‹ Histoire de Saint Charles Borromée, Cardinal, Archevêque de MilanChapitre 142 sur 169 · Bib. Amb. Ms. C. S. L · texte numérisé non relu

Bib. Amb. Ms. C. S. L

C&apitre trente=quatrième.

montrent même disposés à déchirer les actes du concile provincial. Du haut de la chaire, un prédicateur osa prononcer des malédictions et des paroles de blâme contre l'archevêque. Deux ans plus tard, le cardinal fut obligé d'abandonner le projet qu'il avait formé d'enlever à un ordre religieux le gouvernement des monastères, tant les esprits étaient excités.

Speciano avait raison de faire remonter l'origine de ces luttes aux premières exigences des Monzéens, auxquelles on avait cédé. «J'aurais bien des choses à dire sur ces affaires de Monza, écrivait-il, en apprenant la décision de l'archevêque. Je me contenterai d'une seule chose, je dirai ouvertement au pontife, qui certainement louera votre dessein et votre courageuse obéissance, ce qui devra résulter de cette condescendance. Plaise à Dieu que je prophétise faussement ! Cette conclusion de l'affaire fortifiera les projets iniques des hommes de désordre; elle n'apaisera pas les révoltes, elle les fomentera. Je vois avec peine ébranler l'autorité des évêques, dans des choses qu'ils ont très bien sanctionnées pour l'utilité des âmes. Les hommes malhonnêtes en prennent prétexte pour enfreindre les ordonnances les plus salutaires: nous en voyons chaque jour des exemples. Cependant, je veux avec vous concevoir l'espérance qu'il résultera des fruits abondants de cette concession, avec le secours divin, quoique je ne voie pas bien comment on pourra les recueillir: l'esprit humain voit facilement trouble dans l'évolution des conseils divins ('). »

Mais le cardinal Borromée ne se laissait arrêter par aucune considération humaine ; il se vengeait toujours

i. V. Oltrocchi, p. 416, note.

le rite ambrosien.

des injures personnelles qui lui étaient faites par de nouveaux bienfaits. Monza occupait un certain rang, une certaine primauté parmi les cités du diocèse de Milan. Depuis longtemps, les habitants désiraient voir cette primauté affirmée par quelque privilège, quelques honneurs particuliers attribués au clergé de son église principale. Ce désir était un indice de bonnes dispositions, en faveur de la religion ; l'archevêque fut heureux de le satisfaire; il sollicita du Saint Siège le privilège des vêtements violets pour l'archiprêtre et de l'aumusse pour les chanoines; il avait même le dessein de demander pour eux la mitre, mais la mort l'empêcha de le mettre à exécution.

Si la question du maintien de la liturgie ambrosienne à Monza avait vivement préoccupé le pieux archevêque, l'autorisation accordée par Grégoire XIII au marquis d'Ayamont de faire célébrer la messe, selon le rit romain, dans toutes les églises de Milan où il se présenterait, l'avait profondément affligé. La gravité de cette concession, dont nous avons déjà dit quelques mots, avait évidemment échappé à l'attention du souverain pontife. Il n'avait vu dans le gouverneur de Milan qu'un étranger dont on pouvait, en considération même de sa dignité, favoriser les désirs; mais le saint y vit, non sans raison, une cause même de ruine pour la liturgie si vénérable de son Eglise. Il était en visite pastorale, lorsque lui arriva la première annonce de ce privilège accordé à d'Ayamont ; aussitôt il écrit à Mgr Speciano une lettre destinée à être mise sous les yeux du saint père. Ce nouveau témoignage de l'ardeur du saint à défendre les droits de son Eglise, est également un monument de

Cïmpître ttcnte^uatrième.

son amour et de son respect pour le Saint Siège; nous devons le reproduire intégralement: « J'ai tant d'égards, tant d'obligations et tant de vénération envers Notre Seigneur que je regarderai toujours comme un bien tout ce qu'il m'ordonnera, vous pouvez en être certain. Néanmoins, je me sens obligé de lui rappeler le détriment du service de Dieu, qui résultera manifestement, je le crois, de la décision qui lui a été extorquée, avec peu de sincérité, par quelqu'un dont les idées sont peu conformes aux bonnes intentions de Sa Sainteté. Je dis cela, à l'occasion du bref accordé au gouverneur, selon que vous m'écrivez, en vertu duquel il peut faire célébrer la messe, dans toute église où il ira, selon le rit romain. Si Notre Seigneur n'apporte aucun remède à cette concession, elle enfantera, je le crains, de très grands inconvénients.

« Vous pouvez très bien vous les imaginer, sachant comment usera de cette faveur celui qui l'a demandée, avec tant de passion, cela ressort du fait lui-même. Il y a, en effet, dans cette ville tant d'églises régulières dans lesquelles on peut entendre la messe romaine! Sa Sainteté lui avait déjà accordé cette permission pour son oratoire privé et je n'ai jamais songé à la lui contester dans un tel lieu. Vous voyez quelle fin il a pu se proposer, pour abuser ainsi de la bonté de Notre Seigneur, en demandant une chose à laquelle lui-même n'avait jamais pensé, depuis tant d'années qu'il est gouverneur : ni ses prédécesseurs, ni les rois, ni les chefs de cet Etat, ni les légats apostoliques qui ont passé ou demeuré ici n'y avaient non plus songé. Je puis vous citer l'exemple du cardinal Morone; je l'ai vu moi-même quand il assista, ici, dernièrement, alla messe dans le

le rite ambtosien.

Dôme: comme légat, il eût pu ordonner tout ce qu'il voulait, néanmoins il a entendu une messe basse, selon le rite ambrosien. Le visiteur apostolique lui-même n'a pas voulu célébrer dans le Dôme, afin de ne pas y introduire un précédent, en opposition avec les usages si anciens de cette Eglise.

«J'use ordinairement d'une grande condescendance. Je donne toute facilité aux prêtres étrangers et aux religieux qui sont en voyage ou en quête : dans les lieux où il n'y a ni églises, ni oratoires du rite romain, je leur accorde, avec certaines restrictions, de célébrer la messe dans les églises paroissiales et d'user d'un rite différent de l'ambrosien : cela même excite quelquefois du mécontentement et des murmures de la part du clergé. Une fois, je permis à un religieux, pour satisfaire sa dévotion, de célébrer dans l'église de Saint-Ambroise, dans un lieu pourtant secret et caché, c'est-à-dire dans la crypte, et néanmoins cela fut l'occasion d'une si grande opposition et de tant de plaintes que je fus obligé de révoquer cette permission et de la laisser sans effet.

« Je vous laisse maintenant à penser ce qui arrivera, quand on verra donner une telle permission et en user sans aucune nécessité, dans la ville, et surtout en présence d'un magistrat aussi important que le gouverneur. L'impression sera d'autant plus fâcheuse que le gouverneur a précisément l'habitude d'aller dans les églises principales, spécialement dans celles dont on célèbre la fête, avec sa musique ordinaire. Bien qu'on ne chante pas cette messe, elle est néanmoins solennelle, à cause de la présence du gouverneur et de la foule qui l'accompagne. Le fait seul d'avoir demandé cette

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permission, au moment des affaires de M onza, pouvait, me semble-t-il, fournir à Sa Sainteté une preuve du peu de sincérité et de l'artifice qui inspiraient cette demande. En tout cas, il y avait là un motif suffisant pour la refuser, comme étant une chose peu nécessaire, peu convenable et de nature à engendrer de nombreux inconvénients.

« J'ai tenu secret l'avis que vous m'avez donné de cette permission, dans l'espérance que Sa Sainteté, dès qu'elle connaîtra ces raisons, s'empressera d'y remédier et aussi parce que j'ignore si cette concession est limitée ou conditionnelle, en un mot, quelle en est la teneur. Il suffira quand ce bref me sera présenté de le faire observer, comme cela est mon devoir et autant qu'il dépendra de moi. Mais, je le crains, le gouverneur, sans vouloir exhiber le bref ni le montrer à qui que ce soit, ira dans quelque église, il suscitera quelque scandale, comme avait déjà fait le grand commandeur quand il se fit absoudre de ses censures, sans vouloir montrer le bref. Vous parlerez à Sa Sainteté conformément à cette lettre; vous aviserez à trouver un remède à cette concession contraire à toutes sortes d'usages. Vous rappellerez à Sa Sainteté que le rite ambrosien est romain, comme tous les autres, par l'approbation qu'il a reçue. Mais par son ancienneté, par la sainteté et les mérites de son fondateur, par le miracle opéré en faveur de sa conservation, par les services qu'il a rendus et qu'il rend encore à la sainte Eglise et à la foi catholique et romaine, contre ses adversaires, il est digne d'un respect particulier, entre tous les autres rites particuliers, également approuvés par la même Église "romaine. Il ne mérite donc pas d'être foulé aux

Le rite ambrosten.

pieds par les laïcs, qui, dans ce but, voudraient se servir, comme d'un bouclier, de l'autorité même de Sa Sainteté, par le moyen d'une concession aussi insolite. Mais si Sa Sainteté a d'autres sentiments sur les rites particuliers, elle a le pouvoir de se prononcer sur leur origine et leurs qualités, même sur celui de Milan et ensuite, avec cette lumière infaillible que lui donne le Saint-Esprit, en tant qu'il est vicaire de Dieu, il peut faire et ordonner tout ce que Dieu lui montrera être plus avantageux à son service et à son honneur (!). »

Cette lettre obtint le succès désiré : Grégoire XIII retira son bref et le gouverneur de Milan vit encore une fois échouer ses projets d'hostilité contre le saint archevêque.

Saint Charles, dans cette lettre et dans celle que nous avons précédemment citée, fait allusion à un miracle opéré en faveur de la liturgie ambrosienne. Il s'agit ici d'un fait historique auquel peut-être les légendaires ont ajouté du merveilleux. Charlemagne, maître de l'empire d'Occident, avait résolu de faire accepter, dans toutes les églises soumises à son autorité la liturgie romaine. Il s'entendit avec le pape Adrien qui consentit à ce projet, ainsi que tous les évêques alors présents à Rome. Étant venu à Milan, l'empereur pour faire respecter ses ordres, fit détruire tous les manuscrits de la liturgie ambrosienne qu'il put trouver. Mais un certain Eugène, évêque d'Outre-Monts, — on ne désigne pas autrement son diocèse — prit la défense de cette liturgie et il se rendit à Rome pour en faire valoir les mérites. A son arrivée et après avoir

i. Lettre du 12 novembre 1578, datée de la vallée d'Hervi. — V. Documenti etc., tom. II, p. 184.

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