Chapitre trcntc=cmquièmc
d'une certaine manière, avec moi, d'avoir à ses côtés et à son service, une personne aussi religieuse : il supposait que je la connaissais déjà comme telle. Je saisis cette occasion pour insinuer combien il importait, surtout à un prince comme lui, pour le bon succès de toutes les affaires, d'avoir près de soi des conseillers et un entourage pieux, bon et craignant vraiment Dieu.
« De ces paroles du roi et de quelques autres, il me semble qu'on peut conclure: Lui faire un point d'honneur, même aux yeux des hommes, de l'accomplissement des choses que l'on désire de lui et qu'il doit faire pour l'honneur de Dieu, ne serait point un stimulant inutile; car il a surtout le désir de passer pour un prince religieux et chrétien.
« Le duc de Nevers m'a dit aussi quelques mots pour m'assurer du bon esprit du roi, de son intention d'aider la religion catholique dans son royaume; mais nous n'eûmes pas le temps d'en dire davantage, l'heure du départ du roi étant arrivée. »
Avant de quitter Monza, nous voulons signaler un miracle qui fit éclater, aux yeux de tous les habitants de la cité, la sainteté du cardinal Borromée. Une femme, d'une noble race, était depuis longtemps prise de si horribles convulsions, qu'elle était devenue pour ceux qui l'entouraient un sujet d'effroi. La présence d'un prêtre ou de l'Eucharistie suffisait pour la faire tomber dans des fureurs épouvantables ; nul ne pouvait alors l'approcher, sa mère encore moins que les autres personnes: la malheureuse semblait surtout nourrir contre elle une inexplicable rage. On la disait possédée du démon; ni les remèdes de la médecine, ni les exorcismes de l'Église n'avaient pu jusqu'ici
ë>. Cïmrles et la jFrance.
ramener le calme dans son esprit. A l'arrivée de saint Charles, elle courut à sa rencontre, s'agenouilla à ses pieds et lui demanda de la bénir. Le pieux archevêque l'accueillit avec bonté, la bénit et elle se releva calme et souriante. Dès ce moment, cette femme n'éprouva plus jamais aucune des épouvantables crises qui éloignaient d'elle toutes les personnes de la ville (r). Le bruit de ce miracle se répandit promptement ; si Henri III en eut connaissance, il fut de nature à accroître le respect qu'il avait pour le saint archevêque; mais sur une nature de cette trempe, les impressions duraient peu.
Le cardinal Borromée conserva-t-il longtemps la bonne opinion qu'il avait puisée, dans cette courte entrevue, sur les sentiments chrétiens du nouveau roi de France? Henri III n'était point dépourvu de ressources dans l'esprit, de bonne grâce et d'habileté dans le discours ; il avait une foi vive et une profonde aversion pour l'hérésie ; il avait fait preuve de courage sur le champ de bataille ; il avait enfin l'instinct du rôle de la royauté en France et son avènement avait inspiré quelque espoir aux Français, qui ne voulaient pas désespérer de l'avenir de leur patrie. Mais l'éducation qu'il avait reçue n'avait pu donner à son esprit l'énergie qui fait les héros, ni à son cœur les vertus qui font les grands rois. Ses qualités, plus brillantes que solides, avaient fait concevoir des espérances que le temps se hâta trop vite de dissiper les unes après les autres. Sa mère, Catherine de Médicis, l'avait entouré d'attentions et de soins particuliers, c'était son enfant de prédilection ; mais elle ne lui avait appris ni à discerner le bien
l. V. le procès de canonisation. BlB. Amb. Ms. I. 132, page 15 a tergo.
Cïmpttre trente^inquième.
du mal, ni à fuir la débauche. Tout en se disant catholique, il continua la misérable politique d'expédients et de bascule, si chère à Catherine de Médicis, prodiguant tour à tour ses faveurs et ses menaces aux hérétiques, abandonnant ou soutenant les catholiques, selon les besoins et les intérêts du moment. Il semblait incapable de formuler une volonté. En religion, il parut pousser plus loin que personne en son siècle une contradiction que son siècle semble avoir poussée plus loin qu'aucune autre époque : l'alliance d'une foi vive avec des mœurs corrompues... En étalant effrontément ensemble les pratiques d'une dévotion bizarre et les-plus étranges, les plus honteux désordres, il rendit sa dévotion même odieuse et méprisable, non seulement aux huguenots, mais aux catholiques (J).
Nous n'avons pas à nous occuper du côté politique de ce règne, ni des événements religieux qui le remplirent. La Providence avait ménagé à ce monarque une entrevue avec l'homme de ce temps le plus capable de l'aider, de le conseiller et de le maintenir dans les voies de la justice et de la vérité. Les paroles du cardinal Borromée, sa vue, sa sainteté l'avaient impressionné, et, dix ans plus tard, il n'avait point oublié ces salutaires impressions. Rencontrant à Lyon l'évêque d'Embrun, en 1584, peu de temps avant la mort du saint, il lui disait qu'il vénérait beaucoup le cardinal Borromée, depuis qu'il avait assisté à sa messe. Mais chez ce prince les impressions ne laissaient pas de traces profondes, surtout quand pour les faire passer dans la pratique, il était nécessaire de montrer quelque énergie.
1. Vicomte de Meaux; Les luttes religieuses en France au XVIe siècle, p. 172.
^>. Cfjatïes et la jfrance» 375
Le cardinal Borromée aimait la France ; sous le pontificat de son oncle il avait été initié à toutes les luttes religieuses qui déchiraient ce noble et malheureux pays ; nous l'avons entendu recommander à son clergé et aux fidèles de prier pour notre patrie; il était en relation avec quelques-uns de nos prélats et il avait accueilli avec empressement la circonstance que la Providence lui avait ménagée de voir le roi, dans l'espérance d'en obtenir quelque avantage, pour l'honneur de Dieu et le service de l'Église. Le plus puissant, le plus sûr moyen, à ses yeux, de rendre la paix à ce royaume, c'était d'y proclamer et d'y suivre fidèlement les décrets du concile de Trente. Les obstacles ne venaient pas seulement des hérétiques et de la cour; le clergé lui-même, s'il ne s'y opposait pas absolument, ne montrait aucun empressement à le recevoir. L'observation des décrets disciplinaires surtout aurait eu les plus heureux résultats ; mais il fallait contraindre les évêques à la résidence et ils aimaient mieux séjourner à la cour. La cour elle-même ne voulait pas s'en séparer. Lorsque le nonce Salviati demandait qu'on les envoyât chacun dans leur évêché où les appelaient leur devoir et le salut des âmes, on lui répondait : « Ce serait une trop grande nouveauté et la cour d'ailleurs est accoutumée à se servir d'eux.
— Mais, répliquait le nonce, les désordres de ce royaume prouvent combien cet usage est pernicieux, les peuples ne s'étant pas conservés dans le respect qu'ils devaient à Sa Majesté. Il y avait d'ailleurs en ce moment à la cour un si petit nombre de prélats pourvus d'un évêché qu'on aurait pu facilement effectuer cette sainte œuvre. Mais tout ce que je pus dire fut un peu