Chapitre trent^ttotètème
les réformes qu'il faudra opérer. « Je m'attends, ajoute-t-il, à des réclames et à des propos contre lesquels je dois prémunir mon esprit. Les inimitiés que le clergé surtout manifeste contre moi dépassent toute idée. » C'est le sort auquel doivent se préparer tous les réformateurs; saint Charles ne se laissa jamais effrayer par ces oppositions et ces haines aveugles, qui ne reculaient quelquefois devant aucun crime pour se donner satisfaction. Il ne se presse pas, il agit lentement, prudemment, mais toujours avec vigueur. Il reste plusieurs décrets à porter, il se réserve de les achever à Milan et de les expédier ensuite. Le diocèse .de Brescia est immense; en retranchant celui de Milan, il égalait en étendue tous les autres diocèses réunis de la province. « Celui qui connaît ces contrées, dit le saint, ne saurait s'étonner, je crois, s'il m'a fallu un temps si considérable pour les parcourir. Il me semble que nous avons trop promptement terminé notre travail dans ces vallées. J'avoue cependant, qu'avec mes collaborateurs, nous avons passé dans cette ville beaucoup de veilles, jusqu'à minuit, sans souper, pour expédier tant de choses. Le jour, je fermais les portes des églises pour ne pas être troublé. Nous nous occupions seulement des choses nécessaires, réservant pour un autre temps les moins importantes. »
Les monastères de religieuses lui donnèrent plus de travail, peut-être, que tout le reste : « On n'y observe plus la clôture, écrivait-il; l'évêque qui est mort dernièrement avait accordé à quelques religieuses, sous certaines conditions cependant, de pouvoir sortir quelquefois : celles qui n'étaient point comprises dans cette permission ont pris le prétexte de la faculté accor-
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dée aux autres pour sortir. En sorte qu'un grand nombre en abusent pour se rendre dans leur famille; quelquesunes vont même s'occuper des affaires domestiques du confesseur. Elles vont souvent visiter les propriétés, les champs; elles traitent, elles expédient avec les étrangers les affaires du monastère... Tout cela certainement dépasse les limites de la permission accordée par Bollani... C'est pourquoi ces malheureusesvierges se chargent de crimes et de censures... » Ramener tout à la première discipline était difficile; néanmoins, ce n'était au-dessus ni du courage du saint, ni de son habileté. Il fallait d'abord entourer d'une ceinture d'épines les lis les plus purs : comme sauvegarde de leur chasteté, il introduisit parmi elles un genre de vie austère. Il établit dans la ville, pour leur servir de modèle et d'encouragement, un monastère de religieuses capucines. Ensuite, il enflamma plusieurs femmes du monde de l'amour de la virginité; il en fît une noble association, sous le vocable de Sainte-Ursule, à laquelle il donna les règles de la société du même nom instituée à Milan. L'on vit bientôt refleurir dans tout son éclat la vie religieuse à Brescia.
L'action du saint se ht sentir dans toutes les classes de la société et, au milieu du dix-huitième siècle, l'oblat Oltrocchi pouvait écrire : les citoyens les plus religieux de Brescia avouent qu'ils doivent à saint Charles cette splendeur de la religion et cette perfection de la piété auxquelles ils sont arrivés (T).
Un des derniers résultats de cette visite, qui fut peut-être le plus difficile à obtenir, ce fut de mettre un terme aux luttes de fameux brigands qui désolaient le 1. V. Oltrocchi, p. 546, note.
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pays par leurs rapines et leurs guerres continuelles. Bertazzoli de Salo, Sala d'Asola, Clerici et Avogradro traînaient à leur suite toute une escorte de cens armés et terribles. Saint Charles avait dans le cours de ses visites entendu parler de leurs exploits et il avait songé aux moyens de les convertir. Il leur fit exprimer le désir de les voir : ceux-ci ne s'y refusèrent pas. Il leur parla, avec tant d'autorité et de douceur, que ces hommes sentirent en sa présence leur fureur s'apaiser. Ils obéirent au cardinal; le respect qu'ils portaient à sa personne alla jusqu'à les rendre obéissants même à ses familiers. L'un de ces chefs vint assister à la messe ; pour se conformer aux ordres de l'archevêque, il ne permit pas à ses hommes armés de le suivre, luimême il entra dans le temple avec son arquebuse inclinée vers la terre et, dans l'église, il la déposa à ses pieds pour témoigner de toute son obéissance envers le saint.
Le cardinal retournant à Milan arriva, la nuit, à Martinengo, alors que les portes de la ville étaient fermées. Obligé de revenir sur ses pas, il alla demander asile à une auberge de campagne dans laquelle les vagabonds et les criminels venaient souvent se réfugier. Un des compagnons du saint raconte ainsi ce qui arriva.
« Dans une hôtellerie, en dehors des murs de Martinengo, nous trouvâmes toute une troupe de bandits. Dieu leur inspira la nuit même de demander au cardinal le pardon de leurs crimes. Mais avant de mettre leur projet à exécution, ils jouèrent à la morra (*), pour
r. Ce jeu que deux personnes jouent ensemble en se montrant rapidement les doigts, les uns élevés et les autres fermés, afin de- donner à
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décider lequel d'entre eux, se présenterait le premier devant Borromée. Le plus âgé, désigné par le sort, s'avança aussitôt vers la chambre de l'archevêque. Charles était à genoux, récitant les dernières parties de son bréviaire. Le bandit étonné s'arrête et comme il voyait l'archevêque immobile, il se mit lui-même à genoux et il attendit très patiemment qu'il eût achevé ses prières. Quand le cardinal eut terminé, cet homme lui ouvrit sa conscience, lui exprima les désirs de ses compagnons qui attendaient le moment de pouvoir, eux aussi, lui découvrir les souillures de leur âme. Charles les fit venir les uns après les autres. D'après ce que j'ai pu conjecturer de leurs visages, ils reçurent du cardinal des témoignages d'un très grand amour et d'une paternelle bienveillance. Le lendemain, ils assistèrent à sa messe dans l'église des Pères de Saint- François. A son départ, il leur donna des lettres de recommandation pour le prévôt et l'archidiacre de la ville de Crema, pour les engager à les maintenir dans leur bonne résolution (J). »
La visite de saint Charles dans le diocèse de Brescia y laissa des traces profondes et salutaires. Les évêques qui se succédèrent à Brescia furent unanimes pour faire l'éloge du saint et constater les heureuses conséquences de sa visite. L'Église de Brescia, dit l'un d'eux, fut ramenée par les travaux de ce très saint homme à un meilleur état de discipline: il la fortifia par d'excellentes lois et de très bons décrets. Lorsque j'ai visité ce diocèse qui m'a été confié, les décrets de
deviner le nombre des premiers. Chacun accuse un nombre, en même temps, et celui-là gagne qui devine le nombre de doigts qui lui sont présentés.
1. Lettre d'Octave de Foreri. — V. Oltrocchi, p. 547, note a.