‹ Histoire de Saint Charles Borromée, Cardinal, Archevêque de MilanChapitre 161 sur 169 · Chapitre trente^irième · texte numérisé non relu

Chapitre trente^irième

votre royaume pour la plus grande utilité de vos sujets, pour le salut de votre âme et pour la gloire de Dieu. » Quoique sur le trône, le nouveau roi de Portugal se montra toujours cardinal. Saint Charles le louait beaucoup de ce qu'il n'avait pas voulu,dans les circonstances les plus solennelles, substituerlacouronne royale à la barette cardinalice. Les courtisans de ce prince, inspirés par un grand désir de voir se perpétuer sur le trône la race de leurs anciens rois, lui démontrèrent la nécessité de demander au pape la dispense de ses vœux et de se marier. C'était une grave question: les intérêts de l'état prêtaient quelque apparence de raison et de convenance à l'avis des courtisans. Le roi cardinal ne voulut rien faire, sans avoir auparavant demandé le sentiment du cardinal Borromée. Le saint lui répondit, avec la franchise et l'esprit de foi qui le caractérisaient : « Je suis très touché, de voir que la dignité royale n'a diminué en rien la confiance que vous m'avez toujours témoignée. La question sur laquelle vous voulez bien me consulter est très grave et très complexe, il faut absolument la lumière de Dieu pour arriver à la résoudre, car elle est liée tout à la fois aux intérêts de la république chrétienne et à l'honneur de Dieu. Il s'agit, en effet, des dangers, des troubles auquel votre royaume peut être exposé par le manque d'héritiers directs ; votre demande, d'un autre côté, est d'autant plus grave que toute l'antiquité ne nous fournit pas d'exemple d'une semblable dispense accordée à un cardinal, à un archevêque. Il y a trois cents ans, elle a été accordée à des moines et à des diacres ; à des prêtres jamais, du moins il n'existe aucun document qui le puisse prouver. Plusieurs écrivains mettent

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même en doute les mariages de Ramire roi d'Aragon et de Constance reine des deux Siciles ; si ces exemples et d'autres pouvaient être regardés comme certains, je voudrais vous faire envisager cette question à un autre point de vue. En admettant que ces dispenses aient été accordées, n'ont-elles pas tourné au détriment de la république chrétienne? Constance a mis au monde Frédéric 1 1, empereur: ce monarque n'apporta ni avantage, ni paix à l'empire, il déclara une guerre atroce au saint sièee. Il fut la cause des luttes entre les factions funestes des Guelfes et des Gibelins, qui troublèrent si malheureusement la paix de l'Eglise. La permission de se marier ne fut pas plus utile au roi Ramire, car son royaume tomba entre les mains des comtes de Barcelone. » Il rappelle ensuite que de semblables exemples ne se trouveraient pas dans les premiers âges, alors que la discipline de l'Église était en vigueur et ses décrets fidèlement observés : on ne les voit apparaître qu'à une époque de relâchement. « Il ne manque pas, ajoute-t-il, d'hommes excellents, revêtus de la dignité royale, qui ont donné l'exemple contraire ; ainsi Henri I ou Henri II, disent quelquesuns, roi d'Allemagne, quoique marié, montra pour la virginité un amour plus puissant que le désir d'avoir des enfants. Si cette conduite est louable, à combien plus forte raison est-elle digne de celui qui est tenu au célibat par sa dignité et l'obligation de sa vie ?» Il fait remarquer ensuite au roi que son âge avancé, son état maladif ne peuvent lui inspirer l'espérance d'atteindre le but qu'il désire : le mariage, dans de telles conditions, ne pourrait qu'abréger ses jours. Il conclut : « Dans une affaire aussi importante, qui intéresse également le

Cïmpttre trcntc^trièmc.

service de Dieu et le repos delà république chrétienne, il faut s'en remettre entièrement à la décision du pape auquel Dieu donnera la lumière, dont il a besoin, pour décider cette question (T).

Grégoire XIII n'accorda point la dispense, il suivit les conseils du cardinal Borromée qui l'avait supplié de ne point accorder une faveur qui deviendrait pour les hérétiques un grand sujet de joie.

Le cardinal Borromée avait eu, pendant le concile de Trente, l'occasion de traiter avec l'empereur et les princes d'Allemagne les questions les plus importantes du dogme et de la discipline de l'Eglise catholique. Tous les princes, même hérétiques, de ce vaste empire, avaient conservé pour lui les sentiments d'une profonde vénération. L'empereur Rodolphe lui recommande ses amis ou ses protégés. Charles, comprenant qu'à cette époque la religion n'avait pas de plus puissant, ni de plus sûr appui que la famille impériale d'Autriche, ne négligea aucune occasion d'être agréable à ce souverain. «Je désirais depuis longtemps, lui dit-il, une occasion de donner à Votre Majesté des preuves de ma vénération, et cette vénération est si grande que je ne cède à personne le droit de l'honorer plus que je le fais. J'ai pour cela de nombreuses et de très légitimes raisons : Dieu a placé Votre Majesté dans un très haut rang; et vous portez ce lourd fardeau de l'empire avec une grandeur d'âme et une foi telles qu'il convient à un empereur de la très auguste famille d'Autriche. »

L'archiduc Maximilien et ses frères, Guillaume, roi

i. BlB. DES Bakn. tom. II, del Govcrno. Oltrocchi l'a traduite intégralement.

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de Bavière, demandent ses conseils ; le dernier lui écrit : « Plaise à Dieu que nous puissions bientôt vénérer en personne et admirer les actions de celui que nous aimons si sincèrement, quoique absent. » Il le prie de s'employer pour la fondation d'un couvent de Franciscains, dans son royaume, et de le recommander au saint père, afin qu'il l'aide à combattre les hérétiques et à reparer les malheurs de la guerre.

Le cardinal Borromée écrit au grand-maître du royaume de Bohême : « Votre fils est venu me voir, il m'a donné de vos nouvelles, » puis, il engage ce souverain « à employer pour la défense de la religion catholique ses richesses, son autorité et toutes ses forces. »

Le duc de Clèves a recours à son crédit auprès du pape.

Enfin l'historien Giussiano raconte qu'un des princes d'Allemagne, qu'il ne nomme pas, avait ordonné d'enlever par la force un Franciscain de son couvent et de le jeter dans les fers. Ce religieux était innocent : on l'avait arrêté uniquement pour le plaisir de faire injure à un ordre religieux. Le supérieur ne sachant comment apaiser ce prince, ni par quels moyens obtenir la mise en liberté de son sujet, songea à faire intervenir l'autorité de personnes influentes sur l'esprit de ce souverain. Il vint donc le trouver, chargé d'un grand nombre de lettres implorant toutes sa clémence, en faveur du pauvre Franciscain. Le prince prend ces lettres, se contente de regarder le cachet sans le briser ou de sourire à la lecture de celles qu'il ouvrait. Mais tout à coup ses yeux tombent sur une signature vénérée : cela suffit pour l'émouvoir, il manifeste sa joie, il se

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découvre la tête en signe de respect ; porte à ses lèvres la lettre qu'il avait entre les mains, puis se tournant vers l'envoyé du religieux : « A cause des prières de ce seul homme, je rends la liberté au captif, dit-il ; je suis heureux de faire plaisir à Borromée, lui seul mérite que je pardonne. » Et le captif fut rendu à ses frères en religion.

Le roi de Pologne, Etienne, se recommande avec instances aux prières du cardinal Borromée, il veut que son neveu, André Bathori, avant d'être nommé cardinal, passe par Milan, pour voir le saint archevêque et se former à son école. De son côté, Charles écrit à ce monarque pour le féliciter du zèle qu'il déploie en faveur de la religion catholique :« Il est moins glorieux, lui dit-il, de régner soi-même quedese montrer obéissant et soumis au roi du ciel ; il est moins illustre et moins excellent de commander à de grands peuples et sur une grande étendue de pays, que de placer son empire, ses propres sujets sous l'autorité de la loi de Dieu, non par la terreur des armes, mais par la propagation de l'Évangile, surtout en ces temps où le culte de Dieu et la religion sont si attaqués par la malice des hommes (T). »

En 1580, ce monarque remporta une brillante victoire sur les Russes qu'il contraignit à lui céder la Courlande et une partie de la Livonie. Heureux de ce succès, il l'attribua, aux prières de saint Charles et il chargea le nonce du saint père de le remercier en son nom. En réponse, le cardinal lui envoya un crucifix d'ivoire, « afin, dit-il, que Votre Majesté ait toujours

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