‹ Histoire de Saint Charles Borromée, Cardinal, Archevêque de MilanChapitre 82 sur 169 · Chapitre tringtaicutrième · texte numérisé non relu

Chapitre tringtaicutrième

posé à accepter ses ordonnances, à plus forte raison, si elles avaient pour but de supprimer des privilèges, plutôt usurpés par ses prédécesseurs que reçus de la bienveillance de l'autorité ecclésiastique. Entre autres usurpations, les gouverneurs s'étaient attribués une place clans le chœur de la cathédrale, au milieu des prêtres et des chanoines, chantant l'office. Cet usage était contraire aux règles de l'Église et, en le supprimant, le cardinal n'avait innové en rien. De plus, il entraînait des inconvénients de toutes sortes. Il n'était pas convenable, écrivait l'archevêque à Rome et en Espagne, que les laïcs fussent mêlés dans le chœur au clergé, qui chante l'office et sert le prêtre à l'autel. Le gouverneur prenait place dans le chœur, le sénat voulait l'entourer et tous amenaient quelques amis qu'il fallait laisser entrer. En outre, le pavillon ou baldaquin sous lequel se tenait le gouverneur était très grand ; il gênait les ministres de l'autel qui n'avaient plus la place nécessaire pour le déploiement des cérémonies. Les personnes appartenant à la -suite du gouverneur manquaient souvent de discrétion et de convenance, ils se croyaient tout permis. Un jour, l'archevêque prêchait à. la messe, chantée par un chanoine, le maître des cérémonies; d'Ayamont et un autre de ses courtisans se permirent de s'asseoir sur les sièges du presbyteriwn, sur ceux du célébrant et de ses ministres parés; ceux-ci ne purent occuper leur place ordinaire, il fallut leur en trouver une autre (1).

En mettant un terme à ces abus, l'archevêque réserva pour les gouverneurs une place d'honneur,

i. V. les lettres à Speciano du u septembre 1578 et celle du 21 du même mois au nonce d'Espagne — Bib. des Barn., tom. II, del Gov.

<£ncore la lutte. 207

située en dehors même du chœur. Malgré cette déférence, d'Ayamont résolut de ne plus paraître au Dôme d'une manière officielle. Le jour de la fête de la Nativité de la Ste Vierge, malgré la présence du saint et des autres magistrats, il n'y parut qu'un instant, au moment des vêpres, pour gagner l'indulgence.

Le marquis avait sa chapelle domestique ; mais elle n'était point exempte des règles générales portées dans les conciles provinciaux. Les musiciens et les chantres de l'église du gouverneur devaient, comme tous les autres, être revêtus de la cotta, pour chanter les louanges de Dieu. Ces musiciens étaient loin d'être édifiants et le cardinal s'en plaint avec une certaine tristesse. Le marquis s'en servait pour toutes ses fêtes et ses banquets, il les menait chanter dans les églises des monastères, « ce qui est très pernicieux pour les religieuses elles-mêmes et a donné lieu à des désordres de leur part. » Partout où le gouverneur allait, ses musiciens le suivaient : il y avait là une affectation et une espèce de bravade que l'archevêque trouve presque scandaleuse (r).

N'insistons pas davantage sur la conduite du gouverneur de Milan et sur les prétendus griefs qu'il avait contre l'archevêque: ce que nous venons de dire suffit pour faire comprendre l'acharnement que cet esprit hautain et vindicatif apporta dans la lutte et les sentiments qui le poussèrent à le dénoncer, à Rome et à Madrid, comme un perturbateur de la paix publique. La vertu et l'influence du saint le gênaient, lui et quelques-uns de ses amis, et ils résolurent de travailler à le faire partir de Milan. Le meilleur moyen, à leur

1. Lettre à Mgr Speciano du 14 avril 1579. — Bib.Amb: Ms. C.S. I, 12.

C&apitre mngtaicutrième.

sens, c'était de le représenter comme un esprit inquiet, extravagant, brouillon, ami des nouveautés les plus imprudentes. Ils espéraient de leurs réclamations, fatiguer le Saint-Père et l'amener à réaliser leurs désirs. Ils mentirent, ils embrouillèrent les choses, ils envoyèrent des agents partout et bientôt les amis du cardinal ne surent plus eux-mêmes à quoi s'en tenir.

Le roi d'Espagne avait une grande vénération pour l'archevêque de Milan. D'Ayamont le savait ; il avait même reçu des lettres du monarque, après la mort de l'infant, qui l'engageaient à s'unir avec le cardinal pour réformer son peuple, en extirper toutes les mauvaises habitudes et toucher ainsi la miséricorde de Dieu. Philippe II avait promis à l'archevêque l'appui et le concours qu'il lui avait demandés, dans l'intérêt du salut des âmes, en lui adressant le fac simile du clou du Sauveur dont nous avons parlé. Mais ce prince était inconstant, ombrageux, jaloux de son autorité royale; il était facile d'obtenir ses faveurs, en le flattant et d'aliéner à tout jamais sa bienveillance des personnes qu'on lui représentait comme ennemies de son autorité. D'Ayamont savait cela et, à l'aide de ses amis, il réussit à influencer le monarque, « qui connaissait bien pourtant et appréciait la bonté de ce saint homme (') ; » il arriva un moment où le roi fut si mécontent, qu'il parlait de s'entendre avec le saint père pour obtenir le départ du cardinal Borromée de Milan. « C'est une chose qui m'a parue toute nouvelle, écrit le nonce d'Espagne au cardinal de Corne il me paraît dur que le roi puisse éprouver du dégoût

i. Archives secrètes du St Siège : lettre du 5 avril 1576. — Nonciattire d' Espagne, vol. IX.

€ncote la lutte.

pour les saintes actions de Sa Seigneurie illustrissime; j'ai cru néanmoins devoir vous en avertir ('). »

Saint Charles n'ignorait point les projets de ses adversaires, et il répondait au sénateur César Mezzabarba qui lui en faisait part : « Les agissements dont vous me parlez, pour me faire partir de Milan, ne sont point nouveaux pour moi, ils étaient déjà parvenus à ma connaissance. Bien plus, on m'a dit dernièrement que le marquis Alcanisio avait été envoyé à Rome dans le but d'obtenir ce résultat. Grégoire n'est pas le premier pape à qui l'on demande une semblable chose : Ils avaient déjà fatigué Pie V de pareilles sollicitations. Mais celui-ci ne voulut jamais consentir à mon éloignement de cette province, précisément parce qu'ils le désiraient. Et cependant, avant cette époque, il m'avait souvent prié de quitter Milan, il eût mieux aimé me voir à Rome (2). »

Quant au roi d'Espagne, le saint n'ignorait point qu'on le trompait : « Si le roi apprenait et connaissait les affaires de ce pays par des personnes exemptes de toute passion, je suis certain, disait-il, qu'il penserait bien différemment de ce que l'on vous dit (3). »

Il savait à quoi s'en tenir sur la politique des ambassadeurs et des ministres espagnols, il s'en exprime très clairement dans la réfutation qu'il écrivit du Mémoire des Décurions de Milan. « J'ai, dit-il, expérimenté depuis longtemps, ici et à Rome, la manière de négocier des ministres espagnols ; elle est très éloignée

1. Archives secrètes du St-Siège : lettre du 23 mars 1578. — Nonciature d Espagne, vol. XI.

2. Lettre du 22 septembre 1578. — V. Oltrocchi, p. 361, note a.

3. Lettre à Mgr Speciano du 21 mai 1578. — BlB. DES Barx., tom. II

ciel Govcmo.

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