‹ Histoire de Saint Charles Borromée, Cardinal, Archevêque de MilanChapitre 146 sur 169 · Tome II, p · texte numérisé non relu

Tome II, p

366 Chapitre ttcnt^cinquième.

« En dehors du compte rendu de ce qui s'est passé dans la visite que j'ai faite au roi de France, à Monza, je suis peu apte, me semble-t-il, à satisfaire aux ordres que Votre Seigneurie Illustrissime m'a transmis, au nom de Sa Béatitude, soit, comme le sait Votre Seigneurie, parce que depuis des années je me suis livré à des occupations bien différentes de ces affaires, soit parce que, même après avoir été au courant des choses de ce royaume, je suis cependant loin d'en avoir une connaissance suffisante pour traiter cette question (*). Il est difficile et dangereux de porter un jugement sur les personnes et de dire, en cette circonstance, ce qui serait à propos, après une entrevue aussi superficielle que celle que j'ai eue avec ce prince. Je ne l'ai vu que deux fois, pendant un court espace de temps, à l'occasion de ce voyage, et nous n'avons pu nous entretenir que de choses générales. Toutefois j'obéirai de mon mieux.

« Je suis allé trouver Sa Majesté, avec l'intention de remplir les bons offices que le Seigneur m'inspirerait pour son saint service et dans l'intérêt public de la chrétienté, selon que le permettrait le sujet de mes conversations avec le roi. Voici ce qui se passa, entre lui et moi, dans ma première visite : j'ai mis sous les yeux de Sa Majesté l'espérance que ses actions passées permettaient de fonder sur elle, à présent qu'elle est arrivée au trône, c'est-à-dire, qu'elle agira virilement contre les ennemis de Dieu et de la foi catholique. Les choses de la Religion auront, sous

i. Le cardinal de Côme avait sans doute demandé au saint une appréciation politique du caractère, des intentions et des projets du jeune monarque. Nous n'avons pu trouver la lettre du secrétaire d'État de Grégoire XIII.

%>. Cbarles et la jfrance, 367

son règne, à recevoir une restauration complète des ruines et des luttes dont elle souffre depuis tant d'années, et bien plus, l'on peut espérer voir la Religion revenir un jour dans son royaume à l'état où elle était autrefois, alors que la piété et le culte de Dieu, la dévotion et l'obéissance à l'Église romaine y florissaient. Je fis aussi allusion à l'obligation dans laquelle se trouvait Sa Majesté de répondre dignement à cette attente par quelque promesse : à Rome, on l'aiderait de ses prières.

« Sa Majesté montra un esprit tout disposé et résolu à agir conformément à ce que je lui avais exposé. Il me dit, en somme, qu'il s'efforcerait de répondre à l'opinion qu'on s'était formée de lui et de se conduire de telle sorte que chacun serait content. Il porte le titre de roi très chrétien et, comme il dit, il est le premier roi de la chrétienté : en cette qualité, il sait le devoir qui lui incombe de procurer de tout son pouvoir l'honneur de Dieu particulièrement dans son royaume ; il est très résolu à satisfaire à cette obligation.

«Je parlai aussi à Sa Majesté, avec abandon, dans ma seconde visite, c'est-à-dire après le dîner, quand j'allai prendre congé de lui, de la connaissance que j'avais eue des affaires de France, sous le pontificat de Pie IV, de sainte mémoire ; j'avais pu observer alors que si les perturbations et les épreuves de la religion dans ce royaume étaient allées si loin, cela tenait à ce qu'on avait agi sous l'inspiration de considérations et de craintes tout humaines : dans le gouvernement et les affaires de l'Etat, on n'avait pas mis, autant qu'on le devait, ce que réclamaient l'honneur et le service de

368 C&apitte ttente'rinquième.

Dieu, au-dessus des seuls moyens humains. En conséquence je désirais, je priais Sa Majesté de tenir l'œil à cela et de ne se laisser entraîner par personne dans la même voie. En tout cas, dans une cause qui est aussi grandement la cause de Dieu, comme est celle de maintenir son royaume dans la pureté de la foi catholique, il devait avoir confiance : malgré les difficultés et les dangers qu'il rencontrerait dans l'accomplissement de ce devoir, Dieu cependant viendrait toujours à son secours et ferait réussir toutes les œuvres qu'il entreprendrait pour son service.

« A cela, Sa Majesté a répondu, en substance, que nulle considération d'Etats, de royaumes.de personnes, même de sa propre vie, n'aurait sur lui plus d'empire que la considération de l'honneur de Dieu et de la défense de la foi; il avait autrefois montré ces sentiments, il les montrerait encore à présent, car il y est plus grandement obligé par la charge d'un royaume. Ce même bon esprit et cette disposition favorable à la religion il me les confirma, à plusieurs reprises, dans la conversation.

<L II me semble aussi, en dehors de ces entretiens, avoir trouvé dans ce prince, avec une gravité qui saute aux yeux, une grande politesse, de la douceur dans la manière de traiter et^d'écouter volontiers tout ce qu'on lui dit. Il a une modestie plus qu'ordinaire et, ce qui importe le plus, beaucoup de religion, du moins à en juger par l'extérieur. Il en a particulièrement donné des preuves, en visitant l'église partout où il a séjourné, comme il a fait, m'a-t-on dit, dans tout son voyage. Ces sentiments ressortent aussi de la manière dont il entend la messe. A Monza, on a remarqué qu'il se

&. C&arles et la jFrance.

montrait très attentif, se tenant à genoux, les mains jointes, donnant beaucoup de preuves extérieures de sa piété par des signes de croix et autres choses semblables. J'ai célébré la messe, en sa présence, sur le désir même de Sa Majesté. Lorsque j'envoyai mon gentilhomme pour prendre l'heure de mon audience et lui dire que s'il voulait entendre la messe de son chapelain, avant que j'aille le trouver, j'irais dire ma messe ailleurs, il me fit répondre que je pouvais aller le trouver, qu'il assisterait volontiers à ma messe.

« J'omets de répéter les discours et les interrogations que Sa Majesté m'adressa, clans le chemin qui sépare la maison de l'église, sur les choses qui regardent mon devoir de pasteur: j'y vis la marque d'un esprit incliné à la religion. Je ne manquai pas, en cette circonstance, de lui dire combien je m'étais réjoui d'apprendre son pieux et louable usage de recevoir les sacrements, plusieurs fois dans l'année ; je lui montrai que cette habitude serait le vrai fondement, la vraie direction à donner à toutes ses actions, qu'il y trouverait la force de poursuivre ses bons desseins et de surmonter toutes les difficultés, outre le fruit que pourraient en retirer ses sujets excités par le remarquable exemple de Sa Majesté.

« Il me répondit que, dès son enfance, il avait commencé à se confesser une fois par mois: il a continué à suivre cet usage, comme aussi il a toujours conservé la bonne habitude d'entendre chaque jour la messe, quelles que soient les occupations qu'il ait eues.

« Outre les qualités susdites, j'ai observé chez Sa Majesté une grande prudence dans ses paroles et une promptitude remarquable de jugement et d'esprit : il

370 Cimpitre trente=cmquième.

saisit bien tout ce qu'on lui dit. Votre Seigneurie Illustrissime sait combien j'ai de difficultés à parler, surtout quand je me trouve en présence de personnes de haut rang, de plus je parlai bas à Sa Majesté pour ne pas être entendu des princes qui l'accompagnaient et se trouvaient dans la même chambre; néanmoins dans ses réponses, il témoigna m'avoir bien entendu et avoir compris toutes les choses auxquelles je faisais allusion : rien ne lui échappait et il répéta à plusieurs reprises mes propres paroles : il me parla toujours italien et très bien.

« Je lui ai envoyé un crucifix, en lui faisant dire que c'était là l'enseigne et le véritable étendard sous lequel il devait combattre dans son royaume les ennemis de la foi. Il déjeunait quand il le reçut, il se trouvait là beaucoup de personnes, il prit le crucifix dans ses mains, il le baisa et le posa debout sur la table, le tenant pendant quelque temps, puis il le fit tenir en face de lui par un de ses gentilshommes, le regardant quelquefois avec des démonstrations d'une grande dévotion et piété. Dans la réponse qu'il fit à mon gentilhomme, il toucha quelques-uns des points ci-dessus exprimés, montrant ainsi son bon esprit et sa disposition à travailler pour l'honneur de Dieu.

« En somme, j'ai été très édifié de ce prince; beaucoup d'autres personnes qui ont observé toutes ses actions, l'ont été également : il me semble qu'il est apte à faire du bien, si on l'aide. Les moyens de l'aider, Notre Seigneur les connaîtra mieux que personne. A moi, il semble qu'il importerait, entre beaucoup d'autres choses, qu'il ait près de lui, ce qui manque ordinairement à tous les autres princes, des personnes

%. Cfmrlcs et la jFrance.

capables de le conseiller, de lui parler avec vérité et sincérité, de lui rappeler souvent et opportunément les obligations d'un vrai prince chrétien, surtout celle de régler ses actions d'après les exigences du service de Dieu et non point d'après ses propres intérêts, quelle que soit leur importance, comme beaucoup le font sous le faux nom de prudence, laquelle, si nous voulons l'appeler ainsi, est une prudence charnelle et non chrétienne.

« Le Seigneur Louis de Gonzague, duc de Nevers, jouit de la faveur et de l'estime du roi ; on me l'avait dit, cela est très vrai, et j'ai pu moi-même le constater; je rappellerai donc que si Sa Béatitude faisait déjà grand cas de ce Seigneur, il me semble qu'elle le doit de toute façon. En effet, si d'avance, et surtout ces joursci, j'avais eu, par de bons rapports, des renseignements excellents sur ses qualités chrétiennes, aujourd'hui je lui ai parlé à Monza et je l'ai vraiment trouvé plein de bonté, de religion et de zèle pour la gloire de Dieu : pour ce dernier et seul motif, il n'a pas cru s'abaisser, en me découvrant la faute d'un de mes prêtres de Milan, dont le grand prieur de France, frère naturel de Sa Majesté, lui a donné connaissance, à son retour de Milan, 011 il avait passé quelques jours.

« A ce propos, je ne négligerai pas de vous dire que le roi causant avec moi, m'a demandé comment je trouvais le duc de Nevers ; il m'en parla de telle façon, que ses paroles étaient non seulement un éloge de la piété et de la religion du duc, mais encore une preuve de l'amour et de la grande estime du monarque. Peu de temps après, il me le présenta lui-même, et nous le visitâmes ensemble : j'ai compris que le roi se réjouissait,

Page 1