‹ Histoire de Saint BernardChapitre 8 sur 55 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Noviciat de saint Bernard. — Sa profession. — Accroissements deCîteaux, — Commencements de Clairvaux.

«L'an 1113 derincarnalion de Notre-Seigneur , quinze » ans après ki fondation de la maison de Cîteaux , le servi- » teur de Dieu, Bernard, âgé d'environ vingt-trois ans, » entra avec trente compagnons dans ce monastère gouverné » par l'abbé Etienne, et s'assujettit au suave joug de Jésus- » Christ. Depuis ce jour, le Seigneur versant sa bénédiction » sur cette vigne du Dieu des armées, elle produisit son » fruit , et étendit ses branches jusqu'à la mer et même au » delà des mers *. »

Cîteaux, qui naguère était sur le point de s'éteindre, comme un enfant nouveau-né condamné à mourir au berceau , sembla recevoir une seconde naissance à l'arrivée de Bernard et de sa nombreuse compagnie. Tous entrèrent immédiatement au noviciat , excepté un seul d'entre eux , que saint Etienne ajourna à deux ans , à cause de sa trop grande jeunesse; c'était le doux Robert, cousin de Bernard, dont nous aurons occasion de parler bientôt.

Dès son entrée dans la vie monastique , Bernard s'appliqua à réaliser lui-même l'avis qu'il donnait aux autres : « Si tu commences , commence parfaitement : Si incipis, pcrfecte

* Guill. IV, p. 1085,n. 19.

ivc'ipe. » Kn clioisissant pour sa rclraitc, le plus pauvre cl le plus obscur des ordres religieux , il espérait y demeurer inconnu et oublié des hommes; et désormais, ne songeant plus qu'à mourir avec Jésus-Christ, il embrassa la croix avec amour, s'y atlacha avec force, et la porta généreusement à la suite du divin Maître auquel il s'était consacré. Toujours le regard élevé et fixé vers le but supérieur auquel il tendait de toutes ses puissances, il se disait fréquemment : « Bernard , pourquoi es-tu venu ici? «.Bcrnarde, ad qu'ul venisli^ ?» ¥â comme on lit de Jésus-Christ qu'il commença par faire, et qu'ensuite il enseigna "^ , ainsi Bernard travailla d'abord à sa propre sanctification et pratiqua lui-même tout ce qu'il dut enseigner plus tard aux autres. Ses biographes racontent avec admiration les clforls qu'il fit pour se vaincre, pour maîtriser sa vivacité et modérer son humeur bouillante; il se soumit avec une régularité parfaite aux exercices les plus humbles et les plus crucifiants de la discipline de saint Benoît ; et sa vertu se développait chaque jour avec une telle vigueur, qu'elle étonnait même le saint vieillard qui gouvernait cette nouvelle école de prophètes ^. Il avait pris la salutaire habitude de vivre au dedans de lui-même, ce qui rendait son recueillement facile et continuel; et comme les grâces vivifiantes qu'il puisait à la source invisible rejaillissaient sur son extérieur, il semblait toujours environné d'une auréole de joie céleste, en sorte, dit un biographe , qu'on l'eût pris pour un esprit plutôt que pour un homme ; rappelant en sa personne la parole qu'il répétait dans la suite aux novices « Si vous désirez vivre dans cette maison, » il faut laisser dehors les corps que vous apportez du mon- » de; car les âmes seules sont admises en ces lieux, et la » chair ne sert de rien *. » Plus il goûtait les délices de l'amour qui réchauffait et l'éclairait intérieurement, plus il amortissait ses sens et sa vie naturelle, de peur que les communications avec les choses extérieures ne missent quelque obstacle à la jouissance de ces ineffables consolations; « et ainsi la pratique constante de la mortification se chan- » gca peu à peu en habitude, au point que, ne vivant plus » que par l'esprit, il voyait sans voir, il entendait sans en-

* Guill. , IV, n. 19 , p. 1085. — 2 Act. 1,1.-5 flijt. de Cîteaux , toI. m, ch. 10. — . ^ M. , loco citato.

» tendre; mangeait sans goûter, et à peine conservait-il » quelque sentiment pour les choses du corps. » On rapporte que plus d'une fois il lui arriva de boire, sans s'en apercevoir, de l'huile ou quelque autre breuvage pour de l'eau; il ne savait pas au bout d'un an de noviciat, si la partie supérieure du dortoir était plate ou voûtée ; il ignorait s'il y avait des fenêtres au bout de l'oratoire où il priait tous les jours * ; une seule pensée l'absorbait tout entier et le préservait des divagations puériles. Sa conscience , devenue plus délicate à mesure qu'elle s'était épurée davantage, ne supportait plus aucune imperfection ; et la faute la plus légère donnait des angoisses au jeune novice. Son affection pour sa mère lui avait suggéré le vœu de réciter tous les jours , en sa mémoire, les sept psaumes de la pénitence. Une fois, dit l'auteur de l'Exorde de Cîteaux ^, étant encore au noviciat, il alla prendre son repos sans penser à accomplir ce devoir qu'il s'était prescrit. Le lendemain, Etienne, son père spirituel, éclairé d'une lumière prophétique, lui adresssa ces mots : Mon frère Bernard, dites-moi, je vous prie , à qui donnâtes-vous hier le soin de réciter vos sept psaumes? A ces paroles, Bernard, étonné qu'on eût connaissance d'une pratique qu'il avait gardée en secret, fondit en larmes; et , se jetant aux pieds de son guide vénérable, confessa sa faute et en demanda humblement pardon. Une autre fois, ayant reçu la visite de quelques-uns de ses parents qui vivaient dans le monde , il prit plaisir à entendre les nouvelles du siècle. Cette vaine curiosité était à peine satisfaite qu'elle porta son fruit amer. Bernard sentit de noirs nuages obscurcir le ciel de son ame , et longtemps il demeura sans consolation dans la prière , sans joie et sans force dans ses exercices ascétiques; jusqu'à ce qu'entin, ayant reconnu la gravité de sa faute, il se prosterna au pied de l'autel , priant et gémissant pour en obtenir le retour de la grâce. C'est ainsi que l'onction de la vérité qui le guidait et l'instruisait au dedans, le purifiait de ses moindres taches ; et , ne demandant de lui qu'une fidélité ponctuelle à tous les mouvements de la grâce , elle l'éleva de degré en degré jusqu'à la plus sublime perfection.

* Gulll. , IV, n. 20 , p. 1085, et Gaudf. Vita S. B., lib. III, cap. 1. — ^Dist. Ijcap. 17.

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Ccpondant, dès l'année do son noviciat, Bernard, qui était d'une complexion faible et délicate , tomba malade, il peidit entièrement le sommeil et l'appétit, et éprouva souvent de longues délaillances. « Comme il mange peu , dit le » biographe contemporain, il dort peu aussi; et en ces deux. » choses, il semble user de ce qu'il faut, moins pour entre- » tenir la vie que pour dillérer la mort ^ t> Outre la faiblesse naturelle de son tempérament , il hàla lui-même la ruine de sa santé par l'excès de ses macérations; et il eut lieu de regretter dans la suite de n'avoir pas usé d'assez de discrétion dans l'accomplissement de ces pratiques austères. Son estomac délabi'é rejetait avec douleur toute espèce d'aliment; et son corps, depuis longtemps exténué, devint si maigre, qu'il semblait n'avoir plus rien de matériel. Mais ces infirmités ne l'empêchèrent point de suivre la règle commune ; il évitait avec aversion toute singularité, et s'efforçait de suppléer au défaut de force physique par la ferveur de l'esprit. Son regret le plus vif était de ne pouvoir partager les fatigues et les rudes ouvrages auxquels ses frères étaient employés; il déplorait devant Dieu la triste incapacité qui le mettait hors d'état de servir le monastère par le travail des mains; et cependant, à force d'application et de persévérance, il finit par réussir à bêcher la terre , à couper du bois , à le porter sur ses chétives épaules. Durant ces travaux extérieurs, ses frères admiraient son profond recueillement; il allait et venait, se prêtait à tous les services , apportant jusque dans les moindres choses un zèle extraordinaire; et au milieu de ces occupations multiples et fatigantes, il était toujours attentif à la voix qui se révèle au cœur, toujours concentré dans le feu d'un vivant amour , toujours en communication intime avec le foyer de la lumière divine. Aussi conscrva-t-il un souvenir reconnaissant de ce genre de vie à la fois actif et passif, qui fut pour lui une époque de grâces et de progrès rapides. « Il » le déclare encore aujourd'hui , dit le moine déjà cité ; il » avoue que ce fut principalement dans les champs et » dans les bois qu'il reçut, par la contemplation et la » prière, l'intelligence des Ecritures; et il a coutume de » dire fort agréablement à ses amis qu'il n'eut jamais d'au-

* Guill. S. Th., IV, p. 1086.

T> tre maître en cette élude que les hêtres et les chênes de la forêt *. »

C'est dans ces paisibles et fervents exercices que s'écoula le temps du noviciat. Le jour si désiré de sa profession arriva enfin; c'était au mois d'avril de l'année 1114 ^. Bernard et ses anciens compagnons prononcèrent leurs vœux perpétuels avec une émotion profonde. Les chroniques contemporaines énoncent simplement ce fait, ajoutant que les expressions leur manquent pour en parler dignement. Il faudrait en effet avoir l'expérience intime de la joie dont l'âme est inondée quand elle accomplit une irrésistible vocation, il faudrait avoir goûté ce sentiment de bonheur et de profond bien-être , pour comprendre et dire ce qui se passa , dans ces heureux instants , au fond de ces âmes d'élite. Bernard et ses frères s'offrirent à Dieu sans réserve, comme des victimes d'expiation et d'amour qui ne souhaitaient plus autre chose en ce monde que de s'immoler tous les jours au service et à la gloire de Jésus-Christ.

L'exemple de saint Bernard avait attiré à Cîteaux beaucoup de postulants; et déjà le monastère ne suflîsait presque plus pour contenir le grand nombre de personnages de différentes contrées qui sollicitaient leur admission dans l'ordre. Les historiens, étonnés decetaccroissementextraordinaire, l'attribuent à la jalousie de quelques anciens ordres religieux , surtout de ceux de Molesme. Les bruits fâcheux qu'ils répandirent sur le nouveau monastère , comme on l'appelait, le firent connaître partout et contribuèrent puissamment à y attirer des curieux qui, par l'effet de la grâce, devinrenl des religieux "^.

Le nombre de ces derniers augmentant de jour en jour, Etienne fut contraint de s'occuper de l'établissement d'une colonie. Le lieu que l'on trouva convenable à cette fondalion avait été offert à l'abbé de Cîteaux par les seigneurs du pays de Châlons. C'était une forêt que l'on défricha en partie; et après y avoir élevé une humble église entourée de cellules, Etienne y envoya douze moines sous la conduite de Bertrand , homme vénérable par sa piété autant que par son grand âge. Ce fut la première filiation de Cîteaux ; et

* Guill. s. Th., I, cap. 4 , n. 23, p. 1087. — 2 Hist. de Ci'. , vol. III, p. 58. -— 3Anii. Cist.,p. 78, toru. 1.

saint Etienne, à l'imitation des anciens patriarches, voulut lui donner un nom symbolique; il l'appela FirmUas ^ , pour marquer la l'orcc et la consistance que Dieu avait d«)nnées à l'ordre naissant.

A peine le monastère de la Fcrté était-il établi que l'on vint demander à saint Etienne une seconde colonie de religieux pour le diocèse d'Auxerre, Bien que le saint abbé désirât vivement travailler à l'extension de son ordre, il ne s'cmpiessa pas d'accepter la terre que l'on avait mise à sa disposition ; il craignait les dangers d'un développement trop rapide et trop précoce; il consulta ses frères, examina mûrement les circonstances, et attendit avec tranquillité les indications de la Providence. Mais enfin , le monastère continuant à se remplir de novices , il fallut se décider. Etienne désigna de reclief douze de ses religieux , et leur donna pour abbé le célèbre Hugues de Maçon, le plus intime ami de Bernard et son fils spirituel. On peut juger du mérite de Hugues par le choix dont il fut l'objet et par l'accroissement prodigieux que prit, sous sa direction , le monastère de Pontigny. Cette maison devint comme une pépinière de saints prélats qui jetèrent le plus vif éclat sur l'ordre de Gîteaux.

Cependant la maison-mère , semblable à une ruche dont l'enceinte est trop étroite pour abriter les abeilles qui s'y mulliplient, se trouva, dès l'année 1115, si remplie de postulants que saint Etienne, après en avoir ajourné un grand nombre , se vit encore une fois obligé de procurer un établissement à ces essaims d'ouvriers évangéliques. On lui avait indiqué un lieu inhabité dans le pays de Langres. Ce désert élant fort marécageux et presque inaccessible, on ne douta point que les religieux de Citeaux n'obtinssent facilement la permission de s'y établir. En conséquence Etienne , quoiqu'il ne connût personne dans ce diocèse qui pût soutenir la fondation , proposa sa pensée aux frères et demanda leur sentiment. Les uns jugèrent cette entreprise impossible à cause du manque de toute espèce de ressources; les autres, parmi lesquels était saint Etienne, croyaient qu'il fallait s'en remettre entièrement à Dieu pour le succès de l'œuvre. Ce dernier avis prévalut. Le saint abbé choisit pour le nouvel établissement les frères de Bernard, sou oncle

* Fermeté. — Fcrté.

Gauldî'y , deux religieux nommés Godefroy, dont l'un était son parent; un autre nommé Elbold d'un âge fort avancé ; il y joignit, pour compléter le nombre de douze, le moine Gauthier et le jeune Robert , cousin de Bernard. Etienne mit à la tête de cette sainte colonie celui-là même qui avait été l'ange conducteur de ses frères et le consolateur de Citeaux. Bernard n'était alors que dans sa vingt-cinquième année*, et l'on était généralement surpris qu'un jeune homme d'un tempérament si délicat, et qui n'avait aucun usage des affaires extérieures, fût désigné pour être le chef d'une entreprise si périlleuse ^. Mais sa vertu avait brillé d'un éclat si extraordinaire, que saint Etienne, plus versé que les autres dans les voies cachées de la Providence, n'hésita point à maintenir ce choix dont les suites furent si heureuses pour l'Eglise.

Le jour du départ de la nouvelle colonie étant venu, les religieux désignés, et dont le nombre de douze dut représenter le collège apostolique, se mirent en route sous la conduite de Bernard qui, étant devenu leur abbé, représentait Jésus-Christ au milieu de ses disciples. Le cérémonial qu'on observait en ces circonstances était simple et touchant. L'abbé de la maison-mère remettait solennellement une croix entre les mains de celui qui devait être revêtu de la dignité abbatiale; puis le nouvel abbé , sortant de l'église avec la croix , et suivi de ses douze religieux, prenait congé de ses frères, et entonnait, en partant, une grave psalmodie. « Lors donc , dit la chronique de Cîteaux , que Ber- » nard et ses douze moines quittèrent silencieusement l'é- » glise , vous eussiez vu les larmes couler des yeux de tous » les frères , sans qu'on entendit autre chose que les voix de » ceux qui chantaient les hymnes ; et encore ne pouvaient- > ils retenir leurs sanglots, malgré la modestie religieuse » qui leur faisait faire des efforts pour étouffer leurs pleurs, » On avait peine à distinguer ceux qui partaient d'avec ceux •!) qui demeuraient, tous étant dans l'affliction et la douleur, T> jusqu'à ce qu'enfin ils fussent arrivés à la porte du monas- » tère qui s'ouvrit pour les uns et se referma pour les autres "'. »

* Mabillon dit que Bernard ne quitta Cîteaux qu'après avoir atteint l'âge ou il put recevoir les ordres sacre's. — 2 ]l[^^ jg ^jt ^ j^ igg — 3 ^nn. Cist., 1,11. 6, 7, p. 79.

î»4 lUSTOIUli

Qui n'admirerait, eu cette rencontre, l'humble obéissance et l'abnégation profonde de ces vrais disciples de Jésus-Christ? Ils se séparent, sans aucun murmure, des anciens amis, des compagnons fidèles avec lesquels ils avaient vécu dans le monde et dans le monastère; ils quittent un supérieur vénérable qu'ils aimaient comme leur père, une sainte maison qu'ils avaient choisie pour asile, une compagnie édifiante, objet de leurs plus chères affections; et ils partent sans savoir où ils vont, ce qu'ils deviendront, ni les souffrances qui les attendent! Bernard, toujours plein de vigueur dans la voie apostolique, retrouve des forces et fortifie ses frères; il marche devant eux. comme le bon pasteur ; il les guide , les console , les élève au-dessus des prévisions humaines, et les remplit d'espérance et de joie. Longtemps ils errent à travers un pays inculte et des forcis sauvages; ils ne sentent ni les privations, ni les fatigues : le voyageur épuisé n'aspire pas avec plus d'empressement au gîte hospitalier que ces hommes de Dieu ne soupirent après leur désert. Ils arrivent enfin dans cette vallée marécageuse : c'est un ancien repaire de voleurs , et dans le pays on l'appelait la Vallée d'Absinthe; mais Bernard lui donne le nom de Claire-Vallée, car désormais elle deviendra un des foyers les plus ardents de la lumière divine.

Bernard et ses religieux ne trouvèrent aucune difficulté à s'établir dans un lieu éloigné de toute habitation ; et loin de leur disputer une retraite qui jusqu'alors n'avait inspiré que de l'effroi , les habitants des contrées voisines les aidèrent à défricher le terrain , à bâtir de petites cellules; et ils se félicitaient de posséder des moines dont la vie mortifiée les touchait de componclion. Dès qu'ils eurent achevé leur humble oratoire et que les constructions curent pris quelque forme de monastère , Bernard lui donna une organisation définitive. Il confia la charge de prieur au moine Gauthier que saint Etienne avait particulièrement désigné pour cet important ministère ; il donna à son frère Gérard l'office de cellerier, et chargea André, son autre frère, du soin de la porte. Puis , ayant mis en plein exercice tous les règlements de Cîteaux , il partit accompagné d'un religieux, pour recevoir à Chidons la bénédiction abbatiale. Voici de quelle

sorte Guillaume de Saint-Thierry rapporte celte circonstance.

« Lorsqu'il fallut que Bernard reçût la consécration de l'évêque dont il relevait, le siège deLangres se trouvait vacant; et les frères , délibérant entre eux où ils le mèneraient pour le faire ordonner, la grande réputation du fameux docteur Guillaume de Champeaux , évêque de Châlons , leur fit penser à ce prélat remarquable. H alla donc à Chàlons (sur Marne) avec le moine Elbold. Quand Bernard, alors âgé seulement de vingt-cinq ans, entra dans la maison épiscopale , le corps usé et la mort peinte sur le visage , tandis que le moine qui l'accompagnait était grand, robuste, et d'une mine avantageuse , les uns riaient , les autres se moquaient ; mais d'autres personnes, jugeant selon la vérité, furent toudiées de respect. L'évêque , sans demander lequel des deux était l'abbé, jeta les yeux sur Bernard et reçut le serviteur de Dieu comme étant lui-même serviteur de Dieu. Depuis ce Jour et depuis cette heure, ils ne firent plus qu'une âme en Notre-Seigneur ; et ils se visitèrent souvent dans une si grande familiarité, que Clairvaux devint la propre maison du saintévêque, et Châlons devint la retraite hospitalière de tous ceux de Clairvaux. Le diocèse de Reims et toute la France fut excitée , par l'exemple de Guillaume de Champeaux , à révérer l'homme de Dieu ; car tout le monde apprit d'un si pieux évéque à le respecter comme un ange venu du ciel. On disait avec raison qu'il fallait qu'un prélat d'une si grande autorité eût reconnu en Bernard beaucoup de grâces et de dons célestes, puisqu'il lui témoignait une si vive affection, quoique Bernard ne fût qu'un moine inconnu et qui s'abaissait lui-même autant qu'il le pouvait par sa grande humilité ^ »

Cependant, comme il arrive d'ordinaire parmi les hommes , les habitants du pays qui avaient d'abord témoigne un grand zèle pour secourir ces pauvres religieux , s'accoutumèrent bientôt à voir les exemples de sainteté qui éclataient sous leurs yeux ; et se lassant de les assister à mesure qu'ils cessaient de les admirer , Clairvaux tomba peu à peu dans une extrême détresse. Les moines, occupés sans relâche aux constructions du monastère, étaient dans l'impossibilité

* Guillel, , lib. I, cap. 7, p. 1090.

56 IIISTOIRE

de gagner leur pain par leurs travaux ; et comme leur établissement s'était fait après la saison des semailles , la terre ne leur donnait rien. Ce fut avec des peines incroyables qu'ils se procurèrent quelque peu d'orge et de millet, dont ils faisaient du pain, n'ayant pour se nourrir que des feuilles de liètre cuites dans l'eau et du sel. L'hiver vint ajouter de nouvelles rigueurs à cette a flVeuse situation, et Clairvaux. eut à subir des maux de tous genres.

Un jour, raconte un pieux chroniqueur, le sel même vint à manquer. Bernard appelle l'un de ses frères et lui dit : Guibert,mon fds, prends l'âne et va acheter du sel au marché. Le frère répliqua : Mon père, me donnerez-vous de quoi payer?

— Aie confiance, répondit l'homme de Dieu ; car pour de l'argent, je ne sais quand nous en aurons; mais là haut est Celui qui a ma bourse et qui possède le dépôt de mon trésor.

— Guibert sourit, et regardant Bernard, il lui dit: Mon père, si je m'en vais les mains vides , je crains fort de revenir les mains vides. — Va toujours, reprit Bernard , et va avec confiance : je te le répète, Celui qui possède nos trésors sera avec toi en chemin , et te fournira ce qui sera nécessaire. — Sur cela , le frère ayant reçu la bénédiction du révérend abbé , sella son âne et se rendit au marché qui se tenait près d'un caslel nommé Risnellus. Guibert, ajoute la naïve chronique, avait été ïncrcdnle plus qu'il n est permis *;, néanmoins le Dieu de toutes consolations lui procura un secours inattendu; car, non loin du bourg voisin, il rencontra un prêtre qui le salua et lui demanda d'où il venait. Guibert lui confia l'objet de sa mission et la pénurie de son couvent ; ce qui toucha tellement le charitable prêtre, qu'il lui fournit en abondance toutes sortes de vivres. L'heureux Guibert revint en hâte au monastère, et se jetant aux pieds de Bernard, raconta ce qui lui était arrivé en chemin. Alors le père lui adressa ces paroles avec douceur : Je te le dis, mon fils, il n'est rien de plus nécessaire au chrétien que la confiance ; ne la perds jamais, et tu t'en trouveras bien tous les jours de ta vie ^.

Toutefois ces secours et plusieurs autres ressources qui leur avaient été présentées d'une manière non moins nier-

* Plusquani oporlct increcUilus, — * Joan, Erein. Vila 4' , lib. II , n. 3 , j). 1303.

Veilleuse , s'étaient épuisés; et Clairvaux reloniba dans toutes les horreurs d'une complète indigence ; les religieux, en proie à la faim , au froid et à des privations presque insupportables , s'abandonnèrent au découragement , et manifestèrent hautement le désir de retourner à Cîteaux. Bernard lui-même était accablé d'une si profonde tristesse , à la vue des souffrances morales et physiques de ses enfants , qu'il manqua de force pour les soutenir ; au point qu'il cessa même de leur rompre le pain de la parole ; et ainsi, dit l'annaliste de Cîteaux , les religieux furent privés à la fois du pain du corps, à cause de leur pauvreté extrême, et du pain de l'âme, à cause du silence du saint abbé *.

Cet état de choses, qui avait commencé dès la fin de l'année 1115, se prolongea durant l'hiver de l'année suivante , et l'on ne saurait dire ce que Bernard eut à souffrir pendant ces seize ou dix-sept mois, pour empêcher la dissolution de Clairvaux et pour faire tourner à l'avantage des frères l'épreuve terrible qui, dans les desseins de Dieu, dut affermir à jamais leur vertu , leur confiance , leur foi , leur patience, leur abandon à la Providence.

0 hommes généreux ! Qui donc vous a conduits dans ces lieux arides pour endurer les nécessités les plus cruelles, sinon Celui qui est descendu sur la terre pour naître dansune crèche et mourir sur la croix ? Qui a pu mettre dans vos âmes la pensée de quitter vos terres, vos châteaux, vos amis, vos parents , et de vous dépouiller de vous-mêmes , si ce n'est le Dieu d'amour qui, par amour pour les hommes, leur a donné sa vie !

Un jour Bernard, baigné de larmes, était prosterné sur les marches de Tautel, avec ses frères, gémissant et implorant à haute voix la miséricorde du Sauveur auquel ils s'étaient voués dans la simplicité de leur cœur.

Dans ce moment ils entendirent tous un bruit de voix étrange qui paraissait venir du ciel. Les frères étonnés prêtent une oreille attentive, et sont frappés de cette parole qui retentit fortement dans l'église : Bernard , lève-toi , ta prière est exaucée ^ !

* Hist. de Cît. , vol. III, liv. II , ch. 3.-2 j^çm ^ joc. cit. , p. 99.

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