‹ Histoire de Saint Charles Borromée, Cardinal, Archevêque de MilanChapitre 133 sur 169 · Chapitre trente^quatrième · texte numérisé non relu

Chapitre trente^quatrième

Milan jouissait en paix et avec orgueil de ce trésor liturgique que lui avaient légué et conservé ses pères dans la foi. Toutefois, les siècles, la main des hommes, plus terrible que le temps, n'avaient pas toujours et partout respecté fidèlement le précieux dépôt de la liturgie sacrée, expression la plus populaire et la plus importante de la foi des Églises. Lorsque le concile de Trente se réunit, les évêques jugèrent nécessaire de porter un décret général sur la réforme de la liturgie. Dans quelques-unes des liturgies particulières, surtout depuis un siècle, de regrettables modifications s'étaient introduites. A l'heure où se trouvait l'Église, en présence de l'hérésie, attentive à saisir toutes les occasions de gagner du terrain, il devenait nécessaire de mettre la prière publique à l'abri de changements, à la faveur desquels l'erreur aurait pu s'insinuer doucement et pénétrer au sein même des populations les plus catholiques. Il fallait remédier à ces abus, prévenir le danger, en mettant le dépôt de la liturgie sous la garde absolue et toute-puissante d'une autorité souveraine et infaillible. Le concile décréta que désormais la prière publique serait uniforme dans toute l'Église et qu'au pape seul il appartiendrait de la modifier ou de la corriger. Sans doute, plusieurs liturgies particulières étaient vénérables ; quelques-unes remontaient aux premiers jours de l'Église; elles avaient été composées par des docteurs, par des martyrs et elles apportaient le témoignage inappréciable de la croyance des âges apostoliques. Fallait-il les sacrifier? Saint Pie V, chargé de mettre à exécution le décret de réforme du concile de Trente, ne le pensa pas. Par sa bulle Quod a nobis du 9 juillet 1568, il supprima toutes les liturgies par-

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ticulières qui n'avaient pas au moins deux cents ans d'existence, mais ces dernières ne pourraient être conservées qu'autant qu'elles n'auraient subi aucune modification importante. C'était tout à la fois assurer pour l'avenir l'invariabilité de la prière publique et sauvegarder les glorieux et inestimables trésors du passé.

L'Eglise de Milan possédait l'un de ces trésors et elle avait à sa tête un évêque jaloux de sa gloire et de ses privilèges. Il semblerait tout d'abord que la bulle du pape devait suffire pour lui en assurer la paisible et légitime jouissance. Les faits que nous allons exposer prouvent que si le siège de Milan eût été occupé par un prélat d'une énergie ordinaire et commune, c'en était fait de la liturgie ambrosienne. Sous le pontificat de saint Pie V, elle ne courut aucun danger ; mais ce pontife mourut avant l'exécution des mesures qu'il avait prises. Son successeur, Grégoire XIII, ne put publier qu'en 1 5 78 les livres liturgiques corrigés et réformés par l'ordre de Pie V. Ces livres ne furent pas accueillis avec empressement par la plupart des diocèses de l'Eglise catholique. Ici, on se plaignait d'être obligé d'abandonner des rites et des coutumes auxquels on était profondément attaché; là, on prétextait un surcroît de dépenses occasionné par l'achat de nouveaux livres; ailleurs on voulait conserver quelques fêtes spéciales, celles des patrons, des saints du pays, etc. Les évêques toutefois, généralement étrangers par leur naissance aux diocèses qu'ilsgouvernaient, acceptaient sans difficulté la liturgie romaine dans son intégrité : les chapitres résistaient, ils tenaient aux usages et aux traditions de leur propre pays. De là

Cïmpitre trentc^uatuème.

naissaient des oppositions, des divisions regrettables, mais faciles à comprendre et presque inévitables.

D'un autre côté, corriger les anciennes liturgies remontant à plus de deux siècles, en les ramenant le plus possible à la pureté du texte primitif, selon l'esprit de la bulle de saint Pie V, n'était pas chose facile. Cette entreprise ardue, délicate et également coûteuse faisait naître de sérieuses hésitations et l'on en venait facilement à regarder l'adoption de la liturgie romaine comme la chose la plus simple et la meilleure : on se contenta alors de la concession de quelques privilèges faite par le souverain pontife.

Ces négociations, leurs phases diverses, leur résultat définitif et presque général avaient plus que jamais fait naître, dans la curie romaine, le désir et presque l'idée fixe de voir toute l'Eglise latine, sans exception, embrasser le rite romain. Milan était jusqu'ici restée en dehors de toutes les discussions, elle était forte de son droit et elle ne songeait nullement à s'en dessaissir. L'opposition à la liturgie ambrosienne, vint du diocèse même de Milan.

Par un bref, Grégoire XIII avait félicité l'archevêque de Milan de son zèle pour conserver à son diocèse l'antique liturgie, instituée par saint Ambroise, et constamment maintenue du consentement de l'Eglise romaine ; il l'avait encouragé à la corriger selon les anciens rites. Puis il ajoutait : « C'est pourquoi, dans les églises de votre diocèse ou dans les monastères soumis à votre juridiction, partout où vous pensez devoir introduire ou rétablir cet usage du rite et de l'office ambrosien, nous voulons que cela se fasse entièrement selon votre bon plaisir. Et afin que vous

Le rite ambrosien.

puissiez agir ainsi en vertu de l'autorité du siège apostolique, nous vous donnons, nous vous accordons, nous vous concédons cette faculté par nos lettres (l). »

Muni de ces pleins pouvoirs, l'archevêque songea à donner le rit ambrosien aux villes de Monza et de Trevi, ainsi qu'aux autres paroisses de son diocèse qui ne le possédaient pas. Les premières qui le reçurent furent Besozzo sur le Lac Majeur et Varenna sur le lac de Corne. Selon son habitude, Charles ne voulut rien précipiter: il prit son temps pour peser mûrement les avantages et les inconvénients de cette mesure, il consulta des hommes sages et éclairés, dont toutes les sympathies étaient plutôt portées vers le rite romain et, au mois de juin 1576, il se rendit à Monza pour y préparer lui-même l'établissement de la liturgie ambrosienne. Il exposa à Mgr Speciano les raisons qui l'avaient déterminé. Il parle « de son droit, comme évêque, de ramener tous les rites des paroisses de son diocèse à un seul, celui en usage dans son église cathédrale, et ce droit vient de lui être confirmé par un bref spécial du souverain pontife. » Il ne saurait y avoir de discussion à ce sujet. Mais peut-on objecter, disait-il, contre la mesure qu'il a prise, la liturgie particulière en usage à Monza? Le cardinal ne décidait jamais une question sans l'avoir profondément étudiée; il consulta l'histoire, il interrogea les savants. Le résultat de ces recherches, appuyées sur de nombreux documents, fut que Monza n'avait jamais eu une liturgie propre et uniforme; la prière publique y a varié souvent, selon les phases par lesquelles cette Église a passé : abbaye soumise au Saint-Siège, elle a eu le

1. Bref du 25 janvier 1575, cité par Oltrocchi, p. 254, note c.

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rite romain; plus tard, l'abbaye devint un chapitre et les chanoines, exempts de la juridiction pontificale, adoptèrent une liturgie qui était un mélange emprunté à la liturgie de diverses églises de France et à celle de quelques monastères; toutefois, le rite d'Aquilée ou patriarcal était l'élément dominant dans cette liturgie anormale. Les rites ambrosiens avaient été autrefois en usage chez les religieux de ce diocèse. Quel qu'il fût, le rite de Monza, pour obéir aux ordres du saint siège, devait être abandonné. L'archevêque trouva qu'il était plus conforme aux canons et aux intérêts de son diocèse d'y établir la liturgie même suivie dans son église cathédrale. « Monza, disait-il, est placée au milieu de mon diocèse, j'ai depuis longtemps l'intention d'y fonder un séminaire, et des rites spéciaux y auraient un très grand inconvénient : ils nuiraient à l'unité de la discipline, soit que je veuille établir des fêtes, soit que je veuille régler le jeûne du carême ou celui des vigiles. »

La liturgie ambrosienne, en effet, ne comprend pas seulement un règlement particulier pour le cérémonial des offices; mais sur quelques points, elle est en désaccord avec la discipline de l'Eglise romaine. Nous avons déjà signalé quelques-unes de ces différences : le jeûne du carême ne commence à Milan que le premier dimanche; la cérémonie des cendres est remise aux jours des Rogations qui se célèbrent le lundi, le mardi et le mercredi de la semaine qui suit la fête de l'Ascension de Notre-Seigneur. L'Avent comprend six dimanches; il commence le dimanche qui suit la fête de Saint-Martin évêque de Tours, etc. Ces différences et quelques autres, de moindre impor-

Le rite ambrosien.

tance, pouvaient facilement compliquer et embarrasser l'administration diocésaine. Ces motifs étaient plus que suffisants pour justifier le désir et la conduite de l'archevêque de Milan. A Monza, on n'opposa d'abord aucune difficulté à la volonté du cardinal et, le jour de la fête de saint Barnabe, le 1 1 juin, il inaugura solennellement la liturgie ambrosienne dans l'église principale de cette ville. « Le temple, écrit-il à Mgr Speciano, regorgeait de monde, hommes et femmes; vous savez quelle multitude il peut contenir. Neuf cents, et peut-être mille habitants de la ville s'approchèrent de la communion. Tous les travaux cessèrent pendant ce jour consacré à saint Barnabe, dont jusqu'ici ils n'avaient jamais honoré la mémoire. Les chanoines et l'archiprêtre ont tous consenti à ma décision. »

Les choses paraissaient être en bonne voie : l'archevêque resta encore quelques jours à Monza pour mettre la dernière main à ses ordonnances, puis il partit pour Milan, le 18 juin. Il jeta les premiers fondements de l'église de Saint-Protais, et il se disposa à partir pour Trevi, afin d'y réformer la liturgie comme à Monza. Charles avait d'abord fait sonder les dispositions des habitants par 1 evêque de Lodi; mais ils s'étaient révoltés à la pensée de suivre la liturgie ambrosienne, et ils refusaient énergiquement d'embrasser un rite différent de celui qu'ils avaient observé jusqu'ici. L»'archevêque ne les trouva pas plus calmes; il garda un prudent silence et il retourna à Milan. Il y était à peine de retour qu'une députation des habitants, revenus à de meilleurs sentiments, vint implorer la clémence de l'archevêque, le prier d'oublier leur révolte passée et

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