‹ Histoire de Saint Charles Borromée, Cardinal, Archevêque de MilanChapitre 103 sur 169 · Chapitre trentième · texte numérisé non relu

Chapitre trentième

de la foi catholique parmi les jeunes gens qui la fréquentaient. Il sollicita le doge à montrer plus de zèle et à prendre des mesures pour y défendre et pour y conserver l'orthodoxie de la foi. Il l'engagea à persévérer dans celles déjà prises et à manifester « à l'univers catholique par de nouvelles preuves, plus éclatantes encore que les anciennes.combien la très célèbre république de Venise avait horreur de la moindre tache qui pourrait souiller l'intégrité de son orthodoxie. J'ai donc prié que, non seulement à Padoue mais encore à Venise, on réprimât la licence des hérétiques. J'ai surtout désigné les Allemands qui, dans l'intérieur des hôtelleries publiques et au dehors, ont blessé les yeux des Vénitiens par leur dangereuse manière de vivre et par leur liberté. » Le doge répondit aux désirs du cardinal, il promit de favoriser les décisions du nonce, du patriarche et des évêques qui seraient de nature à réprimer cette licence. « Lorsque je vis son zèle si bien disposé, dit le saint, afin de l'enflammer encore davantage, j'ai cherché à engager sa parole. Je lui ai demandé la permission d'instruire le saint père de ses bonnes dispositions, lui assurant qu'il les aurait pour très agréables. Il m'en a prié avec force et il a même ajouté de nouvelles preuves de la bonne disposition de son esprit (T). »

La république de Venise aimait l'indépendance, elle s'affranchissait volontiers des lois qui la gênaient, elle apportait trop souvent dans les relations avec le saint siège ces défiances soupçonneuses, qui faisaient le fond de son gouvernement et étaient devenues comme la règle même de son administration intérieure.

i. Lettre au cardinal Savelli. — V. OLTROCCHi,p. 497, note a.

ftîopagc à IRomc.

Le cardinal Borromée avait jusqu'ici fait preuve d'une grande prudence et d'une rare habileté diplomatique, dans les différentes négociations dont il avait été chargé par son oncle, Pie IV : ces mêmes qualités lui rirent également surmonter de graves difficultés et obtenir des résultats inattendus dans les affaires les plus délicates et les plus compliquées, qui se présentèrent dans l'administration de son Église. Sa réputation sous ce rapport était si bien établie, que nous avons vu Pie V avoir recours à lui dans les plus grands embarras ; Grégoire XIII lui confia cette mission à Venise parce qu'il savait que nul ne la traiterait avec plus d'assurance de succès.

Les nobles Vénitiens furent ravis du séjour du cardinal Borromée; il avait consenti, malgré ses habitudes ordinaires, à en recevoir chaque jour quelques-uns à sa table. Le conseil voulut lui faire les honneurs de la ville, on insista pour qu'il visitât le célèbre arsenal de la république; le saint n'éprouvait aucun attrait pour cette visite et il ne céda à leurs instances, qu'après avoir lu au frontispice de cet établissement ces belles paroles : Prœsidîum fidei catholicœ. Il préférait visiter les églises, se prosterner devant les reliques des saints: « Elles sont là, disait-il, plus nombreuses qu'en aucun lieu du monde (x). »

Le clergé avait grand besoin de réformes. « Par mes entretiens particuliers et publics, dit le saint, j'ai compris le besoin et j'ai réfléchi aux moyens de ménager à cette ville le bienfait d'une visite apostolique

1. A l'époque des croisades et à la suite des nombreuses expéditions de la république en Orient, les Vénitiens rapportèrent un nombre infini de précieuses et insignes reliques.

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elle ne serait pas seulement utile, mais nécessaire et il en résulterait des fruits abondants de grâce. » Il expose ensuite le bien qu'en pourraient retirer les chefs, tous nobles, et dont l'influence serait immense sur le peuple. Il voudrait voir s'étendre ce bienfait à tout l'état vénitien, où le besoin s'en fait également sentir, comme il a pu lui-même s'en convaincre à Vérone. Les magistrats sont excellents, de mœurs honnêtes, et remarquables par leur esprit de religion.

« Le clergé porte des habits séculiers, les religieuses n'observent plus la clôture. D'un autre côté, les églises sont bien tenues ; leur ornementation est splendide et rien n'égale les beautés du culte. Je ne crois pas qu'il y ait parmi le peuple tous les désordres et tous les graves dérèglements qu'on s'imagine à l'étranger. Pendant ces jours du carnaval, je suis sorti beaucoup pour visiter les églises et les saintes reliques et j'ai rencontré très peu de masques. Les Vénitiens par nature me paraissent être d'une pâte douce, facile à prendre toute espèce de plis; ils sont inclinés à la piété et à la religion. Parmi eux, il n'y a point de discordes, d'inimitiés ouvertes ; la majorité se compose de personnes tranquilles et posées. On n'y remarque pas le luxe de vêtements et de serviteurs qu'on rencontre dans beaucoup d'autres villes. A l'âge de vingt ans ou de vingt-deux ans, les jeunes gens se revêtent d'une longue robe, avec une petite toque vénitienne, très simplement. A Venise, presque tous les nobles, même s'ils sont sénateurs, chargés d'années, honorés de quelque autorité ou dignité, marchent seuls, sans serviteurs à leur suite. On trouve, dans leurs rangs, des gentilshommes et un très grand nombre de dames des plus distinguées,

Œopage à iRome. 255

voués à la piété et à la dévotion. J'ai vu beaucoup d'écoles, de confréries, qui pourraient faire un grand bien, si on les aidait un peu. Elles témoignent de si bonnes dispositions que la visite, avec l'aide de Dieu, serait utile et fructueuse. Je n'ose espérer, il est vrai, qu'on puisse de sitôt détruire la vieille habitude d'usurper et d'opprimer la juridiction ecclésiastique et celle de violer la bulle In cœna Domini ; mais je crois qu'on gagnerait énormément dans la réforme du clergé régulier et séculier, des religieuses et même du peuple pour les choses spirituelles. Quant aux affaires de la juridiction, il ne faudrait pas, je pense, les dégoûter, dès le principe, par quelque loi, mesure ou défense générale en cette matière ; cela pourrait les troubler et empêcherait le bien de se faire pour le reste; s'il est possible, il faudrait surtout leur inculquer et leur faire comprendre que l'immixtion dans les choses ecclésiastiques est un abus du pouvoir civil (x). »

« On pourrait peut-être les amener à se montrer plus circonspects, plus réservés dans leurs usurpations, dit-il en terminant, si le pape ordonnait au nonce, au patriarche, aux évêques de frapper de censures, sans aucun égard, les magistrats à chaque fois qu'ils sortiraient de leurs droits : ils aiment la paix, ils ont horreur des difficultés et, par ce moyen, on arriverait à les maintenir dans les limites de leur pouvoir. »

Dans une autre lettre, il parle de la nécessité de confier cette visite à un homme d'autorité, à un cardinal, à un légat du saint siège; « mais il faudrait bien se garder de l'annoncer à l'avance, elle pourrait rencontrer

I. Lettre à Mgr Speciano. — RlR. DES Barn., tom. II, del Governo, citée en partie par Oltrocchi.

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