‹ Histoire de Saint Charles Borromée, Cardinal, Archevêque de MilanChapitre 4 sur 169 · Chapitre tringtième · texte numérisé non relu

Chapitre tringtième

L'insulte à sa personne n'était rien ; mais il avait à défendre les droits de l'Église, violés en sa personne. Ce que son cœur pardonnait volontiers, sa conscience d'évêque l'obligeait à le punir d'une manière exemplaire, d'autant plus que le lendemain, malgré l'interdit lancé contre leur église, les chanoines officièrent, comme s'il ne s'était rien passé. Ils encoururent ainsi une nouvelle peine canonique, l'irrégularité.

Saint Charles écrivit aussitôt à Mgr Ormanetto, pour le prier de rendre compte au pape de cet événement, et, comme les conséquences s'annonçaient pleines de gravité, il envoya à Rome Mgr Speciano, chanoine de sa cathédrale : il avait été témoin du scandale, il connaissait toutes les circonstances qui l'avaient précédé et accompagné, nul n'était donc plus à même de renseigner exactement le saint père.

L'archevêque convoqua tout le clergé de la ville : le matin il appela les supérieurs d'ordres religieux et, dans l'après-dînée, îes chanoines et tous les curés. «Après leur avoir donné, en peu de mots, connaissance du fait et des motifs pour lesquels j'ai pu et dû juridiquement faire ce que j'ai fait contre les chanoines, j'ai donné à chacun d'eux, dit-il à Mgr Ormanetto, une copie de l'excommunication, leur commandant à tous, même aux réguliers, en vertu du concile de Trente, de la publier dans leurs églises, demain dimanche... Tous m'ont témoigné leur très grand déplaisir de ces désordres et de la mauvaise conduite des chanoines de la Scala\ ils sont restés convaincus de la justesse de mes raisons et ils ont montré un grand empressement à faire ce que je leur ai dit (I). »

i. Minute de la lettre adressée à Mgr Ormanetto, sans la date du jour. — Bib. Amb. Ms. C. S. I. 4.

Les (ZT&anoincs ne la ^cala.

Le duc d'Albuquerque ne montra ni les mêmes égards, ni le même empressement pour le saint. Le cardinal lui envoya par écrit et d'une manière officielle, le récit de ce qui s'était passé ; le duc refusa de le recevoir ; il prétendit que ce document devait être remis au président Rainaldo. L'envoyé de saint Charles lui présenta deux fois cette pièce officielle, deux fois le gouverneur la refusa et la laissa tomber à terre, il défendit même à un serviteur, qui était présent, de la relever.

Si le peuple avait pris parti pour l'archevêque, le gouverneur et le sénat furent plus que jamais irrités contre lui. Les sénateurs surtout prirent occasion de ce fait pour poursuivre leur guerre à outrance et peu loyale : on le calomnia à Rome; à Madrid, on employa tous les moyens que la ruse et la passion savent mettre en usage pour satisfaire des vengeances personnelles. On ne peut s'en faire une idée exacte qu'en lisant les lettres du saint à ses agents, Ormanetto et Speciano (I). Tout devient prétexte pour lui faire la guerre: on crie à l'exagération, on le déclare intolérant, on dit que la paix ne se rétablira à Milan que par son départ. « Les officiers du roi, écrit-il au nonce d'Espagne, aussi bien le duc, par sa lettre, que l'ambassadeur à Rome, se sont plaints grandement de moi auprès du pape... ils ont même agi auprès de Sa Sainteté avec énergie pour me faire enlever de Milan et pour me faire appeler à Rome (2). »

Le duc d'Albuquerque avait menacé de le chasser, non seulement de la ville de Milan, mais de la

i. Y. Bib. Amb. Ms. C. S. 1. 4.

2. Archives secrètes du S. Siège : No7iciature (T Espagne,vo\. III.

IO

Cïmpitre tringtièmc.

province. « Auparavant, répond tranquillement le saint, il faudra me faire violence, et je n'irai jamais ailleurs, à moins qu'on ne m'arrache de l'église. D'ailleurs, si par l'effet de la violence, il fallait m' exiler, je n'y vois pour moi qu'un seul péril à redouter, celui de la vaine gloire. »

Dieu ne voulait épargner aucune épreuve à son fidèle serviteur ; un instant il put craindre l'hésitation du pape : ces plaintes, venant de tous les côtés à la fois, faites au nom même du roi d'Espagne, contre toute vérité, pouvaient laisser quelque préoccupation dans l'esprit de Pie V. Le pape lui avait recommandé par ses agents, d'être prudent, et de fermer les yeux sur certaines choses. Le cardinal , dans ses réponses, sait allier, à la vigueur que lui donne son bon droit, les sentiments de soumission que lui inspirent son humilité et sa vénération pour le pape.

« Notre Seigneur, écrit-il, sait maintenant où est le mal ; si cette opposition était faite contre ma personne, je dirais comme Jonas : si cette tempête s'est élevée à cause de moi, jetez-moi à la mer ; en cédant la place à d'autres je pourrais peut-être remédier à ces désordres ('). »

Mais sa personne n'était qu'un prétexte; il le savait bien. Son départ n'est pas le but que ses adversaires se proposent d'atteindre, ou s'ils le désirent, ce n'est que dans l'espérance d'arriver plus sûrement à leurs fins : ils en veulent avant tout à la juridiction ecclésiastique, au tribunal de l'évêque, ils veulent être libres d'agir comme il leur plaît. Les troubles qu'ils fomentent, les calomnies qu'ils portent contre lui, à Rome et

i. Bib. A.MB. Ms. C. s. I. 4.

les C&anotnes De la ^cala.

à Madrid, n'ont pas d'autre raison d'être. « Ils voudraient, dit-il, par ces voies indirectes, ou me mettre dans la nécessité de terminer cette controverse selon leur manière de voir, ou, par tant d'obstacles et par la fatigue d'un si long martyre, m'amener à abandonner de moi-même le gouvernement si contesté de cette Église, ou enfin en arriver à persuader le saint père de l'inutilité de mes travaux, en présence de toutes ces contradictions, et qu'il serait beaucoup mieux de confier ce diocèse à un autre évêque qui, selon leur secrète espérance, ne résiderait pas. Alors, comme par le passé, ils seraient les maîtres absolus : en un mot ils voudraient gagner leur procès sans jugement (r). »

Saint Pie V ne blâma jamais la conduite de l'archevêque, il répondit même, en présence d'Ormanetto, à ceux qui l'accusaient : « Pour moi, je le vois très clairement : tout ce que Charles a fait, il l'a entrepris ou dans le désir de faire avancer l'honneur de Dieu, ou pour la garde de son troupeau, ou uniquement pour la défense des droits de l'Eglise. »

Bien plus, le saint Pontife écrivit lui-même au cardinal pour le consoler, et saint Charles le remercia en ces termes : « Bienheureux Père, réconforté par les paroles de Votre Sainteté, remplies d'une si remarquable charité, je supplie Dieu, le Père des consolations, de m'accorder non seulement de ne pas faiblir, mais encore de me réjouir, quand, par la grâce et le bienfait de Notre Seigneur Jésus-Christ, je suis jugé digne de souffrir pour lui l'humiliation (2). »

Le pape ne se contenta pas de ce témoignage d'af-

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