‹ Histoire de Saint Charles Borromée, Cardinal, Archevêque de MilanChapitre 71 sur 169 · Lettre à Mgr Speciano. BlB. DES BARN. : Id · texte numérisé non relu

Lettre à Mgr Speciano. BlB. DES BARN. : Id

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de perdre leur père et des députés du tribunal de prévoyance vinrent, au nom de leurs confrères et de la ville entière, le supplier d'agir avec un peu plus de prudence. « Si vous veniez à nous manquer, lui direntils, nous ne saurions plus comment nous gouverner au milieu de tant de maux et de misères. »

Il répondit qu'il les remerciait de l'affection qu'ils lui témoignaient ; mais étant évêque il ne pouvait en aucune manière se soustraire à son devoir, ni omettre aucune de ses actions ordinaires vis-à-vis des pestiférés^).

Si nous voulions redire avec détails tous les actes sublimes et touchants que la charité inspira au saint archevêque de Milan, il faudrait tout un volume. On ne saurait compter le nombre d'enfants qui lui durent le paradis ou la vie du corps. Un jour il pénètre dans une maison à demi ruinée : un petit enfant était seul vivant encore au milieu de ses parents morts. Le saint le prend avec tendresse, l'enveloppe dans son rochet et, le pressant sur son cœur, il l'arrache en quelque sorte à ce sépulcre et il ne se débarrasse de ce précieux fardeau qu'après avoir trouvé une nourrice pour le lui confier.

Une dame très riche, Lucrèce, épouse de Philippe Nava, tenait de sa mère les détails suivants : Atteinte de la peste, celle-ci était dans les cabanes de la porte Romaine, lorsqu'elle lui donna le jour. En naissant, elle-même portait déjà les traces de la maladie, son corps était couvert de taches livides et tout faisait croire qu'elle allait promptement succomber sous ses étreintes. Elle reçut le baptême des mains de saint Charles ;

i. Déposition du docteur-médecin, Louis Septala. — Bib. Amb. : M s. G. 30, p. 221.

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mais aucune nourrice, à cause des signes précurseurs de la peste dont elle était couverte, ne voulut se charger de l'allaiter : elle fut confiée à des chèvres qui, disait-elle plus tard, se montrèrent plus douces que les créatures humaines, elle fut nourrie de leur lait, fut guérie, grandit et parvint à un âge avancé.

Le cardinal avait tout prévu ; non content d'administrer le baptême à un grand nombre d'enfants, il établit un hospice pour les recevoir ad aream castri portœ Jovis (I). Il y avait fait venir des nourrices et pour suppléer à leur nombre, s'il devenait insuffisant ou pour faire face aux cas semblables à celui que nous venons de citer, il avait voulu qu'on y installât plusieurs chèvres pour nourrir les orphelins.

Son cœur prévoyait tout et son ingénieuse activité trouvait moyen de satisfaire à toutes les nécessités du moment.

Un de ses familiers, en faisant sa visite quotidienne, au nom du saint, aperçoit à travers les fenêtres d'une maison un horrible spectacle : deux jeunes frères gisaient dans leur lit, frappés par la mort ; au milieu d'eux leur sœur, âgée de dix ans, appelait vainement à son secours. La mère était présente, mais la terreur l'avait clouée immobile sur un siège. De retour au palais, notre homme raconte ce qu'il a vu ; à ce récit le cœur de l'archevêque s'émeut et il envoie une des filles de Sainte-Ursule arracher cette pauvre enfant du milieu de ce foyer pestilentiel. Ce secours parut arriver trop tard, le mal fit des progrès et le lendemain, la pauvre enfant était moribonde. Saint Charles ordonne qu'on

1. Nous croyons que cet endroit était situé dans les environs de la porte actuelle de Venise.

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l'approche près de la fenêtre, au moment de son passage : elle est à demi morte, mais il la bénit et sa bénédiction lui rend la vie.

Des faits semblables se renouvelèrent souvent dans cette longue période de deuils et de douleurs sans nom.

Oui n'admirerait la bonté de ce grand évêque ? il passe près d'un Capucin, atteint par le mal et grelottant sur la paille, il se penche vers lui, le console et l'enveloppe de son manteau pour réchauffer ses membres glacés par l'approche de la mort. Une autre fois c'est un jeune clerc pour lequel il se dépouille de ses vêtements de dessous, afin de diminuer ses souffrances que les rigueurs du froid ont augmentées.

On comprend, à la vue d'un dévouement si admirable et si constant, qu'un des ennemis du cardinal ait senti tomber ses préjugés et se soit écrié : « Borromée a triomphé de la haine même. Oui pourrait maintenant mettre en doute les preuves de sa vertu ? elles éclatent aux yeux de tous. Il faut nécessairement reconnaître qu'il ne lui manque rien de tout ce qui constitue la sainteté : il a donné ses richesses, ses vêtements, et enfin il offre sa vie même pour le soulagement des malades (*). »

L'archevêque désirait qu'aucune grâce ne manquât à ses diocésains. Un grand nombre n'avaient pas reçu le sacrement de confirmation et, quoique la réception de ce sacrement ne soit pas d'une nécessité absolue pour le salut, il ne voulut pas cependant les priver de cette force, il parcourut toutes les maisons, il donna avis à

i. Déposition du comte Paul Camille de Marliani, qui raconta ce propos qu'il avait entendu. — V. Oltrocchi, p. 317, note«,

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tous ceux qui n'avaient pas été confirmés de descendre sur le seuil de leur porte, afin de recevoir ce sacrement.

Un jour, il passait devant le lazaret pour se rendre au bourg Saint-Jean, plusieurs malades se présentèrent aux grilles et le supplièrent de ne pas les laisser mourir sans les avoir oints du saint chrême. Les gardiens s'efforçaient de les éloigner et ils s'opposaient à leur sortie, en dehors des grilles. Un instant l'archevêque hésite, il consulte son compagnon qui se déclare prêt à l'assister dans cette fonction : « Eh bien ! dit-il, c'est par une impulsion de l' Esprit-Saint que ces infortunés sont venus à moi, il ne convient pas de résister ! »

Puis il administre à tous le sacrement qui fait les forts. Il demande s'il ne reste pas encore quelques autres malades désireux de le recevoir. On lui répond que plusieurs étaient disposés à se joindre à ceux-ci ; mais trahis par leurs forces, ils n'ont pu arriver jusqu'à lui et ils gémissent dans leurs humbles réduits. « Les laisserons-nous donc sans force en présence de la mort? reprit le saint. » Il pénètre dans l'enceinte du lazaret et il ne le quitte qu'après avoir réconforté tous les malades. Un de ses familiers, Ambroise Fornero, a déclaré que, dans ces jours de deuil et de maladie, il avait servi de parrain au moins à sept mille personnes confirmées par l'archevêque. Et Fornero n'accompagnait pas toujours le saint : on peut juger par ce seul chiffre du nombre considérable de fidèles auxquels il prêta son ministère épiscopal (x).

1. Dans l'administration des sacrements, le saint apportait les précautions nécessaires ; mais lui-même ne voulut jamais manquer au

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Milan ne fut pas le seul théâtre du zèle et du dévouement de l'archevêque ; il parcourut « toutes les terres de son diocèse infectées de la peste,» afin d'exciter l'ardeur de ses prêtres et de ranimer le courage et la foi de ses diocésains (').

Plus de cent bourgs, dans les environs de la ville, avaient été visités par le terrible fléau. Charles avait d'abord envoyé dans ces pays des hommes chargés de porter des secours et de lui rendre compte de l'état des choses. Mais il résolut bientôt d'aller lui-même au milieu de ces infortunés. Ces témoignages d'intérêt ne furent pas toujours accueillis avec faveur par les autorités de ces pays : des préjugés, des susceptibilités étroites firent plus d'une fois naître des hostilités contre le cardinal et ses agents : on les accusait d'être euxmêmes les auteurs de la peste. Charles sut vaincre ces oppositions par un dévouement plus absolu. Il ne rencontrait pas partout, il est vrai, ces méfiances

respect qui leur est dû, en employant pour les conférer des moyens qui n'étaient pas absolument nécessaires. Il permit de baptiser les enfants par infusion, contrairement aux prescriptions du rit ambrosien qui a conservé le baptême par immersion.

On avait répandu le bruit qu'il donnait aux malades la sainte communion au moyen d'une petite cuillère d'argent; il s'en défend en ces termes : « On vous a dit que je me servais d'une petite cuillère pour administrer la communion aux pestiférés, je n'en ai jamais fait usage. Je les communiai de ma propre main. Je donnai également de mes mains l'huile sainte, ne me confiant nullement aux moyens humains, mais seulement en l'assistance de Dieu. Je n'ai point pour cela méprisé les remèdes humains.» — Lettre à l'évêque de Rimini du 18 juillet. — BlB. DES Barn., vol. II, del Govemo. — Dans une autre lettre au même, il dit que certains prêtres avaient usé de ce moyen ; mais il fut décidé dans une réunion de théologiens que cela ne se devait plus faire.

i. Il écrit à Mgr Speciano à la date du 13 novembre: « Je viens de parcourir toutes les terres de mon diocèse infectées par la peste ou menacées de l'être. J'ai fait des reproches là où ils étaient nécessaires et j'ai fait porter, en ma présence, la communion aux pestiférés. » BiB. DES Barn., vol. II, del Govemo,

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déraisonnables ; presque toutes les populations de ces contrées le recevaient au contraire comme une divinité venue du ciel pour les consoler et les secourir. Il fit là ce qu'il avait fait à Milan, il releva les courages les plus timides, surtout il enflamma par son exemple les curés à s'approcher des malades, à les assister et à n'avoir nulle peur de la peste. Son arrivée suffisait pour faire naître la confiance ; les riches et les nobles se disputaient l'honneur de le recevoir. Sa présence sous leur toit leur semblait le préservatif le plus puissant contre le fléau. Un certain chevalier, Olginato Perego, sachant qu'il devait passer près de sa demeure, résolut de l'arrêter sur son passage et de le contraindre à loger chez lui. Il marche, en effet, à sa rencontre pour l'empêcher de passer outre, il saisit la bride de son cheval: « Malheureux ! lui crie l'archevêque, retirez vos mains ; ne savez-vous point que je pourrais vous communiquer la peste ?

— Je ne crains la peste que si Charles n'est pas là, » réplique le chevalier. Et aussitôt il témoigne au saint toute sa respectueuse affection, il l'enlève presque malgré lui de son cheval, il lui baise les mains, le conduit à son habitation. Le cardinal cherche vainement à résister à cette amicale violence, il lui faut suivre son ravisseur et s'asseoir à la table somptueusement servie, préparée en son honneur. Ce secours, dit un des compagnons de l'archevêque, vint fort à propos : depuis dix jours nous n'avions point changé de vêtements, nous ne nous étions point reposés dans un lit.

Le cardinal ne voulut pas profiter de ces douceurs ; mais il bénit Dieu de les avoir ménagées aux compagnons de ses fatigues et de son dévouement.

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Œfmpitre tringt^epttème.

Dans ses discours au peuple, l'archevêque l'excitait à fléchir la colère de Dieu par les pénitences et la prière ; il tonnait contre le luxe, les fêtes mondaines, les jeux. A Inzagi, le fléau sévissait dans toute sa rigueur ; il prêcha contre les désordres dont ce village avait donné de trop funestes exemples : apercevant dans l'auditoire une femme vêtue avec un luxe qui semblait être un défi jeté à la misère publique, il l'apostropha avec sévérité. « Malheureuse, lui dit-il, quelle folie s'est emparée de votre esprit ! Songez donc à vous repentir, à vous réconcilier avec Dieu, car vous ne pouvez même pas vous promettre la journée de demain. »

Le soir même, l'infortunée était atteinte du fléau et le lendemain on la trouva morte dans son lit. Cet exemple frappa vivement tous les esprits. Le cardinal fit des cérémonies expiatoires et il assista lui-même à la consécration du lieu destiné à la sépulture des pestiférés, dont le nombre considérable avait rempli l'air des plus fétides odeurs.

Ce fut à l'occasion de ce voyage qu'on répandit à Milan le bruit de sa mort. Cette nouvelle avait pris une telle consistance, même en dehors du diocèse, que l'évêque de Vérone célébra un service funèbre pour le repos de son âme. La ville de Milan était dans la stupeur : au milieu de son incomparable infortune, il ne pouvait lui arriver un plus redoutable malheur. La douleur fut immense et universelle. Aussi nous n'essayerons pas de dépeindre la joie des habitants, quand ils entendirent les cloches de la ville annoncer le retour de l'archevêque au sein de son troupeau. Le bruit de cette heureuse nouvelle se répandit, avec plus de rapidité encore que celui de sa mort et les pauvres reclus

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accouraient aux portes et aux fenêtres, dans l'espérance de le voir passer et de recevoir sa bénédiction.

Le spectacle si navrant des souffrances dont il était chaque jour le témoin ne troublait cependant pas lame de l'archevêque ; il conservait la même égalité d'humeur : une paix douce, céleste rayonnait sur son visage. Si les maux de son peuple appelaient sa sollicitude et excitaient sa douleur, il était grandement consolé par le spectacle de sa piété et de sa foi. Mais, en voyant le mal se prolonger indéfiniment, il redoutait la fatigue et le découragement qui, à ses yeux, étaient pires que la peste elle-même. Il voyait avec crainte la quarantaine se prolonger, il savait que de nombreux désordres commençaient à prendre naissance dans le sein de ces familles désœuvrées et condamnées à une réclusion si sévère. Il avait annoncé publiquement que le mal perdrait beaucoup de sa violence avant les fêtes de Noël ; sa prophétie se réalisait, le nombre des malades diminuait sensiblement et il espérait pouvoir profiter de ces solennités pour ramener son peuple dans les églises, réveiller sa piété et l'exhorter par la reconnaissance à se montrer plus fidèle observateur des lois divines. Mais le duc d'Ayamont ne fut pas de l'avis de l'archevêque et, le 19 décembre, il publiait unéditqui maintenait la quarantaine jusqu'au sept janvier 1577. C'était priver les habitants de consolations et de grâces assez puissantes pour les réconforter dans des circonstances si douloureuses.

Dieu seul pouvait guérir les corps et son souvenir était assez puissant pour relever les courages. « On nous a envoyé de tous côtés de nombreux remèdes, écrivait le saint à l'évêque de Brescia ; mais tout fut

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