‹ Histoire de Saint Charles Borromée, Cardinal, Archevêque de MilanChapitre 30 sur 169 · CHAPITRE VINT-QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINT-QUATRIEME

Le nouveau Gouverneur de Milan.

Le gouverneur intérimaire de Milan suscite des difficultés à l'archevêque. — .Louis de Requesens nommé gouverneur. — Les espérances de paix s'évanouissent. — La guerre. — Efforts du saint pour l'éviter. — Il excommunie le gouverneur. — Son courage et sa foi. — Il expose les motifs de sa conduite à Rome.

— La protestation insolente de Requesens. — Il fait confisquer la Rocca d'Arona. — Irritation du gouverneur, — Sa pasquinade contre le cardinal. Il défend la réunion des confréries de pénitents sans la présence d'un représentant de l'autorité civile.

— Prudence du saint. — Il est gardé dans son palais. — <(Un autre Ambroise. » — L'excommunié. — Son avocat. — Le saint tient la Cour de Rome au courant de tous les faits. — Sa lettre à Grégoire XIII. — Son entière soumission aux ordres du pape.

— Ses sentiments sur la confiscation de la Rocca d'Arona. — On ouvre et on intercepte sa correspondance. — Ses lettres au nonce d'Espagne, Ormanetto. — Sa lettre au roi d'Espagne. — Caractère de Philippe II. — Accusations portées contre le saint. — Il se justifie. — Il redoute les temporisations. — Requesens se fait absoudre en vertu d'un bref du pape. — Malentendu dont le saint eut à souffrir. — Tout s'explique. — Il remercie Grégoire XIII.

— Départ de Requesens. — Châtiment et repentir du grand Chancelier.

Milan, le clergé et le peuple s'aperçurent ^ promptement que le zèle de l'archevêque ^ s'était encore accru pendant son absence : ses mortifications étaient plus grandes et plus austères, sa prière plus fréquente et plus prolongée. Ses historiens ont constaté que chacun de ses voyages à Rome fut marqué par un redoublement de ferveur ; il puisait à ce foyer de la vie chrétienne de

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nouvelles ardeurs, il s'avançait de plus en plus vers ces régions célestes dans lesquelles l'homme ne s'appartient plus et paraît, même ici-bas, transformé en un être presque divin. Pendant les quatre mois de son séjour dans la Ville éternelle, il avait médité sur les besoins de son peuple et il avait préparé les meilleurs moyens de les satisfaire. Mais le démon furieux de la transformation opérée dans un grand nombre d'âmes et prévoyant de nouveaux triomphes pour la religion, chercha à les entraver ; il souleva contre le saint une plus terrible tempête. La paix avait été rétablie entre les représentants des deux pouvoirs, cependant tous les esprits n'étaient pas calmés : le feu des passions et de la haine n'était qu'assoupi, un rien le pouvait exciter de nouveau.

Le duc d' Albuquerque était descendu dans la tombe emportant tous les regrets : son autorité, sa foi surtout avaient puissamment contribué à maintenir dans le calme les sénateurs les plus opposés au saint archevêque. A sa mort, le préfet de la citadelle de Milan, Alvaro de Saude, gouverneur de la province par intérim, sembla vouloir, dès le début de son administration, jeter un défi au cardinal. Il avait décidé d'offrir, pendant les fêtes du carnaval, au bon peuple de Milan le divertissement d'une chasse simulée et il avait choisi pour théâtre de cette fête la grande place de la cathédrale. L'archevêque s'y opposa. Le gouverneur céda devant la menace d'excommunication, il donna ailleurs ses réjouissances publiques. Toutefois, cet échec avait laissé dans son cœur un secret désir de vengeance. Pour le satisfaire, il chercha à détourner le peuple de l'église par des bals, des réjouissances et des jeux de

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toutes sortes célébrés, les jours des grandes fêtes religieuses, à l'heure même de l'office divin. Ce fut en vain. L'influence de l'archevêque avait tant de puissance sur la population que les fêtes publiques comptèrent peu de spectateurs. Quelques jours après ce nouvel échec, une grave maladie conduisait au tombeau le gouverneur intérimaire.

Cette mort laissa quelque repos au saint cardinal. Le président du sénat, Jean Baptiste Rainaldi, prit les rênes du gouvernement et, par sa prudence et son bon esprit, il sut maintenir la paix dans son entourage.

Le nouveau gouverneur, Castiglia Louis de Requesens, arriva à Milan. Cette nomination fut accueillie par les Milanais, comme un gage de paix. Ambassadeur du roi d'Espagne près de la cour de Pie IV, Requesens avait pu connaître le cardinal Borromée et apprécier ses rares qualités ; il s'était même formé entre eux des liens d'amitié qui permettaient de concevoir les meilleures espérances. Le caractère altier, absolu, jaloux du nouveau gouverneur, ne tarda pas à les dissiper. L'influence du cardinal dans la province, encore plus que sa vertu, lui porta ombrage et, sous le prétexte de vouloir défendre les droits de son souverain, il recommença la lutte soulevée par son prédécesseur contre la juridiction de l'archevêque ; mais il ne sut garder ni la même réserve, ni la même dignité que le duc d'Albuquerque.

Dès son arrivée, les sénateurs, ennemis des mesures prises par le cardinal, l'entourèrent; ils lui direntque le peuple souffrait avec peine le joug de l'archevêque, et ils n'eurent pas de peine à lui persuader que la popularité serait la récompense certaine d'une énergique

Cïjapitrc timgt^quatrième.

résistance aux empiétements de Borromée. L'occasion de recommencer la lutte sembla se présenter d'ellemême. Un Milanais, nommé Resta, était en procès avec les religieuses de Galarate : l'affaire était pendante devant le tribunal ecclésiastique, lorsque les ministres du gouverneur trouvèrent à propos d'adresser au plaignant une défense comminatoire de se présenter devant le tribunal de l'archevêque. Il ne s'agissait plus là du droit antique de déférer les laïques à son tribunal, droit dont la curie de Milan avait toujours usé ; mais la défense faite à Resta était une violation du droit commun, elle tombait sous le coup des censures de la bulle Cœna Domini.

Ayant eu connaissance de ce fait, Charles en référa immédiatement à la cour de Rome. Il demandait au saint père de remédier à cet abus, et il l'assurait « qu'il était lui-même décidé à accomplir son devoir et à obéir, sans aucune considération pour personne, ni grands, ni petits (*). »

Requesens ne s'arrêta pas là: il envoya son secrétaire communiquer au vicaire du cardinal une lettre officielle du roi d'Espagne, préjudiciable aux droits de la juridiction ecclésiastique. Cette lettre, adressée à Albuquerque, était de vieille date et l'ancien gouverneur n'avait pas cru prudent, ni opportun de la publier ; mais elle offrait à Requesens un appui qu'il se garda bien de négliger, avant d'entrer dans la voie qu'il avait résolu de suivre. Il annonça à l'archevêque qu'il était dans l'intention de la publier. Au ton plaisant dont il avait accompagné cette menace, le cardinal n'avait

i. Lettre à Mgr Speziano du 2 juillet 1573. — V. Sala, Documenti^ etc. Tom. III, p. 45o-

Le nouveau ^outierneur tic a^ilan. 69

pu la prendre au sérieux et il était parti pour ses visites pastorales sans aucune inquiétude. Toutefois il était à peine hors de Milan, que Requesens lui envoyait trois ambassadeurs D. Philippe Pirovani, le comte Sforza Morone et le chevalier Visconti. Ils avaient la mission de sonder ses intentions, de s'assurer de l'attitude qu'il prendrait vis-à-vis du gouverneur dans le cas où celui ci donnerait suite à sa menace. Charles répondit à leurs instances qu'il était prêt à se servir des armes de l'Église, même à lancer l'anathème. Malgré cet avertissement sérieux, Requesens exécuta son projet : devant cette nouvelle attaque contre la juridiction de l'Eglise de Milan, l'affaire de Resta perdait toute son importance.

L'archevêque, ayant appris la notification officielle de la lettre du roi d'Espagne à son vicaire, se hâta de revenir à Milan dans l'espérance de pouvoir étouffer la querelle, à son origine. Le cardinal Césa se trouvait près de lui, il le députa vers le gouverneur; il ne put rien en obtenir, même en fournissant la preuve que ces lettres étaient loin d'être l'expression de la volonté du roi. Cette démarche étant restée sans résultat, le cardinal Borromée envoya successivement à Requesens des hommes dont l'autorité ou l'amitié pouvaient exercer sur lui quelque influence : tout fut inutile. Il lui écrivit alors et le menaça des censures de l'Eglise: « Les coupables seuls, ajoutait-il, auront à rendre compte des conséquences au Christ, vengeur et juge de son Église. »

Aucun des intéressés ne voulut recevoir les lettres comminatoires ; le délai légal expiré, le cardinal les fit afficher publiquement à la porte de l'église et du palais archiépiscopal.

Cbapttrc tringt=quatrième.

L'émotion fut grande dans Milan : les parents, les amis de l'archevêque vinrent le supplier de ne pas donner suite à cette menace. En vain, ils lui exposèrent les conséquences funestes qui en pourraient résulter pour les intérêts des siens ; en vain, les décurions vinrent lui énumérer les maux dont cette excommunication pouvait devenir la cause pour la cité entière : Que ferait-il, si l'audace des rebelles le contraignait à mettre la ville entière en interdit ? Ne perdrait-il pas le fruit de ses travaux ? Le cardinal avait songé sérieusement à tout ce qu'on lui objectait ; il avait prié, attendu, consulté et plusieurs membres de son conseil déclarèrent qu'il avait longtemps hésité avant de prendre une détermination. Ses yeux étaient pleins de larmes : la conscience du devoir à remplir, on le sentait bien, était seule assez puissante pour le décider à une aussi grave mesure. La décision prise, rien ne fut plus capable de l'ébranler. Inflexible, calme, il donna à tous les siens des témoignages non douteux de son affection : il avait montré assez souvent son dévouement envers ses concitoyens pour qu'on ne pût douter de lui : « Ce n'est pas seulement par le sacrifice de mes biens, ajouta-t-il, mais par celui de ma propre vie que je suis décidé à défendre les droits de mon Église. Je n'en viens pas sans douleur à cette extrémité; mais toutes les lois m'obligent à préférer mon devoir, mon salut éternel, à ma patrie elle-même et à mes parents. »

C'est dans le même sens qu'il écrivit à Mgr Castelli, en le chargeant d'instruire le pape de ce qu'il avait fait : « Je souffre infiniment, comme vous devez bien le penser, d'être contraint d'en venir à ces dernières rignpnrg impngppg par les saints canons. D'un autre

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côté, je vois l'évidente nécessité d'agir ainsi. Jetne dois pas perdre cette occasion, même au prix de quelques ennuis momentanés, de remédier à la perpétuelle agitation et aux troubles de mon Eglise. Frappés de censures, ils se trouveront dans la nécessité de recourir à Rome et ils deviendront ainsi acteurs dans cette cause. Notre Seigneur aura une belle occasion de résoudre et de terminer une bonne fois ces disputes de la juridiction: ou il confirmera mon Eglise dans son droit ou il ordonnera ce que lui semblera réclamer le service de Dieu et ainsi nous ne serons pas toujours au milieu des contestations, et exposés au danger des mêmes réclamations. A chaque instant, ceux-ci prétendent avoir raison, sous le prétexte que Notre Seigneur n'a pris sur ce sujet aucune détermination. Quand je considère, d'un côté, l'ordre que m'a donné Sa Sainteté de maintenir mon droit de possession, de l'autre, la volonté de ceux-ci bien arrêtée de tout faire pour me troubler, c'est une merveille que nous n'en soyons pas venus plus promptement aux mains. Il est vrai, vous le savez, de notre côté nous avons marché en évitant l'occasion de nous plaindre, quand il n'y avait pas urgence. » Le saint énumère ensuite toutes les mesures arbitraires, illégitimes, attentatoires à la liberté de l'Eglise prises et exécutées par les ministres du roi, sans aucun droit et sans motif autre que celui de blesser la juridiction de l'Église.

« Enfin, dit-il, là où le service et l'honneur de Dieu, le devoir de ma charge sont en cause, je fais peu de cas des travaux, des ennuis et de n'importe quel danger : j'ai confiance, d'abord, en Dieu qui n'abandonnera pas sa cause, ensuite en la protection de

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