‹ Histoire de Saint Charles Borromée, Cardinal, Archevêque de MilanChapitre 33 sur 169 · Chapitre tiingt-quatrième · texte numérisé non relu

Chapitre tiingt-quatrième

congrégations qui me consultent je n'ose dire ni de cesser, ni de persévérer dans leurs réunions, ni d'obéir à ce nouvel édit jusqu'à ce que j'y aie réfléchi davantage et que j'aie reçu lumière de Rome : je ne voudrais pas approuver une chose qui est loin de mériter une approbation, qui, peut-être, devra être désapprouvée publiquement, surtout étant faite par ce gouverneur quand il est contumace du siège apostolique (T)... Cet édit a jeté une grande terreur dans les esprits : les fabriciens de l'église eux-mêmes s'abstiennent de se réunir et les députés de l'hôpital majeur n'osent point s'assembler, avant que le prieur ne soit allé s'assurer de la volonté du commandeur. »

Il envoya à Rome les règlements imprimés de ces confréries, afin qu'on y pût juger si les prétentions et les accusations du gouverneur étaient fondées.

Le gouverneur plaça une garde, composée de fantassins et de cavaliers, autour du palais archiépiscopal pour surveiller tous ceux qui 'entraient et sortaient ; il donna l'ordre surtout d'intercepter toutes les lettres. La famille du cardinal, frappée d'épouvante, n'osait plus sortir : personne ne voulait plus accompagner l'archevêque, ni porter la croix devant lui. La panique était telle qu'on répandait dans le peuple les bruits les plus étranges; la renommée, les portant sur ses ailes, les exagérait encore et on alla même jusqu'à dire à Rome qu'on avait mis le feu au palais du cardinal. Mais lui restait calme : en le voyant, nul n'aurait pu soupçonner qu'il était victime de procédés aussi violents. Il allait et venait, comme à l'ordinaire, se rendait

i. Lettre du 24 août. — V. Docum. etc., tom III, p. 484.

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chaque jour, à la basilique de Saint-Ambroise demander à son courageux prédécesseur la constance dont il avait donné lui-même de si beaux exemples pour la défense des droits de l'Eglise. Les soldats, semblables à de redoutables geôliers, veillaient à la porte de son palais, ils fouillaient minutieusement tous ceux qui entraient ou sortaient, mais en présence du cardinal ils devenaient doux comme des agneaux. Sa vue suffisait pour les émouvoir : les cavaliers descendaient de cheval et tous se mettaient à genoux pour implorer sa bénédiction.

Cependant les bravades et les excès du gouverneur n'étaient point de nature à tranquilliser sa propre conscience. Il avait eu raison d'écrire au roi d'Espagne : « J'ai trouvé dans la ville de Milan un autre Ambroise. » Charles, pas plus que son prédécesseur, n'était disposé à faiblir dans l'accomplissement de son devoir, même en présence de la majesté royale. Il ne voyait, il ne voulait voir que Dieu, dont les droits avaient été violés dans ceux de son immortelle et sainte Eglise. Le gouverneur, tant qu'il n'aurait pas réparé le mal qu'il avait fait, ne pouvait rien attendre de sa clémence. La position de Requesens à Milan devenait difficile. En ces temps de foi, on redoutait encore les foudres de l'Église et l'isolement se faisait autour de lui. Il parcourait les différentes régions de la cité, il invitait d'une façon extraordinaire les nobles à l'accompagner dans ses sorties; mais la plupart avaient fui dans leurs villas pour n'avoir point à répondre à de semblables sommations. Le gouverneur était profondément humilié de rencontrer de nombreux artisans qui ne levaient même pas leur bonnet en passant à ses

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côtés; il avait vainement tenté de faire croire au peuple qu'il n'était pas excommunié. Plusieurs ministres de princes étrangers avaient cessé toute relation avec lui ou ne les avaient continuées qu'après avoir consulté saint Charles ou les théologiens qu'il avait désignés à cet effet. Le saint ne voyait pas qu'il y eût lieu, à cause du passé, d'en venir à cette extrémité de rompre toute relation avec le gouverneur; il exprimait, les larmes aux yeux, combien il était affligé de cette situation; mais pour l'avenir, il ne voulait pas «se lier les mains, ne pouvant pas savoir ce qui peut arriver chaque jour (!). »

Requesens résolut d'en appeler à Rome; il envoya un sénateur avec la mission de prouver au pape que la sentence de l'archevêque était injuste. Il comptait beaucoup sur l'éloquence de cet envoyé; mais ce dernier eut à peine foulé le sol de la campagne romaine, qu'un coup de pied de cheval le jeta à terre presque mort. Remis de sa chute, il se présente devant le pape ; mais son gosier se refuse à articuler le moindre son et il s'évanouit. Conduit à l'hôtel par ses serviteurs, il ressemble plutôt à un -mort qu'à un vivant: la fièvre ne l'abandonna pas un seul instant jusqu'au 15 septembre. Il trouve alors un moment de répit et, ramené à de meilleurs sentiments par les exhortations de saint Philippe Néri, il affirme qu'il est décidé à prendre le parti du cardinal Borromée. Le 3 octobre, il meurt sans que rien ait fait pressentir une mort si soudaine. Le gouverneur de Milan dut chercher un autre avocat.

A Rome, on connaissait suffisamment la question ;

1. Tous ces détails sont empruntés à une lettre du saint à M21 Castelli du 5 septembre 1573. — V. Docum., etc., tom. III, p. 496.

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S. Charles n'avait pris aucune mesure sans la communiquer au saint père, il avait fait partir son vicaire, Msr Castelli pour la Ville éternelle; ce prélat connaissait les personnes, les faits, les institutions du saint ; nul n'était plus à même que lui de redresser les erreurs, de réfuter les mensonges, de démasquer les calomnies qu'on ne manquerait pas de répandre à Rome contre l'archevêque. Cela ne suffit pas : presque chaque jour, l'archevêque écrit à son vicaire, au cardinal de Côme ou au pape pour les instruire avec détail de tout ce qui se passe à Milan. Il veut que Grégoire XIII juge cette affaire en pleine connaissance de cause et dans ce but, il ne dissimule ni ses pensées, ni son appréciation sur les choses et les hommes. Il faut lire cette longue et intéressante correspondance du saint pour bien comprendre et juger sa conduite en cette affaire. On y voit briller à chaque ligne le zèle dont il est dévoré pour la gloire de Dieu et l'honneur de son Eglise ; son abnégation, son humilité, son obéissance au pape y éclatent dans toute leur merveilleuse étendue. Ces vertus ne sauraient nuire à la fermeté, ni à l'habileté de l'évêque, convaincu de la justice de sa cause et décidé à la défendre par tous les moyens que la loyauté et l'honneur mettent entre ses mains. Notre devoir est d'en faire ressortir les traits les plus saillants. Sa lettre à Grégoire XIII est un petit chef-d'œuvre de diplomatie. Il commence par exprimer tout le regret qu'il éprouve à l'entretenir des intérêts de son Église particulière; « mais, dit-il, je suis obligé pour la défendre d'employer des moyens énergiques, et surtout d'implorer, à chaque moment, le secours de Votre Sainteté; j'ajoute ainsi à toutes vos

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sollicitudes l'ennui de mes réclamations. Cependant je ne puis faire autrement : comme toutes les autres Eglises, celle de Milan est confiée à votre sollicitude de père, de maître universel et de vicaire de Dieu; elle doit même se promettre de Votre Sainteté une plus grande sollicitude, une protection spéciale, non seulement à cause de ses insignes qualités, mais encore à cause des circonstances pénibles dans lesquelles elle se trouve, circonstances dont la solution, par sa nature, intéresse également toutes les autres Eglises. Tout préjudice qui lui serait porté sur ce point rejaillirait sur les autres. Il s'agit, en effet, de la conservation de la liberté, delà juridiction et de l'autorité ecclésiastiques : pendant de longues années, Votre Sainteté a donné au monde entier, de nombreux témoignages de sa constance et de son zèle, en leur faveur. L'on peut donc croire que la divine Providence, par un dessein particulier, vous a placé, à cette heure, sur le saint siège, pour conserver le peu qui reste encore de l'autorité ecclésiastique attaquée de toutes parts, et aussi afin qu'avec l'appui encore tout récent du concile de Trente, auquel Votre Sainteté a pris tant de part, il soit facile de recouvrer celle qui a été usurpée ou qui a disparu de fait, il y a bien des années, par la non-résidence des évêques dans leurs diocèses, ou par leur peu de soin à remplir leur devoir, ou enfin par d'autres motifs.

« Déjà Votre Sainteté a pu apprécier le résultat des ajournements apportés en cette matière, du temps de votre prédécesseur, Pie V, de sainte mémoire; ils n'ont eu d'autres effets que de servir à colorer de plus en plus les prétentions des autres à nous troubler. Les habiletés, les diligences dont j'ai usé, depuis mon retour de

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Rome, l'année passée, pour éviter tout prétexte aux troubles, ont été, comme elle le voit, payées par ces grandes et multiples nouveautés faites, en très peu de jours, l'une après l'autre, au détriment et pour le trouble de mon Eglise.

« Je pouvais juridiquement faire beaucoup plus contre ces perturbateurs, mais je me suis renfermé dans les limites les plus strictes de la défense, j'ai même, en partie, suspendu l'exercice de ce droit pour obéir aux ordres que Votre Sainteté m'a transmis par les lettres du cardinal de Côme.

« Je supplie donc Votre Sainteté, avec toute humilité, d'embrasser la cause de mon Eglise, avec d'autant plus d'ardeur que ceux qui l'attaquent sont plus puissants. Les assauts, dirigés contre elle, n'ont pas pour cause des cas particuliers, mais ils s'attaquent aux points principaux et universels de la juridiction ordinaire, sans laquelle la discipline ecclésiastique est troublée et le gouvernement des âmes tellement empêché que, peu à peu, l'évêque en est réduit à n'être plus que l'évêque du clergé.

« Pour ma part, je me suis conformé à ce que j'ai dit à Votre Sainteté, à Rome, comme conclusion de nos entretiens sur ce sujet... Vous m'avez ordonné de défendre, par toutes les voies légitimes, les droits et ia possession de mon Eglise. Je le répète, si Votre Sainteté juge, pour l'honneur de Dieu, que je dois céder, perdre, remettre, ou tout souffrir en cette affaire, j'obéirai toujours. J'aurai satisfait à ma conscience, en obéissant aux ordres du vicaire de Jésus-Christ. J'ai consacré, il y a déjà des années, ma vie entière au bien des âmes, conformément aux devoirs de ma

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