‹ Histoire de Saint Charles Borromée, Cardinal, Archevêque de MilanChapitre 75 sur 169 · Chapitre tringt^tuttème · texte numérisé non relu

Chapitre tringt^tuttème

séminaire, il les y ramena après quarante jours d'absence.

La préservation merveilleuse de toutes les communautés religieuses de Milan fut aussi regardée comme le résultat de ses prières. Personne n'avait songé à venir au secours de ces pauvres filles, renfermées dans leurs cloîtres et livrées à des terreurs qu'il est facile de comprendre. La faim avait pénétré dans ces asiles de la prière et de la charité, et la misère était si universelle qu'on ne voyait pas la possibilité de remédier facilement à leurs souffrances. Sans le cardinal, elles seraient peutêtre mortes de faim ; il s'adressa, à Rome, aux cardinaux, et ses sollicitations furent si efficaces qu'il ne leur manqua bientôt plus rien.

Chose merveilleuse ! Les monastères furent presque tous respectés par le fléau. Il ne mourut à Milan que deux religieuses dans les monastères si nombreux de la cité. Humainement parlant, on avait toutes les raisons de redouter l'action terrible et meurtrière de la peste parmi ces femmes, d'une santé délicate, agglomérées dans des maisons souvent étroites et peu aérées, n'ayant aucune de ces facilités de la vie qui permettent d'éviter bien des souffrances et de prévenir de nombreuses maladies. La protection du saint archevêque fut le meilleur et le plus efficace remède contre le mal.

La peste avait sensiblement diminué depuis les fêtes de Noël; dans les premiers jours de février 1577, la loi de quarantaine étant rapportée, le cardinal promulgua le jubilé accordé par Grégoire XIII aux villes de l'Italie ravagées par la peste et il ordonna trois autres processions auxquelles il convoqua tout le peuple. Sa voix fut entendue : toute la population prit part à

après la peste.

ces solennités ; malgré la rigueur du froid et malgré la glace qui couvrait le sol, Charles voulut présider luimême ces cérémonies expiatoires, et, comme la première fois, il suivit la procession les pieds nus.

Milan avait presque repris son aspect accoutumé, la mort avait cessé de décimer sa population, les habitants retournaient à leurs anciens labeurs et aussi, hélas ! à leurs coupables divertissements. Le saint archevêque s'en affligeait; le meilleur moyen de témoigner à Dieu sa reconnaissance, c'était de changer de vie et d'accomplir plus parfaitement que par le passé les lois divines et ecclésiastiques Le carême approchait et le saint crut le moment opportun de tenter la réforme d'un abus sur lequel il gémissait depuis longtemps.

Par le fait d'un privilège, ou d'une très ancienne coutume qui avait acquis force de loi, le temps consacré à la pénitence et au jeûne, pour rappeler celui passé par Jésus-Christ dans le désert, ne commence dans l'Église de Milan qu'au premier dimanche de carême et les réjouissances du carnaval se prolongent jusqu'à ce jour. La cérémonie si touchante de l'imposition des cendres ne se célèbre pas au mercredi appelé des cendres, mais elle a lieu aux jours des prières publiques et solennelles appelées les Rogations. Peu à peu, l'usage s'était établi de continuer les fêtes du carnaval le dimanche même où commençait le carême. Saint Charles n'avait rien de plus à cœur que de rétablir l'ancienne discipline de l'Église et il résolut de faire disparaître ce coupable usage. Afin de guérir le mal, il comprenait la nécessité de la prudence : il ne fallait pas, par des remèdes trop violents ou inattendus,

Cfmpttre tnngrMmitième.

aigrir encore la plaie. Avant donc de prendre aucune décision officielle, il consulta des hommes sages, il sonda la disposition des esprits, en donnant de simples avis, en suscitant de nobles exemples. Il publia enfin une lettre pastorale dans laquelle il rappelait les paroles des Ambroise, des Augustin, des Grégoire et des autres pères de l'Église, il n'oublia point surtout la constitution de son prédécesseur l'archevêque Othon : tous ces docteurs déclaraient que cette coutume était le fait d'un abus coupable, engendré par une corruption manifeste. Il exhortait ensuite ses chers Milanais à ne point se laisser séduire par de tels usages et à ne point préférer un jour de divertissements aux plus vénérables institutions de l'Eglise catholique.

Dans un autre temps, cette lettre n'aurait peut-être pas produit le même effet ; mais les Milanais étaient encore sous l'impression de la terreur : comment d'ailleurs auraient-ils voulu contrister le cœur d'un archevêque qui les avait entourés des témoignages d'une si merveilleuse charité ? Les désirs du cardinal furent donc accomplis. Ceux qui avaient montré quelque hésitation à se rendre à son avis n'avaient pas tardé à s'y ranger, en apprenant un fait que tout le monde se racontait dans la ville. Un noble personnage, après avoir lu cette lettre pastorale, voulut protester contre ce qu'il appelait une usurpation du droit du peuple. Il ordonna, pour le premier dimanche du carême, un dîner splendide dans lequel on dût faire entrer tous les mets interdits par la loi ecclésiastique les jours de jeûne. Il se réjouissait à l'avance de ce festin, auquel la saveur du fruit défendu devrait ajouter des attraits

3prè.s la peste, 183

exceptionnels. Mais il comptait sans son hôte. Notre homme se mit à table très disposé à faire honneur au talent de son cuisinier; mais il approche en vain les mets de sa bouche, son gosier semble se rétrécir, son estomac se révolte à la seule odeur des aliments : il lui est absolument impossible d'absorber la moindre nourriture. Mourant de faim, il se lève de table, à jeun ; il ne put retrouver son appétit qu'après avoir regretté ce moment de folie.

Le cardinal avait puisé comme une nouvelle ardeur dans la crise qu'il venait de traverser et il cherchait de plus puissants moyens de renouveler son peuple dans la vertu, comme s'il n'avait jusqu'ici rien fait pour cela. Détruire les abus, réformer les mœurs, établir de pieux usages, sanctifier les âmes telle fut, plus que jamais, l'unique fin de ses actions et de ses travaux. Il annonça qu'il commencerait la visite des églises de sa ville et de son diocèse. « Il allait, disait-il, porter ses soins sur les temples de Dieu, afin d'en écarter tous les objets indignes, d'en bannir tous les ornements ridicules ou inconvenants ; mais, en même temps, il s'efforcerait de rendre les hommes, qui sont eux-mêmes les temples vivants de Dieu, exempts de toute souillure et vraiment dignes de cette haute dignité. »

Il commença par visiter la cathédrale. A cette occasion, le peuple lui témoigna sa reconnaissance et lui décerna une espèce de triomphe. De tous les côtés de la ville, les hommes de toutes conditions étaient accourus, ils remplissaient la basilique, ses alentours et les rues qui y conduisent: ils étaient avides de contempler les traits de leur bien-aimé pasteur. Dès qu'ils le virent s'avancer avec majesté, le visage radieux, la

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