Chapitre trcnte=ticunème
l'archevêque. Lonato triomphait. Cependant le peuple et le sénat lui-même respectèrent l'autorité de l'archevêque : dans plusieurs circonstances, ils rappelèrent publiquement cet excommunié au respect des lois ecclésiastiques, en le contraignant à s'éloigner de leur réunion, quand ils assistaient en corps à l'office divin. Tout le monde le fuyait à Milan. Le gouverneur intérimaire de la ville, lorsque la nécessité le contraignait à s'entretenir avec lui, ne le faisait jamais sans en avoir demandé l'autorisation au saint. Plusieurs grands d'Espagne s'étaient faits ses défenseurs à Rome; leur appui n'empêcha pas Grégoire XIII de déclarer que le bon droit était du côté de l'archevêque : Lonato fut enfin contraint de se soumettre et de livrer les livres qu'il avait cachés. A cette condition, il fut absous de ses censures. Le vicaire de Pavie avait usurpé un droit qu'il n'avait point, en prononçant une sentence aussi injuste qu'imméritée. Le saint lui accorda volontiers son pardon, donnant une fois de plus l'exemple d'une modération que sa fermeté, bien connue, ne pouvait faire soupçonner de faiblesse. Il donna une autre preuve de son inépuisable charité envers Lonato. Ce malheureux s'était moqué des censures ecclésiastiques, il avait essayé par des railleries de cacher sa défaite : depuis longtemps devenu l'effroi de toutes les personnes honnêtes de Milan, il continuait sa vie de désordres. Mais l'impiété n'est pas toujours triomphante ici-bas, l'heure de la justice divine sonne quelquefois pour elle, avant l'éternité. Lorsque Charles d'Aragon vint, deux ans plus tard, prendre les rênes du gouvernement de la province, Lonato reçut l'ordre d'aller à Madrid rendre compte de sa conduite. L'inquisition espagnole était
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redoutable : la pensée de subir son jugement le jeta dans de grandes terreurs, et comme il implorait l'appui d'Aragon, celui-ci répondit : « Il n'y a pour vous aucune chance de salut, si ce n'est dans la protection de Borromée. » Loin de le calmer, cette parole le jeta dans de nouvelles angoisses : son orgueil ne pouvait se résoudre à implorer l'assistance de celui dont il avait si indignement méprisé l'autorité. La nécessité fît ce que n'avait pu faire la bonne volonté : il pria quelques-uns de ses amis d'implorer l'assistance de Charles. Quand l'archevêque eut entendu l'objet de leur requête, il promit son concours, à la condition que le coupable changerait de vie. Lonato se rendit près du saint, lui fît part de ses bonnes résolutions, il prouva même qu'il les avait mises à exécution. Le cardinal bénit Dieu de ce changement, il écrivit plusieurs lettres en Rspagne,en sa faveur, et, grâce à son intervention, Philippe, très irrité de la conduite de ce sénateur, se calma et lui pardonna.
De Barcelone, où il arriva dès les premiers jours de juillet, le père Bescapé prit la route de Badajoz, en Castille, sur les confins du Portugal, où le roi faisait la guerre. Il y était le 4 août; nous le laisserons autant que possible raconter lui-même les circonstances et le résultat de sa mission.
« Je m'occupai aussitôt d'avoir une audience de Sa Majesté; je me fis annoncer simplement comme un clerc italien. » Il avait beaucoup de choses à dire au Roi et l'audience n'était pas facile à obtenir, à cause des graves et importantes affaires du monarque. Le 6 août, il fut néanmoins introduit devant Philippe II pour lui exposer au moins le but de sa visite et lui présenter ses lettres de créance.
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«J'ai déclaré le nom de celui qui m'envoyait, j'exposai en peu de mots ce que j'avais à traiter et comment j'avais ordre de le faire avec Sa Majesté elle-même. Comme cela était convenable, avant de parler du nouveau gouverneur, je présentai les lettres de Votre Seigneurie illustrissime que, selon son habitude, le roi ne lut pas alors, puis je remis la petite cassette contenant les reliques' des saints Innocents. Sa Majesté m'écouta avec bonté, agréa le présent, en me disant d'en remercier Votre Seigneurie et il me pria de mettre par écrit tout ce que j'avais à lui dire. Je lui répliquai que j'avais certaines choses à lui expliquer de vive voix. Il répondit de les mettre d'abord en écrit, puis qu'il m'entendrait de nouveau. Il voulut que je lui ouvrisse la cassette et que je lui montrasse les reliques. Il se découvrit en leur présence, les salua, en pliant les genoux, les baisa, en faisant le signe de la croix. Il me témoigna combien elles lui étaient agréables et il me pria de nouveau de remercier Votre Seigneurie. »
Le S août, le religieux obtenait une nouvelle audience du roi et il remettait entre ses mains les différents mémoires qui avaient été préparésà Milan. Le monarque les reçut; pendant une heure, il prêta une attention soutenue au résumé que lui en fit de vive voix le père Bescapé. « Il ne m'interrompit, dit-il, qu'une seule fois: lorsque je lui dis que Votre Seigneurie avait déclaré que le dimanche in capite quadragesimœ serait le premier jour de l'observance quadragésimale, il me demanda quand on distribuait les cendres. Je lui répondis que, selon le rit ambrosien, cette cérémonie avait lieu seulement aux jours des Rogations. Je lui dis le motif pour lequel Votre Seigneurie m'avait envoyé vers Sa
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Majesté, en secret, si simplement et dans quel but.... A la fin, le roi remercia beaucoup Votre Seigneurie et moi aussi de cette conduite pleine de confiance, adoptée vis-à-vis de lui; il me dit qu'il prendrait des informations plus particulières, qu'il en causerait, selon mon désir, avec quelques personnes spirituelles et enfin qu'il me ferait connaître ce qui serait nécessaire. »
Huit jours après, Bescapé fit demander au monarque ses ordres ; on lui répondit de se présenter trois jours plus tard, le 2 1 août. Quand il se rendit pour l'audience, le roi lui fit dire d'aller trouver son confesseur le père Diego de Chaves, dominicain, et de l'informer de tout comme il l'avait informé lui-même. Le religieux fut bien reçu par le confesseur qui lui offrit tout ce dont il pouvait avoir besoin : demeure, argent, etc., il était même disposé à le recevoir dans sa maison et à sa table. Les négociations commencèrent alors, elles furent longues, le père de Chaves voulut être instruit de tout, dans les plus petits détails : à des jours fixes, le père Bescapé allait le trouver, et pendant deux ou trois heures, il exposait toute l'affaire. Néanmoins, on n'arrivait à aucune conclusion pratique. Le confesseur du roi, interrompant tout à coup les pourparlers, sembla manifester des doutes sur la sincérité des récits faits par l'envoyé de saint Charles. Le père Bescapé fit de nouvelles instances, présenta un abrégé des mémoires déjà mis sous les yeux du roi, il donna une copie du bref de Grégoire XIII aux Milanais, en réponse à l'ambassade qu'ils lui avaient envoyée, puis la lettre adressée par l'archevêque à d'Ayamont, à l'occasion de la mort du prince Ferdinand, sur l'inconvenance des spectacles, dans une circonstance si douloureuse.
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Le confesseur qui, par politique, traînait les choses en longueur, avait manifesté des doutes qu'il n'avait point. Il répondit qu'il s'entendrait avec le roi, avant de prendre une décision. Philippe 1 1 tombait malade le même jour et le confesseur lui-même, quelques jours après, était également pris par la maladie. Bescapé perdit deux mois, sans pouvoir rien faire, attendant toujours la guérison de l'un et de l'autre. Il était quelquefois admis près du confesseur, toujours au lit, il ne pouvait l'entretenir d'affaires sérieuses. Ils se rétablirent enfin; le père de Chaves engagea le Barnabite à se rendre près du roi, qui lui donnerait une décision. « J'y allai et commençai à parler avec lui : la maladie l'obligeait encore à garder ses appartements. Deux jours n'étaient pas écoulés, que le père me fit appeler, il me dit qu'il avait obtenu une dépêche pour moi et il me remit la lettre que VotreSeigneurie illustrissime a reçue. Il me donna ensuite une lettre, en réponse à celle de Votre Seigneurie, que je lui présentai, dès le principe; il me dit que je pouvais partir, selon mon bon plaisir ; qu'il fallait auparavant aller baiser la main de Sa Majesté, mais sans plus parler des affaires à cause de sa faiblesse. Je m'y rendis, dès le lendemain, pour remplir cet office et l'on m'assigna l'heure de Sa Majesté, pour le jour suivant, elle ne donnait encore aucune audience. Pendant la nuit la reine mourut; je fus ainsi obligé d'attendre encore trois semaines.... Enfin j'obtins d'être présenté au roi. Je le remerciai de ses bienveillantes audiences, de la bonne dépêche que je pensais porter avec moi. Il me répondit que l'office rempli vis-à-vis de sa personne, lui avait été très agréable, qu'il en remerciait beaucoup Votre Seigneurie, qu'il y
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pourvoirait ; que toutefois il lui restait encore quelques informations plus particulières à prendre sur certaines choses. En attendant, il se recommande aux prières de Votre Seigneurie illustrissime. Je voulus lui baiser la main, mais il refusa de me la donner selon sa louable habitude de ne jamais la donner à baiser aux prêtres, quoiqu'il la donne aux laïcs et même aux princes....
« A plusieurs reprises, le confesseur m'a dit que ma mission avait beaucoup plu, ainsi que la manière de la remplir; à toutes les fois que Votre Seigneurie le trouvera bon, elle devra employer la même voie : écrire ou faire écrire à lui-même, si elle ne voulait pas écrire directement au roi (T). »
Quoique le lecteur connaisse presque tous les faits, il semble cependant utile de mettre sous ses yeux un résumé du mémoire présenté à Philippe II par le père Bescapé. Il pourra ainsi mieux juger, dans son ensemble, cette grave question des controverses soulevées entre le pouvoir religieux et le pouvoir civil à Milan et qui occupent la majeure partie de l'épiscopat de saint Charles. Cette lutte continuelle, ce martyre de chaque instant ont fait ressortir d'une manière éclatante son inébranlable fermeté et son invincible constance, ils ont mis en relief la noblesse de son caractère, la prudence de sa conduite et son désir de sacrifier à la paix et à la concorde tout ce que la conscience et l'honneur d'un évêque peuvent concéder. On nous saura gré de résumer, en quelques pages, cette longue et interminable série de vexations, suscitées contre sa personne et les droits de son Eglise.
1 . Relazione del rcligioso mandato al Rc cattolico dal Sïgnor cardinale di Santa Prassede Tanno ijSo. -- V. Documcnti etc., tom. II, p. 80.