Chapitre tringt*imitième
pour vivre d'être continuellement secourue par les cités, les châteaux, les pauvres, les villes des environs, tu demeurais comme hors de toi, stupide, effarée! Dès le commencement, la colère de Dieu abattit tout d'un coup tes grandeurs.
« O bonté et grâce de Dieu ! Comme aujourd'hui les choses sont changées ! comme nos ruines ont été subitement réparées ! Comme la santé nous a été rendue, comme nos espérances de grandeur ont été renouvelées ! Elles sont à terre, ces maisons de paille et de bois ; elles sont cultivées, ces campagnes dans lesquelles habitaient des familles entières, au grand air; chacun dort en paix dans sa demeure, les boutiques sont ouvertes, le commerce a repris dans tout l'État : il n'y a plus de raison pour que les peuples n'accourent pas, comme par le passé, dans nos murs ; les églises, les rues, les places sont remplies par la foule: il n'y a plus de motif pour en sortir ; les étrangers viennent de loin pour voir ces merveilles et chacun s'en étonne.
« Et qui ne s'étonnerait pas ? Dès le principe, à peine eut-on entendu parler de la peste, que de toutes parts semblaient résonner des voix de ruine pour la grande cité : Cecidit, cecidit, Babylon et omnia sculptilia deomm ejus contrit a sunt in terra (').
« Ainsi le prophète Isaïe prédisait de la grande cité.
« Il semblait que ces mêmes voix allaient se vérifier pour Milan : Qnœ habitas super aquas militas, locuples in thesaitris, venit finis tîius pedalis prœcisionis tuœ (2). »
1. Elle est tombée, elle est tombée, Babylone, et les statues de ses dieux ont été brisées contre terre.
2. Toi qui habitais près d'eaux nombreuses, riche en trésors la fin de ta grandeur est venue....
après la peste.
Après de nombreuses citations des prophètes, le saint fait une application de la prophétie d'Ezéchiel. Dieu dit: Ces ossements, c'est la maison d'Israël. Eux disent : Amènent ossa nostra, et periit spes nostra et abscissi sumus (I). Mais tu lui diras de ma part : Voici que j'ouvrirai vos sépulcres ; je vous en tirerai et vous reconnaîtrez que je suis le Seigneur, quand je vous aurai rendu mon esprit et la vie.
« O mes fils, ainsi Dieu a fait avec vous! Quand nous allions par les champs pleins de cabanes, dans les lazarets, les maisons et les rues infectées, nous voyions de toutes parts des corps morts, des hommes et des femmes mourants, d'autres tellement malades qu'ils différaient peu dans leur aspect de ceux qui étaient morts. Oui poussait des cris arrachés par la souffrance, qui criait la faim, qui appelait le médecin, qui demandait une sépulture pour ses enfants ; tout nous paraissait plein de désolation, de désespoir; il semblait que nous fussions abandonnés de Dieu. Cette calamité était grande, mais elle l'était encore plus par l'appréhension que nous avions des maux plus grands encore qui s'approchaient.... Mais la bonté de Dieu nous regarde avec un œil de pitié et en un moment toutes les choses sont changées; il arrête la main du fléau, il souffle sur nous un esprit de vie, la peste et la mort s'arrêtent : nous avons recouvré la santé et la vie.
« Oui a obtenu ce résultat ? Ce n'est pas notre prudence, tout d'abord surprise, éperdue. Ce n'est pas la science des médecins, ils n'ont pu trouver les causes de ce mal, encore moins en connaître les remèdes.
1. Nos os ont séché, et notre espérance a péri, et nous avons été renversés.
198 C&apitte tringt>f)trit!ème.
Ce n'est point la diligence de ceux qui entouraient les malades, ne les ont-ils pas aussitôt abandonnés ?
« Ce fut, mes chers fils, ce fut — confessons-le à toujours — la grande miséricorde de Dieu. Il a frappé et il a guéri ; il a puni et il a consolé ; il a pris en main la verge de la correction et il a aussi donné le bâton d'appui et de secours....
« Connais donc, ô Milan, connais combien ce bienfait est grand et reconnais qu'il vient de Dieu ! »
Le saint expose de quelle manière Milan peut témoigner sa reconnaissance à Dieu. Hélas ! cette ville semble ne pas le comprendre et le pieux archevêque lui reproche d'être retournée à ses anciens plaisirs et à ses fêtes coupables et dangereuses:
La pensée de l'infidélité de son peuple occupait constamment son esprit ; après une telle grâce, il eût voulu le voir parfait. Du moins, il cherchera à y suppléer en multipliant encore ses œuvres de pénitence. Elles étaient déjà si grandes que ses amis s'en préoccupaient, ils craignaient de le voir abréger sa vie. Quelques-uns s'en plaignirent doucement, en lui recommandant la modération. Voici comment il répond à l'un d'eux, Mgr Castelli, évêque de Rimini, son ancien vicaire-général :
« Vous pensez que j'use envers ma personne d'une grande austérité ; l'éloignement, comme il arrive souvent, vous fera croire à des choses beaucoup plus graves qu'elles ne sont en réalité. Mais puisque Votre Seigneurie veut bien avoir cette préoccupation, je lui dirai, pour sa consolation, que ma santé corporelle n'est pas plus mauvaise qu'il y a bien des années. Quant à ne pas m'imposer les mêmes pénitences, après la cessation du
après la peste. 199
fléau, je suis très froid en toutes ces choses; je ne sens nullement le besoin d'un frein intérieur. Mais je puis ajouter, qu'on ne saurait dire que le fléau soit passé, bien que les effets ne s'en fassent plus sentir : les causes qui l'ont produit subsistent toujours, c'est-à-dire, les péchés dont nous n'avons pas fait une réparation suffisante. Ce mal est plus à craindre que la peste et, cela me semble ainsi, plus que jamais les larmes, les prières et les pénitences sont nécessaires. Le rétablissement de la santé publique elle-même pourrait bien être un fléau plus grand que le premier, c'est-à-dire, que la maladie! Votre Seigneurie trouvera clans l'Écriture sacrée de nombreux exemples de ces sortes de châtiments (z). »
Pour compléter son œuvre, le saint voulut, dans son cinquième concile provincial, traiter ex professo des moyens de se préserver de la peste et indiquer les soins à donner aux malades. Dans ces instructions, il a plus en vue les besoins des âmes que ceux du corps ; il a songé davantage aux moyens surnaturels, à la prière aux indulgences, qu'aux remèdes humains ; il s'est attaché surtout à relever le courage de ceux qui se portaient bien, à consoler les pestiférés et à les réconforter par l'espérance du pardon de leurs fautes ; néanmoins, il a recommandé et ordonné certaines précautions qui relèvent plutôt du chef de la salubrité publique : elles ont servi cinquante ans plus tard, elles pourraient servir encore même aujourd'hui, si jamais ce mal venait à reparaître (2).
1. Lettre du 17 février 1578. — Bib. des Barn., tom. II, del Governo.
2. V. Cantu : Co minent 'o storico ai Promessi Sposi etc., p. 194.
Caractère du marquis d'Ayamont. — Sa première entrevue avec saint Charles. — Principe de son opposition au cardinal. — Ses prétendus griefs. — Il veut se mettre au-dessus de tous les usages et de toutes les règles canoniques. — Sa place au Dôme. — Ses musiciens. — Ses intrigues à Rome et à Madrid.
— Il veut le départ du saint. — La politique des ministres du roi d'Espagne. — Ce qu'on pense à Rome. — Le saint n'innove en rien. Il défend ses ordonnances. — Son agent le presse de se rendre à Rome. — Le roi d'Espagne y envoie le marquis Alcanisio. — Entêtement du marquis d'Ayamont.
— Il ordonne des fêtes publiques pour tous les dimanches de Carême. — Conduite du saint. — Le peuple lui obéit. — Le marquis réunit les décurions de la ville et leur fait signer un mémoire contre le saint. — Curieux reproches faits au saint. — Le marquis cherche à entraver l'administration épiscopale dans les paroisses,hors de Milan. — La réponse de saint Charles au mémoire des décurions. — Fâcheuses conséquences de la conduite du gouverneur sur l'esprit des diocésains. — Le marquis trouve dans plusieurs religieux des appuis indirects de sa conduite. — Le père Mazarin. — Le saint est-il aimé à Milan ? — Il décide son voyage à Rome. — Sa disposition d'esprit vis-à-vis des décisions que prendra le pape.
PRÈS le dévouement dont le saint venait
»^ de donner des preuves si héroïques et si ^ persévérantes, tout, dans l'administration de l'Eglise de Milan, aurait dû marcher au gré de ses désirs : ses pieuses pensées de réforme n'auraient plus dû rencontrer d'opposition. S'étonner s'il en fût autrement, ce serait peu connaître l'esprit humain, avec ses misérables passions et ses mille
encore la ïuttc.
retours sur lui-même. Le marquis d'Ayamont était un homme trop épris de la grandeur de son rôle pour accepter qu'un autre, auprès de lui, exerçât la moindre influence; il était la personnification vivante de cette fierté espagnole, qui dégénère souvent en une morgue insolente et opiniâtre. Dès son arrivée à Milan, il avait manifesté la hauteur de son caractère; il avait reçu la première visite du cardinal-archevêque de la ville avec un sans façon qui frisait l'insulte.
«Après le départ de M. le commandeur pour la Flandre, écrit saint Charles à Mgr Castelli, il m'a paru convenable d'aller présenter mes compliments au nouveau gouverneur, le marquis d'Ayamont. J'y suis allé, aujourd'hui, avec l'intention de n'entrer en aucune façon dans le détail des controverses passées (') ; mais de luimême il y est entré. Il m'a reçu dans son antichambre où nous sommes restés à discourir, en présence de toutes les personnes présentes. — Je ne sais, ajoute-t-il avec une certaine bonhomie qui ne manque pas de malice, si cette manière d'agir est fierté, ou si le cérémonial espagnol règle ainsi les choses pour la première visite, ou s'il craignait enfin que je ne fusse allé pour lui faire quelque demande (2). »
Cette manière de recevoir un prince de l'Église, que ses vertus, encore plus que sa dignité, rendaient digne de tous les hommages, était d'un mauvais augure pour l'avenir et n'annonçait pas des intentions conciliantes. Marchant sur les traces de son prédécesseur, dont il exagérait encore les prétentions, d'Ayamont aspirait à
1. Il s'agissait des discussions sur la juridiction ecclésiastique qu'il avait eues avec de Requesens. Le saint ajoute que le marquis ne paraissait nullement au courant de la question.
2. Lettre du 7 octobre 1573. V. Documenti, etc, tom. III, p. 528.
Cfmpitrc uingMieutnème,
devenir le seul maître à Milan. Les prescriptions des conciles provinciaux, les ordonnances de l'archevêque ne devaient point l'atteindre, il se croyait supérieur à leur autorité. La peste était venue; le gouverneur comprenait qu'il n'avait pas fait tout son devoir. Son amour-propre en souffrait, mais loin de vouloir réparer ses torts, il chercha un soulagement aux remords de sa conscience, en exhalant des plaintes amères contre le pieux cardinal.
Loin de chercher à conquérir de l'influence, au détriment de son devoir, Charles aurait plutôt, par humilité, renoncé à celle qu'il avait acquise d'une manière légitime. Les circonstances, son caractère même de pasteur et de père, l'avaient fait regarder comme l'unique espoir de la ville en deuil. Non seulement il avait été à la hauteur de sa mission divine, mais il avait dépassé par son zèle, par son intelligence des besoins du moment, par sa prévoyante et généreuse administration, tout ce qu'on pouvait espérer de sa sainteté déjà bien connue. Son autorité avait considérablement grandi; son nom était devenu l'objet des bénédictions unanimes du peuple et l'amour qu'on lui témoignait n'avait point de bornes.
D'Ayamont sentait combien il avait été lui-même au-dessous de ce que réclamaient de pareils malheurs, de la part d'un homme qui avait toute l'autorité du souverain. Il avait encore le souvenir tout vivant de la lettre que le cardinal avait écrite au sénat, et dans laquelle il blâmait son départ de Milan, au moment où sa présence eût été si nécessaire. Une jalousie, qu'il ne sut même pas dissimuler, s'empara de son âme et il s'oublia un jour jusqu'à dire au saint: « Il est trop
OBncorc ïa lutte. 203
pénible de voir que tous vous aiment à Milan; vous y êtes presque adoré et moi, moi, qui suis le ministre du roi le plus puissant, je ne suis même pas agréé par le plus grand nombre des habitants de cette ville (J). »
Les flatteurs ne manquaient pas : unis aux ennemis de l'archevêque, ils soufflèrent sur la flamme et excitèrent encore les mauvaises dispositions du gouverneur. Deux membres du sénat surtout, dont la conduite avait plus d'une fois attiré les reproches du cardinal, s'entendirent avec d'Ayamont. Ils ourdirent une trame des plus perfides dans l'intention de perdre l'archevêque, ou du moins de l'obliger à quitter Milan.
Il n'était pas difficile au gouverneur de trouver des sujets de plainte ; Charles continuait à user de l'ancienne juridiction de son Eglise : il citait toujours les laïcs à son tribunal. Cette brûlante question n'avait point été tranchée définitivement, elle fut soulevée de nouveau. Cela ne suffisant pas, le gouverneur chercha d'autres griefs ; il accusa le saint archevêque d'inventer chaque jour de nouvelles réformes, de susciter constamment le mécontentement des populations par des sévérités excessives; enfin d'avoir établi, au grand préjudice des âmes, disait-il, des cas réservés en grand nombre, dont lui seul pouvait donner l'absolution.
Cette réserve portait surtout sur les péchés commis dans les églises, aux jours de fêtes ; au témoignage du saint ils étaient très nombreux et il les appelle des abominations. Convaincu que la peste avait été le châtiment de ces désordres (2), il cherchait les moyens
1. Lettre de saint Charles à MgrSpeciano. — V. Oltrocchi p.359, n. a.
2. Lettre du 6 nov. 1577 à Mgr Speciano. — BlB. des Barn\, tom. II, del Governo. ■
Cfmpirre tnngtaicutnème.
d'y remédier. Il avait établi une séparation dans les églises entre les hommes et les femmes; le marquis lui en faisait un grief. L'heureux résultat qu'il avait retiré de cette mesure ne lui sembla pas suffisant. De concert avec le père inquisiteur et le provincial des Jésuites, il avait rédigé ce nouvel édit des cas réservés, dont le gouverneur s'était plaint dès sa promulgation. L'archevêque lui répondit que s'il s'était réservé l'absolution de ces péchés, néanmoins tous les confesseurs, avec sa permission ou celle du grand pénitencier, pourraient absoudre les coupables. Les pénitents ne seraient nullement obligés à se présenter devant un autre que leur confesseur ordinaire, muni de cette permission. Il n'avait pas vu, ajoutait-il, de moyen plus efficace de remédier au mal et, de fait, depuis la promulgation de cet édit, les réunions dans les églises n'avaient point, comme par le passé, vu naître d'aussi graves et d'aussi nombreux désordres (x).
Plusieurs églises, et notamment le Dôme, avaient des portes latérales ; ces églises étaient devenues comme un passage ordinaire : marchands, commissionnaires, avec de petites charrettes à bras, les traversaient comme si elles eussent été une place publique. Il était impossible de tolérer cet abus. L'archevêque ordonna de fermer les portes latérales. Le marquis d'Ayamont eût voulu qu'il lui demandât la permission de faire ces changements et il s'indigna de ce qu'il les avait faits, sans l'en prévenir. Le cardinal ne pouvait même pas changer l'orgue de sa cathédrale sans qu'on l'accusât aussitôt de créer des nouveautés (2).
i. Lettre du 16 avril 1578. — Bib. DES BARN. Id. 2. V. le mémoire des Décurions de Milan adressé à Grégoire XIII. — Bib. Amb. : Ms, C. S. I, 14.
«Encore la lutte.
Le marquis voulait se mettre en dehors des usages communs et il accusait l'archevêque d'introduire sans cesse de nouveaux usages. L'Église de Milan a une liturgie particulière dont l'origine remonte aux premiers siècles du christianisme. Pour conserver intact ce précieux dépôt, il est défendu de célébrer les offices dans les églises paroissiales de la ville, selon le rit romain ; le marquis refusa de se soumettre à cette règle si sage, il décida que partout où il irait, on célébrerait la messe selon l'usage romain. Mais il fallait une permission et, ne pouvant l'obtenir de l'archevêque, il la sollicita du pape. Grégoire XIII avait cru pouvoir sans inconvénient accorder au marquis d'Ayamont cette faculté, en sa double qualité de gouverneur et d'étranger; il en fit aviser le saint archevêque (x) : sur les observations de saint Charles, Grégoire XIII retira le privilège.
Avec le temps, il s'introduit souvent dans les meilleurs gouvernements des usages contraires aux lois générales. Loin d'être à l'abri de ces défaillances, inhérentes à toutes les choses de ce monde, l'Eglise de Milan y avait été exposée plus qu'aucune autre par suite de la longue absence de ses évêques. Mgr Famagosta, visiteur apostolique, avait décrété la réforme de plusieurs de ces abus. La peste éclatant, au moment 011 se terminait cette visite, l'exécution en avait été retardée. Le marquis avait vu avec défiance cet évêque envoyé, au nom et par l'autorité du Saint-Père, dans les Etats du roi, son souverain, pour y détruire les abus et y réprimer les désordres. Il était loin d'être dis-
1. Lettre à Mgr Speciano du 28 octobre 1578. Bib. Amb. Aïs. C. S. 111,7.