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nombre de femmes et d'hommes qui apportaient leur concours, soucieux seulement de faire le bien, sans se préoccuper du danger. On les voyait faire cuire les aliments, les présenter aux malades, et maintenir, autant que possible, la propreté dans ces asiles infectés par d'horribles maux. D'autres, revêtus d'un sac, parcouraient la ville, portant des secours à tous et ne voulant être connus que de Dieu seul. Qui pourrait dire le nombre de personnes de qualité qui accompagnèrent et aidèrent le saint dans ses visites aux malades et aux pauvres ?
Mais le mal s'aggravait ; l'archevêque résolut de faire une nouvelle violence au ciel, il ordonna trois processions solennelles et il y convoqua la population. Les magistrats, effrayés à la pensée du rassemblement dont elles seraient l'occasion, voulurent s'y opposer. Charles persista dans son dessein, il plaida sa cause avec éloquence et tout le bon droit qu'il avait : pour achever de convaincre les esprits, il rappela l'exemple de saint Grégoire le Grand ordonnant une procession au moment où la peste sévissait avec le plus de force dans la ville de Rome. Au moment où la procession entrait sur le pont Saint- Ange, on aperçut un ange remettant dans le fourreau l'épée de la colère divine. La ville de Rome n'eut point assez de bénédictions pour remercier Dieu et son pontife de cette délivrance miraculeuse.
Les processions, au nombre de trois, eurent lieu : le premier jour on se rendit du Dôme à Saint-Ambroise, le second jour à Saint-Laurent et le troisième à la Madone de Saint-Celse.
« Le bon cardinal, rapporte un témoin oculaire,
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marchait les pieds nus, une grosse corde au cou, et dans les mains il avait un crucifix très lourd qu'il a toujours porté (x) : sa famille le suivait ayant également les pieds nus et la cordeau cou. Il a fait en public une prédication si divine, en se servant des lamentations de Jérémie sur la destruction de Jérusalem, que les auditeurs éclataient en sanglots. La foule était si grande que tous les hommes valides, je crois, devaient s'y trouver. Il monta sur un lieu élevé et il parla si fort qu'il put être commodément entendu de tous. Il semblait que nous étions au Vendredi Saint lui-même. Comme il appliquait bien les paroles du prophète à nos épreuves, et comme les paroles de saint Paul : Quis infirmatur et 7ion infirmer ego etc., se réalisaient bien en sa personne! Il est ensuite resté une heure étendu sur la terre à faire oraison ; les prêtres réguliers et séculiers l'imitèrent et tous, la face contre terre, ils envoyaient vers le ciel, à plusieurs reprises, des cris de repentir et de miséricorde ! Le dernier jour, on porta en procession toutes les reliques de Milan et le clou de Notre-Seigneur. Il avait pris pour texte de son discours : Peccatiim peccavit Jerusale7ii (2). »
Le cardinal avait commencé ces pieux exercices de pénitence par la distribution des cendres, avant le départ de la procession, et il les termina en portant processionnellement un des clous avec lesquels Jésus-Christ fut attaché à la croix. La tradition, d'accord avec les historiens, rapporte que sainte Hélène, dans l'espoir
1. Ce crucifix est religieusement conservé à l'un des autels de la nef gauche latérale du Dôme de Milan. Il est enrichi de nombreux ex-voto et presque constamment entouré de pieux fidèles.
2. Jérusalem a grandement péché. — Narration du frère Jacques de Milan, Capucin. — Bih. Amb. Ms. S. 80.
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de préserver Constantin contre les chances malheureuses des batailles, fît placer dans le mors du cheval de son fils l'un des précieux clous teints du sang du Sauveur. Depuis un temps immémorial l'église de Milan possède cette inestimable relique. Saint Charles jugea que les douloureuses circonstances, dans lesquelles gémissait son peuple, étaient assez graves pour la descendre du lieu élevé où on l'avait enfermée. Il la porta en procession et l'exposa ensuite dans sa cathédrale pendant 40 heures.
Au souvenir des souffrances de l'Homme-Dieu si puissant pour nous aider à supporter la douleur, le saint ajoutait l'efficacité de ses exemples. Les vêtements de deuil dont il s'était revêtu, son visage austère, ses yeux fixés sur le crucifix, sa personne respirant je ne sais quelle attitude surnaturelle, les chants plaintifs des psaumes, tout était de nature à faire impression sur la population et à toucher les cœurs les plus endurcis. Dès le premier jour de la procession, et presque au début l'archevêque avait heurté son pied nu contre un morceau de fer, et il s'était fait une grande et douloureuse blessure. Il continua sa route comme s'il n'avait rien ressenti, mais le sang, sortant en abondance de cette plaie béante, laissait sur son passage une preuve trop certaine des souffrances qu'il devait endurer. Il ne voulut recevoir aucun soulagement et ce ne fut pas sans regret qu'il permit qu'on le pansât après la cérémonie ('). Les jours suivants il n'en présida pas moins la procession, les pieds nus, comme s'il n'avait aucun mal. Ce véritable pasteur semblait heureux de
1. L'église de St-Charles au Corso de Rome, possède un des linges imprégnés du sang qui sortit de cette blessure.
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verser son sang pour le salut de son peuple, à l'exemple du divin pasteur dont il portait l'image dans ses bras.
Pendant ces trois jours, Dieu, pour montrer sans doute combien ces supplications lui étaient agréables, suspendit en quelque sorte le fléau et l'on n'eut à déplorer aucune mort. Mais le mal sembla vouloir prendre sa revanche; il fit de tels progrès que le gouverneur et le sénat résolurent d'avoir recours à de nouvelles et plus rigoureuses mesures.
Le lazaret ne suffisant plus pour recevoir les pestiférés, le cardinal suggéra de louer, à chacune des portes de la ville, de grands espaces de terrain qui étaient libres, de les faire entourer de fossés et de remparts afin que nul, une fois entré, n'en pût plus sortir. On y éleva des cabanes de bois et de paille et l'on y transporta les personnes suspectes d'être atteintes de la peste. On publia dans la ville un édit de quarantaine, en vertu duquel personne ne devrait sortir de sa maison. Les magistrats se chargeaient de pourvoir d'aliments ceux qui en manqueraient. Les citoyens, renfermés dans leurs maisons, ne pouvaient plus avoir de relations entre eux ; il était défendu sous peine de mort de transgresser cette ordonnance.
On peut s'imaginer l'aspect que présenta la ville: on ne voyait dans les rues que les chars conduisant à leurs dernières demeures ceux que la peste avait frappés ; on n'entendait que les gémissements des mourants, ou les cris sauvages des Monatti, honte de l'espèce humaine, qui dévalisaient les maisons que la mort ou la fuite avaient vidées et dépouillaient de leurs vêtements les cadavres de ceux qu'ils menaient à la fosse
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commune. Toutes les portes et toutes les fenêtres étaient closes : la mort semblait avoir pris possession de la ville entière. Ce silence sinistre était de nature à répandre partout la terreur : la crainte du mal toujours menaçant, l'ignorance de sa marche ou de sa décroissance, la préoccupation du sort de ses parents ou de ses amis, les premières atteintes de la maladie, tout contribuait à jeter le désespoir dans l'âme et à aggraver le mal. Mais le pasteur, le père de Milan veillait sur ses enfants. Comprenant tout ce que cette séquestration pouvait avoir de douloureux pour le cœur et de dangereux pour l'âme, sachant que Dieu, son souvenir, sa présence, ses sacrements pouvaient seuls apporter quelque consolation à cette situation, nécessaire sans doute, mais des plus cruelles, il prit des mesures en conséquence. Il fit élever 19 colonnes sur les places, dans les carrefours et dans les rues ; au bas de ces colonnes, surmontées de la croix, on dressa un autel. Un prêtre venait y dire chaque jour la messe ; de leurs fenêtres ou de leurs portes les infortunés reclus pouvaient voir la croix, suivre les prières de la messe, adorer la victime divine, immolée déjà sur le Calvaire pour le salut du genre humain, et dont la présence et le sacrifice,sans cesse répétés, étaient pour les malheureux Milanais un gage d'espérance, une source d'énergie dont on ne saurait se faire l'idée.
Après la messe, le prêtre portait souvent la communion à ceux qui la désiraient ; des escabeaux, placés sous les fenêtres trop élevées, permettaient de satisfaire tous les pieux désirs. Plus d'une fois saint Charles vint lui-même remplir auprès de ses enfants ce ministère d'amour, qui n'était point sans péril. Oui pourrait dire
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combien de fois sa vue, ses paroles ranimèrent les courages chancelants et séchèrent les larmes ?
Sept fois par jour et sept fois par nuit, on sonnait les cloches ; la ville entière s'unissait alors à la prière de son pasteur qui s'élevait vers le ciel pour fléchir la colère divine. On récitait les litanies et des psaumes que l'archevêque lui-même avait désignés. Sur les places publiques où s'élevaient les croix, on pouvait entendre souvent de touchants dialogues entre le prêtre qui récitait les prières à haute voix et les fidèles qui répondaient de leurs demeures. Milan était devenu comme un grand temple, d'où s'élevait, nuit et jour, vers le ciel l'encens de la prière. Le saint était consolé du succès de son entreprise et il avait coutume de dire : « Grande ville ! Grand temple ! » Aussi cette pieuse pratique qu'il appelait X Oraison continuelle lui donnait les plus grandes espérances. « Au milieu du spectacle cruel, pour ne pas dire horrible, de cette peste allant toujours en augmentant, rien ne me console plus, écrivaitil à l'évêque de Rimini, que la célébration de ces saturnales de la Religion, s'il est permis de parler ainsi. Ce zèle de la prière, et le jour et la nuit, est si fervent, grâce à la piété et à la volonté de ce peuple, que si vous étiez ici vous seriez transporté de joie et vous conserveriez une espérance certaine, je ne dis pas de la santé publique dont vous semblez désespérer dans votre lettre, mais vous auriez au moins un gage assuré du salut des âmes... »
Aux prières de son peuple, le saint ajoutait son dévouement sans bornes, pour fléchir le ciel. On le voyait partout, à toute heure du jour et de la nuit, souvent il présidait aux prières publiques. L'amour
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qu'il avait pour ses chères brebis le portait à les visiter continuellement, sans se préoccuper des conséquences qui en pourraient résulter. Il tenait une baguette à la main, comme faisaient tous ceux qui étaient suspects, avertissant ceux qu'il rencontrait de se tenir à une certaine distance de sa personne afin de ne pas s'exposer à quelque danger. Le père Paul da Salo, Capucin, dit qu'il tenait à visiter au moins chaque mois tous les malades du lazaret, il faisait le tour à l'intérieur, parlait à tous avec bonté et consolait les pauvres affligés... Il y allait presque chaque jour, et le père continue : « Quand il ne pouvait pas venir, il voulait que j'allasse le trouver pour lui donner des renseignements sur la manière dont tout se passait, malgré qu'il envoyât chaque jour quelqu'un des siens pour savoir de moi si l'on avait besoin de quelque chose. Quand il venait ici ou qu'il allait par la cité, ne croyez pas qu'il tenait, comme on dit vulgairement, les mains à la ceinture ; non, non, mais toujours il faisait l'aumône et portait dans ses poches une bonne quantité de monnaies (x). »
La peinture, la sculpture, la poésie, tous les arts, en un mot, se sont réunis pour célébrer le dévouement héroïque de l'archevêque de Milan, donnant la communion, administrant le sacrement de confirmation à tous les malades, pénétrant dans les réduits les plus infects pour y porter,avec le secours de ses aumônes, la conso-
i. Taurusi, l'un des compagnons les plus assidus de saint Charles, à cette époque, a raconté que le saint mettait des pièces de monnaie dans de petits vases, remplis de vinaigre, que l'on faisait descendre jusqu'à lui, de tous les étages, au moyen d'une corde. Afin de pouvoir suffire à toutes les requêtes, il avait toujours pendante au cou une bourse remplie d'argent.
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lation de ses paroles. Ces actes ont été l'occasion d'admirables chefs-d'œuvre et ils ont rendu le nom de Charles Borromée populaire dans l'univers entier. Il a eu, sans doute, de nombreux imitateurs de son héroïsme parmi les prêtres et les religieux auxquels il a fait appel : des laïques, des médecins ('), des magistrats ont aussi noblement fait leur devoir et suivi les traces du cardinal ; mais sa gloire à lui est d'avoir été véritablement l'inspirateur et le soutien de tous ces dévouements. Son zèle n'a connu aucun ralentissement, sa prévoyance n'a rien omis, sa charité n'a subi aucun moment d'éclipsé et son héroïsme a enfanté d'autres héros. Il apportait à ce dévouement de chaque instant des entrailles de père, il avait des délicatesses et des attentions qui révèlent une tendresse de cœur, qu'on eût difficilement soupçonnée chez un homme dont l'inflexibilité était si rigoureuse, quand il s'agissait d'un devoir à remplir. « Je regarde comme mon devoir d'évêque d'administrer moi-même les curés atteints de la peste, disait-il; je suis, en effet, leur curé, ils n'ont personne que moi au-dessus d'eux. Puis je veux de cette façon les encourager à faire leur devoir vis-à-vis de leur peuple (2). »
Le curé de Saint- Raphaël de Milan étant tombé malade, il l'administra et l'assista jusqu'à son dernier soupir. Cette action effraya les Milanais,ils eurent peur
1. Sept médecins français sont accourus à Milan pour se mettre au service des malades. Cinq sont morts victimes de leur dévouement et les deux autres retournèrent dans leur pays. Saint Charles appela plusieurs médecins de Rome, de Florence. Le cardinal-infant de Portugal lui envoya plusieurs remèdes dont le succès ne fut pas à la hauteur de leur réputation.