‹ Histoire de Saint Charles Borromée, Cardinal, Archevêque de MilanChapitre 106 sur 169 · Lettre à Speciano. — V. Oltrocchi, p. 500, note b · texte numérisé non relu

Lettre à Speciano. — V. Oltrocchi, p. 500, note b

258 Cbapitte trentième,

Il impose en même temps aux pères l'obligation de ne rien ajouter au festin de la communauté, surtout de ne rien changer aux usages du jeûne. Il défendit en outre à 1 evêque et aux patriciens d'envoyer quoi que ce soit aux religieux, dans le but de rendre le repas plus succulent ou plus abondant. Il fallut se soumettre; la Providence se chargea elle-même de tromper ses désirs. Le lendemain, le saint arrive pour s'asseoir à la table des bons pères ; il est tout aussitôt troublé à la vue de poissons magnifiques, qui s'étalent sur les pauvres et modestes tables de la communauté. Il se plaint qu'on a violé les promesses. Les pères ne sont pour rien dans cette surprise. Quelques heures avant le dîner, un habitant de Padoue, arrivant de Venise, ignorant même laprésence ducardinal, avait apportéces poissons; ils avaient vu, dans cette circonstance, la main de la bonne Providence et ce n'était pas à eux, disaient-ils, mais à elle que le cardinal devait exprimer son mécontentement. Le cardinal se mit à sourire, rendit grâce à Dieu dont il consentit à ne pas contrarier les attentions paternelles et il s'assit à table.

Le soir, il arriva tard à Vicence, on l'y attendait avec une sainte impatience et on espérait le garder plusieurs jours : il annonça qu'il partirait le lendemain de bonne heure. La nuit fut consacrée par les prêtres de Vicence à entendre la confession des fidèles, qui voulaient recevoir la communion des mains du cardinal. Dès l'aurore, il était à l'autel, il prêcha avec tant d'ardeur, et la multitude des communions fut si grande, qu'il ne fut libre que dans l'après-midi ; il quitta la ville à une heure avancée ;le peuple voulut lui faire cortège et le saluer une dernière fois ; il n'arriva à Vérone qu'à la

(Hopagc à iRome. 259

nuit tombante. C'était l'heure des réjouissances du carnaval, l'évêque était absent et Charles avait résolu de traverser la ville clans le plus strict incognito ; mais il fut reconnu et, quand il se présenta à la porte opposée de la ville pour en sortir, on lui refusa d'ouvrir, sous le prétexte des ordres les plus sévères. Pendant qu'il attendait, les gardiens coururent prévenir les chefs de la ville. Quand le peuple réuni pour les spectacles, sut que le cardinal Borromée était dans ses murs, les théâtres furent aussitôt abandonnés. Les habitants se précipitent avec joie vers la porte de la ville, ils supplient le prélat de ne point les quitter, de passer au moins cette nuit au milieu d'eux et la faveur qu'ils demandent, s'écrie-t-on de toutes parts, est si petite qu'elle ne peut leur être refusée. Le saint cède à ces touchantes instances, il se rend à l'église, puis après y avoir prié avec tout ce bon peuple, il passe la nuit dans le palais de l'évêque : le lendemain matin, il distribua les cendres, cérémonie par laquelle s'ouvre le saint temps du carême. On le retint la journée entière et il ne put partir que le soir, au milieu du concours de tout le peuple, qui l'accompagna pendant un long espace de chemin, portant à la main des flambeaux allumés, en signe de réjouissance et d'honneur.

Après deux journées d'arrêt à B rescia, Charles reprit la route de sa ville archiépiscopale. Quand on apprit à Milan l'arrivée de l'archevêque, la cité entière fut dans l'allégresse : un nombre immense de citoyens se met en route pour aller à sa rencontre ; ils marchent par groupes ou en procession, chantant des hymnes sacrées et ils s'avancent ainsi jusqu'au bourg de Puteoli situé à douze milles de Milan. Quand la foule aperçut le cortège

C&apîtrc trentième.

de l'archevêque, impatiente de le voir, elle mêle et confond ses rangs , s'avance à flots pressés et compacts, remplissant la route et ne lui permettant plus de s'avancer avant qu'il ne l'ait bénie. C'est à qui s'approchera de plus près, touchera ses vêtements, baisera ses genoux : tous font entendre des actions de grâces et bénissent le ciel à haute voix de leur avoir rendu leur pasteur bien-aimé. Ces témoignages d'amour émeuvent si profondément l'archevêque, qu'il ne peut trouver aucune parole pour exprimer sa reconnaissance et son bonheur. Des larmes de joie coulent de ses yeux et il s'avance ainsi jusqu'aux portes de la ville. Le spectacle devient alors plus touchant : l'âge, les infirmités n'arrêtent personne, tous se précipitent sur son passage ; l'airain sacré mêle ses accents joyeux aux cris d'amour de tout ce peuple. Les patriciens se sont unis à la foule, tous les Milanais sont là, à l'exception de ceux que la crainte de déplaire au gouverneur a retenus loin d'un si émouvant spectacle. C'est ainsi que Milan donnait un solennel et public démenti aux accusations portées contre le saint archevêque : debout, tout entière, elle affirmait sa reconnaissance, elle témoignait son amour à celui qu'elle appelait son père et son meilleur ami.

En présence de ce concours merveilleux, d'Ayamont n'eut pas la mauvaise grâce de s'abstenir, le saint raconte à Speciano qu'en arrivant à son palais, il trouva le gouverneur, le commandant de la citadelle, le sénat et les décurions.

Nous ne terminerons pas le récit de ce retour triomphal sans faire mention d'un fait que les témoins de cette scène regardèrent comme miraculeux. Dans tous ses

Oopagx à îRomc.

voyages, le saint montait une mule, d'humeur difficile; elle ne souffrait pas d'ordinaire qu'on l'approchât, sans manifester son impatience d'une façon fort peu civile. Au grand étonnement des spectateurs, ce jour-là, elle laissa la foule s'approcher d'elle ; les cris ne la troublèrent point ; elle laissait tirer la housse, toucher le mors, sans donner le moindre signe d'impatience : elle était tout à coup devenue douce comme un agneau. Avaitelle conscience de ce qu'elle entendait et voyait ? pardonnait-elle à tout ce peuple ces importunités, en considération de l'amour qu'il témoignait à son maître ? Le lecteur en pensera ce qu'il voudra.

Correspondance des envoyés milanais avec d'Ayamont. — Nouvelle bravade du gouverneur de Milan. — Le saint y voit une permission de Dieu pour faire évanouir tous les doutes. — Il lance l'anathème contre les coupables. — Les envoyés milanais accusent le saint. — Leur mauvaise foi. — Ils cherchent à déguiser leur insuccès par le mensonge. — Leurs flatteries et leurs efforts n'obtiennent rien du pape. — Bref s de Grégoire XIII en faveur du saint. — Le duc Philibert de Savoie. — Bref de Grégoire aux décurions de Milan. — Nouvelle attaque contre le saint. — Mort du marquis d'A.yamont.

OUS avons laissé à Rome les ambassadeurs de la municipalité milanaise. Le départ de l'archevêque pour Milan, à leur arrivée, aurait dû, dès le principe, les convaincre de l'inutilité de leur voyage. Mais l'amour-propre leur persuada qu'ils arriveraient, par leur habileté et leurs manœuvres, à faire revenir le pontife sur la décision verbale qu'il avait donnée. Ils restèrent donc et ils envoyèrent sur la marche de leur négociation des rapports mensongers, dans lesquels ils manifestaient l'espoir de la voir réussir, au gré de leurs désirs. Ils écrivirent àd' Ayamont de maintenir ferme son autorité, de conserver intacts les usages et les droits de Milan. <( Les jugements de la Cour de Rome, écrivaient-ils, sont lents et douteux ; il ne paraît ni prudent, ni juste d'y sacrifier les privilèges certains et antiques des Milanais. » Le gouverneur, excité par ces paroles, résolut

les entiopes milanais à Borne. 263

d'affirmer de nouveau son prétendu droit de divertir le peuple et de lui offrir les occasions d'offenser Dieu. Le premier dimanche de carême, le surlendemain même du retour du saint archevêque, il organisa des réjouissances publiques.

Le pontife, selon l'ancien usage de son Eglise, célébrait l'office pontifical, au milieu d'une immense multitude de fidèles, désireux de le voir, de l'entendre et de recevoir la bénédiction qu'il leur apportait au nom du pape, lorsque sur la place même du Dôme se firent entendre le bruit des chevaux, le son des trompettes. C'étaient les jeux publics dont d'Ayamont entendait maintenir l'usage. Les patriciens de Milan n'avaient point favorisé ses désirs ; aucun d'eux n'avait voulu, en cette circonstance, prêter son concours Le gouverneur pour faire réussir sa fête en fut réduit à ordonner à un capitaine d'amener ses cavaliers qui étaient en quartier d'hiver à Pavie.

« Certainement, écrivit le cardinal, Dieu a permis que d'Ayamont célébrât ces jeux, afin de prouver plus clairement au souverain pontife combien le peuple de Milan est disposé à suivre mes décrets et combien ces vains spectacles lui répugnent. En effet, aucun des citoyens n'a pris part à ces courses de chevaux, bien que plusieurs aient été contraints par d'Ayamont luimême, oublieux à ce point de sa dignité, ou excités par ses fils, à les aller voir. L'arène eût été vide, s'il n'eût fait venir des soldats de Pavie : éloignés de Milan, ces soldats presque tous ignoraient mes décrets et les sanctions qui les accompagnaient. Après en avoir eu connaissance, ils ne voulaient plus condescendre au désir du marquis : ils cédèrent aux menaces et prirent les

Page 1