Chapitre tringt=septièmc
inutile. Dieu seul, je le vois bien, est l'auteur du mal, il sera seul son remède. » Aussi l'édit du gouverneur de Milan l'affligea et il se hâta de lui faire parvenir une protestation contre cette mesure, à laquelle la diminution du mal ne semblait pas laisser de justification.
«Je suis obligé, disait-il, de procurer aux âmes qui me sont confiées les secours et les aliments spirituels dont elles ont besoin ; ma charge pastorale ne me permet donc point de laisser ignorer à Votre Excellence que les fêtes tombant dans la saison la plus rigoureuse de l'hiver, il ne sera pas facile de pouvoir célébrer la sainte messe sur les places et dans les rues, comme la douceur de la température l'avait permis jusqu'ici. Cela ne se fait pas, en outre, sans quelque manque de respect envers le Très Saint Sacrement et il n'y a qu'une petite partie du peuple qui en peut profiter. Par un temps si rigoureux, les confesseurs ne peuvent pas non plus, du matin au soir, rester à la porte des maisons. Ainsi,et à cause de beaucoup d'autres inconvénients, ces âmes seront donc privées de la sainte communion dans un temps si solennel et quand elles en ont un si grand besoin ; songez que les hommes depuis deux mois, les femmes et les enfants depuis trois mois, sont privés d'aller dans les églises, d'assister aux offices, d'entendre les sermons et la plus grande partie de la population n'a pu entendre la messe, ni recevoir les sacrements. »
L'archevêque fait l'éloge du gouverneur et des magistrats qui n'ont reculé devant aucune fatigue « pour donner à ces pauvres malheureux le pain du corps... certes, cet office est digne d'un grand éloge; mais nous devons rappeler que le manque de nourriture spiri-
La peste ne e^ilan.
tuelle, que les maladies et les besoins de l'âme sont d'une plus grande importance.
« La prière continuelle a jusqu'ici tenu le peuple en éveil; mais la longue oisiveté a enfanté de nombreux désordres et si la quarantaine doit se prolonger encore pendant les fêtes, on peut aisément deviner ce que sera la conduite de ce peuple et combien Dieu sera offensé. Ce n'est point là la reconnaissance que nous devons témoigner à Dieu pour l'amélioration du mal qu'il nous accorde en ce moment : n'est-ce pas plutôt le moyen de ranimer sa colère et ses fléaux contre nous ? »
En terminant, le cardinal déclare qu'il ne veut point discuter les raisons humaines sur lesquelles on s'appuie pour prolonger cette quarantaine. Du reste, en voyant combien peu on l'observe aujourd'hui, « il semble que désormais, il n'y ait plus que les églises qui soient interdites ». Quel inconvénient peut-on trouver à suspendre pour quelques jours, pendant les fêtes, la quarantaine, puisqu'on laisse les plus amples facilités d'aller dans les champs, d'y travailler et bien d'autres permissions de ce genre. La peste enfin est un châtiment de Dieu dont on ne peut obtenir la cessation que par la prière, la pénitence et l'accomplissement de tous les devoirs de chrétien.
Il annonce au gouverneur qu'il a depuis deux mois la bulle d'un jubilé accordé par le saint père, à l'occasion de ces calamités publiques. Il en a différé jusqu'ici la publication; mais aujourd'hui il ne peut la retarder. «J'avais projeté, dit-il, de faire les processions dès les premiers jours de janvier. Je prie donc Votre Excellence de ne pas nous empêcher de les célébrer
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par cette réclusion du peuple, mais de nous exciter par sa présence, conformément au sentiment qui lui inspira la juste et pieuse plainte de n'avoir pas été prévenu à temps, pour pouvoir assister aux dernières processions, que nous avons faites dans le même but, ces mois passés (I). »
Le marquis d'Ayamont ne voulut pas se rendre aux sages raisons du cardinal et il maintint la loi de quarantaine.
Nous terminons ici ce tableau bien imparfait de la peste de Milan, « qu'on a appelée avec raison la peste de saint Charles (2) : tant la charité a de puissance !
i. Bib. Amb. : Ms. C. S. I. g.
i. La haine de tout ce qui tient à la religion a le don d'aveugler tellelement les esprits qu'un auteur contemporain, milanais, n'a pas rougi d'accuser saint Charles d'avoir contribué au développement de la peste de Milan, et dans ce sens, dit-il, on peut l'appeler vraiment la peste de saint Charles !! — Nous venions d'écrire ces mots, lorsque le numéro du 3 août 1882 de la Re%me: Reale instituto Lo?nbardo di Scienze, lettere, est tombé sous nos yeux. Nous y voyons l'annonce d'un travail important, qui sera publié par cette revue sur la peste de Milan en 1576. Son auteur est le célèbre et savant professeur Corradi, médecin de la Faculté de Pavie. Nous traduisons une partie du compte-rendu de cet ouvrage donné par la Revue. M. A. Corradi se propose d'étudier les moyens politiques, médicaux et ecclésiastiques qui furent employés pour soigner cette peste. Il juge les œuvres de l'archevêque aussi bien que celles du tribunal de santé. Il trouve que des deux côtés on n'a fait que suivre les opinions et la science qui dominaient alors. Ce qu'on fit de bien et de mal (car il y eut l'un et l'autre) est imputable, comme mérite ou comme faute, non point à tel ou tel homme, mais surtout aux temps... Borromée croyait que tous pouvaient être animés de la charité qui l'enflammait lui-même, et que la ferveur qui était pour lui une force de résistance au mal se pouvait communiquer à tout le peuple par le moyen des expiations publiques. Il fut très ferme dans ses idées, mais plus en théorie qu'en pratique ; il sut les modérer en les conformant aux besoins, se montrant, sur beaucoup de points particuliers, supérieur aux croyances et aux usages de son temps.
Mais la peste de Milan à cette époque est beaucoup plus mémorable par les œuvres charitables de l'archevêque, par les sollicitudes du tribunal de santé que par les fautes qui furent commises. — Reale instituto Lombardo di Scienze, lettere. — Rendiconti : série II, vol. XV, fascicolo 16.
La peste ne aplati.
dit Manzoni. Parmi tous les souvenirs si variés et si solennels d'une infortune générale, la charité peut faire dominer le souvenir d'un homme, auquel elle a su inspirer des sentiments et des actions plus mémorables encore que les maux. Elle l'a placé dans tous les esprits comme un résumé de tous ces événements, parce que dans tous ces événements la charité l'a poussé, l'a introduit comme un guide, un secours, un exemple, une victime volontaire. D'une calamité pour tous, la charité a pu faire pour cet homme une gloire : elle l'a nommée de son nom, comme on donne à une conquête, à une découverte le nom de l'inventeur ou du conquérant (r). »