‹ Histoire de Saint Charles Borromée, Cardinal, Archevêque de MilanChapitre 120 sur 169 · Chapitre ttente^eurième · texte numérisé non relu

Chapitre ttente^eurième

pas ici de ces récréations honnêtes dont elle parle dans sa lettre. Si de leur nature on ne peut les appeler mauvaises, parce qu'il est possible d'en bien user, et peut-être en est-il ainsi ailleurs, je ne le sais ; mais ce que je connais suffit pour les proscrire. Je sais véritablement qu'on en use ici, le plus souvent, pour le grand dommage des âmes et contre l'honneur de Dieu ; bien que toutefois ces récréations ne soient point entièrement prohibées ici, on en modère seulement l'usage, c'est-à-dire, qu'on les interdit les jours de fête. »

Le cardinal raconte, de quelle manière et avec quelle prudente lenteur, il a procédé dans l'introduction des différentes réformes. Il y a plus de 15 ans que les décrets en furent portés dans les conciles provinciaux, il s'est efforcé, peu à peu, à l'aide d'exhortations pieuses, d'amener ses peuples à les observer, les engageant à fréquenter les sacrements, à suivre les offices divins, à écouter la parole divine, et il a pu ainsi établir ces réformes parmi les populations. Il a rarement imposé des peines ecclésiastiques mitigées, et elles n'ont jamais été l'occasion d'un soulèvement ou d'une agitation quelconque. Ces décrets furent si bien acceptés partout, que les anciens usages étaient tombés en désuétude. Ceux-là seuls, les ministres du roi, dont le devoir était de m'aider dans ce qui est du service de Dieu, mus par leurs propres passions, sont venus nous troubler et causer un grand désordre.

Quant aux confréries, le saint dit : « Les exigences, imposées par le grand commandeur de Castille, sont le produit de la colère et de la passion. Ces confréries existent depuis des centaines d'années, jamais elles n'ont suscité le moindre soupçon d'hérésie, ni de désobéis-

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sance à l'autorité ; elles ont un esprit calme et tranquille, soumis à la surveillance de l'évêque. Je vois, ajoutet-il, tant d'autres réunions d'artisans, dans la ville, composées de toutes sortes de personnes, sans qu'on élève à leur égard le moindre soupçon ! Seules, les pieuses confréries, instituées pour le service de Dieu, dans lesquelles n'entrent que des personnes pieuses et timorées dont moi-même je m'occupe, seules ces confréries deviennent suspectes ! Les lois impériales qui défendent les collèges privés font une exception en faveur de ceux qui s'occupent des choses pieuses et ici, sans parler des autres, ceux-là seuls qui sont pieux sont mis en suspicion. »

En lisant ce passage de la lettre du saint, on croirait vraiment lire une page d'histoire contemporaine. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

Le cardinal rappelle le zèle avec lequel il s'est occupé des confréries, selon que le lui impose le devoir de sa charge, puis il ajoute: « Certainement, si Sa Majesté ou ses ministres avaient désiré quelque réforme convenable dans ces compagnies ou dans leurs règlements, je serais prêt, comme je le suis encore, à leur donner une légitime satisfaction et à dissiper toutes les ombres qui pourraient planer sur elles. Il ne suffit pas de dire, comme le fait Votre Révérence dans sa lettre, que les mesures qu'on projette seront prises en vue des temps qui suivront ma mort : pourquoi introduire de pareilles nouveautés, alors qu'il n'y a pas de motifs pour les entreprendre ? Pour moi, je n'ai d'autre désir que de plaire à Dieu et non à moi-même, ni aux autres, mais de faire pour lui seul tout ce qui vraiment appartient à son service. »

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Après avoir exprimé sa bonne volonté, ses pieux désirs, son espoir de voir tout aller beaucoup mieux, sous le gouverneur qu'on lui annonce, le saint termine ainsi : « De mon côté, conformément aux lumières que je demande continuellement à Dieu, de toutes les forces de mon corps et de mon esprit, je m'emploierai à cette fin et je n'abandonnerai jamais le progrès spirituel de mes peuples. Je ne fuirais pas, avec la grâce divine, si cela était nécessaire, l'occasion de donner ma vie, avec promptitude, pour le salut de ces âmes pour lesquelles Notre-Seigneur a donné la sienne, avec un indicible amour. Je ne manquerai pas de suggérer à Sa Majesté, avec la foi et la franchise qui conviennent aux prêtres de Dieu, les choses que je jugerai nécessaires pour le service de Dieu, me servant même de votre intermédiaire, comme me le propose Votre Révérence. Je m'efforcerai également de communiquer à celui qui gouvernera, au nom de Sa Majesté, tout ce qui me paraîtra bon pour obtenir la même fin, comme cela convient à l'office d'un évêque, selon l'observation même de Votre Révérence (I). »

Le confesseur du roi, nous n'en saurions douter, mit sous les yeux de son illustre pénitent la lettre du saint; elle acheva sans doute de faire la lumière dans l'esprit du monarque, qui résolut de donner une réponse au cardinal qui fût de nature à lui faire comprendre ses bienveillantes intentions. S'il émet quelque réserve, s'il donne un conseil, sa conduite postérieure montre évidemment qu'il n'y avait là qu'une question de forme : le monarque ne voulait pas dans un document officiel

I, V. Docmne/iii, etc., tom. II, p. 90.

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fournir des armes contre ses ministres. Nous donnons cette lettre intégralement :

« Don Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Espagnes, des Deux-Siciles, de Jérusalem, etc. Très révérend père en Jésus-Christ, cardinal, archevêque de Milan, notre très cher et bien-aimé ami.

« J'ai vu votre lettre du 15 mai et j'ai entendu le religieux, dont vous vous êtes servi pour me la faire remettre; j'ai écouté tout ce qu'il a bien voulu me dire de votre part, j'ai reçu aussi les mémoires qu'il m'a remis en votre nom et qui font très clairement ressortir votre religion, votre zèle pieux : nous en éprouvons une satisfaction légitime. Plaise à Dieu que nous puissions tout terminer et tout ramener à un état de perfection telle qu'il nous soit permis d'espérer, en tout, les faveurs et les nombreuses grâces du secours divin. . . Je me suis réjoui que vous m'ayez envoyé une personne pour des communications des choses dont je garderai souvenir. En attendant, je n'ai pas omis, il y a quelques jours, d'écrire aux ministres de mes États, ce qui était convenable- afin qu'ils fassent disparaître les scandales produits par les .blasphèmes, les jeux et autres désordres publics qui offensent Dieu. Sur les autres faits que vous me signalez comme étant de plus grande importance, j'aurai soin de prescrire ce qu'il conviendra de réprimer ou de tolérer dans l'état présent des choses; notre intention est elle-même pleinement d'accord avec la vôtre, pour que Dieu soit servi et que le peuple soit détourné de tout ce qui peut le porter à l'offenser. Je devrai écrire pour indiquer le remède qu'on pourrait appliquer à ces abus. Mais, je vous en prie, dans tout ce que vous ferez vous-même

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pour aider à ce résultat, usez de prudence et de modération : on ne peut rien faire sans ces vertus. D'une manière différente d'agir, il résulterait des complications qui pourraient troubler les esprits; pour obtenir des hommes le bien il importe d'employer des moyens conformes à leur nature, des remèdes opportuns et de ne point prendre des mesures contraires au but qu'on se propose.

« J'ai agréé avec beaucoup de plaisir les reliques que vous m'avez envoyées, d'abord parce qu'elles sont en elles-mêmes dignes de vénération et ensuite à cause du sentiment qui vous a poussé à me les envoyer. Que Notre-Seigneur Jésus-Christ vous ait en sa continuelle garde, vous, notre très cher ami.

« De Badajoz, le 24 octobre de l'année 1580 (!). »

En recevant cette lettre, le cardinal dit à Giussiano, qui devait plus tard devenir son historien : « Je vous annonce une heureuse nouvelle dont vous devez rendre à Dieu les plus grandes actions de grâce : désormais tout sera tranquille. Le roi doit envoyer un gouverneur qui aura l'ordre de n'être pas en désaccord avec moi. »

La mission du P. Bescapé eut les plus heureux résultats. Alcanisio, dont nous avons déjà parlé, envoyé expressément par le roi à Rome pour résoudre toutes les difficultés de la juridiction ecclésiastique soulevées à Milan, à Naples et en Sicile, donna à Mgr Speciano des preuves certaines du changement qui s'était opéré à la cour d'Espagne. Il ne montrait plus la même ardeur pour défendre, auprès du

1. V. Documeiiti etc. Tom. II, pag. 86. La traduction italienne donnée par D. A. Sala a été faite sur l'original espagnol qui est dans un très mauvais e'tat de conservation.

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Saint Siège, la cause du pouvoir royal, et un jour il dit à l'agent du saint: « Écrivez au cardinal Borromée que, s'il le veut, l'administration entière des choses temporelles peut être placée dans ses mains. Le roi et tous ses ministres ont la plus haute opinion de sa vertu. Quant à ce qui regarde les controverses, ajouta-t-il, il sera plus utile au roi de laisser au pouvoir ecclésiastique toute son intégrité. »

De fait, saint Charles ne rencontra plus aucune difficulté dans l'exercice de sa juridiction épiscopale, les ministres du roi ne lui firent plus aucune opposition et ils répondaient à ceux qui venaient faire des réclamations, quand l'archevêque les avait cités à son tribunal : « Il faut obéir à l'archevêque; le roi veut qu'il ne rencontre aucun obstacle dans l'administration de son Eglise. Le temps où il était permis de contester ses droits est passé. »

Le changement était si complet, que Mgr Speciano écrivait au cardinal, à la date du 16 mai 1581 : « Alcanisio m'a affirmé qu'il était certain que tout désormais dépendait de votre volonté, à Milan, comme à Naples et en Sicile. Bien plus, il affirme que les ministres du roi vous vénèrent plus que Philippe lui-même, car ils sont convaincus que le roi a plus de confiance en vous seul que dans tous les autres. Enfin, le roi a de vous une opinion si haute, qu'il est disposé à ne plus nommer aucun évêque, en Italie, sans vous avoir consulté (*). »

Lorsque en 1583, Philippe II envoya le duc de Terranuova, don d'Aragon, comme gouverneur de Milan, il lui dit : « Va, et hâte-toi; nous ne t'envoyons pas comme gouverneur de la province de Milan, mais

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