Chapitre tringt^iritième
délivrés. Nous l'avons vu déjà présenter à la vénération des fidèles l'un des clous qui avaient attaché le Sauveur à la Croix. Cette relique, plus précieuse pour l'Église de Milan que les trésors les plus inestimables, n'avait point été exposée à la vénération, depuis vingtcinq ans. Avant la procession dont nous avons parlé, un grand nombre de personnes, à Milan même, ignoraient l'existence de cette relique. Placée dans une des voûtes du Dôme, au-dessus du maître-autel, il n'était pas facile de la retirer souvent pour l'exposer à la vénération des fidèles. La vue de ce clou sacré était de nature à entretenir et à développer chez le peuple une grande dévotion à la Passion du Sauveur; saint Charles résolut, chaque année, le 3 mai, jour où l'Église universelle célèbre le souvenir de X Invention miraculeuse de la vraie Croix, de la descendre du lieu où elle est placée, de la porter processionnellement dans la ville et de l'exposer pendant quarante heures sur le maîtreautel de la cathédrale. A l'aide d'une petite nacelle, ornée de fleurs, enrichie de statuettes et soulevée au moyen de cordages et de machines très ingénieuses, trois chanoines purent s'élever jusqu'au sommet de l'édifice; ils ouvrirent le tabernacle dans lequel est placée l'insigne relique, enchâssée dans le mors du cheval de Constantin et la placèrent au milieu d'une longue croix, entre deux cristaux, afin que le peuple pût la contempler à loisir. Chargés de ce cher et doux fardeau, ils descendirent lentement pendant que le chœur chantait l'hymne du triomphe, en l'honneur de la Croix du Sauveur. Le saint cardinal était debout, derrière l'autel, revêtu de ses habits pontificaux, pour recevoir et encenser l'insigne relique. La prenant ensuite
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dans ses mains, il la transporta sur le maitre-autel. On ne saurait s'imaginer le spectacle qui s'offrit alors à la cité entière. Tous les curés de la ville étaient là, revêtus de leurs riches ornements, précédés de leurs croix processionnelles et de leurs chandeliers d'or, de formes byzantines et d'une richesse inouïe. Tous, accompagnés du clergé paroissial et de leurs ministres, se mettent en mouvement et se dirigent vers l'église du Saint- Sépulcre. Le cardinal, sous le dais, suit ce nombreux clergé, portant dans ses mains la croix et le clou sacré sur lequel ses yeux sont constamment fixés. La joie, l'adoration, se peignent sur ses traits que l'amour divin a transformés. Le gouverneur, le sénat marchent à ses côtés et quatre-vingt mille hommes précèdent, accompagnent et suivent cette marche triomphale, jusqu'à l'église du Saint-Sépulcre (I). De retour à la cathédrale, le cardinal voulut que la sainte relique fût exposée sur le maître-autel pendant quarante heures. Il ne quitta pas le sanctuaire. Quarante fois, il adressa la parole au peuple qui remplissait constamment les immenses nefs du temple. Il trouvait à chaque fois de nouvelles considérations, de nouveaux aperçus et toujours sa parole émouvait profondément les cœurs. Mais, disent les témoins de cette miraculeuse prédication, la prière, la présence du cardinal toujours à jeun, ne touchaient pas moins les assistants que sa parole. Lorsque les quarante heures furent écoulées, on remit
1. Centorio, dont nous avons déjà cité l'autorité et qui a fait imprimer tous les édits publiés pendant la peste, dit que les hommes seuls et les garçons âgés de 12 ans au moins eurent la pennission de sortir de leurs demeures. Les femmes et ceux qui avaient des malades dans leurs maisons ne purent assister à cette solennité. Centorio lui-même donne ce chiffre de So,ooo hommes. — V. ouvrage déjà cité, p. 2>7°-
190 Chapitre tiingMmitième.
à sa place la précieuse relique, en se servant des mêmes moyens que pour la descendre. Pendant qu'elle s'élevait, le cardinal la suivait des yeux, il fléchissait les genoux, il semblait n'en pouvoir détacher ni son cœur, ni ses regards et, dans l'enthousiasme de son amour, il s'écria : Non dimittam te nisi benedixeris milii (r). Ces paroles furent prononcées avec un tel accent que leur souvenir resta profondément gravé dans tous les cœurs, et le comte Georges Trivulzi affirmait, en 1602, qu'elles n'étaient jamais sorties de son esprit. « Depuis ce temps, racontait-il, je n'ai jamais cessé de les adresser à la pieuse relique avant de me coucher. »
On comprend aisément l'impression salutaire produite sur le peuple par une solennité si imposante. Milan a continué cette noble tradition: Chaque année, le 3 mai, la fête se renouvelle et ce n'est pas sans une vive émotion que nous en fûmes témoin. Mais aujourd'hui, dans l'Italie une et libre, l'Eglise catholique n'a plus la permission de dérouler ses processions augustes et sacrées, à travers les rues des cités, au milieu de tout un peuple encore catholique et croyant : elle n'a plus qu'un semblant de liberté dans l'enceinte intérieure de ses temples, jusqu'au jour où il plaira, si Dieu la laisse faire, à la secte impie, maîtresse à l'heure présente de presque toute l'Europe, de la priver même de ce lambeau de liberté.
Saint Charles, pour conserver plus vivant dans son cœur le souvenir de cette fête, fit faire plusieurs fac simile de cette insigne relique; il les approcha de la relique véritable comme pour leur communiquer par
1. Je ne te laisserai pas partir avant que tu ne m'aies béni.
après la peste.
ce contact quelque chose de sa vertu. Il en envoya un au roi d'Espagne, « comme témoignage de son respect et de son dévouement; mais, ce qui est plus important, dit-il, j'espère que cette sainte relique et le souvenir qu'elle rappelle, seront un puissant moyen de conserver et d'entretenir toujours vivant dans votre cœur l'amour de Jésus-Christ, Notre-Seigneur, pour lequel vous supportez chaque jour tant de fatigues, de dépenses, de travaux et embrassez tant de saintes entreprises. Je désire grandement qu'il soit aussi pour Votre Majesté comme le mémorial du besoin que nous avons à Milan de votre assistance (l). »
Le 30 octobre, il en offrait un autre au duc d'Ayamont: «J'ai l'espérance, disait-il, que cette relique vous facilitera la méditation des souffrances du Sauveur et que vous la placerez dans un lieu convenable (2). >>
Il en conserva lui-même, dans son oratoire privé, une reproduction que les Barnabites de Milan ont le bonheur de posséder.
La peste avait envahi le diocèse de Brescia: pendant trois mois, l'évêque de cette ville resta au milieu de son peuple. Saint Charles apprend qu'il vient de quitter son troupeau : il a fui devant la persistance et la violence du mal, et surtout parce qu'il voyait l'inutilité de ses efforts pour le conjurer. Cette nouvelle afflige profondément l'archevêque de Milan, il écrit aussitôt à l'évêque et, en qualité de métropolitain, il l'engage à retourner immédiatement au milieu de son troupeau. « Je vous en prie, lui dit-il, enlevez-moi le chagrin de vous savoir absent. Faites que j'apprenne prompte-
1. Lettre du 23 oct. 1577. — BlB. des Barx., tom. II, del Governo. 7. Id.