son propre cœur. Autour de lui régnait un silence habituel ; mais ce silence n'avait rien de morne ; il était au contraire tout vivant et vibrant d'une angélique éloquence : les vrais sages ont entre eux un langage inconnu au reste des hommes ; communication mystérieuse et substantielle , vive , rapide , sublime, par laquelle les âmes sympathisent , les esprits parlent , les atTeclions s'épanchent , les sentiments se pénètrent , les pensées se découvrent et se révèlent ; langue des anges qui n'est comprise que du Roi des anges, et de ceux qui vivent de la vie des anges. En eux s'ouvre un sens nouveau, le sens intime des choses de l'àme, sens qui est à la fois un œil pur , une oreille chaste, un tact subtil , un goût spirituel et un divin odorat ; ce n'est point l'indomptable organe par lequel , dans un même instant , nous bénissons Dieu notre père , et nous maudissons l'homme fait à son image '^ ; ce n'est point la langue qui se prête à la fois au bien et au mal , à la paix et à îa discorde ; c'est , nous le répétons , un langage propre aux disciples de la Sagesse, à ceux dont il est écrit : « Bienheureux les pacifiques, » parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu ^ ! »
Telle était îa vie religieusement solennelle de Chàtillon. Mais, comme il arrive d'ordinaire, ce petit troupeau choisi ne resta pas longtemps sans être en butte aux divers propos du monde. On avait commencé par les louer jusqu'à l'excès;
* Discitc subdilonini matrcs vos esse tlebcrc , non dominos ; studetc mugis amari quùm metui. Scrm. XXIII. — ^ j^c., cap. 3. — ' Mntllj., V, U.
maintenant on les blâmait hautement; et, selon le rapport d'une chroniquecontemporaine, on les tenaitpour suspects '. Aussi , à peine s'était-il écoulé six mois depuis leur établissement à Chûtillon , que Bernard dut s'occuper définitivement d'une forme de vie régulière et analogue à l'esprit qui animait sa famille spirituelle.
Dans cette grave circonstance, le saint donna une preuve d'humilité qui peut-être surpasse tout ce qu'il fit de plus humble dans la suite de sa vie.
C'était un nsage assez généralement reçu , surtout à cette époque , que les hommes appelés providentiellement au service de Dieu restassent unis dans l'esprit particulier de leur vocation , et constituassent un ordre nouveau dans l'Eglise. Du temps même de saint Bernard , plusieurs hommes apostoliques fondèrent , avec l'approbation du saint Siège , diverses congrégations monastiques , adaptées à l'œuvre spéciale à laquelle ils s'étaient voués. Saint Bruno, persécuté à Reims, s'était retiré en 4086 dans une solitude près de Grenoble , où il commença , avec six compagnons, la célèbre Chartreuse destinée aux âmes contemplatives. Un autre fondateur , compatriote de Bruno et contemporain de Bernard , le pieux Norbert , institua , en l'année 1120, l'ordre des chanoines réguliers de Prémontré, Peu d'années auparavant , saint Robert et saint Jean Gualbert , entourés d'un petit nombre de disciples , constituèrent, dans un but spécial, diverses congrégations dont le développement fut rapide et vaste. En 1116 le bienheureux Piobert d'Arbrisselles fonda l'ordre de Fontevrault, illustre par l'influence qu'il s'est acquise. Huit ans après, en 112<4, saint Etienne et quelques-uns de ses compagnons posèrent les fondements de l'ordre de Grandmont ; enfin un autre Robert, le saint abbé de Molesme , s'était établi , avec ses plus fervents disciples, vers l'an 1 100 , dans les déserts de Citeaux , pour y faire revivre , dans sa pureté primitive , l'antique règle de saint Benoît.
11 est évident que Bernard, entouré d'une nombreuse compagnie , et déjà en réputation de sainteté , pouvait espérer, à l'exemple de tant d'autres fondateurs , de se constituer une existence à part et de vivre en union avec les en-
* Guili., I,cap. 3,n. 16.
36 IIISTOIRE
fants que Dieu lui avait donni'S. Mais telle fiit sa répugnance pour toute espèce de distinction et de prééminence que, par une complète al»néi:;ati()n de lui-même, il préféra s'ensevelir avec ses disciples dans un ordre déjà établi ; et ils choisirent à cet clfet l'ordre de Cîteaux , le plus rigoureux qui existait alors , et où la mortification était si excessive , que, même dans le monde religieux , on n'en parlait qu'en frémissant d'horreur et de compassion '. La congrégation de Cîteaux , comme nous l'avons dit , avait été récemment fondée par saint llobert dans les sombres forêts de Beaune en "Bourgogne ; et à l'époque dont nous parlons, le premier instituteur étant mort , étienne Harding, gentilhomme anglais, se trouvait à sa tête et la gouvernait avec une haute sagesse. Mais , d'un côté , les ravages que causa dans cette maison une maladie qui avait décimé tout le pays ; et , d'une autre part , les rigueurs extrêmes qu'on y pratiquait , en éloignaient tout le monde ; et le digne abbé gémissait de ce délabrement comme une mère stérile qui voit s'éteindre à jamais l'espérance d'une postérité '"*.
C'était là, dans cette maison dépourvue de religieux et de toutes les choses nécessaires à la vie, que saint Bernard résolut de se rendre, et de commencer, en même temps que ses amis, le noviciat de la vie monastique.
Ils achevèrent de régler leurs affaires comme des hommes qui se préparent à la mort; et, après que leurs dispositions furent prises , étant à la veille de leur départ, Bernard et ses frères se rendirent à Fontaines pour dire adieu à leur père et lui demander sa bénédiction paternelle.
Il se passa, dans cette entrevue, une de ces scènes déchirantes que le cœur humain , quelque fort qu'il puisse être , ne saurait supporter qu'une seule fois dans le cours d'une longue vie. Il y avait longtemps que Tecelin suivait avec anxiété les voies de ses enfants ; et, bien qu'il s'attendît à une séparation inévitable, son cœur n'avait pu consommer en lui-même un si grand sacrifice. Perdre en un seul jour cinq fils dont les éminentes qualités avaient fait sa gloire et son bonheur! se voir privé dans ses vieux jours des plus justes espérances de toute sa vie ! c'en était trop pour un
* Villef. I, pag. 32. — ^ Voyez les manuscrits publiés par Horslius. Op. S. Bern., pag. 1084.
vieillard courbé sous le poids de l'âge. « L'appareil de cet adieu , dit un historien , lui saisit le cœur ; il jeta sur eux des yeux presque éteints; sa voix se perdit, et toute sa personne demeura dans une défaillance presque universelle ^» Il y avait là près du père, la jeune Ilombeline qui versait un torrent de larmes ; elle portait à chacun de ses frères une grande affection ; mais dès son enfance , et surtout depuis la mort de sa mère, elle ressentait pour Bernard une confiance plus intime, une tendresse plus expansive. Maintenant, elle le regardait comme l'auteur de la ruine de sa maison et de son avenir ; et , d'un ton où perçaient à la fois le dépit, l'amour, la colère, le respect, l'espérance, elle suppliait Bernard de suspendre ses projets; elle le conjurait d'avoir égard aux cheveux blancs d'un père, à l'abandonnement où il laissait le plus jeune de ses frères; et enfin d'avoir pitié d'une faible sœur qu'il avait tant aimée et qui bientôt se trouverait seule et sans appui.
Bernard posséda son ûme au milieu des tourments de cette cruelle épreuve. Dieu seul , le Dieu qui habitait dans cette âme aimante, put lui donner la force surhumaine de consommer le sacrifice, selon la parole de Jésus-Christ : « Que celui qui veut me suivre se renonce lui-même ; qu'il s prenne sa croix et me suive ^! Et quiconque aura quitté à » cause de moi sa maison , ou ses frères , ou ses sœurs, ou » son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou s ses terres, en obtiendra le centuple et possédera la vie » éternelle ^. »
Les fils de Tecelin reçurent la bénédiction paternelle, et se retirèrent....
Hâtons-nous cependant de le dire , et devançons , pour la consolation du lecteur , le cours des événements.
Le vieux Tecelin , vers la fin de sa vie , rejoignit ses fils , et mourut plein de jours dans les bras de saint Bernard.
Et ainsi, pour un sacrifice momentané, accompli dans la courte période de leur existence terrestre , les voilà tous inséparablement unis dans l'éternité!
Bernard , en s'éloignant des lieux où sa présence venait de faire éclater une si vive douleur, échappa aux dangers d'un attendrissement funeste aux grandes âmes. Mais à son
* GuiU. apud Sutium. — 2 Matth,, XVI ,24.-3 idem. , XIX , 20.
père était réservé un dernier coup de foudre qui, visiblement dirigé par la main de la Providence , dut lui ouvrir les yeux sur l'irrévocable destinée de sa famille. En sortant du château de Fontaines, les fils de Tecelin aperçurent leur plus jeune frère qui jouait sur la place avec d'autres enfants de son âge. Alors Guido, l'ainédc tous, lui dit en l'embrassant : « IMon petit frère Nivard , vois-tu ce château et ces » terres; eh bien! tout cela*te reviendra, à toi seul. — » Quoi ! répondit l'enfant avec un sentiment qui ne tenait » point de l'enfance; quoi ! vous prenez pour vous le ciel et j> vous me laissez la terre? Ce partage n'est point égal*. » Depuis ce moment le jeune Nivard ne put être retenu ni par son père, ni par ses parents, ni par aucune influence humaine. 11 rejoignit saint Bernard; et celui-ci, avec ses frères et ses compagnons , au nombre de trente , se mit en route pour Cîteaux.
Ils partirent tous ensemble à pied, sous la conduite du pasteur bien-aimô qui marchait à leur tête.
C'était en l'année 1113.
CIIAPITRi: TI.
Origine de l'ordre de Cîteaux. — Révélation touchant son nTenir. — Arrivée de saint Bernard au monastère.
Les ordres religieux , qui se succèdent sur la terre permanente de l'Eglise, sont assujettis, dans le cours de leur développement, aux lois qui président à toutes les existences de la nature. Semences faibles et imperceptibles à leur origine, ces institutions croissent, fleurissent et fructifient; puis elles décroissent , se décolorent et tombent. Mais elles ont produit un fruit qui contient la semence d'une germination nouvelle, et qui sort vigoureux de son enveloppe usée pour reproduire son intarissable espèce.
C'est ainsi que l'ordre de Saint-Benoît, divinement institué sur le mont Cassin , dans le sixième siècle , s'est propagé, à travers des transformations successives, jusqu'à nos
* Guin,,I. I,Cap. 3,n. 17.
jours , se dépouillant , à chaque nouvelle phase , de ses formes caduques pour revivre sous d'autres formes , analogues à d'autres temps et à d'autres mœurs. On a compté dans le dernier siècle , en y comprenant les diverses branches et fdiations , plus de trente-sept mille monastères qui reconnaissaient saint Benoît pour leur patriarche ; et dès le temps de Gharlemagne, les moines d'Occident embrassèrent généralement sa discipline et sa règle '.
L'une des transformations les plus mémorables de l'ordre de Saint-Benoît, avant le siècle de saint Bernard, fut la réforme de Cluny , ainsi appelée à cause du célèbre monastère de ce nom, fondé vers l'an 910, au diocèse de Maçon, par Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine. Cette congrégation bénédictine, gouvernée durant près de deux cents ans par saint Bernon , saint Odon , saint Mayeul, saint Odilon , saint Hugues et Pierre le Vénérable , tous illustres par leur savoir et leur haute sagesse , étendit ses branches fécondes sur toute l'Europe : elle était, au milieu du moyen-âge j, le foyer central de la piété , de la science et des vertus les plus sublimes, en môme temps qu'elle devint l'asile de toutes les grandeurs; ses maisons d'Italie, de France, d'Espagne, d'Allemagne, d'Angleterre comptaient au nombre des simples religieux une foule de princes, de cardinaux et de souverains ;..et parmi les moines les plus humbles qui sortirent de Cluny pour gouverner le monde, il faut citer trois papes fameux : saint Grégoire Yll, Urbain II et Gelase.
Cette prodigieuse prospérité alla toujours croissant jusqu'à l'époque de la mort de l'abbé saint Hugues , en 1109. Depuis lors, l'ordre de Cluny, parvenu à la plus haute période de sa puissance, s'affaissa de jour en jour sous le poids même de ses richesses et de sa grandeur. L'abbé Pons , qui succéda à Hugues, ouvrit la porte aux abus, et sous sa courte administration, tous les ressorts de la vie religieuse se relâchèrent ; l'édifice pencha vers sa ruine. Il est vrai qu'après la mort de ce supérieur indigne, qui périt de la peste , Pierre le Vénérable essaya de remédier aux maux efr de réparer l'antique discipline. Ses tentatives , selon le témoignage même de saint Bernard , eurent des succès peu durables; et il fut le dernier homme illustre que cet ordre
* Ilelyot. Hist. de Tord, de S. Benoît.
ait produit : apr^s sa mort , sa destinée semble achevée , et elle se perd dans l'obscurité.
Mais à mesure que la sève évangélique se retirait de la tige de Cluny , elle se concentrait sur un autre point de l'ordre de Saint-Benoît; et déjà , à la fin du onzième siècle, elle commençait à poindre sous une nouvelle forme. Plusieurs moines bénédictins, animés d'un puissant désir de perfection, choisirent une retraite dans la forêt solitaire de Mo- Icsme, aux confins de la Champagne et de la Bourgogne; ils y construisirent de petites cabanes avec des branches d'arbre , et formèrent , sous la rigide direction de saint Kobert, la congrégation de Molesme. Cependant, dans les desseins de la Providence , cette congrégation ne dut être que la pépinière d'un ordre plus vaste et plus fécond. Dès que l'établissement de Molesme se fut développé , le pieux Robert, agissant sous l'inspiration de l'esprit de Dieu, fit un choix des moines les plus fervents, et les tira de Molesme, comme des plantes précieuses, pour les transplanter dans le désert de Cîteaux. Là ils demeurèrent d'abord au nombre de sept, savoir : Robert, Albéric, Etienne, Odon, Jean , Letald et Pierre ^ Plus tard , quatorze autres religieux de Molesme se joignirent à eux, dans le but de mener une vie plus parfaite ; et en l'année 1099 , ils achevèrent Li construction d'une chapelle en bois qu'ils dédièrent à la sainte Vierge pour se mettre plus particulièrement sous la protection de la Mère du Sauveur.
Tel fut le grain de sénevé dont la fécondité , longtemps douteuse, dût un jour remplir le monde de ses fruits divins.
Cîteaux, situé dans le diocèse deChàlons, à quelques lieues de Dijon , n'était alors qu'une solitude presqu'inaccessible dont la nature sauvage n'avait jamais été adoucie par la main de l'homme. Robert et ses compagnons , retirés dans l'épaisseur de la forêt, en défrichèrent une partie , et bâtirent un oratoire autour duquel ils passaient leur vie , uniquement appliques à la contemplation et au travail. Ces religieux n'eurent d'abord ni règles ni constitutions particulières; ils s'attachèrent à la pratique littérale de la règle de Saint-Benoît, sans y rien changer ^. Mais Robert ayant été obligé de retourner à Molesme, ce fut Albéric, son disci-
* Ann. Cîst., t. I , cnp. 1, p. 6, — ^ idem, t. I , c. 1 , p. Il, n. 5.
pie et successeur , qui donna à la congrégation naissante une constitution définitive et la forme de vie des anciens pères du désert.
Les pratiques extrêmement rigides de Cîteaux tendaient toutes au dépouillement du moi , à la mortification complète de la nature corrompue , au détachement des liens de la terre et de la cliair, afin de dégager fàme de ses entraves, de lui rendre sa sainte liberté et de la remettre dans son rapport primitif avec son principe et avec le monde invisible. Les hommes d'élite appelés à cette haute spiritualité ti'ouvaient dans la discipline de Cîteaux tout ce qui était capable de développer en eux le sens divin ; un travail calme et soutenu, un rigoureux silence, le recueillement habituel qui concentrait profondément les forces psychiques; l'éloignement de toute dissipation , de tout objet capable d'exciter l'imagination et les sens; une obéissance ponctuelle, la pauvreté, le dénuement complet des choses matérielles : tel était le genre de vie , sanctionné par l'expérience des siècles , que ces saints moines embrassèrent avec ardeur ; et ils s'y affermirent avec d'autant plus d'énergie qu'affranchis du joug de la terre , ils purent s'élever tous les jours davantage vers la source des joies éternelles.
Une vie si pure dut trouver des détracteurs. L'homme de raison ne comprend point les austérités de l'homme spirituel ; il ne voit que le dehors des choses , et condamne comme des excès coupables les mortifications qui tendent à purifier la vie terrestre. Confondant, dans son ignorance, ce que la nature humaine était en sortant des mains de Dieu y et ce qu'elle est devenue par son alliance avec le péché , il demande si Dieu l'a douée d'une sensibilité si merveilleuse pour n'en point jouir; si Dieu lui a donné des organes pour n'en point user ; si Dieu peut se plaire dans les souffranes de l'homme ? C'est demander pourquoi le christianisme est fondé sur la croix, pourquoi le Christ luimême a dû souffrir et mourir. La doctrine des souffrances et des larmes n'est point un luxe de la morale chrétienne ; elle est l'expression et la promulgation des lois mêmes et des inévitables réalités de notre existence terrestre : la vie mortelle qui aboutit à la mort n'est qu'une suite de douleurs nécessaires au dépouillement de notre nature perver-
42 iiiSTomE
tic ; heurcuK ceux qui se prêtent volontaireineut à ce dépouillement , et (pii n'attendent pus le dernier joui' pour subir avec violence l'opcialion qui doit se l'aire graduellement durant la période actuelle de la vie!
Les religieux de Citeaux avaient pris au sérieux tous les conseils évangélicpies ; et leurs règles sévères avaient en cllct de quoi edVayer la nature. 11 faut lire le tableau que l'ancien auteur des annales de l'Ordre a tracé de ce genre de vie. « Ces saints moines, dit-il, voulurent vivre ignorés s et oubliés dans leur profonde solitude. Leurs austérités » semblaient au-dessus des forces humaines ; ils étaient à » demi nus * , exposés tantôt aux plus grands froids, tantôt » aux plus ardentes cl^aleurs de l'été. A leurs continuels » travaux ils joignaient les plus pénibles exercices ; les » veilles dans lesquelles ils passaient presque toutes leurs » nuits, l'otlice divin, les lectures spirituelles, les longues » oraisons et les autres pratiques se succédaient de telle » sorte, qu'ils n'avaient aucun relâche'^. » tll n'y avait » parmi eux, ajoute le même chroniqueur, ni tumulte, ni » bruit, ni confusion, ni plainte, ni dispute, ni interruption » dans leurs saints exercices. La Vierge , reine des anges , » était la lumière de saint Albéric; saint Albéric était la » lumière de saint Etienne; saint Etienne était la lumière » des frères ; et ceux qui recevaient la lumière obéissaient » sans retardement à ceux qui étaient leur lumière ^. »
Ce fut saint Etienne, anglais de naissance , qui prit le gouvernement de la congrégation de Citeaux, à lu mort de saint Albéric, arrivée en l'année 1109. Rien n'est plus touchant que le récit des obsèques de ce père; les paroles que saint Etienne prononça en cette occasion peuvent nous faire apprécier la vive charité qui régnait entre ces moines. « Hélas ! disait-il à ses frères, Albéric est mort à nos yeux î » Mais il ne l'est point aux yeux de Dieu; et tout mort » qu'il nous paraît, il vit pour nous devant le Seigneur; car
* L'habit que poit.ûent les Bénédictins était de couleur brune ou noiro Saint Albéric y substitua la lobe blancbc grisâtre, après avoir pris la sainte Vierge pour patronne. [Nigriun hubituin in griseiim commulanles). C'était la nuance de l'habit monasti(iue de saint Bernard , « dont la coule se garde n encore aujourd'hui au monastère de Saint-Victor de Paris, <> dit le père Lenain, sous-prieur de l'abbaye du la Trappe. Ilist. de Cîtcaux, vol. I, eh. 14, p. 57. — - Anu. Cist., p. 41 , n. I , 2. — ^ Uist. do Cit., vol. I, ch. 17.
DE SAIjNT BERNARD. 43
> c'est là le propre des saints , que lorsqu'ils vont t\ Dieu par » la mort, ils emportent leurs amis avec eux dans leur cœur, » pour les y conserver toujours; en sorte que nous pouvons » dire que la mort l'ayant joint à Dieu par un amour éternel » et invariable, il nous a portés avec lui en Dieu *. »
Sous la conduite de saint Etienne , la congrégation de Citeaux commença à attirer l'attention publique et à exciter les murnmres des monastères du voisinage. Ceux de Cluny, dégénérés de leur ancienne ferveur, voyaient avec déplaisir ce nouvel ordre qui condamnait leur mollesse. Dès lors des accusations, forgées par l'envie , éclatèrent de toutes parts contre Etienne et ses frères ; on les dénonçait à toute l'Eglise comme des novateurs qui poussaient jusqu'à l'excès les macérations et l'ascétisme ; on les accusait même d'introduire le schisme et la division dans les ordres religieux^.
Dans cette circonstance critique , la patience du vénérable abbé fut admirable. Persuadé que si ce nouvel institut était l'œuvre de Dieu, il se maintiendrait malgré les efforts des hommes, il demeura ferme dans la sévère observance de la règle , et ne répondit à ses détracteurs que par un redoublement de zèle et de vigilance.
Toutefois sa fidélité subit une autre épreuve qui le jeta dans une étrange perplexité. Nous l'avons déjà dit dans le chapitre précédent : une maladie mortelle avait fait d'affreux ravages dans le pays ; mais nulle part elle ne sévit plus violemment qu'à Cîteaux ^. Les religieux , déjà épuisés par d'excessives macérations, mouraient presque tous à la première atteinte du mal ; et dès l'année 1112, il ne restait plus qu'un très-petit nombre de moines infirmes. « Outre
* Ann. Cist., p. 29 , n. 5. — 2 Hist. de Cit., vol., I , p. 120 , 1 51 et suiv. — ^ A l'occasion de cette maladie, les chroniqueurs mentionnent une coutume qui existait dans presque tous les monastères. Les moines se faisaient saigner régulièrement quatre fois par an , aux mois de février, d'aviil, de juin et de septembre, et ces saignées étaient tellement abondantes qu'elles réduisaient les patients à une faiblesse complète. C'était là à peu près le seul remède qu'ils employaient pour prévenir ou pour guérir toute espèce de maladie. Outre cette raison , l'annaliste en donne une autre , en rapportant que saint Etienne s'était fait tirer du sang pour l'amour de Dieu : c'est qu'ils croyaient, par ce moyen, arrêter l'ardeur de la concupiscence , trop excitée par la surabondance du sang. (Ann. Cist. , I , p. 59 , n. 10). " Si leur pensée » était juste ou non, ajoute l'historien de Cîteaux , c'est ce qui ne nous re~ » garde pas ; nous nous contentons de rapporter la chose sans la juger. » (Vol. I , pag. 158).
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V les diverses ailliclions qui m'accablent , disait à ce sujet \o » vénérable Etienne , mon cœur est percé d'une violente » douleur lorsiiue je considère ce peu de religieux qui nous » reste , parce que nous mourons tous les jours les uns » après les autres; en sorte que nous sommes à la veille de » voir arriver ce que je crains si fort, que ce nouvel ordre » ne périsse et ne meure avec nous ^ »
Cette ellVayanlc mortalité avait tellement frappé la congrégation naissante , que les moines commençaient à craindre que les accusations dont ils avaient été l'objet ne fussent fondées , et ils appréhendaient que leur vie trop austère ne fût point réglée selon la science. Saint Etienne lui-même se sentit ébranlé dans sa confiance; et, ne sachant quel parti prendre au milieu de ces tristes incertitudes, il eut recours, pour obtenir lumière, à un moyen inouïe jusqu'alors, et qui marque en même temps la puissance de sa foi et la pureté de sa conscience. Le fait que nous allons rapporter, quelque étrange qu'il puisse paraître , nous a semblé réunir les caractères de la plus grande authetiticité; c'est pourquoi nous croyons devoir le transcrire avec peu de retranchements, dans le langage naif des annalistes de Cîteaux.
a II y avait en ce temps un frère qui était sur le point d'aller recevoir la récompense de ses travaux. Alors saint Etienne s'approchant de lui, plein de l'esprit de Dieu, lui parla de cette sorte , en présence de tous les religieux : Vous voyez , mon frère bien-aimé, quelle est l'aflliction, la peine et l'abattement où nous nous trouvons. Nous croyons certainement marcher dans la voie étroite que notre bienheureux père saint Benoît nous a montrée ; mais nous ne savons pas si ce genre de vie est agréable à Dieu , surtout considérant que les religieux de ce pays nous condamnent comme des gens qui ont inventé de nouvelles manières de vivre et qui causent du scandale, le schisme et la division. Je suis encore sensiblement aflligé de voir que ce grand nombre de frères qui nous quittent tous les jours nous réduit à si peu de religieux; et comme Dieu ne nous envoie personne pour remplir la place de ceux (ju'il appelle à lui , je redoute fort que ce nouvel institut ne linisse avec nous. C'est pourquoi, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, pour
* Ann. Cist. I, p. 152.
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l'amour duquel nous avons choisi cette voie étroite qu'il a proposée dans son Evangile, je vous commande , en vertu de la sainte obéissance, qu'après que vous serez allé à Dieu , vous nous reveniez trouver au temps et en la manière qu'il lui plaira, pour nous faire savoir, selon qu'il le voudra, ce que nous devons croire de notre état et de la vie que nous menons. »
« A ces paroles, le moribond répondit simplement : Mon révérend père, je ferai très-volontiers ce qu'il vous plaît de me commander, pourvu que vous m'assistiez toujours de vos saintes prières, afin que je puisse exécuter vos ordres.»
« Quelques jours s'étaient écoulés depuis la mort du religieux; et le saint abbé se trouvant au travail avec ses frères , avait donné le signal du repos, comme c'était la coutume. Il se retira un peu à l'écart , et, s'étant assis et couvert la tète de son scapulaire, il se mit en oraison. Dans cet instant le moine défunt se présenta à lui , tout resplendissant de lumière , et il paraissait élevé en l'air sans toucher la terre. »
« Le saint abbé lui demanda comment il se trouvait. Je suis heureux, lui répondit-il, et je prie Dieu qu'il vous rende aussi heureux que je le suis; car, par vos instructions salutaires et votre continuelle sollicitude, je jouis présentement de ces joies et de cette paix incompréhensibles qui passent toutes les pensées des hommes. Et maintenant , pour obéir au commandement qu'il vous a plu de m'imposer, je reviens pour vous faire savoir , à vous , mon père , et à mes frères, la grâce et la miséricorde de notre Seigneur Jésus-Christ au sujet de ce nouvel ordre. Sachez-le donc et n'en doutez point : votre genre de vie est saint et agréable à Jésus- Christ. Bannissez votre affliction, ou plutôt qu'elle se change en joie; car voici que dans peu de temps Dieu vous fera connaître la magnificence de sa miséricorde, et il vous enverra un grand nombre de personnes, entre lesquelles il y en aura de nobles, d'illustres et de savants, et ils rempliront tellement cette maison qu'ils en sortiront comme des essaims d'abeilles pour se répandre en diverses parties du monde, et ils les peupleront de monastères qui seront les heureux rejetons de la semence de bénédictions qui a crû et s'est fortifiée dans ce lieu-ci par la grâce de Dieu *. »
* Ann. Cist. , vol. I , p. 64 et 65 , n. 2. Hist. de Cit., v. I, p. 162 et suiv. Idem, vol. IV, Remarq. , p. 323.
Le religieux, poursuit riiistorien , après avoir proféré ecs paroles solennelles , demanda et obtint la bénédiction de celui qui avait été son supérieur à l'école de la sanctification; puis il disparut, laissant saint Etienne plongé dans l'extase de l'admiration et de la reconnaissance. Celte révélation si extraordinaire ranima le courage et la confiance des moines; mais un autre fait , arrivé dans le même temps, fut regardé par eux comme un nouveau présage des consolations qu'ils attendaient. Un frère avait eu une vision en songe : il vit une multitude d'hommes qui arrivaient à la fontaine du monastère pour laver leurs vêlements, et il en tendit une voix qui lui dit que cette fontaine serait appelée Ennon, c'est-à-dire le lieu où le précurseur de Jésus-Christ donnait le baptême. Cette vision parut significative au saint abbé , et depuis lors il était dans l'altenle continuelle « d'un » grand nombre de personnes qui devaient venir purifier » les taches de leurs âmes dans les travaux: et dans les larï mes de la vie pénitente de Cîleaux *. »
Celte attente fut enfin remplie.
Un jour saint Etienne, entouré du faible reste de ses moines, se tenait devant Dieu, et tous ensemble priaient, dans l'effusion de leur âme, pour obtenir l'accomplissement des promesses divines.
En ce moment, une troupe d'hommes, au nombre de trente, conduite par un tout jeune homme, traverse lentement la forêt et arrive à la porte du monastère. Saint Etienne , le cœur ému de pressentiments , les accueille. Bernard se jette à ses pieds, ses compagnons se prosternent, et ils demandent avec instance leur admission dans l'ordre. Alors la joie de l'abbé de Citeaux éclata en un cantique d'actions de grâces; « et l'eft'et que produisit cette visite fut » tel, écrit Cuillaume de Saint-Thierry -, que cette maison » semblait avoir entendu en ce jour la parole du Prophète : y> Réjouissez-vous, stérile, qui n'enfimliez pas! Chantez des » cantiques de louange , et poussez des cris d'allégresse , » vous qui ne deveniez point mère; parce que celle qui était B abandonnée a plus d'enfants que celle qui avait un mari , » dit le Seigneur '. »
* Hist. de Cil. , I , p. 171. — 2 Guill. , lib. I , cap. 3 , n. 18. — » Isaïe, 64, l.Epist, atlGahU., 4,27.