‹ Histoire de Saint Charles Borromée, Cardinal, Archevêque de MilanChapitre 107 sur 169 · Chapitre trcnte=eMmtcme · texte numérisé non relu

Chapitre trcnte=eMmtcme

armes dans la crainte ou de perdre leur paie, ou d'être rayés des rangs de la milice. Aucune femme n'assista à ce spectacle, à l'exception de celles qui sont employées au service de la Cour. Anne, la femme même du gouverneur, est sortie de bonne heure, après le dîner, avant l'heure des jeux; elle avait décidé d'assister aux prières des vêpres, mais la basilique était alors vide et silencieuse. Il y avait peu de temps que j'avais congédié les fidèles, la réunion sainte s'était prolongée jusqu'à cette heure. Elle avait, de sa propre autorité, défendu à ses fils de courir à cheval. Malgré leur grand désir du contraire, ils se sont néanmoins conformés aux ordres maternels ; les instances, presque la violence, ne purent rien obtenir, ils se sont constamment refusés d'entrer en la lice, alléguant toujours, comme motif de leur abstention, les ordres de leur mère ('). » Le gouverneur jetait ainsi un solennel défi au souverain pontife lui-même, et, si Grégoire XIII eût été hésitant sur le jugement qu'il avait à porter, cette dernière audace eût assurément décidé la question en faveur de l'archevêque. Dieu voulut rendre, en quelque sorte, palpables la prudence, la sagesse de son serviteur et il avait permis que le peuple vînt lui-même donner publiquement une nouvelle preuve de sa vénération et de son obéissance envers son archevêque. Du haut de la chaire, saint Charles lança l'anathème, d'une manière générale, contre tous ceux qui avaient assisté à ces jeux. Le bruit s'en répandit aussitôt au dehors et plusieurs fidèles vinrent demander l'absolution de ces censures. Les uns s'étaient trouvés là par hasard, les autres avaient entendu le bruit, les cris et ils étaient

l. Lettre à Mgr Speciano. V. Oltrocchi, p. 507, notes a et b.

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accourus plutôt par curiosité qu'avec l'intention de donner l'appui de leur présence à une chose défendue. « Leur désobéissance, dit l'archevêque, ne paraissait pas certaine et cependant ils voulurent se débarrasser même de ce scrupule. Parmi les domestiques, et les courtisans d'Ayamont, plusieurs se sont présentés; le cousin du marquis lui-même est venu se faire absoudre. Je le sais, les ambassadeurs ne manqueront pas de dire, à Rome, que j'ai pour des motifs futiles, excommunié un nombre infini de personnes. Mais je n'ai enveloppé personne en particulier de mes censures ; j'ai dit, d'une manière générale, que ceux qui avaient célébré ces jeux et ceux qui y avaient assisté seraient privés de l'admission aux saints mystères. Personne n'a été désigné; chacun peut donc continuer à suivre ses habitudes. Certes, cette sentence générale a suffi pour jeter la terreur dans les esprits; peut-être aurat-elle pour résultat qu'on accordera désormais aux ordonnances ecclésiastiques le respect auquel elles ont droit. On va procéder à l'enquête sur les auteurs de ce spectacle, afin de les excommunier publiquement. »

L'archevêque déclare qu'il laissera d'Ayamont et ses fils, en dehors de toute procédure. « L'autorité de mon ministère pastoral me paraît aujourd'hui suffisamment établie. Le gouverneur ne trouvera plus personne pour ces jeux, si l'on en excepte quelques hommes entièrement perdus ; les soldats eux-mêmes refuseront d'obéir à d'Ayamont plutôt qu'à l'Eglise. C'est pourquoi, dit-il, en terminant, j'affirme de nouveau que cette circonstance a été très utile pour consolider la dignité pastorale, surtout si le souverain pontife

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ajoute à cela le poids de sa très sage approbation (l). »

Mais que faisaient les envoyés milanais à Rome ? Ils allaient frapper à toutes les portes des cardinaux, ils se présentaient à toutes les congrégations, ils importunaient tout le monde de leurs accusations et de leurs plaintes. Ils écrivent à Milan, le 20 février, qu'ils n'ont pu voir le pape, qui était trop absorbé par les fonctions religieuses et le consistoire ; mais ils lui ont présenté un nouveau mémoireet ils espèrent recevoir une réponse favorable. Le 5 mars, ils écrivent encore, ils ont vu le pape; celui-ci ne leur a point dissimulé l'impression douloureuse qu'il a éprouvée, à l'occasion des fêtes données le premier dimanche du carême. Leur lettre est de nature à donner l'idée la plus exacte du caractère de ces ambassadeurs, nous en citerons quelques passages. « Dès le principe, disent-ils, Sa Sainteté a cru devoir se plaindre un peu de cette action, nous exprimant combien le cardinal regrettait que la joie de son retour ait été troublée, par un acte qui lui fut si désagréable. Nous lui dîmes que le peuple avait pensé pouvoir conserver ses anciens usages, jusqu'à ce que la cause ait été jugée par Sa Béatitude. Nous mîmes toute la faute sur M. le cardinal, qui voulait faire changer les anciennes et les honnêtes coutumes du pays ; le recours que nous avons fait à Sa Béatitude devait suffire pour lui faire suspendre ses édits, il en a au contraire poursuivi l'exécution par des procédés horribles et dangereux ; nous avons représenté qu'il pouvait en résulter le danger de voir mépriser les censures, soit à cause de la multitude des désobéissants, 1. V. Oltrocchi, p. 509, note a.

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soit à cause de la légèreté des motifs. Sa Sainteté s'est très facilement pliée à nos désirs; elle nous a dit qu'elle allait faire écrire à M. le cardinal afin qu'il donnât à tous les confesseurs ordinaires la faculté d'absoudre chacun des coupables de cette censure et de toutes les autres, encourues par la désobéissance aux édits, sans aucune pénitence extraordinaire (*). »

Si le témoignage des ambassadeurs est recevable, le lecteur trouvera que le saint père abandonne un peu vite le cardinal. Ce que nous avons déjà dit suffirait, sinon pour réfuter à l'avance leur rapport, du moins pour nous mettre en garde contre leurs assertions, si le ton de suffisance, avec lequel elles sont exprimées n'en montrait pas l'inanité. Le saint père fut poli avec eux et rien de plus. Voici maintenant le témoignage de Mgr Speciano; il a sa valeur et Grégoire XIII va le confirmer par des actes authentiques et officiels. Ce prélat écrit au saint, le 12 mars 1580: « Enfin, les ambassadeurs de Milan sont partis d'ici- et, comme je l'ai compris, avec un très grand mécontentement. Par leurs flatteries, ils n'ont rien obtenu, au delà de ce qui leur avait été accordé avant et de plein gré. Ils n'ont pu ni emporter d'autres brefs, comme ils l'avaient demandé, ni obtenir qu'ils fussent rédigés en termes plus doux. Alors, ils ont mieux aimé partir sans attendre une réponse officielle. Cependant, je ferai en sorte que cette réponse vous parvienne, afin qu'elle arrive ainsi plus facilement aux oreilles des décurions. Avant leur départ, ils dressèrent de nouvelles batteries près du cardinal Sforza : ils le prièrent ardemment, à la der-

I. Cité par M. Formentini : La dominazio7ie spagnola in Lombardia,

Cïmpitrc trcnte^cMimème,

nière heure de leur séjour, de vouloir bien obtenir de Notre Très Saint Père quelques transactions sur des points de moindre importance, à leurs yeux, et qu'il leur donnât une réponse moins mauvaise ; mais ils perdirent leur temps : Grégoire ne voulut rien retrancher des lettres qu'il avait données. Ainsi congédiés, ils eurent recours aux ruses et aux calomnies : ils répétèrent astucieusement qu'ils connaissaient les bonnes dispositions du souverain pontife, à l'endroit de leurs requêtes; qu'il n'y avait que la bienveillance seule du cardinal de Corne pour vous, qui avait pu troubler l'esprit et les bons desseins du saint père. Ils ajoutèrent des menaces : ils dirent qu'en arrivant à Milan, ils savaient bien ce qu'il y aurait de mieux à faire, etc. Quand ils virent que toutes leurs machinations étaient réduites à néant, ils demandèrent comme dernière faveur que tous ceux qui avaient assisté aux jeux, le premier dimanche du carême, fussent absous de leurs censures par l'autorité apostolique. Ils ne purent même pas obtenir cela du souverain pontife qui, cependant, ému par une charité paternelle, et ayant égard au danger de leurs âmes, dit qu'il accorderait aux Milanais une indulgence, en forme de jubilé, au moyen de laquelle, si le cardinal Borromée y consentait, les coupables pourraient être absous par les prêtres ordinaires (1). »

i. Oltrocchi, p. 511, note^. — Au lieu de citer cette lettre de Speciano, un auteur contemporain trouve plus naturel d'accuser Grégoire XIII d'avoir manqué de parole. Il promet une chose, dit-il, et il en écrit une autre. Si du moins, toutes les fois que cet auteur cite les documents qui lui semblent défavorables à saint Charles, il mentionnait les réponses du saint, le lecteur pourrait se faire une idée exacte des faits et il serait à même de porter un jugement en connaissance de cause. Le travail,

Les entiopés milanai0 à iRomc. 269

Quelques jours après, le 9 mars, Grégoire XIII adressait aux décurions de Milan le bref suivant :

« Chers Fils, nous avons appris par vos lettres, au nombre de trois, que nous avons reçues, en divers temps, et des discours de vos ambassadeurs, tout ce que vous avez voulu nous faire savoir des décrets de notre cher fils Charles, cardinal de Sainte- Praxède et votre pasteur, et tout ce que vous avez pensé devoir nous exposer dans l'intérêt de votre ville et de la province. Vous rendez hommage à l'innocence de votre archevêque, à son intégrité, à sa vigilance et à son zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, dans le rétablissement et la défense de la discipline ecclésiastique : en cela vous agissez justement et sagement. En effet, vous donnez ainsi à la vertu le témoignage auquel elle a droit et, en vous réjouissant de semblables faits, vous manifestez aussi votre piété et votre crainte de Dieu.... Et quoique votre opinion et celle de tous les bons ne nous permettent pas de soupçonner que votre pasteur ait pu décréter des choses exagérées ou injustes, néanmoins, nous avons pris en bonne part les plaintes que vous nous avez exposées ; nous louons votre dessein de nous les avoir déférées et de vous en tenir à notre jugement : c'est ainsi que doivent faire des fils excellents, très attachés à ce saint siège et tels que nous vous avons toujours aimés. Afin donc desatisfaire à votre demande, nous avons tout examiné avec beaucoup de soin, et nous avons jugé ces décrets très conformes au droit : leur observation ne peut vous être que salutaire et

auquel nous faisons allusion, est écrit, du reste, avec un parti pris de dénigrer saint Charles, si visible et si arrêté, que cette partialité haineuse peut dispenser tout homme sérieux de le réfuter.

Cïmpttrc trcnte^Minième.

fructueuse, nous vous exhortons donc à les accepter avec un esprit prompt et joyeux, de façon que vous ne suscitiez aucun obstacle à leur exécution, mais que vous la favorisiez au contraire par votre zèle, votre autorité et votre exemple. Nous avons fait connaître et nous avons manifesté à ce sujet toute notre pensée au cardinal lui-même. Il est vrai, nous ne l'ignorons point, il peut y avoir dans ces décrets certaines choses dont l'observation paraîtra un peu plus dure, surtout au commencement ; mais elles deviendront suaves, si vous y apportez cette bonne volonté que chacun doit demander et doit très certainement attendre de Dieu... Mais ce qui doit surtout vous consoler, c'est l'intention si parfaite de votre pasteur : il n'a d'autre pensée que le bien et le salut du troupeau qui lui a été confié par Dieu pour lequel il a exposé, avec tant de charité, sa vie elle-même, comme tous vous l'avez vu. Confiezvous donc à de telles mains ; vous avez éprouvé qu'elles sont toujours prêtes à procurer votre avantage, votre salut et à vous servir dans les plus graves circonstances; amenez votre esprit à acquiescer aux décrets d'un semblable et si tendre pasteur. En agissant ainsi vous vous rendrez agréables à Dieu, vous accomplirez votre devoir et vous jouirez de cette paix que le Christ a tant recommandée. »

Malgré toute la tendresse paternelle dont ce bref était empreint, les ambassadeurs n'avaient pas voulu l'accepter, ils étaient partis, en le laissant entre les mains du docteur Riccardi, l'envoyé d'Ayamont, dans l'espérance qu'il pourrait obtenir du pape quelque modification. Les efforts de Riccardi furent inutiles et Grégoire XIII, pour couper court à toute nouvelle

le$ cntïopés milanais à iRome. 271

instance, promulgua une grave mesure qui ne laissait pas que d'être très glorieuse pour le cardinal Borromée. Il y avait aussi à Rome des courses et des réjouissances publiques, il en ordonna la suppression et, en compagnie des cardinaux, ilvisita les sept églisesstationnales, se montrant plein de zèle pour imiter le saint archevêque de Milan. Il défendit même qu'on célébrât, à l'avenir, dans tout l'univers catholique, les tournois et autres jeux de ce genre : « Ces réformes, dit-il alors, ont été décrétées dans le diocèse de Milan où la discipline ecclésiastique est en vigueur et la religion florissante. » Les décurions de Milan ne voulurent jamais recevoir les lettres du pape ; le cardinal leur manifesta néanmoins la volonté pontificale, en leur montrant une copie de ce bref, qu'il avait reçue de Rome par l'entremise de Mgr Bonomi, évêque de Verceil. Le saint s'était contenté de la mettre sous les yeux des décurions ; mais, à son insu et contre sa volonté, on en répandit dans la ville un certain nombre d'exemplaires. Cette diffusion de la sentence, papale fut d'un grand poids dans l'apaisement des esprits. Charles en avait envoyé une copie à Philibert, duc de Savoie. Ce prince lui fit exprimer par son secrétaire toute la joie qu'il avait éprouvée, en voyant le saint père sanctionner toutes les sages et saintes réformes de Milan. Le dévouement de ce prince pour le cardinal était si grand, qu'il disait être prêt à le défendre, contre ses détracteurs et ses ennemis, non seulement par ses paroles, mais encore par les armes, si cela était nécessaire. Il estimait les Milanais heureux d'avoir un tel archevêque : « O bienheureux sont les Milanais, s'écria-t-il, tant qu'ils pourront jouir d'un tel pasteur ! »

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