‹ Histoire de Saint Charles Borromée, Cardinal, Archevêque de MilanChapitre 128 sur 169 · Chapitre trcnt^troisième · texte numérisé non relu

Chapitre trcnt^troisième

bénéfices indûment conservés, il va trouver l'archevêque et lui déclare qu'il est prêt à résigner tous ces titres; il trouvait dur néanmoins d'être contraint à restituer tous les revenus qu'il avait illégitimement touchés. Le saint n'ignorait pas que les désirs ne sont pas toujours d'accord avec les paroles, l'on promet souvent beaucoup plus qu'on ne peut tenir, il ne décourage point notre homme, il reçoit sa supplique et le congédie avec bonté. Trois semaines plus tard, le cardinal reçoit de Rome un bref pontifical qui dispensait ce prêtre de cette restitution, et de plus, ce bref l'appelait à un autre bénéfice plus important que ceux qu'il avait sacrifiés. L'archevêque le fait venir aussitôt et lui annonce cette faveur. Ecrasé en quelque sorte par la grandeur d'un bienfait aussi inattendu, ce prêtre ne savait comment exprimer sa joie. Les jours suivants, il arrêtait tous ceux qu'il rencontrait pour leur faire part de son bonheur et il terminait son récit par cette exclamation : « O divine charité de Borromée ! O munificence inouïe de Charles ! »

Sur sa route, le cardinal rencontra le village de Piano dont les habitants accoururent à sa rencontre pour le fêter et recevoir sa bénédiction. Ce peuple avait été excommunié par son évêque dont il n'avait pas voulu reconnaître l'autorité et auquel il avait refusé le tribut des dîmes. En les voyant accourir, le cardinal fut ému ; mais se souvenant des censures sous le poids desquelles ils gémissaient, il leva les yeux au ciel, puis les regarda d'un air sévère et, la main étendue sur sa poitrine, il refusa de les bénir. Dans ces circonstances, l'aspect du saint présentait je ne sais quel mélange de majesté, de tristesse et d'indignation qui

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devait rappeler l'attitude du Sauveur, chassant les vendeurs du temple de Jérusalem. A cette vue, ces hommes grossiers sont saisis d'effroi et de repentir, ils se jettent à genoux devant le cardinal et les larmes aux yeux, ils s'écrient : Pardon ! Pardon ! Mais le saint est inflexible et il continue sa route. Toutefois, il désirait vivement les réconcilier avec l'Eglise et, pour les préparer à recevoir cette absolution, il laissa au milieu d'eux, l'évêque de Mariano, en Corse, qui avait voulu l'accompagner dans ses visites afin d'apprendre luimême, à son exemple, la manière d'accomplir sa charge pastorale avec perfection. Quand ces montagnards eurent appris que saint Charles les bénirait à son retour, s'ils se soumettaient à leur propre évêque, ils s'empressèrent d'obéir et, quand le cardinal Borromée repassa, il se montra prodigue envers eux des témoignages de son amour et de sa tendresse.

Arrivé à l'extrémité du val Camonica, saint Charles se trouvait dans le voisinage du célèbre sanctuaire de Tirano consacré à la sainte Vierge. Ce lieu était soumis à la Suisse et les Grisons avaient interdit, sous les peines les plus sévères, à l'évêque de Corne, à l'autorité religieuse duquel ces contrées étaient soumises, de pénétrer sur leur territoire. Antoine Volpi, évêque de Corne, avait manifesté au saint le désir de le voir pénétrer jusqu'au .cœur de ces populations presque tout entières gagnées à l'hérésie. Charles se rendit à ce vœu. Il gravit à pied la montagne abrupte d'Auriga, il semblait voler et aucun de ceux qui l'accompagnaient ne pouvait le suivre ; mais dès qu'il rencontrait sur sa route quelque hameau, il s'asseyait au milieu des montagnards, les interrogeait sur les principaux mystères

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de la foi et les mettait en garde contre les artifices de ceux qui voulaient la leur ravir. Son cœur était souvent attristé à la vue des autels renversés par les hérétiques, des images des saints brisées et profanées : les larmes s'échappaient alors en abondance de ses yeux. Il arriva vers la nuit à Tirano et il se dirigea immédiatement vers le temple consacré à la Mère de Dieu. Agenouillé devant l'autel, il passa la plus grande partie de la nuit en prières : il ne connaissait pas de plus doux repos après les plus dures fatigues d'une journée de travail et de marche.

Un membre de la noble famille des Lambertingo s'était présenté devant le cardinal, à son arrivée à Tirano, il s'était agenouillé à ses pieds, avait imploré sa bénédiction et il le supplia de vouloir bien honorer sa demeure et d'y recevoir l'hospitalité. Charles ne voulut pas le bénir sous le prétexte qu'il n'en avait pas le droit, n'étant pas dans un diocèse soumis à sa métropole : Corne dépendait alors du patriarcat d'Aquilée. Quant à accepter son invitation, il avait résolu de prendre son logement chez le prêtre qui avait la garde du sanctuaire. Lambertingo ne se découragea pas : il insista, il conjura ; il était encore sous l'impression d'un deuil récent : le refus du cardinal, disait-il, n'est-il pas un nouveau et triste présage pour une famille à laquelle il ne veut pas, par sa présence, apporter le bonheur? Ces touchantes instances, appuyées par l'évêque de Mariano, triomphèrent de la résolution du saint et il promit de venir le lendemain s'asseoir à la table de son heureux suppliant.

Dès le lever du soleil, le cardinal se préparait à célébrer les saints mystères, lorsque le chef de la

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province, homme honnête, mais imbu des erreurs qu'on répandait alors dans ces contrées, vint le trouver. L'archevêque ne témoigna aucun empressement à recevoir ses hommages; néanmoins, cédant aux instances des catholiques qui l'entouraient, il consentit à l'admettre en sa présence. Ce magistrat déclara au cardinal qu'il était disposé à faire tout ce qu'il demanderait de lui. Le saint lui répondit : « Je ne désire autre chose que de vous voir songer au salut de votre âme. » L'accent de ces paroles, l'attitude de l'archevêque émurent profondément cet homme et il demanda aussitôt un entretien particulier. A genoux devant le saint, il lui ouvrit son cœur, confessa toutes ses erreurs, déclara qu'il y renoncerait volontiers, si la crainte de ses supérieurs ne le retenait encore. Charles loua les bonnes dispositions de ce nouveau pénitent, il l'exhorta surtout à les mettre le plus promptement possible à exécution; mais il ne crut pas pouvoir lui permettre d'assister au sacrifice de la messe, il l'autorisa seulement à venir entendre le sermon qu'il se proposait d'adresser au peuple.

C'était le 28 août, jour consacré par l'Église à honorer la mémoire de saint Augustin. Tous ceux qui entendirent le cardinal s'imaginèrent voir revivre en lui la science et l'éloquence du grand docteur : il parla avec tant d'autorité, il réfuta si victorieusement les erreurs répandues dans ce pays, que dans la suite les catholiques, pour réduire au silence les hérétiques les plus opiniâtres, n'avaient qu'à répéter ses paroles. Il commença son discours, en affirmant l'autorité et les droits de l'évêque de Corne : « Je suis venu au milieu de vous, dit-il, et je vous adresse la parole après avoir

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demandé sa permission. » Cet exemple de respect, de la part d'un homme si haut placé, était de nature à inspirer la même vénération et une obéissance absolue à l'autorité épiscopale : le cardinal n'avait pas d'autre intention. Une foule nombreuse, accourue, à la nouvelle de sa présence, de tous les villages et de toutes les montagnes voisines remplissait le sanctuaire. L'effet de sa prédication fut immense. Le peuple l'entourait ensuite, se jetait à ses genoux, le suppliait de rester encore quelques jours : plusieurs de ceux qui avaient abandonné la foi de leurs pères promettaient d'y revenir. Ces vœux, ces promesses touchèrent vivement son cœur : de la part des habitants de cette vallée, ces témoignages publics n'étaient pas sans courage, car des édits sévères interdisaient de revenir à la foi catholique, ils ne permettaient même pas aux prêtres de séjourner dans ces contrées. L'archevêque de Milan avait d'autres obligations, il ne put rester plus longtemps à Tirano ; mais dès ce jour, raconte un confident de ses pensées, il conçut le désir d'aller en Allemagne afin d'y combattre l'hérésie. Dans une de ses lettres à Mgr Bonomi,il exprima l'espérance de pouvoir un jour entretenir le duc Guillaume de Bavière (T). Son zèle ne reculait devant aucune entreprise, il ne s'effrayait d'aucune fatigue.

Dans le val Trompia, à Gardone, il arriva au milieu d'une population de mineurs dont les mœurs et les habitudes étaient aussi sauvages et aussi dures que le fer qu'ils travaillaient. Laissons-le rendre compte des impressions qu'il rapporta de cette visite : « Dans tout le diocèse de Brescia, je n'ai pas trouvé un seul lieu si

i. V. Oltrocchi, p. 535, note b.

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dépourvu d'institutions chrétiennes que la ville de Gardone, dans la vallée de Trompia.... Dès l'an cinquante de ce siècle, les habitants de ce pays ont reçu la première et la plus forte impression de l'hérésie. Elle s'est introduite, selon la coutume, à la faveur des livres que plusieurs d'entre eux rapportèrent d'Allemagne ; ces opinions dangereuses, semées dans le peuple, poussèrent de profondes racines; des prédicateurs hérétiques vinrent alors et ils tinrent ouvertement des discours impies contre les dogmes. Pour remédier à un si grand mal, les inquisiteurs de la foi ont envoyé des magistrats de Brescia qui ont réussi, par leurs bons offices, à amener plusieurs des habitants à renoncer à leurs croyances impies. Ils condamnèrent les autres à l'exil *ou à la mort. La violence de cet incendie ne s'étant point calmée, les Vénitiens envoyèrent ici un noble chef de la famille des Martinengo à la tête d'une cohorte : la force donna de salutaires enseignements. Deux temples des hérétiques ayant été brûlés, un grand nombre prit la fuite. Depuis, dans les pays environnants, on a toujours conservé l'opinion qu'il y avait dans cette ville des hérétiques cachés. Ils en sont tous si persuadés que le nom môme de Gardone sonne mal à leur esprit et à leurs oreilles. Les habitants de ce lieu craignent d'être pris pour des hérétiques, ils s'efforcent même par leurs paroles de faire disparaître tout soupçon à cet égard. Cependant je puis affirmer, avec certitude, que je n'ai trouvé nulle part aucun peuple si froid pour la religion (I). »

Quand le saint vint au milieu d'eux, ils continuèrent à travailler et à battre l'enclume, sans même lever la

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