‹ Histoire de Saint Charles Borromée, Cardinal, Archevêque de MilanChapitre 160 sur 169 · Chapitre trente^cinqmème · texte numérisé non relu

Chapitre trente^cinqmème

point à suivre les traces de Mgr l'évêque de Rimini. Mais vous êtes obligé à faire mieux encore, parce qu'il vous a aplani la route et au commencement de sa nonciature, il n'avait pas, comme vous, trouvé les choses en aussi bonne voie (r). »

Le successeur de Mgr Castelli ne fut pas plus heureux que lui et saint Charles mourut, cette même année, sans avoir vu la réalisation de l'un de ses plus ardents et de ses plus chers désirs. La France catholique ne lui fut pas moins reconnaissante de ses efforts : une des premières, parmi les nations de l'Europe, elle salua sa canonisation, elle célébra sa mémoire et honora ses vertus.

En 1616, au lendemain de sa canonisation, saint François de Sales écrivait à l'évêque de Corne, pour le remercier des reliques du saint archevêque de Milan qu'il lui avait envoyées : « Dans ces pays et par toute la France, lui disait-il, la gloire de ce bienheureux saint et la dévotion qu'on a pour lui vont en se dilatant de plus en plus; elles grandissent d'une façon merveilleuse, car l'admiration et l'estime qu'on a conçues pour sa sainteté viennent du cœur. Ici, en particulier, le jour de sa fête, Mgr l'archevêque de Lyon, m'ayant honoré de sa visite, a fait dans l'église de nos pères Barnabites, un discours si éloquent et rempli d'une telle suavité que tous en furent ravis. L'on ne saurait dire combien les louanges du saint furent goûtées (2)! »

En 1617, le cardinal Frédéric Borromée, voulant reconnaître la dévotion toute particulière de la France en-

1. Lettre du 29 janvier 1584. — Bib. DES Barn. Tom. I, del Governo.

2. Lettre d'Annecy, à la date du 29 février 1616. — L'original de cette lettre se trouve à la Bib. Amb. carton 188.

%. Cïmrles et la jfrance.

vers son illustre parent, fit donàl'église de Saint-Jacques de Paris d'une étole dont le saint s'était servi pendant sa vie, pour célébrer la messe. Cette étole était de damas rouge broché de fleurs d'or. Elle fut reçue, le 3 novembre, veille de la fête du saint cardinal et la joie fut telle qu'on a pu dire avec vérité que le cœur de la France entière tressaillit d'allégresse et de reconnaissance ('). La France n'a jamais cessé de témoigner son amour et sa vénération pour le grand saint, qui a tant fait pour lui conserver son antique foi et qui n'avait d'autre désir que de la voir, en toutes choses, digne de son titre de Fille aînée de l'Eglise.

1. Nous faisons ici allusion à un petit volume qui fut publié à Paris chez Durand, en 1618, sous ce titre: Cor Galliœ exultans in S. Carolum tit. S. Praxedis S. R. E. et ob ejus sacrant stolam Mediolano in christianissimum rcgnu?n Galliœ ad ecclesiam ftarochialem S. Jacobi majoris parisiensis dono munijîcentissi7ni cardinaiis Frederici Borromei, etc. — Ce petit volume contient en Thonneur de saint Charles une poésie hébraïque, une grecque, plusieurs odes et hymnes en latin et trois poésies françaises. Il contient également la copie de l'authentique qui accompagnait la précieuse relique. Le curé de Saint-Jacques était alors Charles de la Sauvage.

Saint Charles est par excellence l'homme du concile de Trente. — Son action sur les princes de l'Europe. — Sa manière de traiter avec son souverain, le roi d'Espagne. — Confiance du monarque envers le saint. — Le cardinal Henri, roi de Pologne. — On conseille à ce roi de contracter mariage. — Réponse et conseils de saint Charles. — L'empereur d'Allemagne et le saint. — Les rois de Bavière, de Bohème, — Influence du saint sur les princes allemands. — Le roi de Pologne et son neveu. — Comment le saint félicite ce monarque de ses victoires. — Marie Stuart. — Le cardinal Borromée lui envoie la dispense nécessaire pour son mariage avec son cousin. — Il l'encourage et la console dans sa captivité. — Les ducs de Toscane. — Les princes de Savoie. — Saint Charles conseille et dirige Charles-Emmanuel. — Il le visite dans sa maladie. — Episode du voyage. — Le saint donne la communion à l'auguste malade. — Guérison miraculeuse. — La dernière entrevue.

] E saint archevêque de Milan avait, dès le début de sa vie publique, comme secrétaire d'État de Pie IV, été obligé d'entretenir des relations avec toutes les cours catholiques de l'Europe. Ordinairement ces relations cessent d'ellesmêmes quand l'homme d'Etat quitte sa charge, ou si elles continuent, elles deviennent moins fréquentes et plus réservées. On peut dire qu'il n'en fut pas ainsi pour le cardinal Borromée. Les preuves de prudence et de vertu qu'il avait données, malgré son jeune âge, lui avaient acquis de nombreux admirateurs, et son

§>amt Cïmdeis et les princes De TOBurope. 399

influence était si grande qu'on le consultait encore, alors même qu'il avait par sa retraite à Milan renoncé à toute action politique et extérieure. Pie V et Grégoire XIII auraient voulu le garder près d'eux: le gouvernement de l'Église, avec la coopération du jeune et saint cardinal, leur eût paru moins difficile et plus fécond en bons résultats. Mais le devoir appelait l'archevêque à Milan, et ces pontifes étaient eux-mêmes trop vertueux et trop éclairés pour ne pas accepter un sacrifice, qui devait tourner à la plus grande gloire de Dieu et à l'honneur de l'Église. Il est à croire, en effet, que le cardinal Borromée restant à Rome où le champ de son activité eût été plus limité, son initiative moins grande, n'eût point obtenu sur l'Église universelle l'influence que son exemple et ses œuvres lui permirent d'exercer d'une manière éclatante et vraiment extraordinaire. Il s'agissait de faire accepter et exécuter le concile de Trente dont il avait été l'âme; non seulement de Rome il l'avait dirigé; mais le concile achevé, il avait recueilli et mis en ordre tous les documents relatifs à cette assemblée, qui forment aujourd'hui l'une des plus importantes et des plus précieuses richesses des Archives secrètes du saintsiège; en faisant ce travail, il avait pu se pénétrer davantage de l'esprit qui avait inspiré l'auguste assemblée, de la sagesse et de l'importance des réformes qu'elle avait prescrites. Nul n'était mieux préparé que lui pour donner des interprétations de ces décrets et pour les mettre en pratique; nul n'avait un plus vif amour de l'Eglise et une énergie plus grande mise au service d'une foi invincible. Evêque d'une des plus importantes villes de l'Italie, à la tête d'une des provinces

C&apittc ttentc^irième.

les plus étendues, ayant sous son autorité de métropolitain dix-sept suffragants, son action pouvait avoir un grand retentissement et obtenir de merveilleux résultats. La Providence, après l'avoir destiné à reprendre et à terminer l'œuvre du concile de Trente, a voulu qu'il fût pour l'Eglise universelle comme le type accompli d'après lequel tous les évêques devraient se gouverner. Il n'est donc pas étonnant de voir son action s'exercer à Rome, dans le reste de l'Italie, et encore dans les autres royaumes. Il était vraiment comme une lampe, placée au milieu de l'Église, sur un candélabre élevé et qui projetait au loin ses rayons lumineux. Nous venons de dire son action sur la France et sur ses évêques les plus haut placés par la naissance, les honneurs et l'importance du siège épiscopal.

Cette influence ne sera ni aussi sensible, ni aussi active auprès des autres nations de l'Europe; leurs besoins sans doute étaient moins grands ouïe mal déjà triomphant ne laissait plus au grand réformateur la même facilité d'action. Notre travail serait incomplet toutefois, si nous ne jetions un coup d'œil rapide et sommaire sur les relations du saint avec les princes de l'Europe : les unes sont pleines de consolations pour lui, il ne trouve sur le trône que des souverains pieux et zélés; les autres lui offrent l'occasion d'acquérir de nouveaux mérites; il parle avec une respectueuse et noble franchise aux rois oublieux de leurs devoirs envers l'Église et des intérêts de leurs peuples : à tous il fait comprendre, dans sa sublimité, la grandeur et la dignité du caractère épiscopal.

Nous avons dit comment il sut plaider la cause de Dieu et de l'Église, auprès du roi d'Espagne, son

%>aint Charles et les princes ne l'OEurope. 401

souverain légitime : avec quelle habileté, quel respect, quelle franchise et quelle inépuisable charité il lui dénonça les obstacles que ses ministres apportaient au bien qu'il désirait faire! Il avait de nombreux préjugés à combattre. Déjà, à la cour d'Espagne, on voulait proclamer la suprématie de l'État sur l'Eglise; les gouverneurs surtout, sous le prétexte de défendre les prérogatives de leur souverain, n'avaient souvent d'autre but que de donner des chaînes à l'autorité ecclésiastique, entraver son action qui gênait leurs passions ou humiliait leur orgueil. L'archevêque se montra toujours au-dessus de ces faiblesses humaines : il sait qu'il a besoin de la bonne volonté et surtout de l'assistance du pouvoir humain ; il la demande, sans bassesse, plutôt comme un droit que comme une faveur. « Je viens de nouveau, écrit-il au roi d'Espagne, au début même de son épiscopat à Milan, supplier Votre Majesté de daigner prendre à cœur les intérêts de mon Eglise, de m'aider à atteindre la seule fin que je me propose, c'est-à-dire, le service de Dieu et le salut des âmes, et d'ordonner à vos ministres d'assister et de favoriser l'autorité ecclésiastique, et, par dessus tout, le bon progrès de toutes les œuvres pieuses de cette ville et l'observation du synode provincial... Votre Majesté peut être assurée qu'elle aura une grande partie du mérite de nos travaux et de nos fatigues, comme étant le principal fauteur de tout le bien que nous espérons en obtenir avec la grâce de Dieu ('). » Et jusqu'au dernier jour de son épiscopat, ce noble langage ne se démentira jamais : il ne demande au roi que la protec-

1. Lettre au roi d'Espagne de 1566. — Archives secrètes DU St-SiÈge : Nonciature a" Espagne, tome II.

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tion dont il a besoin pour honorer Dieu, le faire connaître au peuple et pour écarter les obstacles qui 1 éloigneraient de son divin service. Tantôt il assure au roi qu'il trouvera dans cette protection même une source de bénédictions, tantôt il lui rappelle qu'il ne peut la refuser, sous peine de manquer à son devoir ; il lui dit enfin qu'il rendra compte à Dieu du mal qu'il n'aura pas empêché ses ministres de faire et du bien qui, par leur faute, n'aura pas été fait.

Nous n'insistons pas sur les relations de saint Charles avec le roi d'Espagne; tout notre livre en est plein. Ce monarque, jaloux de son autorité et de ses prérogatives royales, manifesta d'abord des craintes,en voyant l'activité et le zèle du saint; il écouta ses courtisans qui lui parlaient sans cesse des empiétements du cardinal Borromée ; mais la respectueuse franchise, l'héroïque patience de l'archevêque firent bientôt la lumière dans son esprit et il en vint à dire : « Le roi d'Espagne serait trop heureux si toutes les villes de son royaume avaient des évêques semblables à celui de Milan. »

Cette opinion s'était fortement imprimée dans l'esprit du monarque. Lorsqu'il s'agit de nommer au siège de Milan Frédéric Borromée, les ministres du roi s'y opposaient, sous le prétexte qu'il continuerait les agissements de Charles, son parent; Philippe II répondit: « Qu'il vive saintement, comme Charles; ensuite s'il défend comme lui les droits de l'Église, ce nous sera une chose très agréable. »

Ces marques de confiance, données publiquement par un monarque si réservé et si sobre d'éloges, indiquent tout l'empire que la sainteté du cardinal Borromée avait exercé sur son esprit.

battit Cfmtles et les princes De r€utope. 403

Comme protecteur du Portugal, le saint eut de fréquentes et nécessaires relations avec le souverain de ce pays. Nous avons signalé en son temps l'empressement qu'il mit à lui rendre compte de l'élection de Pie V. Sébastien avait montré un grand zèle pour défendre, par les armes, la foi contre les musulmans d'Afrique ; il mourut sans héritiers directs, en 1578, à la bataille d'Alcaçar-Quivir et son oncle, le cardinal Henri, lui succéda sur le trône. Les relations de Charles avec ce prince de l'Église étaient anciennes: ils avaient l'un pour l'autre une grande estime. Henri eut à peine pris possession de la couronne qu'il écrivit à l'archevêque de Milan, pour lui en faire part et lui demander ses avis. Dans sa réponse le saint fait l'éloge du monarque défunt: « Il a donné, dit-il, à son royaume des exemples éminents de courage, de justice et de piété. La nouvelle de sa mort m'affligea, car elle est un grand malheur non seulement pour son royaume; mais pour toute la république chrétienne. J'ai cependant banni toute tristesse quand j'ai su par le nonce qu'il était mort, les armes à la main, en combattant les ennemis du nom chrétien. J'ai rendu grâce à Dieu de lui avoir donné une mort aussi illustre... J'ai reçu peu de temps après les lettres de Votre Majesté; il m'a été très agréable d'apprendre que vous supportiez ce malheur avec constance et force d'esprit : vous acceptez tout ce que demande la volonté de Dieu... Ce courage n'est pas seulement royal ; il est très digne de la personne d'un cardinal et d'un descendant des rois de Portugal.... Je ne puis rien, dit-il en terminant, pour répondre à votre bienveillance à mon égard, si ce n'est de prier Dieu, afin qu'il vous accorde de gouverner

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